Relations de la philosophie avec la doctrine
révélée. — Les théologiens appellent la philosophie « naturelle » ; cela veut dire qu'elle appartient à cet ordre de connaissances que la raison est en état d'acquérir par ses propres forces ; on l'oppose ainsi aux connaissances qui, dépassant les forces et les exigences de la nature créée, s'appellent surnaturelles : celles-ci portent sur les vérités proposées à notre foi par la révélation divine : la théologie chrétienne en fait l'étude approfondie -).
Il y a des rapports entre les sciences humaines et les doctrines révélées, car les deux ordres de connaissances se rencontrent en fait dans un seul et même sujet, l'âme du savant, du philosophe chrétien.
Quels sont ces rapports ?
La philosophie a une existence propre formellement indépendante de toute autorité.
Deux choses, en effet, sont essentielles à la constitution d'une science : des principes et le moyen de tirer de ces principes les conclusions qu'ils contiennent en germe.
Or chaque science a ses principes et ses méthodes propres ; la philo.sophie a les siens.
La science, la philosophie tirent leurs principes de l'analyse de l'essence d'un objet donné. Entre les éléments de l'objet soumis à l'analyse, il surgit des rapports. Les rapports les plus simples, les plus généraux fournissent les principes générateurs de la science entière.
') Philosophie et Athéisme, pp. 4-6. Paris, Poussielgue, 1888. *j Cfr. S. Thomas, Summ. Theol, 1^, q. 1, art. 2, 5, S.
L'esprit s'y attache avec certitude, parce que leur vérité se révèle à lui avec évidence.
La combinaison de ces rapports simples mène à des conclusions plus compliquées : l'évidence de la connexion entre celles-ci et ceux-là est le seul motif de l'assentiment de la raison aux résultats de la démonstration.
Donc les éléments essentiels d'une science, — principes, . conclusions, certitude d'évidence des uns et des autres, — j sont indépendants de toute autorité religieuse.
Aussi bien, la science et la philosophie existaient avant la fondation de l'Église, et le Christ n'est pas venu détruire la nature mais l'enrichir de dons meilleurs.
Il y a plus : Lorsque, durant la première moitié du siècle dernier, Bonald et la Mennais voulurent obliorer la raison humaine à demander aux enseignements révélés ses premiers principes et ses premiers motifs de certitude, le pape Grégoire XVI, loin d'agréer cet hommage de sujétion offert à l'Église, réprouva et condamna publiquement ceux qui, avec plus de générosité que de sagesse, voulaient le lui imposer.
Est-ce à dire que le savant et le philosophe chrétiens n'aient point à tenir compte des enseignements révélés ?
Non. L'Église a reçu de Dieu une révélation en dépôt ; elle en a la garde ; elle a mission de le protéger.
Lorsque, sous prétexte de science ou de philosophie, des esprits imprudents ou téméraires avancent des affirmations qui contredisent les enseignements révélés, l'Eglise avertit ceux qui ont placé en elle leur confiance qu'ils ont à prendre garde. Elle dénonce l'erreur dont l'acceptation serait incompatible avec la vérité divinement révélée.
Elle n'enseigne elle-même positivement ni sciences ni philosophie.
Elle laisse toute liberté à ceux qui les cultivent ; l'histoire et l'expérience prouvent combien même elle les encourage. Mais elle ne parle pas d'autorité en matière scientifique, elle
laisse dire. Sa mission est d'annoncer au monde la doctrine révélée.
Telle étant sa mission, elle n'entend pas que l'on porte atteinte à ce divin enseignement.
Ce faisant, elle respecte la liberté de la science et de la ■philosophie, aussi longtemps que les savants ou les philosophes ne se mettent pas en opposition avec la doctrine qu'elle sait révélée par Dieu et, par suite, indubitablement vraie. Lorsqu'elle empêche que l'on ne préconise comme science ce qui n'est que conjecture trompeuse, elle provoque la revision de conclusions trop hâtives et devient ainsi l'auxiliaire de la raison qu'elle aide à reconnaître ses erreurs.
En résumé, la philosophie et les sciences sont autonomes, en ce sens que leur motif suprême est V évidence intrinsèque de leur objet, tandis que le motif dernier de la foi est V autorité de Dieu, auteur de la Révélation surnaturelle.
La doctrine révélée n'est pas pOur le philosophe et pour le savant un motif d'adhésion, une source directe de connaissances, mais une sauvegarde, une norme négative.
Au moment où il procède à ses enquêtes, le philosophe chrétien peut donc en toute iiberté interroger la nature ou sa conscience et suivre la direction de la raison.
Mais s'il lui arrive que ses conclusions se trouvent en désaccord avec la Révélation telle que les autorités légitimes ') la lui proposent à croire, il doit, dans l'intérêt et de sa foi et
') L'autorité chargée d'interpréter le dépôt sacré de la Révélation est avant tout VEglise enseiarnante, c'est-à-dire l'épiscopat en communion avec le Souverain Pontife ou le Souverain Pontife seul dans l'exercice infaillible de sa primauté. L'Église enseignante a un enseignement ordinutre, permanent, et un enseignement extraordinaire, intermittent, qui est contenu dans les définitions des conciles œcuméniques et dans les décisions cathédratiques du Souverain Pontife.
Sous la tutelle de l'Eglise enseignante, les croyances de l'Eglise enseignée constituent aussi une règle de foi chrétienne. Les croyances
de la vérité scientifique, reprendre ses enquêtes jusqu'à ce que les difficultés se résolvent dans l'accord des enseignements qui, à première vue, semblaient se heurter.
La parole de Dieu ne peut être erronée. Une proposition qui serait en contradiction manifeste avec une doctrine manifestement révélée, ne peut être qu'une erreur : répudier l'erreur, c'est faire acte de raison.
Mais, dira-t-on, s'il y avait contradiction évidente entre la foi et la raison, la raison devrait-elle abdiquer ?
Nous, croyants, nous n'admettons pas la possibilité d'une pareille contradiction. Nous en appelons à l'expérience. Que l'on nous apporte donc une preuve, une seule, d'une contradiction évidente entre une affirmation évidente de la raison et une affirmation dogmatique !
Jamais entre un dogme et une conclusion certaine de la science il n'y a eu, jamais il n'y aura conflit manifeste. C'est à la suite d'observations hâtives, d'inductions prématurées, d'hypothèses aventureuses, ou à propos de croyances mal définies ou d'opinions personnelles de théologiens isolés, que les conflits surgissent et que les hésitations se produisent.
unanimes des fidèles, dans les matières qui sont de leur compétence, ne peuvent être, en effet, qu'un écho des enseignements authentiques de l'Église. Dans les matières qui échappent à la compétence du grand nombre, les seuls juges autorisés sont les Pères, les Docteurs, les théologiens ; c'est eux, alors, que, sous réserve des décisions supérieures de l'Église enseignante, la raison humaine doit consulter en tout ce qui touche à la foi ou aux vérités en connexion étroite avec elle ; leur accord unanime en ces matières est pour le savant et le philosophe une règle négative, au moins provisoire, d'assentiment; c'est, en etïet, un intermédiaire autorisé entre eux et le magistère suprême de l'Église.
Mais dans les matières profanes, qui n'ont avec la Révélation que des attaches éloignées, il est sage de se ressouvenir de la fière déclaration de saint Thomas d'Aquin : L'argument d'autorité est le dernier de tous, « locus ab auctoritate qu;r fundatur super ratione humana est infirmissimus ». Summ. TheoL, I, q. 1, a. 8, ad 2. Voir sur ces questions le solide traité de Franzelin, 7)c divina traditione, notamment les thèses XII et XVII.
Or, lorsque l'on ne voit pas tout de suite l'explication de la divergence apparente entre ce que l'on dit être de foi et ce que Ton dit être de science, la sagesse consiste alors à attendre avec confiance que la vérité se fasse jour ; le savant catholique répondra provisoirement : Attendons ^).
') Nous aimons à invoquer ici le témoignage de deux hommes éminents et d'une loyauté au-dessus de tout soupçon. L'un, le R. P. De Smedt, a consacré sa vie à l'étude de l'histoire ecclésiastique. Il écrit dans ses Principes de la critique historique : « La possibilité d'un sacrifice à exiger en cette matière suppose la possibilité d'une opposition réelle entre la vérité (historique) et la vérité révélée. Or, cette supposition est tout simplement absurde. Le critique n'a donc pas à s'en eflfrayer. Il peut arriver, nous l'accordons, qu'un fait affirmé par des documents historiques d'une authenticité incontestable semble à première vue en contradiction avec les enseignements de la foi. Mais alors, en examinant plus attentivement et le fait en question et le point de doctrine auquel on l'oppose, on reconnaîtra bientôt qu'il n'y a aucune difficulté à les concilier, et que la prétendue contradiction résulte seulement d'une notion trop inexacte de l'un ou de l'autre.
» Et lors même que tous les essais de conciliation seraient d'abord infructueux et que l'examen le plus approfondi et le plus impartial ne fournirait aucun moyen d'accord, — ce qui n'a encore jamais eu lieu que nous sachions, — le savant catholique ne devra jamais s'en troubler. 11 attendra de nouveau les lumières sans s'inquiéter des cris de triomphe de l'impiété, toujours si prompte à s'attribuer la victoire, malgré les nombreuses et cruelles leçons que lui a values ce fol empressement. Cette patience sera de tout point et, en particulier, pour la sincérité de sa foi et la paix de son âme, bien préférable à l'effort violent qu'il devrait s'imposer pour méconnaître l'évidence d'un fait qui froisse momentanément des convictions puisées à une source plus haute que la science ». H. De Smedt, S. J., Principes de la crut, hist., pp. 20-21.
