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DÉFINITION ET DIVISION DE LA PHILOSOPHIE

1. Vue d'ensemble sur la philosophie à l'heure présente. — La philosophie a-t-elle droit de cité parmi les sciences humaines ? Quelle place peut-elle légitimement y occuper ?

D'après une opinion qui est rarement formulée en termes exprès mais qui est « dans l'air ~, les sciences spéciales auraient accaparé aujourd'hui tout ce qui peut faire l'objet d'une connaissance certaine, contrôlable. Au delà, c'est-àdire dans le vague, le conjectural, serait reléguée la spéculation philosophique.

En effet, dit-on, à mesure que la science avance, elle fait reculer les frontières du champ qui. jadis, était occupé sans conteste par la philosophie. Il n'est donc pas téméraire de prédire qu'un jour, bien proche peut-être, viendra où la philosophie aura vécu. ^

D'où vient cette opinion ?

Elle est due à plusieurs causes : les unes extrinsèques^ les autres intrinsèques.

Plusieurs ne voient dans la science que sa valeur pratique : des moyens d'accroître le bien-être. A ceux-là, évidemment, la philosophie ne peut rien dire.

D'autres exagérément épris des progrès merveilleux des

sciences et de leur influence considérable sur la marche de la société, jetant en un même pêle-mêle et enveloppant d'un même sentiment de défiance, sinon d'antipathie, tout ce que Ton est convenu d'appeler en termes vagues « les idées métaphysiques, morales et religieuses >, se sont figuré que la science pourrait désormais suffire à tout. Ils attendent d'elle une morale ; ils lui vouent un culte idolâtrique. Nous citerons à titre d'exemples La Religion de Vhumanité d'Auguste Comte '), à prétentions exclusivement scientifiques, les dithyrambes d'Ernest Renan dans V Avenir de la science -), les Affirmations de la conscience moderne de M. Gabriel Séailles ^), sans parler des déclamations quotidiennes d'une certaine presse libre penseuse.

') « La constitution de la sociologie semble bien avoir été pour Comte, personnellement et subjectivement, la cause finale de tout le travail auquel il s'est livré sur les sciences inférieures ». Lachelier, dans le Bulletin de la Société française de philosophie, année 1903, p. 16.

-) Nous empruntons à V Avenir de la science ces quelques lignes significatives : « La science ne valant qu'en tant qu'elle peut remplacer la religion, que devient-elle dans ce S5'stème (la science anglaise) ? Un petit procédé pour se former le bon sens, une façon de se bien poser dans la vie, et d'acquérir d'utiles et curieuses connaissances. Misères que tout cela ! Je ne connais qu'un seul résultat à la science, c'est de résoudre l'énigme, c'est de dire définitivement à l'homme le mot des choses, c'est de l'expliquer à lui-même, c'est de lui donner, au nom de la seule autorité légitime, qui est la nature humaine tout entière, le symbole que les religions lui donnaient tout fait et qu'il ne peut plus accepter ;>.

Renan y revient, en un autre endroit, de peur sans doute qu'on ne l'ait pas compris, et il ajoute : « Que reste-t-il, si vous enlevez à la science son but philosophique ? De menus détails, capables de piquer la curiosité des esprits actifs et de servir de passe-temps à ceux qui n'ont rien de mieux à faire, fort indifférents pour celui qui voit dans la vie une chose sérieuse et se préoccupe avant tout des besoins religieux et moraux de l'homme. La science ne vaut qu'autant qu'elle peut rechercher ce que la révélation prétend enseigner ». Avenir de la science, pp. 22, 23, 29. Cfr. Brunetière, Vtitilisatton du positivisme, p. 152. Paris, 1905.

^j « Ayons donc le courage de le dire, écrit M. Séailles, la science ne nie pas seulement les vieux dogmes, c'est la morale chrétienne ellemême, c'est sa conception de la vie qu'elle contredit »... Ouv. cit., p. 43.

Mais la raison plus profonde du discrédit dans lequel est tombée, en certains milieux intellectuels, la philosophie, est ailleurs.

Les sciences spéciales se sont multipliées grâce au perfectionnement des instruments d'observation et à la division du travail intellectuel. Les découvertes ont surgi nombreuses, impressionnantes. Or chacune d'elles apporte à l'intelligence «^ une satisfaction au moins momentanée. Temporairement on n'en cherche pas d'autre. D'autant plus que les découvertes se succèdent avec une rapidité telle qu'elles ne laissent pas de répit au besoin d'apprendre, d'apprendre encore, d'apprendre toujours, qui stimule et passionne l'activité de l'homme.

D'ailleurs, parce que spéciales, c'est-à-dire attachées à un • objet circonscrit, les recherches des hommes de science ne peuvent avoir une portée ultra- scientifique.

Chaque spécialiste s'enferme dans un domaine rigoureu- i/ sèment limité et se fait un devoir de ne le point dépasser.

Aussi bien, à son point de vue, le savant n'a pas tort, car le progrès de la science qu'il cultive est au prix de cette spécialisation.

Mais alors, le résultat inévitable des efforts de la collectivité des spécialistes sera une somme progressive de découvertes fragmentaires dont personne ne cherchera la liaison.

A moins qu'il ne survienne une catégoiie d'homimes qui, recueillant les conclusions des diverses sciences particulières et s'efforçant d'en pénétrer le sens, travaillent à les coordonner, à les unifier.

Ces hommes sont les philosophes. On les appelle de ce nom, <2 amis de la sagesse » ^), car la sagesse est, par définition, cette science supérieure, qui ne vient pas se placer

*) Suivant une tradition rapportée par Diogène Lacrce (1, 12 ; VIII, 8], c'est Pythagore qui le premier aurait substitué au mot « sagesse » celui

à côté des autres pour leur disputer un domaine restreint à exploiter spécialement, mais doit venir après les autres et se placer au-dessus d'elles, dominant leurs objets respectifs, recherchant leurs connexions, les connexions de ces connexions, jusqu'au moment où elle saisira quelques notions tellement simples qu'elles défient toute analyse, tellement générales qu'elles ne connaissent pas de limite à leur applicabilité.

La philosophie ainsi entendue existe, elle existera toujours, tant qu'il y aura des hommes pourvus de loisirs, de capacité et d'énergie pour pousser jusqu'à son dernier terme possible l'effort de la raison.

La philosophie ainsi entendue existe : elle a un passé de plus de deux mille ans.

Elle existe : chose bizarre, ceux-là mêmes qui en parlent avec défiance et s'intitulent positivistes^ pour dire qu'ils ne veulent connaître que les faits positifs ^), ou agnostiques, pour dire qu'ils veulent ignorer ce qui est au delà du fait immédiat, ont leurs théories générales des choses : Vévolutionnisme, par exemple, pour affirmer que l'univers est soumis à un perpétuel devenir ; le mécanisme, pour affirmer que tous les événements de ce monde sont mécaniques et que, dès lors, leur loi générale s'identifie avec les lois de la méca-

de « philosophie ». Platon emploie fréquemment les mots œtXdaoœot, «tXojotpt'a, mais le sens de ces mots n'est pas encore, chez lui, nettement fixé. Néanmoins il appelle de préférence philosophie, la science universelle {Répttb., V).

*) Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, Auguste Comte, qui a le plus contribué à discréditer la métaphysique, au profit des sciences « positives », n'est-il pas obligé aussi de reconnaître qu'il y a, outre les sciences proprement dites, une connaissance qui a pour objet « l'étude des généralités scientifiques », « les généralités des différentes sciences, conçues comme soumises à une méthode unique, et comme formant les différentes parties d'un plan général de recherches»? Auguste Comte, Cours de philosophie positive. Avertissement de l'auteur et fe leçon.

nique ; le phénoménisme^ pour affirmer que l'intelligence ne connaît que des phénomènes mouvants et relatifs. Apparemment, ces noms servent d'étiquette à des théories générales d'allure philosophique.

Nous disions tantôt que les sciences d'observation apportent à l'esprit, par les découvertes qu'elles font et par les solutions pratiques qu'elles permettent, une satisfaction momentanée.

Celle-ci n'est, en effet, que momentanée.

Il y a bien des hâbleurs pour dire : « La science, œuvre de la raison, est arrivée à un tel développement qu'elle donne satisfaction au besoin de connaître qui est en nous »... « Oui, nous sommes éclairés par la science, par ses découvertes accumulées et nous pouvons dorénavant ne nous guider que par elle ».

