L'erreur. — La vérité et l'erreur sont deux contraires
La vérité logique est l'accord de la connaissance avec l'objet connu ; son désaccord, c'est l'erreur.
') On aura peine à reconnaître la conception aristotélicienne de la science dans la description que voici: « Dans la doctrine aristotélicienne et dans toutes celles qu'on y peut rattacher, les sciences diffèrent comme des genres séparés: elles ont des principes propres, des objets distincts; chacune, maîtresse chez elle, achève librement son travail particulier. Entre les principes des diverses sciences il n'y a pas de relation intelligible, car on ne remonte pas au delà des principes, qu'on accepte dans l'évidence où ils apparaissent : nul passage légitime d'un genre à un autre genre. Seuls les principes communs de la raison permettent d'établir la juxtaposition formelle et extrinsèque de ces sciences et de leurs résultats : toutes apportent sur le terrain de l'être connu leur contingent de vérités absolues ; chacune résout à part un fragment des problèmes que pose l'étude des choses, chacune, par conséquent, donne un morceau de la réalité même : discontinuité dans le travail de l'esprit, contiguïté dans les résultats objectifs». Blondel, flisioire et do^tne. Quinzaine, 16 janvier l'J04, p. 159.
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177. Origine psychologique de l'erreur. — Les vérités d'év^idence immédiate portent toujours et nécessairement avec elles leur motif d'évidence, il est impossible de ne point les voir ou d'en douter.
Les propositions qui par elles-mêmes ne sont pas évidentes sont plus complexes; l'intelligence doit, pour saisir le rapport qu'elles expriment, les décomposer et en rapprocher les éléments à l'aide d'intermédiaires communs. Pour ne point errer dans ce travail, on ne devrait jamais affirmer une connexion entre deux anneaux disjoints, avant d'avoir suivi l'une après l'autre les connexions immédiates qui les réunissent. Mais, soit faiblesse du côté de l'intelligence, soit paresse ou complicité de la volonté, l'homme passe sur les intermédiaires obligés de ses raisonnements, opère des analyses incomplètes, établit hâtivement des connexions dépourvues d'évidence et, trop souvent, de ses prémisses tire des conclusions précipitées ou téméraires, dans lesquelles l'évidence a cessé d'être la garantie infaillible de la vérité.
L'erreur a donc une double cause, l'une objective^ l'autre subjective.
La cause objective réside dans la complexité excessive des termes de la proposition.
La cause subjective vient d'une trop grande précipitation dans renonciation du jugement.
La cause objective a été suffisamment étudiée plus haut, à propos du raisonnement.
Mais il nous faut considérer de plus près cette précipitation de l'esprit qui est la cause subjective de nos erreurs.
Il y a, observe saint Thomas, un certain mouvement dans nos âmes qui s'appelle précipitation^ source féconde de tous les faux préjugés qui envahissent notre intelligence. Pour nous le rendre sensible, le saint Docteur nous l'explique par la ressemblance des mouvements corporels. Il y a beaucoup de différence entre un homme qui descend, et un homme qui
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se précipite. Celui qui descend, marche posément et avec ordre, et s'appuie sur tous les degrés ; mais celui qui se précipite, se jette comme à l'aveugle, par un mouvement rapide et impétueux, et semble vouloir atteindre les extrémités, sans passer par le milieu. Appliquons ceci aux mouvements de l'esprit. La raison doit s'avancer avec ordre ; elle doit marcher et aller considérément d'une chose à l'autre ; si bien qu'elle a comme ses degrés, par où il faut qu'elle passe, avant que d'asseoir son jugement ; mais l'esprit ne s'en donne pas toujours le loisir ; car il y a en lui je ne sais quoi de vif, qui fait qu'il se hâte toujours et se précipite. Il aime mieux juger que d'examiner les raisons, parce que la décision lui plaît et que l'examen le travaille. Poussé par la volonté ou emporté par les passions, il saute les intermédiaires, il s'avance témérairement et juge avant de connaître ; c'est là ce que l'on appelle de 13. précipitation ^).
Cette précipitation, origine psychologique de l'erreur, tient à diverses causes d'ordre moral.