L'autre, M. Paul Mansion, savant et mathématicien de premier ordre, pris à partie par la Flandre libérale^ lui adressa cette réplique décisive : « Les plus grands savants du XIX« siècle, à quelques exceptions près, sont des chrétiens ; Cauchy et Weierstrass, les deux plus grandes lumières des mathématiques, étaient des catholiques. Parmi les physiciens. Ampère, Faraday, Clausius, Mayer, Joui, Maxwell étaient des croyants. Dans le domaine des sciences naturelles, pour ne pas en citer d'autres, il en est de même de Cuvier et de Geoffroy de Saint-Hilaire ; Leverrier et Secchi, c'est-à-dire les deux princes de l'astronomie mathématique ou physique, étaient catholiques ; Lavoisier, Chevreul, Dumas et Pasteur également ; Darwin a hésité toute sa vie, mais une foule d'évolutionnistes sont des croyants, entre autres Gaudry, et le premier
Le Concile du Vatican a résumé en ces termes la doctrine catholique sur les rapports entre les affirmations contraires de la raison et les doctrines révélées: «Quoique la foi soit au dessus de la raison, il ne peut jamais y avoir de véritable désaccord entre la foi et la raison ; car le même Dieu qui révèle les mystères et communique la foi a répandu dans l'esprit humain la lumière de la raison, et Dieu ne peut se nier lui-même, et ce qui est vrai ne peut jamais contredire ce qui est vrai. S'il survient de vaines apparences de contradiction de ce genre, c'est que, ou bien les dogmes de la foi n'ont pas été compris et exposés suivant l'esprit de l'Eglise, ou bien des opinions arbitraires sont prises pour des jugements fondés en raison, Nous déclarons donc toute proposition contraire à une
de tous, notre grand d'Omalius, l'était aussi. Je ne dis rien de notre illustre André Dumont et de beaucoup d'autres géologues. Vous-même autrefois, vous m'avez cité, parmi les « anciens » minéralogistes Stenon, Agricola, Werner, Hatiy. Les fondateurs de la science moderne dans le passé étaient tous des croyants ardents : Kepler, Descartes, Newton, Leibniz, dont le Systeina theologicum est entièrement catholique.
» J'appelle l'attention sur Ampère qui, après la mort de sa femme, a reconquis sa foi religieuse à force d'études, sa foi philosophique sur Dieu et sur l'âme à force de méditations. C'était un autodidacte prodigieux, sachant tout, au point de pouvoir lutter contre Cuvier, au Collège de France, sur l'unité de plan dans l'organisation des animaux, au point aussi de conquérir Maine de Biran au spiritualisme en philosophie.
» Avec ces grands hommes, je cherche vainement un antagonisme entre les vérités scientifiques et la religion. Si cet antagonisme était réel, il serait impossible qu'il )• eût des savants catholiques et il y en a toujours eu.
» Il n'est pas scientifique de parler sans cesse de l'antagonisme de la science et du catholicisme, en général, sans jamais descendre au détail. Si la Flandre libérale et les autres journaux anticatholiques belges sont assurés de cet antagonisme, qui les empêche de nous mettre sous les yeux, à nous catholiques, les prétendues antinomies de la science et de la foi, avec précision, dans un tableau à deux colonnes parallèles? Dans la première seraient les vérités scientifiques empruntées à la physique, à la chimie, à l'astronomie, à la minéralogie, à la géologie, à la botanique, à la zoologie, à l'anthropologie, à la biologie, etc. ; dans la seconde, en face, si l'on en connaît, les décisions contraires des conciles et des papes, telles qu'on les trouve, par exemple, dans VEtichindion de Denzinger.
» Mais nous osons prédire que la seconde colonne restera vide, si l'on n'y insère que des interprétations autorisées de la Bible et de la Tradition catholique, et si l'on ne met pas dans la première, sous prétexte de science, des assertions indéfendables ».
vérité attestée par la foi, absolument fausse. L'Église, d'ailleurs, qui a reçu avec la mission apostolique d'enseigner, le mandat de garder le dépôt de la foi, tient aussi de Dieu le droit et la charge de proscrire la fausse science, afin que nul ne soit trompé par la philosophie et de vains sophismes. C'est pourquoi tous les chrétiens fidèles non seulement ne peuvent pas défendre comme des conclusions certaines de la science les opinions qu'ils savent être contraires à la doctrine de la foi, surtout lorsqu'elles ont été réprouvées par l'Église, mais encore ils sont absolument obligés de les tenir pour des erreurs qui se couvrent de l'apparence trompeuse de la vérité.
» Et non seulement la foi et la raison ne peuvent jamais être en désaccord, mais elles se prêtent un mutuel secours ; la droite raison démontre les fondements de la foi et, éclairée par sa lumière, développe la science des choses divines ; la foi délivre la raison d'erreurs et la met en garde contre elles ; elle l'enrichit en outre de diverses connaissances. Bien loin donc que l'Église soit opposée à la culture des arts et des sciences humaines, elle la favorise et la propage de mille manières Car elle n'ignore ni ne méprise les avantages qui en résultent pour les hommes ; bien plus, elle reconnaît que, comme les sciences et les arts viennent de Dieu, le maître des sciences, de même ils doivent, s'ils sont dirigés convenablement, conduire à Dieu, avec l'aide de sa grâce. Et certes, ce n'est pas elle qui défend aux sciences de se servir, chacune dans sa sphère, de ses principes propres et de sa méthode particulière ; mais tout en leur reconnaissant cette juste liberté, elle a soin d'empêcher que, se mettant en opposition avec la doctrine divine, elles n'accueillent l'erreur, ou que, franchissant les limites de leur domaine légitime, elles n'empiètent sur celui de la foi et ne viennent y jeter le trouble » ')•
') « Verum etsi fides sit supra rationem, nulla tamen unquam inter fîdem et rationem vera dissensio esse potest : cum idem Deus, qui mysteria révélât et fidem infundit, animo humano rationis lumen indiderit ; Deus autem negare seipsum non possit, nec verum vero unquam contradicere. Inanis autem hujus contradictionis species inde potissimum oritur, quod vel fîdei dogmata ad mentem EcclesiEe intellecta et exposita non fuerint, vel opinionum commenta pro rationis eflfatis habeantur. Omnem igitur assertionem veritati illuminatas fidei contrariam omnino falsam esse definimus. Porro Eçclesia, quas una cum apostolico munere docendi, mandatum accepit fidei depositum custodiendi, jus etiam et officium divinitus habet falsi nominis scientiam proscribendi, ne quis decipiatur per philosophiam, et inanem fallaciam. Quapropter omnes christiani fidèles hujusmodi opiniones, quas fidei doctrinas contrariae esse cognoscuntur, maxime si ab Ecclesia reprobatas fuerint, non solum prohibentur tamquam légitimas scientiœ conclusiones defendere,
§ ni
Coup d'œil sur l'histoire de la philosophie ^) Traits distinctifs de la philosophie de saint thomas
15. Nous ne voulons évidemment pas affirmer l'originalité absolue de la pensée hellénique, mais incontestablement, c'est d'elle surtout que la philosophie européenne est tributaire.
A partir du VII^ siècle avant notre ère nous voyons surgir successivement et se développer plusieurs écoles de philosophie grecque, V Ecole d'Iome (Thaïes, Anaximandre, Heraclite, Anaxagore); V Ecole atomistiqite (Leucippe et Démocritej dans VAsie mineure, la plus grande partie de la Turquie d'Asie d'aujourd'hui ; V Ecole Italique^ fondée en Sicile (Pythagore); VEcole Eléate (Xénophane, Parménide et Zenon d'Élée) et celle d'Empédocle, dans les îles de la mer Egée (aujourd'hui l'Archipel), dans la Sicile et dans la Grande Grèce, c'està-dire dans l'Italie méridionale.
sed pro erroribus potius, qui fallacem veritatis speciem prœ se ferant, habere tenentur omnino.
» Neque solum fides et latio inter se dissidere nunquam possunt, sed opem qiioque sibi mutuam ferunt, cum recta ratio fidei fundamenta demonstret, ejusque lumine illustrata rerum divinarum scientiam excolat ; fides vero rationem ab erroribus liberet ac tueatur, eamque multiplici cognitione instruat. Quapropter tantum abest, ut Ecclesia humanarum artium et disciplinarum culturœ obsistat, ut hanc multis modis juvet atque promoveat. Non enim commoda ab ils ad hominum vitam dimanantia aut ignorât aut despicit ; fatetur imo, eas, quemadmodum a Deo, scientiarum Domino, profecta? sunt, ita si rite pertractentur, ad Deum, juvante ejus gralia, perducere. Nec sane ipsa vetat, ne hujusmodi disciplinas in suo quceque ambitu propriis utantur principiis et propria methodo ; sed justam hanc libertatem agnoscens, id sedulo cavet, ne divinae doctrinie repugnando errores in se suscipiant, aut fines proprios transgressa, ea, quae sunt fidei, occupent et perturbent ». Const. Dei Filins, cap. IV. De fide et ratione.
') Cf. De Wulf, Histoire de la philosophie médiévaU. Louvain, Institut supérieur de Philosophie. Cet ouvrage, dont la 4^ édition a paru en 1912, forme le volume VI du Cours de philosophie.
Vers le milieu du V^ siècle, plusieurs rhéteurs habiles, dont les plus connus sont Gorgias et Protagoras, se rencontrent à Athènes et fondent l'école connue sous le nom de Sophistes. Le génie de Socrate qui les combattit (470-400 av. J.-C.) créa en quelque sorte la philosophie morale, la psychologie et inventa une méthode célèbre d'enseignement, « la méthode socratique » ^). Plusieurs écoles, qui ne furent pas sans importance, se rattachent à Socrate. Un de ses condisciples, Antisthène, fonde l'école cynique ; d'autres, Aristippe et Euclide, fondent les écoles de Cyrène et de Mégare ; les noms de Platon et à.'Aristote surtout personnifient le plus puissant essor de la philosophie ancienne.