Mais les penseurs sincères répondent : Cela n'est pas vrai.

Il faut, coûte que coûte, chercher la systématisation de ces données éparses et comprendre comment elles s'adaptent w' aux conditions de la vie humaine.

« Plus les limites du monde observable reculent, disait naguère un homme de caractère, esprit loyal et indépendant, M. Rudolf Eucken, plus nous avons conscience qu'il nous manque une explication d'ensemble. Les anciens et éternels problèmes s'imposent à nous avec une vigueur nouvelle. La solution d'autrefois, si elle n'était pas définitive, était au moins apaisante. Aujourd'hui, au contraire, les problèmes se posent sans détours : le secret de notre humaine nature, les */ questions de nos origines et de notre destinée, l'intervention / d'une aveugle nécessité, du hasard et de la douleur dans la ■ trame de notre existence, les faiblesses et les vulgarités de ^ l'âme humaine, les complications du commerce social, ne '^ sont-ce pas autant d'énigmes qui nous harcèlent avec une ^ incoercible puissance ? Toutes se concentrent autour de cette question essentielle : La nature humaine a-t-elle un

sens et une valeur, ou est-elle si profondément brisée que la vérité et la paix doivent lui échapper toujours » ? ^)

Il est vrai qu'aujourd'hui la tâche du philosophe est plus ardue que jamais. Les matériaux s'accumulent continuellement, les découvertes se succèdent avec une rapidité telle qu'il est devenu impossible à un seul homme de les embrasser toutes dans sa pensée.

Cette absence d'une philosophie faite^ adéquate aux résultats actuels des sciences explique l'état d'âme de ceux qui se défient ou se détournent de la spéculation philosophique.

Mais ce qui n'est pas possible à un individu isolé ne doit pas déconcerter les efforts communs.

Pour le dire en passant, ce sentiment prononcé de l'insuffisance individuelle en présence de la tâche qui incombe aujourd'hui à la philosophie, a inspiré la création de l'Ecole saint Thomas d'Aquin à l'Université de Louvain. « Puisque, en présence du champ d'observation qui va s'élargissant tous les jours, le courage individuel se sent impuissant, il faut, disions-nous en 1891, que l'association supplée à l'insuffisance du travailleur isolé et que des hommes d'analyse et de synthèse se réunissent pour réahser, par leur commerce journalier et par leur action commune, un milieu approprié au développement harmonieux de la science et de la philosophie »^).

') Rudolf Eucken, Gesammelte Aitfaàtze ziir Philosophie ii. Lebensanschaunng, S. 157, Leipzig, lf503.

*) Rapport sur les Études supérieures de philosophie, présenté au Congrès de Malines en 1891. A l'esquisse de ce programme d'une École de philosophie nous ajoutions : «L'homme a multiplié la puissance de sa vision, il pénètre dans le monde des infiniment petits et plonge le regard dans des sphères auxquelles nos plus puissants télescopes n'entrevoient pas de limites; la physique et la chimie avancent à pas de géant dans l'étude des propriétés de la matière et de la combinaison de ses éléments; la géologie et la cosmogonie refont l'histoire de la formation de notre planète et des origines de notre globe ; la biologie

Aussi bien tout n'est pas à créer. Nous avons une tradition : les savants d'aujourd'hui sont les héritiers de leurs devanciers, et par un heureux retour à une conception plus juste de la science, plusieurs d'entre eux s'efforcent de réaliser les premières synthèses des données de l'expérience, par lesquelles les caractères généraux des êtres de l'univers expérimental peuvent être mis en évidence '). Aussi sur la plupart des problèmes, l'explication n'est pas tant à inventer qu'à rectifier, compléter, perfectionner. Les découvertes se sont enchaînées, les principes qui les ont préparées, les idées sur la nature des choses qu'elles ont suggérées inspirent la lignée des penseurs dont nous recueillons les œuvres ; le progrès objectif est l'expression d'un progrès logique dont l'histoire de la philosophie nous fait apercevoir la trame.

Mais alors, quelles sont ces notions les plus simples au moyen desquelles une science supérieure prétend rendre raison des sciences particulières ? Comment la philosophie exerce-t-elle l'hégémonie de la pensée ?

La solution de cette question demande l'exposé de quelques notions préliminaires sur le double rôle, l'un abstractif, l'autre unitif de la connaissance intellectuelle, sur la simplicité et la généralité des idées.

2. Caractères distinctifs de la connaissance intellectuelle : simplicité et universalité des idées. Notion générale de la philosophie. — Lorsque nous nous trouvons

et les sciences naturelles étudient la structure intime des organismes vivants, leurs relations avec l'espace ou dans la succession des temps, et l'embryogénie commence à se rendre compte de leurs origines ; les sciences archéologiques, philologiques et sociales remontent le passé de notre histoire et de nos civilisations ; quelle mine inépuisable à exploiter, que de terrains à creuser et de matériaux à décomposer, que de pionniers enfin à mettre à l'œuvre,pour tirer parti de tous ces trésors » ! ') Cfr. les conférences de la Société frani;aise de physique, p. ex., les conférences faites en 1912 et ayant comme objet : Les idées modernes sur la constitnfioii de la tttaticre. Paris, Gauthier-Vill.irs.

en présence d'une chose de la nature, par exemple, d'un fragment de sulfate de cuivre, il nous est impossible de saisir d'un seul coup tout ce qu'il contient de réel. L'intelligence, mise en éveil par les excitations que la chose extérieure fait subir aux sens et qui se répercutent sur elle, considère successivement, sous des aspects divers, la chose à connaître. Considérer isolément un aspect d'une chose qui en présente plusieurs, « separatim considerare », s'appelle, en langage philosophique, abstraire.

Mise en présence de cristaux de sulfate de cuivre, l'intelligence en abstrait successivement les diverses propriétés, la résistance, la teinte bleuâtre, la forme géométrique, l'étendue, et ainsi de suite.

Chaque propriété, que la pensée saisit en cette chose une qu'est ce cristal, est un objet intelligible partiel, — aliquid objectum intellectui, — un élément, une « note », un « caractère » de l'objet ; l'union de toutes ces notes en un objet intelligible total donne à l'esprit la représentation la plus complète et la plus fidèle possible de la chose à connaître.

Ainsi, la connaissance intellectuelle est abstractive, d'abord, iinitive ensuite.

L'ensemble des notes constitutives d'un objet idée s'appelle la compréJiension de l'idée. Le plus ou moins d'applicabilité d'une idée à des sujets individuels s'appelle son extension.

Entre la compréhension et l'extension d'une idée, il y a un rapport tel que, moins l'idée a de compréhension, plus elle a d'extension ; en d'autres mots, plus une idée est simple, plus elle est d'une application générale ; parmi nos idées, celles qui ont le minimum de compréhension auront donc le maximum d'universalité.

L'idée d'une chose étendue, de forme triclinique, bleuâtre, posée en ce moment sur l'index de ma main, s'applique à ce cristal de cuivre que voici, à lui seul. L'idée d'une chose

étendue, de forme triclinique, bleuâtre, s'applique à tous les cristaux de sulfate de cuivre, où qu'ils soient, à n'importe quel moment on les suppose exister. L'idée d'une chose étendue, de forme triclinique, s'applique à la fois aux cristaux de sulfate de cuivre et à plusieurs autres cristaux. L'idée, plus simple encore de chose étendue, s'applique à tous les corps de la nature, cristallins ou amorphes. Enfin, l'idée de chose, la plus simple possible, a une extension illimitée.

La simplicité d'une idée et son universalité vont de pair.

Or, il est aisé de comprendre que, pour s'expliquer les choses, il faut décomposer le complexe en ses éléments plus simples, à l'effet de comprendre ensuite (cum-prehendere) le complexe par le moyen du simple. Les notions les plus générales des objets les plus simples serviront à faire comprendre les notions plus particulières des choses plus complexes.

Mais la décomposition ne peut être poussée à l'infini ; elle aboutira à des éléments indécomposables.

Ceux-ci ne s'exphqueront plus par rien d'antérieur à eux, mais par eux s'expliquera tout le reste.

Les objets les plus élémentaires de la pensée, au moyen desquels les autres se comprennent, s'appellent les principes des choses.