178. Causes morales de l'erreur. — Les règles de la logique sont parfaitement déterminées et ne souffrent pas la moindre discussion. Tous les préceptes qu'elle donne ont une rigueur et une évidence comparables à celles des propositions mathématiques. D'où vient donc que ces préceptes si
') « Prcccipitatio, in actibus animœ, metaphorice dicitur secundum similitudinem a corporali motu acceptam. Dicitur autem prascipitari secundum corporaleni motum, quod a superiori in ima pervenit, secundum impetum quemdam proprii motus, vel alieujus impellentis, non ordinate descendendo per gradus. Summum autem animas est ipsa ratio. Imum autem est operatio per corpus exercita. Gradus autem medii per quos oportet ordinate descendere, sunt : memoria prœteritorum, intelligentia preesentium, solertia in considerandis futuris eventibus, ratiocinatio conferens unum alteri, docilitas per quam aliquis acquiescit sententiis majorum, per quos quidem gradus aliquis ordinate descendit, recte conciliando. Si quis autem feratur ad agendum per impetum voluntatis vel passionis, pertransitis hujusmodi gradibus, erit prœcipitatio ». 2» 2^y q. 5^, a. 3.
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évidents, si incontestés, ne soient pas mieux appliqués ? Pourquoi, voyant si bien les moyens d'arriver à la vérité, manquons-nous si souvent la vérité ?
On allègue, avec raison, la faiblesse naturelle de l'esprit humain, la disproportion qui existe entre les forces de notre intelligence et la complexité des choses que nous voudrions connaître. Cette faiblesse et cette disproportion ne sont que trop réelles : il serait absurde de ne pas vouloir avouer que l'homme le plus honnête, le plus étranger à la sophistique, peut se tromper de la meilleure foi du monde, mais d'autres causes d'erreurs qui dépendent davantage de notre volonté fournissent l'explication ordinaire de la précipitation de nos jugements.
On peut ramener ces causes à deux principales, l'irréflexion et la passion, surtout cette passion profonde, tenace, que l'on nomme V amour-propre.
Saint Augustin a écrit qu' « un esprit rétléchi est le principe de tout bien ». Pour peu qu'une vérité s'éloigne de principes simples, immédiats, nous n'arrivons à la saisir, et surtout à la maintenir, qu'à l'aide de la réflexion. Aussi, Virréflexion, qui entraîne la précipitation, est la cause de préjugés, d'illusions, d'inconséquences sans nombre.
L'irréflexion a elle-même le plus souvent sa source dans la passion. La passion aveugle et entraîne : d'où ce mot profond de l'Auteur de V Imitation : « Prout nnusquisque affeciiis est, ita judicat ».
« Par passion, il faut naturellement entendre ici la passion déréglée, c'est-à-dire rinimodération des désirs, l'intempérance de la sensibilité, l'empressomont pour arriver au but, l'inipalience des obstacles ou des retards, la curiosité indiscrète, la présomi^tion qui fait que Ton ne doute de rien, l'amour ardent du bien-être, les faiblesses et les défail1:inces du cœur, :iutant de sources d'où les illusions jaillissent, et à flots.
)) Mais la passion qu'il faut dénoncer par-dessus tout, c'est Yamouv-pvopve, c'est à-diro l'amour désordonné de soi-même sous toutes ses formes, avec ses exigences, ses industries, sa tyrannie.
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On pourrait ramener à l'amour-propre toutes les causes de l'illusion. C'est lui qui le plus souvent tienne pour nous la couleur aux choses, la proportion aux événements, les qualités et les défauts aux personnes. Nous tronijjaiit sous sou influence, nous nous trompons à son i^rofit ; il se nourrit des illusions que lui-même nous insi)ire )) ').
179. Remèdes à l'erreur. — Puisque l'irréflexion et la ■passion, surtout Tamour-propre, sont les causes habituelles de nos erreurs, les remèdes au mal sont tout indiqués : il faut réfiédiir et chercJier avec désintéressement la vérité.
Il faut réfléchir^ avec calme et avec courage, évitant à la fois la précipitation et la paresse.
On a montré plus haut les écueils du jugement précipité. Il y en a d'autres, au pôle opposé, auxquels nous expose la paresse, c'est-à-dire l'amour désordonné de nos aises, la crainte d'être dérangés dans nos habitudes d'esprit et d'être dépossédés de ce que nous avons toujours regardé avec quiétude comme la vérité. L'habitude est tyrannique, observe saint Thomas ; il faut du courage pour rompre avec elle, surtout lorsqu'il s'agit de celle qu'un passé déjà long ou la pratique de notre vie journalière ont profondément enracinée dans notre âme. L'homme répugne à l'effort ; or, l'habitude, en nous devenant une seconde nature, diminue l'effort et, pour ce motif, nous plaît.