Platon (430-347) établit à Athènes un enseignement régulier de philosophie, qui prit le nom à' Académie. Plus tard, Arcésilas (né en 316) et Carnéade (né en 215) s'éloigneront considérablement des doctrines du maître et l'école Platonicienne prendra le nom de Nouvelle Académie.
A côté de l'Académie, Aristote (384-322) qui avait été le disciple de Platon, fonda le Lycée ou V école péripatéticienne ^).
Les sceptiques, sous le patronage de Pyrrhon ; l'école à^Epicure ; sa rivale V école stoïcienne de Zenon apparurent peu après et occupèrent le ive et le iiF siècle.
La conquête de l'Orient par Alexandre eut pour résultat de déplacer le centre des spéculations philosophiques ^).
Pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, le travail
') La méthode socratique consiste à faire passer ses auditeurs, au moyen d'interrogations bien conduites, par les phases diverses de la recherche, afin de les amener à découvrir eux-mêmes la vérité. Cfr. Clodius Piat, Socrate, ch. V. Paris, Alcan, 1900.
-) Aristote professait sa philosophie dans les allées du Lycée d'Athènes, d'où le nom de Lycée donné à son école et celui de péripatéticiens ou de promeneurs donné à ses disciples.
') Sur les centres principaux de la pensée philosophique aux différents âges de l'histoire, consulter Paul Janet dans la Ret'ue philosophique de France, oct. 1889, XIV^ année, no 10.
philosophique se fait surtout à Alexandrie, où plusieurs écoles prennent un essor considérable : Vécole juive (Philon) ; les Gnostiques ; Vécole chrétienne (Clément d'Alexandrie, Origène) ; et Vécole 7iéo-platonicienne fondée par Ammonius Saccas et organisée par Plotin (205-270; et son' disciple Porphyre (233-304, auteur d'un traité célèbre appelé Isagoge).
Les Pères de l'Eglise prirent généralement pour objet direct de leurs travaux l'exposition scientifique ou la défense des enseignements révélés, mais ils ne purent s'acquitter de cette mission, surtout en face du paganisme auquel ils se heurtaient à chaque pas, sans toucher à la plupart des questions philosophiques. Aussi faut-il réserver une place importante dans l'histoire de la philosophie à la philosophie des Pères et des écrivains ecclésiastiques comme S. Justin, Athénagore, S. Irénée, TertuUien, S. Méthode, Clément d'Alexandrie, Origène, S. Cyrille de Jérusalem, S. Basile, Épiphane, S. Grégoire de Xazianze, S. Grégoire de Xysse, S. Jean Chrysostome, S. Augustin et tant d'autres ^) qui ont illustré les premiers siècles, notamment le iv^ siècle de l'Église.
La philosophie grecque n'a jamais été entièrement abandonnée. Bannie d'Athènes (vF s.) et d'Alexandrie, la philosophie grecque se perpétua à Byzance. Elle s'y maintint pendant tout le moyen âge et, jusqu'au xiii^ siècle, n'eut pas de contact avec le mouvement d'idées qui, parallèlement, se développait dans le reste de l'Europe civilisée. Jean Damascène (viiie s.), Michel Psellus l'ancien et le patriarche Photius, tristement célèbre (ix*^ s.), la pléiade de philosophes que sut encourager l'esprit libéral de Constantin Porphyrogénète (x^ s.), plus tard Psellus le jeune (xi<" s.). Michel
') II faut citer ici le pseudo-Denys l'Aréopagite (vers la tin du ye siècle) à raison de son influence considérable sur le développement de la lA'stique et de la philosophie médiévales.
d'Éphèse, Nicephoros Blemmides et Georgios Pachymeres (xiie s.) continuent les traditions du Platonisme et de l'Aristotélisme.
A partir du xiiic siècle, les rapports scientifiques s'échangent entre l'Occident et Byzance, et les Byzantins initient es scolastiques à plus d'une œuvre inconnue. Mais c'est surtout par les Arabes que les scolastiques connurent les travaux philosophiques et scientifiques de la Grèce antique. La civilisation arabe était très florissante dès le ix^ siècle. Damas d'abord, Bagdad surtout, en Syrie, étaient des centres intellectuels très importants.
Lorsque les Arabes conquirent la Syrie et la Perse, ils y rencontrèrent de nombreux vestiges de la civilisation grecque. Les Syriens les initièrent aux grandes œuvres de la philosophie grecque au moyen de traductions faites du grec et surtout du syriaque en arabe. Sous les Abassides, Bagdad devint au viii^ siècle un centre de vie scientifique, et il se forma une école de philosophes arabes dans laquelle Avicenne (Ibn Sînâ, 980-1037) occupe le premier rang. Après lui, elle décline en Orient mais se perpétue du x^ au xiif siècle en Espagne. Averroès (Ibn Ruschd, 1126-1198) y a notamment commenté presque tous les ouvrages d'Aiistote.
Rapprochée de la philosophie byzantine et de l'arabe, la philosophie occidentale occupe, au moyen âge, une place autrement importante. Sa plus belle école est la scolastique '). Celle-ci se caractérise, non par l'époque ou le milieu de son développement ou par son appareil extérieur, mais par un ensemble solidaire de doctrines fondamentales. Aussi convient-il de ranger à part, sous l'appellation commune d'aiitiscolastique, les théories ou systèmes médiévaux qui lui sont contradictoirement opposés, particulièrement ceux des pan-
') Cfr. De Wulf, Introduction à la philosophie néo-scolastique. Louvain, Institut supérieur de Philosophie, 1904.
théistes Jean Scot Ériugène (ix^ s.), Amaury de Bènes et David de Dinant (xiF s.) et des averroïstes latins, Siger de Brabant et Boèce le Dace (xiif s.).
Pendant la première période de son développement (du ix^ au xiiic s.), la scolastiqiie s'inspire de sources diverses et opposées et aboutit à des solutions fragmentaires. Longtemps on y est surtout préoccupé de la signification et de la valeur de nos concepts universels que l'on rapproche des réalités individuelles perçues par l'expérience (problème des iiniversaux). Sans professer, à la façon de Jean Scot Ériugène, le panthéisme, Fridugise et Rémi d'Auxerre (ix^ s.) défendent le réalisme outré.
Au xe siècle, Gerbert, qui devint plus tard pape sous le nom de Sylvestre II, acquiert une réputation européenne. A la même époque, Heiric d'Auxerre et plus tard Roscelin sont antiréalistes.
Ce dernier, ainsi que Bérenger de Tours et Lanfranc se font un nom dans les controverses théologico-philosophiques du xi^ siècle.
Sans doute, Anselme de Cantorbéry (1033-1109) essaie de synthétiser les travaux de ses prédécesseurs, mais l'étude générale et coordonnée de la philosophie commence plus tard.
Au xii^ siècle, le réalisme outré se perpétue sous des formules diverses chez Guillaume de Champeaux, Adélard de Bath, Thierry de Chartres et Guillaume de Conches. Mais il rencontre un opposant de valeur en la personne de Pierre Abélard (1079-1142) qui aboutit au rationalisme. Saint Bernard (1091-1153) lutte contre Abélard et Gilbert de la Porrée (1076-1159) ; il le fait en théologien, d'ailleurs, plutôt qu'en philosophe. Son traité à la fois si délicat et si émouvant de diligendo Deo et quelques autres de ses écrits ont préludé, — chronologiquement, d'ailleurs, plutôt que logiquement, — au mysticisme chrétien où s'engagera bientôt l'école qui
reconnaît pour chef Hugues de Saint-Victor (1096-1141). Tandis que Pierre le Lombard (7 vers 1160) écrit son fameux livre de texte (Summa sententiarum), sorte d'encyclopédie à la fois théologique et philosophique, Jean de Salisbury (7 1180) se révèle le premier historien de la philosophie •médiévale. Ps3'chologue remarquable, il clôt avec Alain de Lille (f 1202) la première période de la scolastique.
La scolastique arrive à son apogée au XIII^ siècle. Trois faits contribuent principalement à ce résultat : l'initiation des scolastiques, grâce à des traductions gréco latines et arabo-latines (vers l'an 1200), à la Physique^ à la Métaphysique et au Traité de l'âme d'Aristote ; l'érection des universités, particulièrement de celle de Paris ; la création des Ordres de saint Dominique et de saint François.
Alfred de Sereshel et Guillaume d'Auvergne (f 1249) sont les précurseurs immédiats de cette pléiade de docteurs illustres, vigoureux et souvent originaux, Alexandre de Halès (7 1245), Albert le Grand (1193-1280), saint Thomas d'Aquin (1227-1274) surnommé le Docteur angélique ou l'Ange de l'École, le mystique Bonaventure (1221-1274), Henri de Gand (t 1293) tijean Duns Scot (1266 P-1.308) qui font du xiiie s. l'époque la plus glorieuse de l'histoire de la philosophie chrétienne ^).
Cependant Roger Bacon (f 1292) et Raymond Lullus (1235-1315) s'écartent, en plus d'un point, du corps de doctrines commun à V École : le premier se compromet avec l'averroïsme, le second s'égare dans la théosophie.
Au XI v*-^ siècle, Durand de Saint-Pourçain et Pierre Aurioli préparent l'école terministe de Guillaume d'Occam (f 1443) qui se continue, au siècle suivant, à côté de l'école scotiste
') N'oublions pas de mentionner ici le nom de Dante Alighieri qui sut traduire dans les chants poétiques de sa Divine Comédie les idées les plus élevées de la philosophie de Thomas d'Aquin. Voir à ce sujet le beau livre d'Ozanam : Dante et la philosophie catholique au XlIIe s.
et de l'école thomiste. Celle-ci est alors représentée surtout par Jean Capreolus (7 1444) et par le mystique Denys le Chartreux (7 1471).