Les principes s'appellent aussi les raisons des choses. On voit aussitôt pourquoi : Ils fournissent en effet la raison explicative des objets compliqués en face desquels se trouve l'esprit humain, chaque fois qu'il interroge la nature ou s'efforce de sonder sa conscience.

En somme, les principes ou les raisons fondamentales des choses sont les solutions ultimes des problèmes que se pose inévitablement l'esprit humain, lorsqu'il se prend à réfléchir sur le monde ou sur soi-même. Ils répondent aux derniers pourquoi de la raison.

Demander le pourquoi^ c'est chercher une raison. Le parce que donne cette raison explicative.

Le pourquoi peut tomber sur une chose^ ou sur un événement^ sur ce qui est ou sur ce qui devient, sur Yéire ou sur le devenir.

L'être qui tombe sous l'expérience est la substance corporelle; le devenir, c'est le changement, superficiel ou profond, que la substance subit.

Les principes qui rendent raison de la substance corporelle sont les parties qui la composent : principes intrinsèques de l'être. Nous verrons plus tard qu'à tout être corporel il y a deux composants intrinsèques, deux principes de constitution, deux causes constitutives que les anciens scolastiques appelaient, à la suite d'Aristote, la matière première et la forme substantielle du corps.

La raison d'un événement, ce qui provoque son apparition, s'appelle la cause efficiente de l'événement ou du devenir. La cause efficiente est extrinsèque au sujet du devenir.

Enfin, les choses et les événements disposés avec ordre réclament, en outre de leurs principes de constitution et de leur cause efficiente, une cause interne de leur orientation dans un sens déterminé : une cause finale.

L'accord de ces causes produit Vordre.

Leur accord dans l'univers produit l'ordre universel.

La philosophie qui est, par définition, la science la plus générale, a pour objet les principes les plus simples au moyen desquels s'expliquent les autres objets de la pensée. Par le moyen de ces principes nous connaissons les autres choses, dit Aristote, tandis qu'eux nous ne les connaissons pas par les autre choses *). Elle consistera donc à rechercher les principes de constitution, d'efficience, de finalité au

') Aià •(à.çj Taûxa /.où èx xoûxwv xiÀXa y^ioplZfzai., à}X où xa-j-a 8tà -rtÔv Onoy.Etijivwv. Metaph. I.

moyen desquels la raison pourra le mieux comprendre l'universalité des choses.

L'ordre étant l'enchaînement des causes, la philosophie pourra encore se définir : La connaissance la plusapprofondie de Tordre universel.

Après ces vues d'ensemble sur la philosophie, nous devons entrer dans quelques explications de détail, sous forme plus didactique.

Voyons d'abord en quoi la connaissance philosophique se distingue des autres formes de la connaissance intellectuelle.

5. Les étapes de la connaissance humaine. — 1. Les premières connaissances intellectuelles de l'enfant sont spontanées : elles se produisent exclusivement sous l'excitation des choses de la nature. Comme celles-ci se succèdent, varient, au hasard des circonstances, les idées qu'elles engendrent se succèdent, se juxtaposent dans l'esprit, plus qu'elles ne s'y enchaînent suivant un ordre déterminé. Or une science est formée d'un ensemble systématisé de connaissances toutes relatives à un même objet. L'activité spontanée de l'esprit est donc incapable de former une science.

2. La formation d'une science exigre la concentration de la raison réfléchissante sur un objet donné. Lorsque la volonté, qui a le pouvoir de diriger l'exercice des autres facultés de l'âme, applique et tient appliquée l'attention de l'esprit à l'étude d'un même objet, le lui fait examiner sous tous ses aspects, jusqu'à ce que, par des abstractions successives, il en ait, le plus possible, analysé et discerné le contenu, sauf à réunir ensuite ses notes en un même objet total : une science particulière se constitue.

Les sciences particulières, qu'Aristote appelle aï êv îiipî'- £-'.axrjiiz'., considèrent un objet commun à un groupe plus ou moins considérable de choses de la nature et, par suite,

relativement simple ^) : la cristallographie, par exemple, étudie l'état cristallin et les propriétés physiques que les corps manifestent quand ils en sont revêtus ; la physiologie, les fonctions communes aux organismes vivants.

Mais aucune science particulière ne dépasse les limites qui circonscrivent son objet spécial ; elle s'enferme chez elle sans chercher à se relier aux sciences voisines ; elle a ses procédés d'investigation et les applique, mais ne les soumet pas au contrôle des principes supérieurs qui les justifient.

3. Il est aisé de voir que ce mode de connaissance est imparfait. Supposez une intelligence qui se serait assimilé l'une après l'autre toutes les sciences particulières : serait-elle satisfaite ?

Non. Elle posséderait des choses une connaissance < encyclopédique », mais, poussée par la loi de sa nature à unifier les résultats divers de ses premières recherches, elle se dem.anderait s'il n'y a pas possibilité de trouver à plusieurs objets des sciences particulières, sinon à tous, un ou des caractères communs et par conséquent plus simples. C'est là l'eflFort de la pensée vers la science, dans l'acception élevée du mot, c'est-à-dire vers la philosophie : il consiste à chercher aux multiples objets des sciences particulières un objet commun, plus simple que chacun d'eux.

') « Toute science est un assemblage de faits de même genre, que l'intelligence de l'homme recueille, et qu'elle classe, d'après leurs analogies et leurs ressemblances, pour les isoler de tous les autres phénomènes. La science est bien faite, quand les phénomènes qu'elle rapproche et coordonne sont effectivement rapprochés dans la nature, et qu'ils y forment un groupe, où les affinités sont assez évidentes pour que le doute sur leur liaison ne soit pas possible. Si les phénomènes d'abord recueillis ne sont pas suffisamment homogènes, la science s'épure peu à peu ; et, rejetant les plus disparates, elle se constitue, avec les faits semblables ou analogues, à peu près comme sont ces édifices bien construits, où toutes les pierres sont choisies de même dimension, et de même espèce». Barthélémy -Saint-Hilaire, Méiaph. d'Ariatote, Préface, pp. CLXXX-VII.

Mieux que personne, Aristote a réalisé cet effort et il a trouvé aux choses de la nature un triple objet commun : le € mouvement », c'est-à-dire le changement, la quantité, la substance. A la compréhension des choses au moyen de ce triple objet appartient cette appellation par excellence : la science la plus générale, la philosophie.

Nous sommes ainsi ramenés àla définition de la philosophie.

4. Définition de la philosophie. — La philosophie est l'explication synthétique des choses ; elle peut se définir : la science de Vuniversalité des choses par leurs raisons ou leurs déterminations les plus simples et les plus générales.

La connaissance des raisons les plus simples et les plus générales étant celle qui exige de l'esprit le plus de pénétration, la définition donnée équivaut à la suivante : La science de V ensemble des choses par leurs raisons les plus profondes.

Ces définitions sont la traduction de ces paroles d'Aristote :

Saint Thomas d'Aquin dit à son tour : « Sapientia est scientia quae considérât primas et universales causas. — Sapientia causas primas omnium causarum considérât >"^).

Expliquons chacun des termes de cette définition.

') Aristote, Afet , I, L « Il n'y a, dit Aristote, de science que de l'universel. Le particulier n'est point objet de connaissance scientifique... Dans tout fait, il faut distinguer deux éléments, un élément passager, accidentel, et un élément permanent et général.

Un coup de foudre qui traverse Tatmosphère en un lieu précis, à une heure déterminée, qui tue un homme ou fend un arbre, qui affecte un circuit capricieux et bizarre, ce phénomène est un fait isolé, qui n'a eu lieu qu'une fois et qui ne se renouvellera jamais identique à lui-même pendant la série indéfinie des siècles. — Il est cependant objet de science, parce que, en outre de ses éléments accidentels, il enveloppe certains éléments généraux, communs à tous les coups de foudre, à toutes les étincelles électriques -■. H au se r, Renseignement des sciences sociales, p. 64.

=") In Met, I, lect. 2.

lo La philosophie est une science. Etant une science^ la philosophie s'oppose :

a) Aux connaissances intellectuelles spontanées, qui ne dépassent pas ou guère la superficie des choses et ne se rattachent point d'une manière coordonnée à un seul objet.

