S XX
Si Ton considère la pensée telle qu'elle s'offre au premier coup d'œil à l'esprit, on lui accordera sa valeur ordinaire et subjective, on y Terra , d'abord,
un des modes de l'activité de l'esprit, une faculté placée à côté d'autres facultés, telles que la sensibilité, la perception, l'imagination, le désir, la volonté, etc., et son produit, la déterminabilité (1) ou la forme de la pensée, sera le général, mais le général abstrait. A cet égard, on peut dire que la pensée, en tant que pensée active , c'est le général qui est luimême doué d'activité, le général qui se fait lui-même, si l'on peut dire ainsi, puisque son produit est aussi le général. La pensée, que Ton se représente coûune sujet, est l'être pensant, et l'expression simple qui désigne l'existence du sujet pensant, c'est le moi (2).
Les déterminations que j'indique ici et dans les paragraphes suivants ne doivent pas être considérées comme l'expression de mes opinions personnelles sur la pensée. Cependant, comme dans cette exposition préliminaire l'on ne peut se servir de la déduction
(1) Bestvmmtheit. Hegel emploie de préférence les mots qui expriment la puissance, la virtualité, et il en invente quand la langue lui fait défaut. Cela tient à deux causes. D'abord ces mots expriment mieux Vidée et l'infini; et ensuite, comme le mouvement de l'idée consiste à passer d'une détermination à l'autre, et d'une détermination abstraite à une détermination concrète, l'on peut considérer la détermination qui précède Comme constituant un état virtuel par rapport à celle qui suit. Je conserverai ces expressions toutes les fois que la langue me le permettra.
(2) Voy. Philosophie de l'Esprit, et mon Introduction à la Philosophie de Hegel, chap. VI, § m, p. «28 et suiv.
CfTMDCCnOÎÏ DE DEGEL. 2X7
oa de la démonstration, elles peuvent être considérées comme des faits, et chacun, lorsqu'il portera son attention sur ses pensées, pourra reconnaître dans sa conscience, par la simple observation, que le caractère de r universalité , ainsi que les autres déterminations que je vais signaler, se trouvent dans la pensée. Et, pour observer ces faits de conscience et ces représentations, lon^xige seulement qu'on ait Habitude de la réflexion et de l'abstraction (1>.
Ce qui s offre à l'esprit, dans cette exposition préhannire, c'est, d'abord, la distinction de la perception sensible, de la représentation et de la pcsnsée. Ce sera donc éclaircir cette matière que d'indiquer ici cette différence.
On cherche, en général, l'explication de la perception sensible dans son origine extérieure, dans les sens ou les agents des sens. Mais ce nom d'agent ne fournît pas une notion déterminée relativement à l'objet tel qu'il est saisi par la perception. La vraie différence de la perception sensible et de la pensée consiste en œ que la détermination de la première est l'indmdua- Jàé > K ï)+ et comme l'individu, — pris ici isolément et pour ainsi dire à l'état d'atome, — est en même temps
(l)BTOtf dire qfliïlatast pas même nécessaire qu'on se soit
ëe\é à la spéculation pore, qui est le plus haut degré de la
cmnaissanee philosophique.
(*) EmztbààL Dans la perception sensible, la pensée n'élablit
des rapports superficiels et extérieurs entre les indmdus,
ou d'espace*
en rapport avec les autres objets, les choses sensibles sont des existences placées les unes hors des autres, et n'ayant entre elles qu'un rapport de succession et de contiguïté.
Le contenu de la représentation est bien aussi cette matière sensible , mais c'est une matière que je me suis appropriée, parce que ce contenu réside en moi, et qu'il y a revêtu une forme simple , générale et réfléchie.
Cependant la représentation a aussi pour contenu une matière qu'elle tire d'une autre source que la perception sensible, c'est-à-dire de la pensée réfléchie. Telles sont les représentations du droit , de la moralité, de la religion et de la pensée elle-même, ce qui fait qu'on ne voit pas aisément en quoi consiste la différence de la représentation et de la pensée ; car ici le contenu est la pensée qui a une forme générale, forme que d'ailleurs ce contenu a déjà reçue par cela même qu'il est dans l'esprit, et qu'il est une représentation. Mais le caractère distinctif que conserve la représentation , même dans sa forme générale , c'est que le contenu y demeure dans un état d'individualisation et d'isolement. Les représenta* tions du droit, de la justice, et d'autres déterminations analogues, ne sont pas juxtaposées, comme des objets matériels, Tune hors de l'autre dans l'espace. Elles apparaissent, il est vrai, successivement dans le temps, mais leur contenu n'est pas soumis à la succession du temps ; il ne change ni ne passe avec lui.