Le xvie siècle est pour la scolastique une époque de décadence. Celle-ci, cependant, n'est pas générale. Deux hommes de premier, ordre, Sylvestre de Ferrare (1474-1528) et le cardinal Cajetan (Thomas del Vio, 1469-1534), laissèrent des commentaires, qui passent pour les plus autorisés, des deux Sommes de saint Thomas. Après le Concile de Trente, vers 1563, se produisit une restauration théologique et philosophique. Un néo-thomisme surgit, qui a son centre en Espagne et en Portugal. L'Université de Salamanque en prend l'initiative : les universités d'Alcala de Hénarès, de Séville, de Valladolid, les universités portugaises de Coïmbre et d'Evora, sont dans le même courant. Parmi les Dominicains néo-thomistes, François de Vittoria (1480-1566), plus tard Dominique Soto (7 1560), Bannez (7 1604) font école. Jean de Saint-Thomas (1589-1644) a laissé des œuvres aujourd'hui encore grandement estimées pour leur solidité et leur netteté d'exposition. La Compagnie de Jésus compte dans ses rangs des hommes tels que Gabriel Vasquez (7 1604), Tolet (f 1596), Lessius (f 1623) et surtout Fr. Siiarez {doctor eximius, 1548-1617), le plus brillant représentant scolastique de son siècle ').
Avec la période de décadence de la scolastique coïncide l'infiltration lente des idées de la Renaissance en littérature et en philosophie.
L'émigration des savants grecs en Italie y répandit, dans leur texte original, les chefs-d'œuvre de la philosophie ancienne et l'on vit remettre en honneur les principaux systèmes de l'antiquité, en particulier, en Italie, le platonisme
') Cfr. De Wulf, Histoire de la philosophie médiévale.
avec Marsile Fîcin (1433-1499) et Pic de la Mirandole (1463- 1494). Cette restauration de la littérature et de la philosophie ancienne, la Réforme protestante, la culture ardente des sciences expérimentales donnèrent naissance en Italie, — Giordano Bruno (1541-1602) et Campanella (1568-1639), — en Angleterre, — François Bacon (1561-1626), Hobbes (1588-1679), — et en France, — Descartes et ses nombreux admirateurs, — à un mouvement philosophique que l'on appelle philosophie moderne.
Le principal initiateur de ce mouvement fut René Descartes (15G9-1650). Son influence s'exerça non seulement en France sur Pascal, sur Bossuet et Fénelon, sur Malebranche, mais encore en Hollande où Spinoza (1632-1677) mêle aux idées cartésiennes une sorte de panthéisme oriental, et même en Allemagne où Leibniz (1646-1716) se laisse influencer beaucoup par l'esprit cartésien dans les efforts qu'il déploie pour rester éclectique.
Au xviiie siècle, les noms les plus marquants sont ceux de Locke^ Newton, Berkeley^ Hume., Adam Smith et Bentham en Angleterre, ceux de Condillac, d'Holbach, Helvétius, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Turgot et Condorcet en France, et ceux de Chrétien Wolf et de Ka7it en Allemagne.
Au commencement dît XIX« siècle., le centre de l'influence philosophique est en Ecosse, avec Reid et Dugald-Stewart, et surtout en Allemagne avec Kant (1724-1804). En France, Royer-Collard, Jouffroy et Victor Cousin subissent très fort, quoique à des degrés différents, ce double courant. Ils constituent le spiritualisme éclectique, dont les derniers représentants furent Caro et Paul Janet.
Au cours du XIX^ siècle., en dehors des écoles chrétiennes, nous voyons se produire l'école positiviste de Comte, de Liîtré et de Taine, en France ; l'école panthéiste allemande des successeurs de Kant, dont les principaux sont Fichte, Schelling, Hegel et, plus près de nous, avec des réserves,
Schopenhauer et von Hartmann ; enfin^ l'école positiviste, OU mieux, associationniste et évolidionniste d'Angleterre, sous le patronage de Stuart Mill, de Herbert Spencer, etc. ^).
Enfin, en Allemagne, en France et en Italie, un courant néo-kantien s'est formé. Le groupe allemand est apparu à la suite de la publication de V Histoire du Matérialisme (1866) de Lange : il comprend MM. Liebmann, Cohen, Natorp, Vaihinger, etc. L'influence kantienne est visible aussi chez M. Wundt, le principal initiateur de la psycho-physiologie, et chez les psychologues allemands ou américains formés à son école. En France, les introducteurs de Kant furent Charles Renouvier et M. Lachelier. Les noms les plus marquants sont ici MM. Boutroux, Fouillée, Liard, etc.
Les premières années du XX^ siècle ont été marquées par l'essor de la philosophie pragmatiste en Amérique avec W. James, Dewey, etc., en Angleterre avec Schiller, et de la Philosophie nouvelle^ en France, avec Bergson, Le Roy, etc.
De nos jours un retour à une conception réaliste de la philosophie se prononce en Amérique avec Ferry, et en Allemagne avec Kôhler et Kulpe.
Dès le début du xix^ siècle, au sein des écoles chrétiennes, les tentatives de restauration se sont multipliées avec plus d'ardeur que de réflexion ; de Bonald (1784-1840), Félicité de la Mennais (1780-1854), Bautain (1796-1867), Gioberti (1801-1852), Rosmini (1795-1855), ont fondé des écoles (Traditionalisme, Ontologisme, Rosminianisme) qui n'ont eu qu'une durée éphémère.
Cependant à Xaples, à Rome, en Espagne, des travailleurs modestes et persévérants renouaient lentement la tradition
') Voir les Origines de la psychologie contemporaine (Louvain, Institut supérieur de Philosophie, 2^ édit., lUOS) où nous avons étudié les principales tendances philosophiques de l'heure présente en elles-mêmes et chez quelques-uns de leurs principaux représentants.
50 Introduction a la philosophie
aristotélicienne et scolastique ; leur action a grandi, et depuis lors, grâce à l'Encyclique ^-Eterni Patris de Léon XQI (4 août 1879), il s'est produit un mouvement puissant de retour vers la grande et forte philosophie dont saint Thomas d'Aqiiin est le représentant le plus autorisé.
Voici une des belles pages de cette Encyclique. On y verra avec quelle insistance et quelle sagesse celui à qui Dieu avait confié en ce moment dans l'Église la haute direction des intelligences recommande à tous, maîtres et disciples, pasteurs et fidèles, les enseignements de la philosophie traditionnelle.
« Toutes les fois, dit-il, que nos regards se portent sur la bonté, la force et l'indéniable utilité de cette discipline philosophique, tant aimée de nos pères, nous jugeons que c'a été une témérité de n'avoir pas continué, en tout temj)s, en tous lieux, à lui rendre l'honneur qu'elle mérite : d'autant plus que la philosophie scolastique a en sa faveur et un long usage et le jugement d'hommes éminents et, ce qui est capital, le suffrage de l'Église. A la place de la doctrine ancienne, une sorte de nouvelle méthode de philosophie s'est introduite çà et là, laquelle n'a point porté les fruits désirables et salutaires que l'Église et la société civile elle-même eussent souhaités.
» A ce propos, il importe de prémunir les esprits contre la souveraine injustice que l'on fait à cette philosophie, en l'accusant de mettre obstacle au progrès et à l'accroissement des sciences naturelles. Comme les scolastiques, suivant en cela les sentiments des saints Pères, enseignent à chaque pas, dans l'anthropologie, que l'intelligence ne peut s'élever que par les choses sensibles à la connaissance des êtres incorporels et immatériels, ils ont compris d'eux-mêmes l'utilité pour le philosophe de sonder attentivement les secrets de la nature, et d'emploj^er un long temps à l'étude assidue des choses physiques. C'est en effet ce qu'ils firent. Saint Thomas, le bienheureux Albert le Grand, et d'autres princes de la scolastique, ne s'absorbèrent pas tellement dans la contsmiilation philosophique, qu'ils n'aient aussi apporté un grand soin à la connaissance des choses naturelles ; bien plus, dans cet ordre de connaissances, il est plus d'une de leurs affirmations, plus d'un de leurs principes, que les maîtres actuels approuvent, et dont ils reconnaissent la justesse. Eu outre, à noti'e époque même, plusieurs docteurs des sciences physiques, hommes de grand renom, témoignent publiquement et ouvertement que, entre les conclusions
Introduction a la philosophie 51
certaines de la phj-sique moderne et les principes philosophiques de rÉcole, il n'existe en réalité aucune contradiction.
» Xous donc, tout en proclamant qu'il faut recevoir de bonne grâce et avec reconnaissance toute pensée sage et toute découverte utile, de quelque part qu'elle vienne, Xous vous exhortons, Vénérables Frères, de la manière la plus pressante, à remettre en vigueur et à propager le plus possible la précieuse doctrine de saint Thomas, et ce, pour la défense et l'ornement de la foi catholique, pour le bien de la société, pour l'avancement de toutes les sciences. Xous disons la doctrine de saint Thomas, car s'il se rencontre dans les doctrines scolastiques quelque question trop subtile, quelque affirmation inconsidérée, ou quelque chose qui ne s'accorde pas avec les doctrines éprouvées des âges postérieurs, ou qui. n'importe pourquoi, ne soit point plausible, Xous n'entendons nullement le proposer à l'imitation de notre siècle. Du reste, que des maîtres, désignés par votre choix éclairé, s'appliquent à faire pénétrer dans l'esprit de leurs disciples la doctrine de Thomas d'Aquin, et qu'ils aient soin de faire ressortir combien celle-ci l'emporte sur toutes les autres en solidité et en excellence. Que les établissements d'enseignement, que vous avez institués ou que vous instituerez par la suite, expliquent cette doctrine, la défendent et l'emploient pour la réfutation des erreurs dominantes. — Mais pour éviter qu'on ne boive une eau étrangère pour l'originelle, une eau bourbeuse pour celle qui est pure, veillez à ce que la philosophie de saint Thomas soit puisée à ses propres sources, ou du moins à ces ruisseaux qui, sortis de la source même, coulent encore purs et limpides, au témoignage assuré et unanime des docteurs : de ceux, au contraire, qu'on prétend dérivés de la source, mais qui, en réalité, se sont gonflés d'eaux étrangères et insalubres, écartez avec soin les jeunes intelligences » ').