Les connaissances « populaires >, « vulgaires », sont pour la plupart spontanées, et se bornent à enregistrer des faits, sans en chercher une explication raisonnée.

b) Aux croyances. « Savoir » une chose, ce n'est pas l'accepter telle quelle sur le dire d'autrui, mais en avoir l'intelligence personnelle.

c) Aux connaissances incertaines, conjecturales. La science demande la certitude.

Or, fait remarquer justement saint Thomas, on possède la certitude définitive et tranquille d'une chose, principalement lorsqu'on se rend compte de la raison pour laquelle elle est ce qu'elle est ^).

Toute science, ne fût-elle que particulière, comprend les raisons explicatives d'un certain nombre de choses, qui ont un objet formel commun^). Aussi une science ne justifie-t-elle, à proprement parler, son nom qu'au moment où elle fournit les raisons exphcatives des choses soumises à son examen.

*) 4 Nomen scientiae importât quamdam certitudinem judicii... Certum autem judicium de aliqua re maxime datur ex sua causa ». Summ. Theol.. 2a 2ae, q. 9, art. 2, corp.

*) Chaque science tire son unité et son caractère distinctif de l'objet formel qu'elle étudie : c La science est une du moment qu'elle s'occupe d'un seul genre d'objets considéré formellement... Ce n'est pas la diversité matérielle des objets à connaître qui différencie la science, mais leur diversité formelle ». « Illa scientia est una, quœ est unius generis subjecti formaliter sumpti... Materialis diversitas scibilium non diversificat scientiam, sed formalis ». S. Thomas, Tottus Logicœ Summa, Tract. VIII, c. 14.

L'objet matériel d'une science est la chose qu'elle étudie, considérée indéterminément. L'objet formel est l'aspect spécial que l'esprit considère dans cette chose.

Introduction a la philosophie 15

Toute science se constitue donc définitivement par une vue synthétique de son objet.

2° La philosophie est la science de Vuniversalité des choses ^). Les sciences particulières s'appliquent à un groupe de choses plus ou moins restreint ; la science générale, la philosophie, les embrasse toutes.

30 La philosophie est la science des choses par leurs raisons les plus simples ei les plus générales^ ou encore, par leurs raisons les plus profondes. Puisque la philosophie doit embrasser l'ensemble des choses, son objet formel doit être commun à toutes ; donc, être très simple, le plus simple possible -) ; tiré, par abstaction, des dernières profondeurs de la réalité.

Or, l'intelligence humaine est capable d'un triple effort d'abstraction, auquel correspondent respectivement les objets de la science générale à ses trois moments : le « mouvement »,

') Un idéaliste de l'école de Kant ou de celle de Fichte, serait peutêtre tenté de nous objecter : Votre définition est réaliste ; elle suppose a priori qu'une philosophie n'est digne de ce nom qu'à la condition de préconiser le réalisme. Or une bonne définition de la philosophie doit ^ faire abstraction de la diversité des systèmes philosophiques.

On parerait à l'objection en remplaçant, dans la définition, choses par objets intelligibles. Cette précaution, pour légitime qu'elle soit, nous paraît cependant superflue : car, au début des recherches sur la philosophie, nous prenons les objets avec leur portée naturelle. Or le kantien le plus décidé ne niera pas que nos connaissances nous apparaissent de prime abord, irrésistiblement, comme des représentations de choses. Nous partons de cette donnée initiale, mais nous nous réservons de la contrôler. Le contrôle décidera du sort de ce réalisme « naïf » et dira s'il peut être maintenu devant la raison réfléchissante ou s'il doit peutêtre faire place à une conception idéaliste de l'univers.

Cette brève remarque relève, croyons-nous, ce que contiennent de fondé les observations critiques formulées parle R. P. Schlinker, dans une brochure pleine d'intérêt : De la recherche d'une définition de la philosophie. Fribourg, 1904.

*) « In omnibus scientiis... oportet quod illa qu;v est altior. . consideret rationes magis universales, eo quod principia sunt parva quanlitate et maxima virtute, et simplicia ad plurima se extendunt . S. Thomas, // Sent., Dist. III, q. 3, art. », sol.

îô Introduction a la philosophie

objet de la « physique » ; la ^< quantité », objet de la « mathématique » ; « l'être », objet de la « métaphysique ». Nous reviendrons sur cette classification plus loin.

Corollaire. — Il ressort de ce qui précède que, entre la science, dans l'acception élevée du mot, et la philosophie, il n'y a qu'une différence de degré : la philosophie n'est que la science à son phis haut degré de perfection^ la science approfondie des choses ^).

5. Les principes, les causes, les raisons des choses. — Quels sont les principes, les causes, les raisons, que recherche la philosophie et qui doivent expliquer l'universalité des choses ?

Les sciences et la philosophie donnent réponse aux questions comment ? pourquoi ? que se pose sans relâche l'esprit humain. Les sciences fournissent les solutions prochaines^ immédiates ; la philosophie a pour tâche de fournir les solutions plus approfondies^ dernières. Ces solutions dernières sont tirées des principes^ causes, raisons des choses.

Dans un sens large, le principe est un terme antérieur à un autre. Ainsi on appelle principe le point de départ du

') Néanmoms cette science, si élevée soit-elle, n'est pas l'idéal suprême du chrétien. La sagesse chrétienne consisterait à juger de toutes les choses d'après les rapports qu'elles ont avec Dieu : « lUe qui cognoscit causam altissimam simpliciter, quœ est Deus, dicitur sapiens simpliciter, inquantum per régulas divinas omnia potest judicare et ordinare ». Summ. Theol, 2* 2^^, q. 45, art. 1, C. La sagesse ainsi comprise est un don surnaturel. « Non acquiritur studio humano, sed est desursum descendens ». Ibid., ad. 2.

Sans doute, nous arrivons par l'effort naturel de notre raison à connaître Dieu, mais nous le connaissons par les créatures, plutôt que nous ne connaissons les créatures par Lui. Aussi saint Thomas écrit-il : « Cum homo per res creatas Deum cognoscit, magis videtur hoc pertinere ad scientiam, ad quam pertinet formaliter, quam ad sapientiam, ad quam pertinet materialiter ; et e converso, cum secundum res divinas judicamus de rébus creatis, magis hoc ad sapientiam quam ad scientiam pertinet ». Summ. Theol., 2» 2»^, q. 9, a. 2, ad 3.

mouvement ; nous disons en français dans le principe^ pour désigner le commencement du temps passé ^).

Dans une acception plus rigoureuse, on appelle ^rmcî/»e l'antécédent qui exerce sur son conséquent une influence réelle ; le « principe » dépend positivement de son principe.

Les principes ontologiques ou principes des choses s'identifient avec les causes. La cause est tout ce dont dépendent la

réalité ou le devenir d'une chose.

Les principes, les causes sont appelés les raisons des choses, lorsqu'ils sont considérés en relation avec l'intelligence qui les comprend, ou s'efforce de les comprendre. Les raisons sont les réponses aux questions pourquoi? qu'une intelligence se pose à propos de la réalité ^).

Néanmoins, si toute cause envisagée dans son rapport avec une intelligence qui la pénètre s'appelle une raison, toute raison n'est pas cause. Entre la cause et ce qui en dépend, il y a une distinction réelle. Entre la raison et ce dont elle donne la raison, il peut n'y avoir qu'une distinction logique.

La géométrie et les sciences exactes ont pour objet les raisons des propriétés énoncées des figures, nombres et rapports. On démontre, par exemple, que le triangle a ses trois angles égaux à deux droits, au moyen de la définition du triangle et de l'angle droit. Cela n'est pas une démonstration par la cause, car le triangle n'est pas vraiment cause de la propriété qu'on lui attribue ^).

') Métaphysique générale, 5* édit., p. 484. On trouvera là le développement des notions rapidement indiquées ici.

-) Ihid., p. 489.

") « Et dico quod definitio dicens quid et propter quid... id est ex definitione subjecti et passionis, est médium in potissima demonstratione propter quam prœdicatur passio propria de subjecto universali et ada;quato, V. g. ; omnis figura plana tribus lineis contenta, habcns angulum extrinsecum cequalem duobus intrinsecis sibi oppositis, habct très angulos œquales duobus rectis». S.Thomas, Opiisc, de Demonstratione.

l8 INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE

Lorsque le philosophe expHque l'immortalité de l'âme par sa simplicité, il remonte, non d'un effet à sa cause, mais d'une propriété de l'âme à sa raison explicative.

