‹ Logique de Hegel (volume 3)Chapitre 31 sur 89 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La philosophie n'a pas l'avantage que possèdent les autres sciences, de pouvoir présupposer (1), soit son objet, comme s'il était immédiatement donné par une représentation, soit la méthode, qui doit diriger le commencement et la marche ultérieure de ses recherches, comme si elle avait été antérieurement dé-

Ci) Voraustetzcn, poser d'avance, présupposer. En effet, les autres sciences, par là môme qu'elles sont limitées , trouvent leur méthode et leur objet posés d'avance, et elles les accep:ent tels Qu'ils leur sont donnés par la représentation sensible, sans s'enquérir de leur origine ni de leur valeur; tandis que la philosophie» qui est une science universelle et absolue, doit se donner elle-même son objet el sa méthode. C'est là une première difculié*

terminée. Elle a, à la vérité, le même objet que la religion; car toutes deux ont pour objet le vrai, dans l'acception la plus élevée du mot, et en ce sens, que Dieu est la vérité, et la seule vérité. Toutes deux traitent aussi des choses finies, de la nature et de l'esprit humain, ainsi que de leurs rapports, soit entre eux, soit avec Dieu. Dans ce sens , la philosophie peut présupposer la connaissance de son objet, sans cependant y attacher une grande importance ; et cela parce que la conscience commence, dans Tordre du temps, par se donner la représentation des objets avant d'en posséder la notion, et que ce n'est qu'en traversant la sphère des représentations, et en y appliquant son activité, que l'esprit s'élève à la connaissance réfléchie et absolue de la vérité.

Cependant, en examinant la chose attentivement, Ton voit que le but essentiel de la philosophie consiste à exposer les développements nécessaires de son contenu, et à démontrer la nature et les déterminations de son objet. D'où l'on voit aussi que la connaissance représentative ne saurait atteindre à ce résultat, ni fournir, ou légitimer des hypothèses et des affirmations (1). Il faut ajouter que la difficulté qu'il y a à déterminer le commencement de la science vient

(1) Voraussetzungen und Versiehermgen,Aes présuppositions et des affirmations. Les principes , en effet, qui constituent les vraies affirmations et les vraies présuppositions , ou le point de départ de la science , ne peuvent se trouver dans la sphère des connaissances représentatives» Voy. plus bas, 5 ui, Rem*.

également de ce que ce commencement, en tant que principe immédiat , donne naissance à une supposition , ou , pour mieux dire , est lui-même une supposition.

La philosophie peut d'abord se définir d'une manière générale, l'investigation des choses par la pensée. S'il est exact de dire — et il Test en effet — que l'homme se distingue des animaux par la pensée, tout ce qui est humain n'est tel, que parce qu'il est l'œuvre de la pensée. Mais comme la philosophie constitue un mode particulier de la pensée, mode à l'aide duquel la pensée devient connaissance, et connaissance qui pénètre dans l'intimité des choses, la pensée philosophique a, par cela même , un caractère spécial qui la distingue de toute autre activité humaine, bien que les produits de la pensée humaine soient les produits d'une seule et même pensée. Car la pensée demeure identique à elle-même, et ses différences viennent de ce que la conscience, qui a son fondement dans la pensée, ne prend pas d'abord la forme de la pensée, mais du sentiment, de l'intuition et de la représentation , manières d'être de l'esprit, qui ne se distinguent de la pensée que par la forme (1).

(4) Conf. sur ce point mon introduction , chap. XIII.

202 INTRODUCTION DB HBOEL.

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C'est une ancienne opinion et une maxime vulgaire que l'homme ne se distingue de la brute que par la pensée. C'est là, en effet, une maxime vulgaire, et Ton doit s'étonner de se voir obligé de rappeler une si vieille croyance. Et cependant il faut la rappeler, en présence du préjugé de notre temps qui sépare le sentiment et la pensée au point de les considérer comme opposés et hostiles , et qui prétend que le sentiment, et surtout le sentiment religieux, perverti et comme souillé par la pensée, menace de s'éteindre, et que la religion et la piété n'ont nullement leur fondement et leur racine dans la pensée. L'on oublie en cela que l'homme seul est apte à la vie religieuse, et que la religion n'est pas échue en partage aux animaux, pas plus que la moralité et la justice (1).

En séparant la religion et la pensée, on s'accoutume à déprécier cette sorte de pensée qu'on peut appeler réflexion ou pensée réfléchie f dont les pen-

(4) C'est-à-dire que l'homme ne possède la moralité, la justice, etc., que parce qu'il pense, en entendant loi par pensée cette activité supérieure,, par laquelle il connaît l'éternel et l'absolu, qui sont le fondement de la religion, de la justice , etc.; tandis que les animaux qui possèdent cette forme inférieure et obscure de la pensée, que Ton nomme sentiment ou sensibilité f w connaissent, ni la religion, ni la moralité.

sées diverses forment le contenu, et qui a pour objet d'élever oe dernier à la conscience de lui-même. Le peu de soin que Ton met à rechercher et à déterminer le caractère spécial qui distingue la pensée philosophique, est ce qui attire à la philosophie les plus violents reproches et les plus graves difficultés»

Puisque l'homme est fait pour la religion, la moralité et la justice, et qu'il n'est tel, que parce qu'il est une substance pensante , la pensée — qu'elle prenne, d'ailleurs, la forme du sentiment, de la croyance, ou de la représentation — ne peut être frappée d'impuissance dans ses rapports avec ces objets, qui, du reste, sont un témoignage vivant de son activité et de son œuvre* Tout au contraire, ces sentiments et ces représentations ne peuvent devenir de vraies connaissances qu'à la condition d'être déterminés et façonnés par la pensée. Et c'est la pensée qui , en s'appliquant à ces modes divers de la conscience, engendre la réflexion , le raisonnement, etc., et enfin la philosophie.

Il y a, à ce sujet, une erreur qui a bien souvent prévalu, et qui consiste à considérer la pensée réfléchie comme la condition, ou plutôt comme la seule source de la connaissance. C'est à cela qu'il faut attribuer l'importance que l'on attache— et maintenant plus que jamais — aux preuves métaphysiques de , l'existence de Dieu ; comme si la croyance et la conviction de cette existence dépendaient exclusivement

de cette connaissance réfléchie. C'est comme si Ton disait qu'on ne peut manger que lorsqu'on connaît la composition chimique, végétale et zoologique des aliments , ou qu'on ne doit faire la digestion avant d'avoir achevé l'étude de l'anatomie et de la physiologie. S'il en était ainsi, ces sciences seraient dans, leur domaine, comme la philosophie dans le sien, non-seulement utiles, mais absolument nécessaires, ou, pour mieux dire, elles seraient tellement nécessaires qu'elles n'existeraient pas du tout.

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