') « Quoties respicimus ab bonitatem, vim praeclarasque utilitates ejus disciplinée philosophicEe, quam majores nostri adamarunt, judicamus temere esse commissum, ut eidem suus honos non semper, nec ubique permanserit : praesertim cum philosophicC scholasticœ et usum diuturnum et maximorum virorum judicium, et, quod caput est, Ecclesice suffragium favisse constaret. Atque in veteris doctrinœ locum nova quc-edam philosophias ratio hac illac successit, unde non ii percepti sunt fructus optabiles ac salutares, quos Ecclesia et ipsa civilis societas maluissent.
» Qua in re et illud monere juvat, nonnisi par summam injuriam eidem philosophie vitio verti, quod naturalium scientiarum profectui et incremento adversetur. Cum enim Scholastici. sanctorum Patrum sententiam secuti, in Anthropologia passim tradiderint, humanam intelligentiam nonnisi ex rébus sensibilibus ad noscendas res lorpore materiaque
14. Traits caractéristiques de la philosophie thomiste. — Seule, à travers le perpétuel effondrement de systèmes auquel nous assistons depuis trois siècles, la philosophie de saint Thomas a su conserver la stabilité de ses premières fondations et se trouve être aujourd'hui encore assez ferme et assez large pour servir de base et de principe d'unité aux résultats que les sciences modernes ont mis au jour. Si nous ne nous faisons illusion, ceux qui auront le courage de suivre cette philosophie jusqu'au bout concluront avec nous que.
carentes evehi, sponte sua intellexerunt, nihil esse philosophe utilius, quam naturie arcana diligenter investigare, et in reriim physicarum studio diu multumque versari. Quod et facto suc ronfirmarunt : nam S. Thomas, B. Albertus magnus, aliique Scholasticorum principes, non ita se contemplationi pliilosophiœ dediderunt, ut non etiara multum operre in naturalium rerum cognitione collocarint : imo non pauca sunt in hoc génère dicta eorum et scita, quœ récentes magistri probent, et cum veritate congruere fateantur. Prc^terea hac ipsa astate, plures iique insignes scientiarum physicarum doctores palam aperteque testantur, inter certas ratasque recentioris Physicx conclusiones, et philosophica Scholee principia nullam veri nominis pugnam existere.
» Nos igitur, dum edicimus hbenti gratoque animo excipiendum esse quidquid sapienter dictum, quidquid utiliter fuerit a quopiam inventum atque excogitatum. Vos omnes, Venerabiles Fratres, quam enixe hortamur, ut ad catholicae fidei tutelam et decus, ad societatis bonum, ad scientiarum omnium incrementum auream sancti Tliomae sapientiam restituatis, et quam latissime propagetis. Sapientiam sancti Thomœ dicimus : si quid enim est a doctoribus scholasticis vel nimia subtilitate quœsitum, vel parum considerate traditum, si quid cum exploratis posterioris aevi doctrinis minus cohasrens, vel denique quoquo modo non probabile, id nullo pacto in animo est œtati nostrae ad imitandum proponi.
» Ceterum, doctrinam Thomce Aquinatis studeant magistri, a Vobis intelligenter lecti, in discipulorum animos insinuare: ejusque pra: ceteris soliditatem atque excellentiam in perspicuo ponant. Eamdem Academiae a Vobis institutac aut instituendas illustrent ac tueantur, et ad grassantium errorum refutationem adhibeant. — Ne autem supposita pro vera, neu corrupta pro sincera bibatur, providete ut sapientia Thoma; ex ipsis ejus fontit)us hauriatur, aut saltem ex iis rivis, quos ab ipso fonte deductos, adhuc integros et illimes decurrere certa et concors doctorum hominum sententia est : sed ab iis, qui exinde tluxisse dicuntur, re autem alienis et non salubribus aquis creverunt, adolescentium animos ariendos curate » Encyclique Atterni Patris.
sur l'analyse des actes et des procédés de l'esprit, sur la nature intime des corps, des êtres animés et de l'homme, sur Dieu, sur les fond-^ments de la science spéculative et de la morale, nul n'a mieux pensé et écrit que saint Thomas d'Aquin ^).
Qu'est-ce qui caractérise la philosophie du Docteur angélique ?
') Bien que nous attachions à notre programme le nom du grand scolastique, nous ne tenons cependant la philosophie thomiste ni pour un idéal qu'il serait interdit de surpasser, ni pour une barrière traçant des limites à l'activité de l'esprit ; mais nous croyons, après examen, qu'il y a sagesse autant que modestie à la prendre au moins pour point de départ et pour point d'appui.
Ceci soit dit en réponse à ceux qui, parmi nos adversaires ou nos amis, croient parfois intéressant de demander si l'on songe à ramener l'esprit humain au moyen âge ou à identifier la philosophie avec la pensée d'z<n philosophe.
Manifestement non, il ne s'agit pas de remonter plusieurs siècles : n'avons-nous pas entendu Léon XIII, le puissant restaurateur de la philosophie de l'École, recommander à la sympathie de tous les découvertes et les spéculations des hommes modernes : « Edicimus libenti gratoque animo recipiendum esse quidquid sapienter dictum, quidquid utiliter fuerit a quopiam inventum atque excogitatum » ?
Saint Thomas lui-même condamnerait ceux qui asserviraient leur pensée à la sienne : n'est-ce pas lui qui nous avertit, au début de sa Somme, de ne pas exagérer la valeur de l'argument d'autorité : « locus ab auctoritate qure fundatur super ratione humana est intirmissimus », de tous les arguments, celui de l'autorité humaine est le plus faible ?
Mais, encore une fois, le respect de la tradition n'est point du servilisme mais de la prudence. Le respect d'une doctrine dont on a personnellement apprécié le mérite, n'est point du fétichisme, ce n'est que le culte réiléchi et obligatoire du vrai.
Avertis par l'histoire des luttes du XVIe et du XVIIe siècle, les néoscolastiques ne renouvelleront plus les fautes de leurs devanciers ; ils se tiendront en contact avec les sciences particulières, auxiliaires de la philosophie et avec les doctrines des penseurs modernes et contemporains. Nous avons, pour notre part, vivement insisté sur cette nécessité dans le chapitre VIII des Orientes de la psychologie contemporaine et dans les conclusions de l'étude intitulée « Le bilan philosophique du A'/A'e siècle » (Revue NéoScolastiqite, 1900). Voir également, en ce qui concerne l'enseignement, notre Rapport stir les études supérieures de philosophie, 3^ édit., Louvain, 1901.
Nous y distinguerons \efo7id^ la forme et la méthode d'exposition.
Sous le rapport du fond^ la philosophie de saint Thomas offre ces traits distinctifs : 1° Elle respecte fidèlement les enseignements révélés ; 2° elle combine prudemment la recherche personnelle avec le respect de la tradition ; 3° elle unit harmonieusement l'observation et la spéculation rationnelle, ranal5^se et la synthèse.
1° Instruit par l'observation intime de la conscience et guidé parles enseignements de l'histoire, saint Thomas proclame au début de sa Somme théologique la nécessité morale d'un enseignement religieux auquel la raison est tenue de se conformer : « Le salut de l'humanité exigeait, dit-il, une Parole divine. Sans elle, en effet, les vérités rationnelles relatives à Dieu ne fussent jamais parvenues qu'à la connaissance d'un petit nombre d'hommes, péniblement et entachées d'une foule d'erreurs ; et c'est pourtant de la connaissance de ces vérités que dépend le salut de l'homme, puisque ce salut se trouve en Dieu. Aussi, concluait-il, il est nécessaire, pour mieux assurer le salut de l'humanité, qu'il y ait, outre la science philosophique dont la raison humaine poursuit l'acquisition, un enseignement divin que nous recevions par voie de Révélation » ^).
•) Sitmm. TheoL, l^, q. 1. Cfr. Contra Gentes, I, 4.
Le R. P. Monsabré a consacré une de ses plus belles conférences à commenter ce dernier passage du Docteur d'Aquin et à expliquer ce qu'il faut entendre par la nécessité morale de la Révélation. Il y a à distinguer, observe-t-il, dans toute nature intellectuelle, deux ordres : l'ordre logique et l'ordre pratique. L'ordre logique, où sont contenues et déterminées les vérités que l'intelligence peut concevoir par une application soutenue ; l'ordre pratique, c'est-à-dire l'intelligence elle-même à l'œuvre et s'appliquant au vrai. D'un côté, la possibilité ; de l'autre, le fait.
Or la raison, prise sur le fait, ne peut arriver à la connaissance du vrai naturel, dans sa totalité, faute de puissance individuelle et pratique.
C'est donc salutairement que la divine clémence a pourvu aux besoins
2° Tandis qu'il revendiquait et pratiquait avec largeur le droit de contrôle sur la pensée de ses devanciers ^), saint Thomas n'avait garde de méconnaître l'utilité de leurs travaux. Il les avait étudiés, il connaissait la philosophie grecque -), les Pères, Cicéron et Sénèque, les philosophes arabes ; au lieu de vouloir tout créer, il s'efforçait de féconder par ses efforts personnels le legs qu'il avait recueilli du passé. Ce n'est pas lui qui eût dit avec la vanité naïve de Descartes : « Il faut chercher sur l'objet de notre étude, non pas ce qu'en ont pensé les autres... mais ce que nous pouvons voir clairement et avec évidence ou déduire d'une manière certaine. C'est le seul moyen d'arriver à la science »^). Ses commentaires sur les œuvres d'Aristote et de Pierre Lombard témoignent assez de son respect pour la pensée d'autrui, peu
de l'humanité, en nous ordonnant de tenir par la foi ce que la raison peut connaître naturellement, afin que tous puissent participer facilement à la connaissance des choses divines, et cela sans mélange de doute et d'erreur.