Cependant ces représentations spirituelles demeurent isolées et comme particularisées dans le sujet où elles se produisent, et qui les laisse dans cet état, bien qu'il les renferme dans la large circonscription d'une généralité interne et abstraite (1). Ainsi particularisées, elles sont simples. Ce sont les représentations simples du droit, du devoir, de Dieu, etc. La représentation ou bien s'arrête à cette détermination, à savoir, que le droit est le droit, que Dieu est Dieu, ou bien elle reçoit une détermination plus large, comme Dieu est le Créateur du monde, omnisciant, toutpuissant. Dans les deux cas, on ne fait qu'énumérer une série de déterminations simples et isolées, qui, malgré le lien qui les unit dans le sujet, demeurent distinctes et séparées. Ici Ton voit le rapport de la faculté représentative et de l'entendement. Ces deux facultés ne diffèrent entre elles qu'en ce que Tune , l'entendement, introduit dans les déterminations isolées des représentations les rapports du général et du
(!) Comme nous l'avons déjà fait remarquer, ce mot, le plus souvent, veut dire incomplet dans le langage de Hegel. Une pensée, une détermination est abstraite lorsqu'on en omet un élément essentiel,, ou qu'on ne l'envisage pas sous toutes ses faces ; ou bien telle détermination est abstraite par rapport à telle autre détermination qui contient Un plus grand nombre de caractères et de propriétés, et constitue, par conséquent, une détermination concrète par rapport à la première. Ici le sujet est appelé une généralité abstraite, parce qu'il ne sait pas réunir les différentes représentations qu'il contient en saisissant l'élément qui fait leur rapport.
particulier, de cause et d'effet, etc. , et par conséquent des rapports nécessaires, tandis que la faculté représentative se borne à placer les représentations Tune à côté de l'autre, et à ne les lier que d'une manière indéterminée et par la simple copule et (1). L'on peut dire à cet égard que la philosophie n'a d'autre objet que de transformer les représentations en pensées et les pensées en notions. C'est là une différence qu'il importe de signaler entre la représentation et la pensoc*
Il faut ensuite remarquer que , si le propre de la perception sensible est d'avoir pour objet des individus placés les uns hors des autres , ces individus de* viennent , à leur tour, des pensées et des notions. L'on montrera, dans la logique, que la pensée et le général sont d'abord eux-mêmes et puis leur contraire, qu'ils vont au delà de celui-ci, et qu'ils y effacent le néant (2) . Le langage étant l'œuvre de la pensée, il n'y a. aucun mot qui n'exprime le général. Mes pensées, mes opinions purement individuelles n'appartiennent qu'à moi; voilà pourquoi je ne puis les communiquer, puisque le langage n'exprime que le général. Ce qui ne peut être nommé ni communiqué, les sentiments et les sensations, n'est pas ce qu'il y a de plus important ni de plus réel : c'est plutôt un
(1) Auch, et oxl aussi.
(2) C'est-à-dire la négation dont le néant ou le non-être est la forme la plus générale. Voy. Logique, % utunr, et mon Introduction,^ XII. p. 125.
INTRODUCTION D* HBGBL, Sftl
accident sans valeur et sans réalité. Lorsque je prononce ces mots : Xindividu, cet individu, tct, à présent, j'exprime des notions générales; et bien que par tout et chacun, par cet ici et cet à présent — serait-ce même un ici ou un à présent sensible— on veuille désigner des chqses individuelles , tous ces mots expriment le général. De même, lcprsque je dis moi, j'entends par là le moi que je suis, et qui exclut tous les autres mot; mais ce que j'appelle moi est chaque moi, qui, comme le mien, exclut tous les autres (1). Kant s'est servi d'une expression impropre, lorsqu'il a dit que le moi accompagne toutes nos représentations , toutes nos sensations , tous nos désirs. Le moi est le général en et pour soi, tandis que la communauté (2) n'est qu'une forme extérieure du général. Tous les hommes ont cela de commun aveo moi qu'ils sont des moi, de même que toutes mes sen-
(4) 11 veut dire que, par cela même que le mot est l'œuvre de la pensée, il en est le reflet, en ce sens que tout en désignant une chose individuelle, il garde sa signification générale et son aptitude à désigner d'autres choses semblables. Quant aux événements, aux états de l'esprit purement subjectifs, accidentels et individuels, ni la pensée , ni le langage ne sauraient les exprimer.
(2) Gemeinschaftlichkait. En effet, une chose n'est pas générale parce qu'elle est commune à plusieurs autres, mais elle est commune à celle-ci parce qu'elle est générale. La généralité lui est par conséquent essentielle, et ne peut en être séparée, tandis que le fait de mettre en rapport , et de lier par des caractères communs les choses, ne constitue pour elle qu'un état et une forme purement extérieurs.
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gâtions, toutes mes représentations ont cela de commun entre elles d'être miennes. Mais c'est le moi pur et qui est dans un rapport simple avec lui-même, le moi où Ton fait abstraction de toute représentation, de toute sensation, de tout état particulier résultant du caractère, du talent, de l'expérience, qu'il faut considérer. Un tel moi, c'est l'universel dans sa pureté et dans son existence absolue. Le moi est , par conséquent, la pensée en tant que sujet (1), et, comme le moi intervient dans toutes mes représentations, dans toutes mes sensations et dans tous mes états, la pensée enveloppe, comme catégorie, toutes ces déterminations , et rien ne se produit hors d'elle.