Quand il explique l'origine du monde par l'action créatrice de DieUj il remonte à une influence causale.

Mais pénétrons plus avant dans l'analyse des causes ^). Une cause, disions-nous, est un principe en vertu duquel un être est ce qu'il est ou devient tel ou tel ; elle influe directement sur l'existence et les propriétés de l'être.

On en compte quatre : la cause formelle, la cause matérielle, la cause efficiente et la cause finale, qui répondent à des questions de genre diff"érent ^).

Voici, par exemple, une statue de marbre représentant Apollon et sculptée par Polyclète.

1° Cause formelle. Forme spécifique : On demandera, par exemple : Qu'est-ce que ceci ? Une statue. Pourquoi est-ce une statue ? Qu'est-ce qiii fait que c'est une statue ?

Un bloc informe a reçu une/orwe spéciale et, en vertu de cette forme^ il est devenu une statue. Cette forme fait que le marbre est une statue.

La forme ou la caxise formelle est ce par quoi une chose est ce qu'elle est, déterminée dans son être et, par suite, distincte de tout ce qui n'est pas elle.

Mais il y a plus d'une espèce de forme, de cause formelle :

La statue d'Apollon a sa forme propre, qui la distingue,

') A ce sujet on consultera avec fruit le Traité des causes de Bossue t, dans les Tt-aifés de Logique et de Morale, édités par l'abbé M***. Paris, Lecoffre, p. 207. Ce petit traité est à lire en entier.

*) Et.v. ôè oTitÇiVi rhi Twv è; ào/r,; a'.Tt'wv ov. ÀapsTv è-UTT^tjiT^v (totô yàp el'îÉvai oa.ix.hj â/.aaTov, ^Jtav xïjv TrpwTTjV alxiav oîojpieOa v'^wpîÇeiv), xà S' ahix XÉystai -zzxpcf/CJi, ajv [xiav |xèv alxtav cpaïAÈv elvat T7)v oùdt'av xal to xî t^v elvat (àvàyeTat yào "jo 8ià. t»! eI; x6v Xo'yov ej/^axov, alxt'ov 8È xal àpyi\ xô 8tà xî •JTpûixov), éx^pav 3è ttjv 'jÀtjv /al xo u7:ox£t'(JLSVov, xpîxifjv 8è o6ev if) àpyi) xîji; xivTjTEw;, xexctpxTjV ôè xt)v àvxiXciiJ-évTiv altîav xaûxTi, xo ou é'vExa xal xàyaOov (x£>.o; yip yevéuEU); xal xivïîasco; -âar,; xoux' èaxîv). Aristote, Met., l, 'à.

par exemple, d'une statue de Minerve. Cette forme sculpturale n'est réalisable qu'en un sujet présupposé ; on la dit accidentelle parce que V accident est, par définition, ce qui, pour exister, a besoin d'être inhérent à un sujet appelé substance.

Ainsi le marbre est une substance. Avant d'être travaillé par la main du sculpteur, si informe qu'il fût au point de vue artistique, il avait sa forme spécifique. Comparé au bois, au fer, à l'or, il avait, en effet, sa nature propre, que le ciseau de Polyclète ne lui a du reste pas fait perdre ; il possédait et possède toujours ce par quoi la substance dn marbre est spécifiquement du marbre et revêt les propriétés naturelles du marbre. Cette forme spécifique de la substance du marbre s'appelle sa forme substantielle ; c'est là la forme au sens principal et plus profond du mot.

Substantielle ou accidentelle, la cause formelle ou \2i forme est le principe détenninateicr, ce par quoi un être, substance ou accident, est ce qu'il est, id quo ens est id quod est (ta o'.à TÎ, qua re). Le sujet déterminable par la forme s'appelle matière ou cause matérielle.

2° Cause matérielle. Matière première : La forme de la statue n'existe pas seule, elle a été donnée à un bloc de marbre présupposé et s'y trouve attachée comme à un sujet. Ce dont la statue est faite (id ex quo) s'appelle matière., par opposition à la forme sculpturale : cause matérielle., par opposition à la cause formelle. La cause matérielle s'appelle aussi subjective : elle est, en effet, le sujet récepteur de la forme (id in quo). « Materia est id ex quo aliquid fît et in quo forma existit » (■?] uXt; y.aî xb utioxsîjisvov).

La forme accidentelle de la statue d'Apollon est tirée du bloc de marbre que l'artiste a eu à sa disposition ; elle y demeure assujettie; il existe donc une relation de dépendance entre la forme accidentelle de la statue et la matière sensible qui la supporte : à ce marbre la forme sculpturale doit, d'une

certaine façon, son existence : la matière sensible est donc vraiment cause de la statue d'Apollon.

Les substances corporelles, — les corps simples de la chimie et les composés qui résultent de leurs combinaisons, — tiennent leur spécificité et leurs propriétés naturelles distinctives, de leur forme substantielle, indépendamment des formes accidentelles qu'ils revêtent ultérieurement. Le sujet premier de ces formes ; ce qui demeure tandis que, dans les réactions chimiques, les formes naissent et périssent et se succèdent sans relâche ; ce quelque chose que les sens ne perçoivent point mais dont la raison infère l'existence, c'est la cause matérielle première^ ou^ plus brièvement, la matière première^ premier substratum des formes substantielles multiples du monde corporel.

Voilà donc déjà deux catégories de causes, la cause formelle et la cause matérielle : forme accidentelle et corps sensible^ forme substantielle et matière première.

La forme substantielle et la matière première, qui intéressent principalement le philosophe, dépendent si intimement l'une de l'autre qu'elles ne peuvent exister seules ; ensemble, elles constituent la substance corporelle (yj oùaîa) et répondent à la question : Qu'est la chose corporelle? Quelle est la nature spécifique de ce corps ? {-J. èa-'.v : xà -i yjv elva-.).

Un problème ultérieur a pour objet de savoir si toute substance est corporelle, et, à ce titre, composée de matière première et de forme substantielle. Y a-t-il des formes qui subsistent ou sont capables de subsister sans matière ? Dans l'affirmative, quelle est la nature de ces formes ? On comprendra très prochainement que ce problème est du ressort de la métaphysique.

30 Caiise efficiente: D'où vient la statue? (oÔ-sv) Qui l'a faite? C'est Polyclète, c'est l'artiste. L'artiste est la cause efficiente de la statue, ici a quo ens fit id quod est (àpx"^ '^"^S x'.vYjasoiç).

Et l'artiste lui-même d'où vient-il ? Et le marbre qu'il travaille, qui l'a fait ? Quelle est l'origine première^ la cause efficiente suprême de tout ce qui devient ?

40 Cause finale: Pour quoi, ad quid, Polyclète a-t-il fait sa statue ; en vue de quoi ? Pour gagner un talent d'or, pour se faire un nom. Tel est le but, telle est la cause finale du travail de l'artiste (xà o-j svsxa), id propter qiiod ou id ciijus gratta aliquid fit. Et pourquoi les hommes recherchent-ils l'or, la renommée ? Parce qu'ils estiment que l'or, la renommée contribueront à leur bonheur. Qu'est-ce que cette tendance naturelle de l'homme vers son bonheur? En quoi consiste finalement le bonheur ? Quelle est la fin suprême de l'homme et de tout ce qui est ?

Nous voici au terme de cette rapide analyse des causes.

Voulant aller du connu à l'inconnu, on est parti d'un exemple particulier, la statue d'Apollon sculptée par Polyclète. On a vu que, en vue d'un talent d'or (cause finale), Polyclète, un artiste (cause efficiente), a imprimé à un bloc de marbre (cause matérielle sensible) les traits d'Apollon (cause formelle accidentelle) ^).

Puis, élargissant le sujet, on a indiqué comme objet de recherches plus approfondies et plus générales la cause formelle et la cause matérielle des substances corporelles et, plus généralement encore, la nature des êtres ; la cause efficiente première, enfin, la cause finale suprême de tout ce qui se fait et de tout ce qui est.

La philosophie s'occupe de ces causes.