Que la plupart des hommes ne puissent pas arriver par eux-mêmes à posséder plénièrement et promptement toutes les vérités naturelles, c'est un fait d'expérience. En effet : 1° Les uns sont rendus inaptes à la science par l'indisposition de leur complexion ; 2° les autres sont empêchés par les nécessités de famille ; 3» le temps et la solitude sont les conditions les plus indispensables pour acquérir la science de toutes les vérités philosophiques ; 4° d'autres sont empêchés par la paresse ; 5° d'autres, enfin, par les passions. Voir le développement de ces considérations dans V Introduction ait dogme catholique du R. P. M on sabré, 6» conférence. Paris, Baltenweck.
') Voir S. Talamo, D Aristotélisvie de la scolastiqtie, c. X. Paris, Vives, 1876.
-) Voici un fait qui prouve l'esprit critique de saint Thomas. Conscient des incorrections et des lacunes des différentes versions alors en vogue des oeuvres d'Aristote, il prit soin de collationner et d'étudier diverses traductions. Il demanda et obtint de ses supérieurs qu'un religieux de l'ordre de saint Dominique se rendît en Grèce à la recherche d'un texte plus fidèle. Ce fut, paraît-il. un Belge, Guillaume de Moerbeke, qui fut chargé de cette mission scientifique. Voir à ce sujet V Introduction à Védition des Œuvres de saint Thomas d'Aquin commencée à Rome en 1882 sous les auspices de Léon XIII, Dissertatio XXIII, Cap. IL
^) Règle III pour la direction de l'esprit.
importe d'ailleurs le milieu, païen ou chrétien, où elle eût germé.
Au sujet du rôle de la tradition en philosophie, nous nous faisons un plaisir de citer ici, pour résumer nos conclusions, un bel extrait du commentaire de Van Weddingen sur l'Encyclique ^terni Patris :
« Au lieu de reprendre sans trêve à nouveau la solution de l'énigme de la nature et de la conscience, ne serait-il pas sage de conserver, pour les perfectionner sans cesse, les découvertes aucieuues ? Vaut-il mieux que l'intelligence vive d'une pensée toujours recommençante et personnelle que de la vaste raison des siècles? N'emploierons-nous pas avec plus d'utilité nos veilles en agrandissant la doctrine, qu'on la changeant chaque jour dans l'espoir d'attacher notre nom à quelque système? Eh ! avec quelque force d'esprit, il n'est pas malaisé d'imaginer une nouvelle synthèse scientifique... Qu'on nous dise ce que les philosophes ont découvert d'essentiel, depuis Descartes, qui ne se trouve en germe dans Aristote, dans Platon, cette double personnification de l'analyse et de la synthèse mentales? Quelle vue stable et réellement universelle a été ajoutée, dans la spéculation chrétienne, aux doctrines de saint Augustin, de saint Thomas d'Aquin » ') ?
Les principes qu'énonce avec tant de justesse Van Weddingen sont d'ailleurs constamment appliqués par les savants dans l'édification de leurs doctrines. Les progrès des sciences, à leur avis, se font par « évolution » et non par « révolution » ^).
3° Troisième trait caractéristique de la philosophie thomiste : elle unit à merveille l'observation et la spéculation rationnelle, l'analyse et la synthèse.
Elle se tient ainsi à égale distance de Tempirisme positiviste et de l'idéalisme panthéiste, les deux philosophies qui se partagent, en dehors de la scolastique, la direction des esprits.
On oserait à peine espérer, de ceux qui abordent les études
') U Encyclique de S. S. Léon XIII et la restauration de la philosophie chrétienne, pp. 91-92, 4^ édit., Bruxelles, 1880.
•) Cfr. J. L e m a i r e , La valeur de l'expérience scentifiqne. Louvain, 1912.
philosophiques, l'intelligence adéquate des thèses compréhensives que nous exposons en ce moment. Néanmoins, comme cette introduction à la philosophie doit en être aussi plus tard la conclusion finale, nous croyons bien faire d'ajouter encore à notre pensée quelques développements.
Voici comment nous nous exprimions à ce sujet dans notre leçon inaugurale à l'Université de Louvain en 1882 : En même temps qu'il se tient à toutes les sources de l'observation extérieure, de la conscience et de la raison spéculative, Thomas d'Aquin combine toujours harmonieusement, dans les sciences et en philosophie, l'analyse et la synthèse.
L'empirisme ne fait que de l'analyse ; encore il la mutile ; il cultive les faits au détriment de l'idée. L'idéalisme voudrait débuter par une intuition synthétique et suivre une méthode déductive qui compromettrait les faits. La saine philosophie part de l'analyse et demande à la synthèse le complément naturel de la pensée.
L'anah'se consiste à observer les faits extérieurs de la nature et les démarches intérieures de notre vie ; à deviner, par de prudentes h3-pothèses, les causes intimes qui en expliquent la nature, les lois, l'origine et la finalité, et à s'élever, par l'intermédiaire du principe de causalité, à l'affirmation certaine et à la détermination précise de ces causes, principalement de la cause première, c'est-à-dire de l'Etre absolu.
Tandis que l'empirisme positiviste se borne à des faits accumulés et coordonnés, arrête court le mouvement ascensionnel de l'intelligence vers les causes ou les buts des phénomènes, s'interdit la recherche de réalités placées en dehors de l'observation actuelle et immédiate et par conséquent la recherche de l'Absolu qu'il appelle « l'inconnaissable » ; la philosophie idéahste et panthéiste, au contraire, revendique comme première connaissance de l'esprit humain l'intuition de l'Absolu, et prétend faire jaillir de cette intuition première
la connaissance synthétique, voire même la réalisation de l'ordre de l'univers.
Plus hardie que l'empirisme, mais plus sage que l'idéalisme, la philosophie thomiste s'appuie sur le monde sensible pour s'élever jusqu'à l'Être premier. Arrivé là, le saint Docteur s'efforce de préciser et de compléter, par la réflexion, le concept de l'Infini dont ses inductions lui ont révélé l'existence et les principaux attributs ; il médite sur l'infinité et l'unité, sur la fécondité et l'immutabilité de cette vie substantielle, sur les ressources de cette toute-puissance sans limites; puis, redescendant de la contemplation de l'Absolu aux œuvres créées répandues dans l'espace et dans le temps, il s'efforce de mieux comprendre, en les regardant de plus haut, leur origine, leur destinée, leur incessante activité et leur universelle harmonie. Tel est le retour synthétique qui complète les investigations patientes de l'analyse.
Enfin, outre ces qualités maîtresses qui regardent le fond, la philosophie thomiste se recommande par de remarquables qualités de forme et d'exposition.
Le style est sobre, concis ^), l'exposé des idées simple, sans ces ornements poétiques ou oratoires qui, sous forme d'allégories, de mythes, interrompent souvent chez Platon, par exemple, la marche régulière de la pensée.
Les déductions sont précises, présentées le plus souvent en forme syllogistique.
Enfin, au point de vue didactique, la méthode de saint Thomas est très caractéristique. Dans un grand nombre de ses ouvrages, sa première préoccupation est de mettre en avant un certain nombre d'objections en opposition avec sa thèse et quelques arguments d'autorité : il précise ainsi l'état
*) Ceux qui reprochent au style scolastique son inélégance, le caractère parfois assez dur de ses formules, oublient que, au moyen âge, la langue philosophique était à créer. Car, sauf le poète Lucrèce, l'orateur Cicéron, et quelques moralistes, les latins n'ont pas eu de philosophes.
de la question et fixe davantage l'attention sur le problème à résoudre. Il aborde alors de front la solution du problème. Il l'examine avec la rigueur sévère du procédé syllogistique, et de façon à dissiper progressivement les ombres qu'il avait lui-même accumulées à plaisir autour du point central à élucider. Quand la démonstration arrive à son terme, la lumière a rayonné tout alentour et l'on s'aperçoit alors le plus souvent que les difficultés soulevées au début se sont insensiblement évanouies.
Telles nous semblent être les principales qualités qui distinguent l'œuvre philosophique de saint Thomas.
Nous croyons n'avoir rien exagéré et nous attendons avec confiance le jugement de ceux qui étudieront aux sources les enseignements de ce grand maître ^).
') Comme nous aurons souvent à citer saint Thomas, nous donnons ci-après la liste de ses principaux ouvrages philosophiques. Nous suivons l'ordre adopté dans l'édition de Parme, en 24 tomes (1852-1869), parce que c'est habituellement d'après cette édition que nous ferons nos citations.
Il y a d'abord les deux Sommes, la Summa theologica et la Siimma contra Genttles.
La Summa theologica est divisée en trois parties traitant respectivement de Dieu, de la tendance de la créature vers Dieu, du Christ, médiateur entre la créature et Dieu. La seconde partie comprend deux subdivisions que l'on désigne sous les noms déprima secundae, secujida seciindae.
Chaque partie est subdivisée en questions, chaque question en articles. Dans un article il y a les objections, le corps de l'article, c'est-à-dire l'exposé et la démonstration de la thèse, puis la réponse aux objections.
On comprendra d'après cela les abrévations en usage pour les citations de la Somme de théologie :
la = pars prima.
la 2» z= prima secundae, hoc est, prima pars secundae partis. 2a 2se = secunda secundae, hoç est, secunda pars secundae partis.
3a = tertia pars.
Supp. = supplementum tertiae partis.
q. — quaestio.
a. = articulus : frequentius tamen a omittitur, solo numéro articulum desisjnante.