Nous sommes enclins à écouter et à accueillir avec faveur ce qui cadre avec nos habitudes antérieures ; « il nous paraît convenable que l'on nous parle de tout dans le sens où nous avons l'habitude d'en entendre parler ^). Saint Thomas nous met en garde, d'autre part, contre la prétention déraisonnable
') Mgr G ay, Instructions en forme de retraite, IV"^ Instruction : Des illusions. Paris, 1891.
^) « Ea quîe siint consueta, libentius audiuntur et facilius recipiuntur. Dignum enim videtur nobis, ut ita dicatur de quocumque. sicut consuevimus audire. Et si quœ dicantur nobis prœter ea quae consuevimus audire, non videntur nobis similia in veritate his quce consuevimus
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d'obtenir, pour toutes les vérités, le même genre de preuves, celles que l'habitude nous a rendues plus familières. « Certitudo non potest inveniri^ dit-il, nec requirenda est similiter in omnibus ». Chaque science a son genre de preuve, son mode particulier de démonstration, et on fera fausse route si on ei(ige d'une science des preuves qu'elle ne comporte pas »^).
Le premier remède à l'erreur est donc la réflexion.
Le second est Vaniour désintéressé de la vérité. Nous nous faisons un plaisir de citer à ce sujet une page aussi alerte que juste d'un psychologue français, Henri Joly :
audire. Sed videntur nobis minus nota et magis extranea a ratione, propter hoc quod sunt inconsueta. lllud enim quod est consuetum, est nobis magis notum. Cujus ratio est, quia consuetudo vertitur in naturam ; unde et habitus ex consuetudine generatur, qui inclinât per modum naturee. Ex hoc autem quod aliquis habet talem naturam vel talem habitum, habet proportionem determinatam ad Iioc vel illud. Requiritur autem ad quamlibet cogoitionem determinata proportio cognoscentis ad cognoscibile. Et ideo secundum diversitatem naturarum et habituum accidit diversitas circa cognitionem... Sic igitur, quia consuetudo causât habitum consimilem naturx-, contingit quod ea quœ sunt consueta sint notiora ». S. Thomas, In II Met., lect. 5. ') « Philosophus ostendit quomodo homines in consideratione veritatis propter consuetudinem diverses modos acceptant : et dicit quod quidam non recipiunt quod eis dicitur, nisi dicatur eis per modum mathematicum. Et hoc quidem contingit propter consuetudinem his, qui in mathematicis sunt nutriti. Et quia consuetudo est similis natura% potest etiam hoc quibusdam contingere propter indispositionem : illis scilicet, qui sunt fortis imaginationis, non habentes intellectum multum éleva tum. Aiii vero sunt, qui nihil volunt recipere nisi proponatur eis aliquod exemplum sensibile, vel propter consuetudinem, vel propter dominium sensitivic virtutis in eis et debilitatem intellectus. Quidam vero sunt qui nihil reputent esse dignum ut aliquid eis inducatur absque tcstimonio poeta;, vel alicujus doctoris. Et hoc etiam est vel propter consuetudinem, vel propter detectum judicii, quia non possunt dijudicare utrum ratio per certitudinem concludat ; et ideo quasi non credentcs suo judicio requirunt judicium alicujus noti. Sunt etiam aliqui qui omnia volunt sibi dici per certitudinem, id est propter diligentem inquisiticnem rationis. Et hoc contingit propter bonitatem intellectus judicantis et rationes inquirentis, dummodo non quccratur certitudo in his in quibus certitudo esse non potest ». S. Thomas, In II Met, lect. 5.