') A ces causes nous eussions pu rattacher la cause exemplaire, c'est-à-dire l'idéal qui a été conçu par l'artiste et qui le dirige dans l'exécution de son œuvre. Mais nous croj'ons que re que nous avons dit suffit pour faire connaître, dans ses grands traits, l'objet de la philosophie et nous tenons à ne pas aller, pour le moment, au delà du nécessaire. On retrouve ces notions in extenso en Métaphysique géntraie.

Elles ont ceci de commun, que l'être dont elles sont causes dépend réellement d'elles pour être ce qu'il est. Aussi peuton dire, d'une façon générale, que la cause d'un être est tout ce qui influe sur lui, contribue à sa nature ou à son devenir. Et l'on revient ainsi au point de départ où l'on disait que la conjonction pourquoi cache plusieurs idées et que le mot cause lui-même a plusieurs sens différents.

On entrevoit à présent ce que signifie cette proposition initiale : La philosophie a pour objet la science approfondie], des causes et des raisons des choses.

Si, à propos de tous les êtres de l'univers et de leur ensemble, l'esprit humain pouvait analyser à fond ces différents principes et comprendre par eux leurs effets et leurs conséquences, il aurait réalisé adéquatement la définition de la philosophie. Mais c'est là un idéal dont il ne peut, dans les conditions de la vie présente, que s'approcher, sans y atteindre jamais.

6. Autre définition de la philosophie. — L'ordre n'étant pas autre chose que l'ensemble des relations causales qui rattachent les uns aux autres les êtres de l'univers, la définition de la philosophie peut aussi se traduire en ces termes : La science approfondie de V ordre universel ^).

L'homme est lui-même une partie de cet univers que le philosophe étudie. Les rapports de l'homme avec le monde physique, avec Celui qui est la Cause première et la Fin suprême de l'univers, sont donc du domaine de la philosophie. Or l'homme, être libre, est, dans une certaine mesure, l'auteur responsable de ces rapports : il est libre de choisir entre divers buts possibles à sa vie. Néanmoins, il y a un but qu'il est obligé de se donner. Ce but obligatoire pour lui est ^ sa fin morale. La connaissance philosophique de Tunivers mène ainsi à la connaissance philosophique des devoirs qui

') Sur la notion d'ordre, voir Métaphysique générale, nos 256 et suiv.

résultent pour l'homme de ses rapports avec les choses et avec Celui qui est leur Cause première et leur Fin suprême.

De plus, l'homme a le pouvoir de réfléchir sur la science qu'il acquiert. La science de la science est distincte de la science qui a pour objet la réalité.

D'où cette définition plus compréhensive de la philosophie: Elle est la connaissance approfondie de l'ordre universel, 1 des devoirs qui en résultent pour l'homme et de la science que l'homme acquiert de la réalité.

7. Division générale de la philosophie en deux parties, l'une spéculative, l'autre pratique. — Autant il y a de domaines distincts dans l'ordre soumis à la réflexion du philosophe, autant l'on distinguera de parties dans la philosophie.

Un premier domaine est l'ordre réalisé dans la nature ; un autre est celui que le sujet réalise lui-même ; les choses et nos actes.

L'ordre de la nature existe indépendamment de nous : il nous appartient de Vétudier (speculari, 9-£0)p£(i)), non de le créer.

Un or àïQ pratique est formé par nos actes soit à.^ intelligence, soit de volonté; puis, ces actes président à V emploi des choses extérieures, dans les arts.

Il y aura, en conséquence, une philosophie spéculative ou théorique et une philosophie pratique.

Le premier groupe des disciplines philosophiques est la philosophie de la nature, philosophie spéculative.

Le second groupe est d'ordre pratique : on montrera surle-champ quelles disciplines il comprend ').

*) Voici comment saint Thomas d'Aquin expose et justifie la division de la philosophie en philosophie spéculative et en philosophie pratique:

« Sapientis est ordinare, dit-il en commentant Aristote. Cujus ratio est, quia sapientia est potissima perfectio rationis, cujus proprium est cognoscere ordinem... Ordo autem quadrupliciter ad rationem compa-

S. Subdivision de la philosophie pratique. — La

philosophie pratique embrasse naturellement trois parties : la Logique qui s'occupe des actes de raison ; la Philosophie morale ou VEthique qui s'occupe des actes de volonté ; V Esthétique ou la philosophie des arts.

Le sens de cette subdivision se précisera tout à l'heure.

9. Subdivision de la philosophie spéculative chez les scolastiques et chez les modernes. — Lorsque les sciences particulières sont constituées, une réflexion plus pénétrante fait découvrir aux êtres ou aux groupes d'êtres observés isolément par elles un objet intelligible commun., raison synthétique des résultats obtenus par le travail antérieur d'analyse. Cet objet est celui de la philosophie.

Il y a aux choses un triple objet commun, — le mouvement, la quantité, la substance, — donnant lieu à une division tripartite de la philosophie spéculative.

Cette division répond à une abstraction intellectuelle qui s'effectue à trois degrés ; aux trois étapes que parcourt l'intelligence dans son effort pour comprendre synthétiquement Tordre universel.

ratur. Est enim quidam ordo quem ratio non facit, sed solum considérât, sicut est ordo rerum naturalium. Alius autem est ordo, quem ratio considerando facit in proprio actu, puta cum ordinat conceptus suos ad invicem, et signa conceptuum, quae sunt voces significativae. Tertius autem est quem ratio considerando facit in operationibus voluntatis. Quartus autem est ordo quem ratio considerando facit in exterioribus rébus, quarum ipsa est causa, sicut in arca et domo. Et quia consideratio rationis per habitum perficitur, secundum hos diversos ordines quos proprie ratio considérât, sunt diversae scientiae. Nam ad philosophimn naturalem pertinet considerare ordinem rerum quem ratio humana considérât sed non facit ; ita quod sub naturali philosophia comprehendamus et nietaphysicam. Ordo autem quem ratio considerando facit in proprio actu, pertinet ad ratioiialein philosophiam, cujus est considerare ordinem partium orationis ad invicem et ordinem principiorum ad invicem et ad conclusiones. Ordo autem actionum voluntariarum pertinet ad considerationem moralis philosophiae. Ordo autem quem ratio considerando facit in rébus exterioribus constitutis per rationem humanam, pertinet ad artes viechanicas ». In X Ethic. ad Nie. I, lect. 1.

Ce qui se fait dans la nature, — celle-ci désignant l'ensemble des êtres observables, — s'appelle d'un terme très général, le changement ou le mouvement. Les corps dans lesquels se passent les événements, sont les mobiles; la cause efficiente du changement est le moteur^ le changement luimême est le « mouvement », yj xtvTi'jt.ç.

L'explication approfondie du mouvement fait l'objet de la .première partie de la philosophie de la nature, de la Physique.

Ce qui est dans une chose, abstraction faite de son mouvement, ce qui est permanent dans la nature, xo à%tvY]xov, se présente d'abord à l'esprit comme un objet affecté de quantité, un objet sans mouvement mais non séparé de la matière, àxLVYjXGV àXX' oO y^wp'.axdv. Lorsque la pensée dépouille un objet de la nature de toutes ses propriétés sensibles dont dépendent ses changements mécaniques et physiques, et ses transformations chimiques, il reste dans l'esprit un sujet formé de parties disposées les unes par rapport aux autres, suivant les trois dimensions de l'espace : longueur, largeur, profondeur. Une science générale se constitue pour étudier cet objet : la Mathématique.

Il est possible d'éliminer encore de l'objet de la pensée cet attribut mathématique : M être., quelque chose, sujet, principe d'action, etc., n'est point solidaire de la quantité et des attributs quantitatifs. L'être, comme tel, à part de sa quantité, xô àva'vTjXov y.at ytopiaxôv, fait l'objet d'une science plus générale que la mathématique : la Métaphysique ou Philosophie preinière.

A la suite du développement extraordinaire qu'ont pris les sciences d'observation, la philosophie de la nature n'a plus gardé que les problèmes les plus larges de la physique : ils sont répartis aujourd'hui dans deux disciplines philosophiques appelées l'une Cosmologie^ physique du règne inorganique, l'autre Psychologie., physique du règne organique.

La Théologie naturelle^ couronnement de la Physique dans

la division ancienne, — elle traite, en effet, de la première Cause efficiente et de la dernière Cause finale de la nature, — forme, dans la division moderne, sous le nom de Théodicée^ une troisième discipline.