6o INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE
Quiconque aura étudié de près la philosophie du Docteur
o. = in toto articule.
c. = in corpore articuli, hoc est, in responsione ad quaestionem. ad 1. = in responsione ad primum argumentum. ad 2. = > » secundum argumentum.
ad 3. = » » tertium argumentum.
La Summa de veritate catholicae fidei contra Gentiles, appelée assez communément Siiinuia phtlosophica, comprend quatre livres. Les trois premiers traitent de Deo seciaidiivi rationeni, le quatrième de Deo seciindittn fidem. Chaque livre est divisé en chapitres.
On cite donc cet écrit de saint Thomas en écrivant, p. ex , Cont. Geiif., lib. II, cap. 34, ou plus simplement, 2 Co7it. Gent. 34.
Vient ensuite le Conimeutum in quatuor libros sententiaruin magistri Pétri Lovibardi.
Chaque livre fait l'objet d'un certain nombre d'études réunies en une même Drstinctio ; chaque Distinctio est divisée en quœstiones et celles-ci à leur tour en Artictdi. Les articles sont partagés d'une façon analogue à celle adoptée pour les articles de la Somme.
En conséquence, on citera ainsi un passage du Commentaire sur le Livre des Sentences : 3. Dist. 6^ q. 2, a. 2, ad 2.
Les tomes VIII et IX contiennent une collection d'écrits philosophiques et théologiques de premier ordre intitulée : Quœstiones disputatœ et des études sur des sujets très divers se rapportant à la théologie, à la philosophie, au droit canonique, à la liturgie, etc., appelées Quœstiones quodlibetales ou tout court Quodlihetu.
Parmi les Quœstiones disputatœ, les principales ont pour sous-titre De potentia. De nialo, De spiritualibus creaturis, De anima, De veritate.
Voici comment il est d'usage de citer ces écrits : Qq. disp. De Pot., q. 7, a. 2, ad I. — Quodlib. 12, a. 10, ad 1.
Les tomes X-XIV sont consacrés à l'exégèse des Livres saints; le tome XV à quelques traités relatifs à la vie spirituelle et à des sermons du saint Docteur.
Au tome XVI les éditeurs entreprennent la publication des opuscules, les uns théologiques, les autres philosophiques, plusieurs dûment authentiques, quelques-uns douteux ou apocryphes.
Les plus intéressants à signaler, à notre point de vue, sont le Compendium theologiœ ; de natura verbi intellectus ; de regimine principuin (les deux derniers livres du traité ne sont pas authentiques) ; de œternitate mundi contra murmurantes ; de principio individuationis ; de ente et essentia ; de principiis naturœ ; de natura materiœ ; de mixtione eîementoruni ; de diffère )itia verbi divini et hiimani ; de unitate intellectus contra averroistas ; de potentiis animœ (?) ; de totius logicœ Aristotelis summa (?) ; de universalibus (?) ; in libruni Boetii de Trinitate.
Avec le tome XVIII s'ouvre la série des Commentaires sur les œuvres
INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE 6l
angélique, ne pourra lui refuser un hommage mérité. Ainsi parle Dante :
La puissance de son génie éclatera si vivement, dit-il, aux
d'Aristote, notamment Couimentaria in libros Perihernicneias ; in libros Posterioriim Analyticoruin ; in VIII libros physicorum ; de generatione et corruptione ; de anima ; de sensu et sensato ; in XII libros Metaphysicnruvi ; in X Itbros Ethicorian ; in VIII libros Politicorinn (en partie authentiques, en partie douteux).
Les Commentaires de saint Thomas sont répartis en leçons, de sorte que, pour les citer, on dira par exemple : IV Ethic, lect. 3.
Aie point de vue chronologique^ voici quelle semble avoir été la succession des principaux ouvrages du saint Docteur.
Pendant son professorat à Cologne, il écrit vers 1250 son de ente et essentia.
Venu en 1252 à Paris, où il est promu en 1257 docteur en théologie, il y rédige ses commentaires sur les Sentences de Pierre le Lombard et probablement aussi nombre de commentaires sur les ouvrages d'Aristote. 11 y commence la Siininia philosophica qu'il acheva en Italie. Lors d'un second séjour dans ce pays, vers 1272, il met, à Bologne, la première main à la Sumina theologica qu'il laissa incomplète ; le Supplementum tertiœ partis, inséré par un auteur postérieur dans les éditions subséquentes, est un extrait du commentaire sur le Maître des Sentences. Enfin il faut placer en 1270 le de iinitate iiitellectus contra Averroistas et vraisemblablement, entre les années 1268 et 1271, la plus grande partie des Quœsiiones quodlibeticœ et disputatœ.
A propos des Qiiœstiones quodlibeticœ, dont la signification a longtemps échappé aux commentateurs de la scolastique, on lira avec intérêt cet extrait d'une remarquable étude intitulée: Siger de Brabant, publiée par le R. P. Mandonnet, professeur à l'Université de Fribourg :
« Les disputes quodlibétiques, dit le savant historien, étaient des disputes extraordinaires que les maîtres tenaient une ou deux fois par an, aux approches de Pâques et de Noël. Elles se distinguaient des disputes ordinaires en ce que les sujets en étaient multiples et proposés librement par les auditeurs, maîtres ou étudiants. Le maître, ou le bachelier sous la direction du maître, répondait aux diverses difficultés qui lui étaient soumises sur chaque matière, et le lendemain, ou un des jours suivants, le maître reprenait les questions et les difficultés dans son école : il groupait les sujets souvent fort disparates dans le meilleur ordre possible, et résolvait définitivement les difficultés. Cet acte scolaire final s'appelait déterminer, ou détermination. Les écrits nombreux qui nous sont restés depuis la seconde moitié du XIII^ siècle sous le nom de Quodlibeta ne sont pas autre chose que ces déterminations ultimes, résultats des disputes extraordinaires dites quodlibétiques.
> Les questions quodlibétiques ou quodlibeta de saint Thomas d'Aquin
yeux de tous, que ses ennemis eux-mêmes ne pourront se défendre de lui rendre hommage.
Le sue magnificenze conosciute Saranno ancora si, che i suoi nemici Non ne potran tener le lingue mute.
(Par. XVII).
sont au nombre de douze dans ses œuvres imprimées ; mais les manuscrits ainsi que les indications des anciens auteurs en désignent onze seulement, un des quodlibets primitifs ayant été divisé plus tard en deux». Mandonnet, Siger de .Braôan/, Avant-propos, p. XCIX. Fribourg, 1899.
15. But, objet de la Logique. — La détermination de Vobjet de la Logique doit se faire, on le comprend aussitôt, subordonnément au but que cette science poursuit. Ce but quel est-il ?
Il n'y a aucune contestation à cet égard : La Logique a pour but d'assurer à l'esprit la possession de la vérité. Elle dicte un ensemble de règles, d'après lesquelles l'esprit se guide pour arriver plus sûrement à la connaissance de la vérité, pour éviter plus sûrement l'erreur.
Tout homme de bon sens acquiert, par l'usage de la vie, une certaine expérience, c'est-à-dire une certaine facilité à apprécier les bons moyens d'arriver à ses fins. L'expérience nous apprend ainsi à diriger nos actes, c'est-à-dire à les adapter aux fins que nous poursuivons. L'adaptation d'un acte à sa fin suppose la perception du rapport de l'un à l'autre. L'énoncé de rapports de ce genre est condensé en certaines règles pratiques d'après lesquelles l'homme sage se dirige dans la conduite de ses actions. L'ensemble de ces règles forme l'objet de ce que tout le monde appelle le bon seiis, le sens cormnun.
Les règles du bon sens ne sont pas le fruit d'un travail délibérément poursuivi avec réflexion, mais supposent, néanmoins, certains jugements « empiriques ■;> que l'on forme sans s'en rendre compte et d'après lesquels on apprécie les rap-
ports entre les événements de la nature, entre un acte et la fin à laquelle il doit nous conduire.
Les règles de l'expérience spontanée sont une sorte de Logique naturelle^ dont aucun homme sain d'esprit, n'est complètement dépourvu.
Mais le bon sens seul ne mène qu'à des résultats immédiats et souvent de façon très défectueuse.
L'homme doit souvent reconnaître, après coup^ que ses jugements spontanés l'ont égaré.
Puis, aux prises avec des problèmes plus complexes, il doit, pour s'y orienter, en décomposer les données et les considérer attentivement l'une après l'autre, les reconstituer dans un ordre artificiel qu'il crée lui-même, à l'effet de voir plus distinctement comment ses actes doivent être adaptés à leurs fins.
D'oia la formation réfléchie^ délibérément combinée, d'un ensemble de règles destinées à guider habituellement l'esprit dans la direction qu'il doit imprimer à nos actes.
Cet ensemble de règles pratiques forme une Logique artificielle. Agir avec art c'est, en effet, prendre les dispositions voulues pour bien accomplir une œuvre. « Ars nihil aliud est quam recta ratio aliquorum operum faciendorum »^).
La Logique considérée comme un art est l'ensemble des règles directrices de l'activité intellectuelle.
Toute faute consciente est la suite d'une erreur. Les insuccès de l'action trahissent une déviation du jugement. Par contre, une disposition heureuse soit d'une manière d'agir soit d'une œuvre extérieure présuppose normalement la rectitude du jugement.
Pour bien agir, il faut donc, avant tout, bien juger.
Pour bien diriger le jugement, il faut en faire une étude réfléchie, à l'effet de voir comment doivent être employés les
') S. Thomas, Smum. Theol, 1» 2», q. 57, art. 3, C.
matériaux de la pensée dans les actes qui servent à la connaissance de la vérité.