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(( Dans un très grand nombre de cas, nous ne trouvons pas la vérité, parce que nous ne la cherchons pas. Qu'on pèse bien ces paroles ! Xon, nous ne cherchons pas la vérité, quand nous n'apportons dans l'examen des questions ou des faits qu'une attention superficielle et paresseuse ; (]uaud nous avons l'orgueil de penser qu'un simple coup d'ail nous suffit pour bien voir et pour tout voir ; quand nous sommes trop impatients de satisfaire une vaine curiosité, et qu'une demi-vérité, vite acquise, nous plaît mieux que la vérité complète, mais laborieusement cherchée; quand nous nous contentons d'une hypothèse, (i par la grande raison que nous eu sommes les auteurs », et quaud nous nous obstinons dans une opinion, uniquement parce que nous nous y sommes engagés, et que nous ne voulons pas avouer notre erreur ; quand, enfin, nous jugeons des choses moins par ce qu'elles sont en elles-mêmes que par le rapport qu'elles ont avec nos intérêts, nos passions, nos sympathies et nos antipathies, nos haines et nos amours.
» Mais pourquoi ne cherchons-nous pas la vérité ? Parce que nous ne l'aimons pas »^sse^. Je ne veux pas dire par là que nous aimons positivement son contraire, qui est le mensonge ou l'erreur ; mais nous ne sommes pas assez prêts à tout sacrifier pour la vérité, à tout affronter pour elle. 2sous établissons, dans la science, des camps et des partis ; nous apportons, dans toutes les discussions, l'esprit de secte si nous sommes des disciples, l'esprit de vanité personnelle si nous comptons ou si nous avons la prétention de compter par nous-mêmes. Nous aimons les hypothèses nouvelles et brillantes plus que les vérités déjà anciennes. Nous tenons surtout à nous faire un nom, et insensiblement le soin de la vérité passo après le désir de céder aux opinions courantes ou de frapper les esprits par la hardiesse de nos pensées et par l'éclat de nos paroles. Chercher, discuter, mettre nos adversaires en contradiction avec eux-mêmes, échafauder des argumentations, voilà encore ce qui nous charme souvent plus que la possession même de la vérité. En tout cela, nous aimons plus notre propre intelligence, notre propre personne eu un mot, que nous n'aimons la vérité. Or, comme le dit saint Augustin, qui n'aime pas la vérité ne la trouve pas. « Sapientia et veritas, nisi totis animi viribus concupiscatur, nullo modo inoeniri poterit » ').
Celui qui aime avec désintéressement la vérité, la prise plus haut que l'originalité. « Un grand esprit ne cherche pas
') H. Joly, Nouveau cours de philosophie, Logique, pp. 312-313. On lira avec fruit sur le même sujet : Balmès, Art d'arriver au irai, chap. XXII; OUé-Laprune, De la certitude morale; la philosophie et le tetiips présent ; les sources de la pai.\ intellectuelle.
à être nouveau et original, écrit M. Em. Boutroux, il cherche la vérité * ').
Il discute, pour faire place à la vérité et non pour affirmer sa supériorité personnelle, suivant cette belle parole de saint Ignace de Loyola : Rationes modeste afferantur eo animo ut suus veritati sit locus, non ut m ea re siiperiores inveniantiir.
Lorsqu'il veut apprécier un système de philosophie, il se place au point de vue de l'auteur et se pénètre de sa pensée ; il n'y cherche pas, comme on dit vulgairement, « la petite bête », avec cette idée de derrière la tête qu'il se hausserait dans la mesure où il rabaisse les autres. Au lieu de prendre plaisir à l'entrechoquement des idées d'un auteur, il les examine avec une impartialité bienveillante, s'efforce de les concilier, car il est persuadé que toute erreur contient une vérité dont elle est l'abus. La critique lui est ainsi un heureux contrôle de ses convictions personnelles.
Mais l'impartialité n'est pas l'indifférence. Celui-là n'aime pas la vérité qui admet pêle-mêle toutes les ^ opinions >, affecte de les voir de haut avec une curiosité détachée, comme si elles avaient, devant la conscience individuelle, la même valeur et pour la société la même portée. Le dilettantisme est, par orgueil ou par paresse, l'abdication de la raison. Aimer la vérité, c'est avoir la haine de Terreur. Il faut, par amour pour la première, condamner la seconde. « Un homme qui tient la balance égale entre toutes choses peut sembler à quelques-uns dominer toutes choses : on ne s'aperçoit pas toujours que l'impartialité entre la vérité et l'erreur est le plus radical de tous les non-sens >'^).
') Etudes (l'histoire et de philosophie, p. 8.
') Ernest Hello, Philosophie et athéisme; Pathéisme au XlXe siècle, p. 2-15.
TABLE DES- MATIERES
Vue d'ensemble sur la philosophie a l'heure présente définition et division de la philosophie