Les problèmes relatifs à l'origine et à la valeur des connaissances intellectuelles appartiennent à la Psychologie, mais l'importance exceptionnelle qu'ils ont prise depuis Kant a déterminé les philosophes à les détacher de cette partie de la philosophie et à les réunir en un traité à part : la Critériologie ou YEpistémologie.

La métaphysique générale ^) de jadis est représentée dans la division moderne par l'Ontologie.

Les mathématiques ne sont plus rangées parmi les disciplines philosophiques. Les notions fondamentales de l'unité, du nombre sont étudiées, toutefois, en Ontologie, celles de quantité, d'étendue, d'espace, en Cosmologie.

D'après la classification ancienne, la philosophie spéculative est donc l'ensemble des sciences groupées sous les trois grands chapitres : Physique, Mathématiques et Métaphysique ^).

*) D'après la conception ancienne, la Métaphysique a pour objet l'être considéré à part de la matière. Or, la Physique démontre l'existence, chez l'homme, d'une âme capable d'exister séparée du corps ; elle démontre la nécessité d'affirmer l'existence d'une Cause suprême immatérielle pour rendre compte de l'univers matériel. D'où une double branche à la Métaphysique : La Métaphysique générale traite de l'être matériel considéré à part de sa matière ; la Métaphysique spéciale traite de l'être réellement dépourvu de matière. Néanmoins, la Métaphysique est une, car son objet est formellement tni, ainsi qu'on le fait voir en Ontologie. Cfr. 5e édit., no 3.

Les disciples de Wolf sont moins heureux lorsqu'ils rangent dans la Métaphysique spéciale, non seulement toute la Théodicée, mais même la Psychologie et la Cosmologie. Cfr. ibid., n» 4.

-) c Theoricus sive speculativus intellectus, in hoc proprie ab operativo sive practico distinguitur, quod speculativus habet pro fine veritatem quam considérât, practicus autem veritatem consideratam ordinat in operationem tamquam in finem ; et ideo differunt ab invicem fine ; finis speculativae est veritas, finis operativae sive practicae actio... Quaedam

Dans la classification moderne, la philosophie spéculative comprend : l'Ontologie, la Cosmologie dite transcendantale, par opposition aux sciences physico-chimiques ; la Psychologie dite rationnelle ou générale, par opposition aux sciences biologiques, et à la P^\xhologie^expénmenJale ; la Théodicée. De plus, on y fait une place à part, — ceux qui restent fidèles à la division ancienne font de même, d'ailleurs, — à la philosophie critique ou Critériologie.

La division des anciens témoigne du souci qu'ils avaient de maintenir dans une alliance étroite l'observation sensible et la spéculation rationnelle.

La division moderne, qui, en grande partie, remonte à Wolf (1679-1755), consacra, entre les sciences et la philosophie, un divorce désastreux, dont l'origine première se trouve principalement dans l'ensemble des circonstances, où se trouvait à cette époque le monde intellectuel.

Bientôt il n'y eut plus, entre savants et philosophes, de langue commune ; les équivoques surgirent, les termes qui rendent les notions les plus fondamentales, — ceux de

igitur sunt speculahilium quae dépendent a materia secundum esse, quia non nisi in materia esse possunt ; et haec distinguuntur quia dépendent quaedam a materia secundum esse et intellectum, sicut illa in quorum definitione ponitur materia sensibilis: unde sine materia sensibiii intelligi non possunt: ut in definitione hominis oportet accipere carnem et ossa : et de his est physica sive scientia naturalis. Quaedam vero sunt quae, quamvis dependeant a materia sensibiii secundum esse, non tamen secundum intellectum, quia in eorum definitionibus non ponitur materia sensibilis, ut linea et numerus: et de his est mathematica. Quaedam vero sunt speculabilia quae non dépendent a materia secundum esse, quia sine materia esse possunt : sive nunquam sint in materia, sicut Deus et angélus, sive in quibusdam sint in materia et in quibusdam non, ut substantia, qualitas, potentia et actus, unum et multa etc. de quibus omnibus est theologia.id est divina scientia, quia praecipuum cognitorum in ea est Deus. Alio nomine dicitur metaphysica, id est transphysica, quia post physicam dicenda occurrit nobis, quibus ex sensibilibus competit in insensibilia devenire. Dicitur etiam philosophia prima, in quantum scientiae aliae ab ea principia sua accipientes eam sequuntur >. S. Thomas, in lib. Boet. de Trinitafe, q. 5, a. 1.

matière, par exemple, de substance, de mouvement, de cause, de force, d'énergie, et quantité d'autres, — furent pris dans des acceptions différentes, selon qu'il s'agissait de science ou de philosophie ; de là, des malentendus que l'isolement accentuait, et l'on en vint ainsi à considérer souvent la tendance scientifique et celle de la métaphysique, comme incompatibles ou même en opposition l'une avec l'autre ^).

D'évidence, l'alliance entre les sciences et la philosophie est nécessaire pour constituer l'unité du savoir, « En présence du livre immense que la vérité étale devant nous, écrivait le cardinal Newman, nous avons la vue basse ; nous ne pouvons le lire qu'à la condition de regarder de tout près les mots, les syllabes, les lettres dont il est fait ; de là la nécessité des sciences particulières. Mais celles-ci ne nous donnent pas la représentation exacte de la réalité. Les sciences particulières abstraient. Or les relations qu'elles isolent par la pensée se tiennent dans la réalité ; elles s'enchaînent les unes aux autres, et c'est pour cela que les sciences spéciales appellent une science des sciences, une synthèse générale, en un mot, la philosophie ■» ^).

Dans quel ordre faut-il ranger les diverses parties de la philosophie ?

10. Hiérarchie des sciences philosophiques d'après la diyision ancienne et la division moderne. — Les problèmes que soulève l'observation immédiate de la nature matérielle font l'objet des s9iencÊS,4iaj:ticulières.

Après cela, vient la Physiqtie, dans l'acception aristotéhcienne du mot. Nous avons dit qu'elle se trouve aujourd'hui dans la Cosmologie^ philosophie de la nature des êtres inorganisés ; dans la Psychologie, philosophie de la nature des êtres

') Lire Ollé-Laprune, La philosophie et le ievips présent, ch. VIII. Paris, Belin, 1890.

V '')J. H. Newman, The idea of a University, University suhjects, Disc. III, 4.

ÎNTRODUCtlON A LA PHILOSOPHIE 29

animésjjdans la Théodicée^ qui traite de la Cause première et de la Fin suprême des êtres de la nature et forme ainsi le couronnement de la Physique.

La Mathématique se constitue après la Physique rationnelle. Elle a pour objet les choses d'expérience, après que l'esprit les a dépouillées de leurs caractères sensibles. Elle fournit la raison synthétique des rapports quantitatifs du monde physique. Elle n'est plus comprise aujourd'hui, sauf pour --^ quelques problèmes fondamentaux, dans les cadres de la philosophie.

La Métaphysique fait suite, dans la conception ancienne, à la Physique et à la Mathématique. <^ ^^^ T.\ f>o-/><^

La Morale et la Logique comprennent deux parties, l'une de principes, l'autre d'applications.

Les principes fondamentaux de la Morale sont étabhs en < ^ Psychologie. En effet, la science des mœurs a pour objet Pacte moral. Celui-ci se définit un acte libre fait en vue de la fin de la nature raisonnable de l'homme. La Psychologie fait voir quelle est la fin de la nature raisonnable, elle étudie les caractères de l'acte libre, ainsi que les dispositions habituelles, — les vertus et les vices, — qu'engendrent soit le bon usage soit l'abus de la liberté. Les principes théo- li^ riques de la science des mœurs sont donc fournis par la ' Psychologie.

La Morale pratique est un art. Elle propose des règles ] pour l'application des principes de la morale à la conduite V de la vie individuelle ou sociale. Elle est urie suite, plutôt I qu'une ^rjig^dejaphjlosophie.

Ajoutons que l'Esthétique comprend aussi deux parties, l'une spéculative, l'autre pratique. La première, — l'étude du beau et celle du sentiment esthétique, — trouve sa place en Ontologie et en Psychologie ; la seconde, — l'étude des arts, — recherche les moyens pratiques de réaliser le beau.

