‹ Logique de Hegel (volume 3)Chapitre 32 sur 89 · S III · texte numérisé non relu

S III

Le contenu de la conscience, de quelque nature qu'il soit, peut se déterminer comme sentiment, comme intuition, comme image, représentation, but, devoir, ou comme pensée, notion, etc. Ce sont là des formes diverses d'un seul et même contenu, soit qu'on pense, soit qu'on veuille ou qu'on sente un objet; qu'on ait une pensée sans ou avec mélange de sentiment, ou un sentiment sans ou avec mélange de pensée. Dans chacune de ces formes, ou dans leur mélange, le contenu constitue l'objet de la conscience. Mais, en pensant cet objet, les déterminations propres de chacune de ces formes se glissent dans son contenu, ce qui fait que l'objet semble se multiplier, et que ce qui est identique en soi parait se différencier.

REMARQUE

Comme les sentiments , les intuitions, les désirs, les volitions, etc. , lorsqu'ils ne dépassent point les limites de la conscience (1), peuvent être nommés des représentations, Ton peut dire, en général, que la philosophie a pour objet de mettre à la place des représentations , des pensées , des catégories et surtout des notions. Les représentations peuvent être considérées, en général, comme des métaphores (2) des pensées et des notions. Une suffit pas d'avoir des représentations pour connaître la pensée intime qui en fait le fondement, c'est-à-dire la notion. Mais c'est aussi autre chose posséder des pensées et des notions, et autre chose savoir quels sont les représentations, les intuitions et les sentiments qui leur correspondent.

(1) C'est-à-dire qu'il ne suffit pas d'avoir la conscience d'une chose pour en saisir la notion, parce qu'en ce cas Ton a plutôt sa représentation que sa notion. On conçoit la notion, mais on ne peut se la représenter, et l'acte par lequel on saisit la notion d'une chose, élève la pensée au-dessus de la sphère de la conscience, puisqu'il l'identifie avec la chose même, tandis que dans la conscience, le sujet et l'objet, la pensée et la notion sont séparés.

(2) Metaphern, des images, et comme des enveloppes extérieures de la chose. Ainsi, avoir une simple représentation de Dieu, de l'tn/lm, de Yâtne, ce n'est, pour ainsi dire , qu'en connaître la surface; tandis que Ton saisit la chose môme, et sa nature intime , en pénétrant par la pensée dans sa notion.

C'est à cela qu'il faut attribuer en partie ce que Ton appelle l'obscurité de la philosophie.

La difficulté réside , d'une part, dans l'inaptitude, qui au fond n'est qu'un manque d'habitude, de penser d'une manière abstraite , c'est-à-dire de saisir fortement les pensées pures, et de s'y mouvoir, si l'on peut ainsi parler. Dans la conscience vulgaire, la pensée pure est altérée et troublée par les éléments ordinaires, soit sensibles, soit spirituels, et, dans la réflexion et le raisonnement, par un mélange de pensées, de sentiments, d'intuitions et de représentations* Ainsi, la proposition a cette feuille est verte » est fermée d'un double élément , d'une matière sensible et de catégories, telles que les catégories de Y être , de l'individualité, etc. Or, ce n'est pas là prendre pour objet la pensée pure.

Une autre cause d'obscurité est dans la prétention de vouloir saisir dans la conscience les pensées et les notions sous la forme de représentation. De là l'expression qu'on ne sait ce que l'on doit faire d'une notion , lorsqu'on Ta saisie , car on ne peut penser d'une notion que la notion elle-même. Cette expression repose sur le désir que Von a d'y trouver une représentation connue et ordinaire. Il semble que la conscience, lorsqu'elle est privée d'une représentation» se sente manquer le terrain sur lequel elle se croit solidement assise , et lorsqu'elle se trouve transportée dans la région pure des idées, elle ne sait plus quel monde elle habite.

A ce titre , l'on trouvera bien plus clairs et bien plus intelligibles les écrivains , les prédicateurs et les discoureurs qui débitent des connaissances vulgaires, que tout le monde sait par cœur, et que Ton comprend sans effort.

$ iv.

Ainsi, la philosophie aura d'abord pour objet, relativement à la conscience vulgaire, de démontrer la nécessité de son mode spécial de connaître, et d en réveiller le besoin; relativement à la religion et à la vérité en général , de prouver qu'elle peut connaître par elle-même, et par sa vertu propre ; relativement à la différence qui semble exister entre elle et la religion dans sa forme extérieure, d'expliquer et justifier les déterminations qui Ten distinguent.

Mais pour se rendre plus aisément compte, dès à présent, de cette différence et du principe qui s'y rattache, à savoir, que c'est en se transformant en pensées et en notions pures, que le contenu de la conscience prend sa forme véritable, et, pour ainsi dire, se revêt de sa lumière propre, il faut se rappeler cette ancienne opinion, suivant laquelle ce qu'il y a de vérité dans les objets et les événements, comme * dans les sentiments , les intuitions et les représen-

talions, etc. , ne saurait être saisi que par la réflexion. Et c'est là précisément ce que la réflexion opère dans tous les objets. Sentiments, représentations, elle transforme tout en pensées.

Mais, par cela même que la pensée est la forme et Pobjet de la philosophie, et que , d'un autre côté, tout homme est doué de la faculté de penser, Ton voit ici paraître , comme conséquence de ce point de vue imparfait et exclusif, qui omet la différence que nous avons signalée au § in, une opinion contraire à celle qui voit dans la philosophie une science difficile et obscure.' Ici la philosophie est traitée avec une sorte de dédain, et ceux-là mêmes qui ne l'ont point cultivée, ont la prétention de comprendre aisément son objet, et ils croient que, pour philosopher et pour juger de cette science, il suffit d'avoir une culture ordinaire , et surtout le sentiment religieux.

L'on accorde , à l'égard des autres sciences, qu'il faut les avoir cultivées pour les connaître , et que c'est à la suite de cette connaissance qu'on est autorisé à porter un jugement sur elles. L'on accorde également qu'il faut avoir appris et exercé le métier de cordonnier pour faire des chaussures , bien que chaque homme possède dans son pied une règle propre à l'initier à un tel métier, ainsi qu'une main et une aptitude naturelle pour l'exercer (1). Il n'y au-

(\) Voyez sur ce point l'A fettoufe premier.

rail donc que la philosophie qui n'exigerait ni étude, ui travail. Cette opinion, qui est, du reste, fort commode, a trouvé, dans ces derniers temps, un appui dans la doctrine qui reconnaît une science immédiate, une science par intuition (1).

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