Reste la Logique dont l'équivalent latin serait la Ration-

nelle ; elle aussi comprend deux parties : l'une générale, spéculative, a pour objet les rapports dont renchaînement forme la science ; l'autre ap^liguée, pratique, est l'étude des règles auxquelles^ la raison doit se conformer pour édifier une science.

La partie générale ayant pour objet l'ordre même que réalisent les sciences, — soit les sciences spéciales, soit la philosophie, — est naturellement postérieure à celles-ci.

En fait, cependant, on la place au début des études philosophiques, pour des raisons de méthode, dit-on. On allègue que la Logique est un outil de la pensée, une arme contre l'erreur. Il faut connaître l'instrument pour bien s'en servir, il faut avoir appris le maniement des armes pour en tirer parti.

N'est-ce pas jouer sur les mots ?

Cet ouvrier qui manie très habilement ses outils n'a jamais passé par l'usine où ils ont été forgés. Ce soldat qui se sert avec dextérité de son épée ne possède pas les plus élémentaires notions de l'armurerie.

Quelques règles pratiques sont utiles, sinon indispensables, à la plupart de ceux qui entreprennent l'étude des sciences. Elles aident la Logique naturelle que l'on appelle le bon sens.

Mais ne peut-on au début les accepter de confiance ? Plus tard, après l'étude des sciences spéciales et de la philosophie, on se reportera par la réflexion et le souvenir aux premiers tâtonnements et Ton se rendra compte alors de la justesse des règles mises en pratique dès le principe. Ces règles étaient justes, elles ont conduit au succès, parce qu'elles étaient puisées à bonne source, tirées de la nature de l'âme pensante et des objets de la pensée.

Mais autre chose est l'utilité pratique de certaines règles, autre chose est la place qui revient, dans l'ordre hiérarchique des connaissances, aux principes dont elles sont l'application.

Dans une organisation systématique du savoir, la Logique

/? /Zoo^JH^^ .e^5>c-^v. ^i^^.^-^^-^ /'Cma^^aa^ C ttC^-^t^ ^^ INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE 3I

vient donc en dernier lieu. Ceci, d'ailleurs, s'éclaircira plus loin.

En résumé, l'esprit part de l'observation de la réalité. Les sciences d'observation sont donc les premières. La Physique générale est leur complément philosophique. La Physique est représentée aujourd'hui par la Cosmologie, par la Psychologie, par la Théodicée. A la Psychologie se rattachent la Critériologie et les thèses fondamentales de l'Ehti^ue ou science des moeurs.

Les Mathématiques font suite à la Physique.

La Métaphysique générale ou Ontologie fait comprendre synthétiquement les résultats des études physiques et mathématiques.

Une science, — physique, mathématique, métaphysique, — est formée d'un ensemble de relations, elle réalise un ordre rationnel. La science de cet ordre s'appelle Science rationnelle ou logique^ d'un mot, la Logique.

La Logique que l'on met en tête des disciplines philosophiques ne devrait comprendre que certaines notions propédeutiques, quelques règles pratiques destinées à faciliter l'intelligence de la philosophie. Ainsi entendue, elle est un art plutôt qu'une science proprement dite.

De même, les règles de prudence qui nous aident pratiquement dans la conduite de la vie individuelle et sociale, ne sont qu'une application de la science morale : Morale individuelle et sociale, ou, selon les désignations courantes aujourd'hui. Morale et DroiLriaturel.

Les arts ne sont qu'une esthétique appliquée.

De sorte que, en définitive, la philosophie spéculative —/> o

contient tout^jssentiel d.^ia^philoso^hie J). C^^^m^*^ : o^Y^

') Des raisons indépendantes de notre volonté nous ont empêché de suivre, dans la publication du présent Cours de philosophie, Tordre que nous préconisons ici. Mais nous l'avons adopté, à peu de chose près, dans

L'excellence, le rôle de la philosophie ; SES relations avec les sciences et avec la foi

11. Supériorité de la philosophie sur les sciences particulières. — Le pouvoir d'abstraire confère à l'homme sa perfection distinctive ; elle est pour lui l'instrument nécessaire pour construire la science. Les sciences philosophiques poussent l'abstraction le plus loin possible. Leur perfection est donc supérieure à celle des autres connaissances.

Les mathématiques sont supérieures aux sciences physiques ; la métaphysique, à son tour, l'emporte en excellence sur les unes et sur les autres ^).

Pour l'instruction de ceux à qui la philosophie inspire parfois plus de défiance que d'estime, il est bon de rappeler, en les résumant, ces arguments sur lesquels Aristote appuie la supériorité de la métaphysique.

La science générale possède, à un plus haut degré que la science particulière, le caractère scientifique parce que, dit-il, celui qui sait la généralité, sait aussi, en une certaine mesure,

le sommaire de ce cours, qui a été publié sous le titre de Traité élémentaire de Philosophie, 4« éd. Louvain, Institut supérieur de Philosophie, 1913. La distribution des matières dans ce Manuel est la suivante :

Tome I : Introduction et Notions propédeutiques. Cosmologie. Psychologie. Critérjxilogie. Métaphysique générale. ^

Tome II : Théodicée. Logique. RIorale. Histoire de la philosophie. Vocabulaire et thèses. "

*) « Les trois quarts des gens prennent les conceptions d'ensemble pour des spéculations oiseuses, écrit Taine. Tant pis pour eux, ajoutet-il. Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former ? On n'est complètement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre planète descendait ici pour nous demander où en est notre espèce, il faudrait lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur l'esprit et le monde. Cela lui donnerait la mesure de notre intelligence ». Taine , Le positivisme anglais, pp. 11-12.

ÎNTRObUCTlOX A LA PHILOSOPHIE 33

tous les cas particuliers qu'elle comprend. — En second lieu, la science générale est la plus rationnelle ; or, la raison surtout fait la science. — Puis, s'adressant directement aux premiers principes, la science générale a plus de précision scientifique. — Elle étudie les causes, et par là, elle s'attache à ce qui peut être le mieux su, puisqu'on ne croit savoir une chose que lorsqu'on en connaît la cause. — Enfin, la science qui va davantage aux principes et les fait mieux comprendre que toute la science subordonnée et exécutrice, est celle qui connaît le but en vue duquel chaque chose doit être faite. Pour chaque chose, ce but dernier, c'est son bien ; et, d'une manière universelle, c'est le plus grand bien possible dans la nature tout entière ').

Mais, dit-on parfois, à quoi sert la philosophie ? A quoi conduit-elle ?

« Qu'est-ce donc qui sera pratique, répond vivement Ernest Hello, si ce n'est la science du vrai ?

» La vérité est le fondement même de toute pratique et, pour la pratiquer, il faut d'abord la connaître.

» Qui donc sera pratique, sinon la sagesse, la sagesse qui est la loi de la vie ? Pour obéir à la sagesse, il faut d'abord l'aimer, et ceux-là sont des rêveurs qui prétendent agir en dehors d'elle.

» Dieu est V acte pur. Plus vous vous approchez de lui, plus vous êtes actif. La vie d'eu bas, la vie s:ms sagesse, la vie sans philosophie, la vie sans loi supérieure, la vie perdue dans le fait isolé, dans le caprice, dans le multiple, dans l'accident, c'est cette, vie-là qui n'est pas pratique. C'est elle qui est un rêve ; c'est elle qui est une illusion.

» Pour arriver à la réalité, à la pratique, il faut que la vie aime la sagesse, il faut qu'elle soit philosophique. Toute réalité est l'application d'une vérité qui la domine. Plus vous aimez la vérité, plus vous êtes réel dans votre acte et votre amuur. Les hommes d'en bas qui accusent les hommes d'en haut, comme si ceux-ci étaient des rèveuis, ressemblent à des animaux qui diraient entre eux : Les hommes n'existent pas, car ils ont une âme raisonnable : la brute seule est quelque chose.

') Met., /, ch. II. Cfr. Barthélemy-Saint-Hilaire, Préface à la Métaphysique, pp. CXCI-CXCII.

\) Et ces animaux, contents d'eux-mêmes, regarderaient la vie de l'humanité comme un rêve, et celle des chiens comme une substance.

n Que fait donc cette opinion fausse et menteuse ?

)) Elle ignore, elle confond. Elle confond la vraie et la fausse philosophie » ').

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