Ces matériaux sont, d'abord, les notions élémentaires, simples concepts ; les jugements deviennent à leur tour les éléments de jugements plus complexes, que la raison forme au moyen de raisonnements ; enfin, les raisonnements euxmêmes servent à édifier des constructions rationnelles plus compliquées que l'on appelle, selon le cas, sciences ou philosophie.
L'étude réfléchie de l'ordre à mettre dans les matériaux de la pensée pour former des jugements, des raisonnements, des constructions d'ensemble, qui mènent à la connaissance de la vérité, c'est la Logique.
Ainsi comprise, la Logique est une science, la plus élevée dans la hiérarchie du savoir (10).
Les éléments de la pensée., — notions, jugem.ents, raisonnements, — sont son objet matériel.
Leur adaptabilité à l'ordre logique, leur « ordonnabilité » dans la science est la propriété qui sollicite l'attention du logicien et détermine le point de vue sous lequel il les considère, V objet formel de la Logique ').
La connaissance de la vérité., moyennant l'ordonnance voulue des matériaux de la pensée, est le but de la Logique.
La psychologie a aussi partiellement pour objet les actes de la raison humaine, mais ne les considère pas au même point.de vue que la Logique.
La psychologie y voit des actes vitaux dont elle recherche la nature et l'origine.
*) Plusieurs sciences, avons-nous vu, peuvent s'intéresser à une même chose, à condition d'y étudier des propriétés diflérentes et de la considérer, en conséquence, sous des points de vue différents. On dit alors qu'elles ont un objet matériel commun, mais que chacune a son objet formel.
66 INtRODUCtiON
La Logique les considère en tant qu'ils sont des représentations objectives, abstraites et universelles et fournissent, à ce titre, la matière de rapports que la raison formule en jugements et en raisonnements, et ordonne en un S3'stème que l'on appelle soit une science, soit la philosophie.
En psychologie comme dans toutes les sciences du réel Vordi'e est la condition sine qua non de la science, mais la Logique a cet ordre pour objet. Son objet propre est la forme même de la construction scieiitifique.
Les Scolastiques avaient remarqué que les relations formelles entre les éléments d'une science sont des êtres de raison ; ils les appelaient, pour des motifs que nous dirons tout à l'heure, secondes intentions^ c'est-à-dire, objets de seconde abstraction.
Précisons l'expression : « connaître la vérité ». Comment la raison diriore-t-elle ses actes vers le vrai ?
16. La connaissance de la vérité : quels actes y conduisent. — Les connaissances, soit vraies soit erronées, supposent un acte complexe par lequel l'esprit unit ou désunit deux ou plusieurs objets de pensée.
Aussi longtemps que nous parlons d'un objet unique, du soleil, par exemple, ou d'une chimère, nous ne sommes ni dans le vrai ni dans le faux. La vérité appartient à cet énoncé que le soleil existe, qu'il est brillant, etc., l'erreur au contraire, à V énoncé que la chimère est un être réel ou tout au moins un être possible : la vérité et l'erreur sont des qualités de Vénonciation. Celle-ci s'appelle tin jugement ^).
Mais le jugement n'est pas la seule opération de l'esprit.
Les éléments sur lesquels porte une énonciation et dans lesquels on peut toujours la décomposer, les notions ou concepts (conceptus, conceptum) forment l'objet d'un acte
') Aristote insiste beaucoup, et avec raison, sur ce point essentiel. Nous en reparlerons plus loin.
logiquement antérieur au jugement. Cet acte est V appréhension ou la simple conception.
De même, plusieurs jugements peuvent être unis au moyen d'un acte plus complexe, appelé raisonnement.
D'où ces trois actes de l'esprit : concevoir, juger, raisonner.
Par Vappréhension l'esprit se représente une ou plusieurs choses sans rien affirmer ni rien nier. Les concepts, résultats de l'appréhension, s'expriment par les noms ou les termes du langage.
Etablir entre les oljjets de deux concepts un rapport d'identité ou de non-identité, affirmer ou nier un objet d'un autre, c'est /zf^er. Le jugement s'exprime par \di proposition.
Raisonner., c'est combiner deux ou plusieurs jugements de manière à former un jugement nouveau.
L'expression complète ordinaire du raisonnement le plus simple, c'est le syllogisme.
Enfin, il y a une quatrième démarche de l'activité intellectuelle, l'ordonnance des raisonnements en une synthèse plus complexe. Cette opération n'est pas formellement distincte du raisonnement simple.
Elle a néanmoins une importance spéciale.
La science., en effet, consiste à connaître une chose par ses principes.
Or, pour arriver à ce résultat, il ne suffit pas d'un raisonnement isolé. L'esprit doit parcourir (discurrere, discursus) les différents aspects d'une chose avant de l'embrasser dans son ensemble, et la comprendre (cum-prehendere, complecti). Chaque raisonnement n'apporte à l'esprit qu'une explication fragmentaire de la chose. La synthèse (auvx:9-r^{ii) coordonnée de ces explications fragmentaires, la systématisation des démonstrations partielles est, à proprement parler, la science d'une chose ; Tunitication des sciences particulières en une synthèse supérieure, c'est la philosophie.
En résumé, V objet de la Logique est V ordonnance ration-
68 INTRODUCTIOr4
neîle des concepts, des jugements et des raisonnements c ordo quem ratio considerando facit in proprio actu », dans l'œuvre générale de synthèse des sciences et de la philosophie.
Son but est de guider l'esprit, moyennant cette ordonnance, vers le vrai.
, On ne peut isoler la pensée de l'expression qu'elle reçoit dans les formes du langage.
L'homme, en effet, parle naturellement sa pensée : il en résulte, d'une part, que l'étude du langage est un moyen 'd'étudier la pensée elle-même et, d'autre part, que les règles de la Logique doivent présider non seulement à l'exercice de la pensée intérieure, mais aussi à son expression dans les formes extérieures du langage.
Il 3^ a donc une logique du langage^ comme il y en a une de la pensée.
Néanmoins la Logique diffère de la Grammaire et des Lettres: La première a pour objet direct la pensée, tandis que les études grammaticales et littéraires ont pour objectif principal l'art d'exprimer et de bien dire.
17. Comment la Logique conduit la raison à la connaissance de la vérité. — Comment une science peut-elle se donner la mission de conduire la raison à la connaissance de /a vérité ?
Qu'une science particulière serve d'auxiliaire à l'esprit dans le domaine spécial qu'elle exploite, cela se comprend ; que, par conséquent, l'ensemble des sciences particuhères conduise à la connaissance de la vérité totale, cela se comprend encore : mais comment une science pourrait-elle en suppléer une autre ou même les suppléer toutes ?
Effectivement, rien ne remplace l'étude des sciences particulières ; chacune d'elles discipline, éclaire et affermit l'esprit relativement à l'objet spécial dont elle s'occupe et, par conséquent, celui qui aurait la faculté et le loisir de les cultiver
toutes serait merveilleusement outillé pour toujours juger vrai.
Mais, outre cette initiation, plus enviable d'ailleurs que réalisable en fait, à la vérité totale par l'étude successive et collective des sciences partielles, il y a une initiation d'un autre ordre, celle que donne une science plus générale pour les sciences qui le sont moins. La pensée marche naturellement du simple au composé. Or la simplicité et l'universalité vont toujours de pair dans nos connaissances. Les sciences les plus générales sont donc celles dont l'objet est le plus simple et peut, en conséquence, le mieux faire comprendre les objets plus complexes auxquels il est applicable.
Deux sciences ont un objet d'une simplicité extrême et, par suite, d'applicabilité illimitée : la Métaphysique et la Logique.
La Métaphysique a pour objet Vêiî'e considéré à part de toute détermination individuelle, de toute propriété matérielle, c'est-à-dire le réel, comme tel, tonte réalité. De même que les mathématiques, à raison de la simplicité relative de l'objet qu'elles étudient, aident à comprendre les objets plus complexes auxquels s'attachent respectivement les diverses sciences physiques ; de même et a fortiori^ la Métaphysique aide à comprendre plus distinctement les sciences physiques et les mathématiques elles-mêmes qui lui sont, les unes et les autres, subordonnées.
Or, la Logique, aussi, a l'être pour objet et étend, par suite, son influence sur toutes les sciences qui se partagent le domaine illimité de l'être.
Non pas, évidemment, que la Logique et la Métaphysique aient un objet formel identique : sinon, elles se confondraient.
La Métaphysique, pareille en cela aux mathématiques, à la physique, aux diverses sciences particulières, a pour objet l'être réel, formellement envisage dans sa quiddité réelle, investi d^attributs réels.
La Logique a pour objet le même êh-e^ formellement considéré dans son objectivité mentale^ investi d'attributs de raison.
Tout le réel est intelligible : il n'est rien d'existant ou de possible qui ne puisse faire l'objet de la pensée.
Or, devenant objet d'une conception mentale, le réel participe inévitablement des attributs inhérents à l'exercice de la pensée ; le réel, qui, dans la nature extérieure, est concret, individuel, devient, comme objet mental, abstrait et universel. Entre objets abstraits et universels des relations s'établissent, que les conditions concrètes et particulières des choses existantes eussent rendues impossibles : tel objet mental devient l'attribut d'un autre objet de pensée qui remplit, par rapport au premier, le rôle de sujet ; le contenu et l'extension des idées font surgir des relations d'identité ou d'exclusion ; les jugements se produisent, les raisonnements s'enchaînent, et toujours la matière de ces diverses opérations intellectuelles c'est l'être, non plus dans sa réalité indépendante de la pensée, mais sous l'aspect et avec les caractères que lui communique la conception mentale : en deux mots, l'objet de la Logique ce n'est pas l'être réel, mais Vêtre de raison.
Les rapports que cette discipline philosophique envisage, ne sont pas les rapports ontologiques sur lesquels tombe de prime abord l'attention de l'esprit, « primae intentiones », objets d'une première abstraction^, mais les rapports logiques, qui naissent du rapprochement d'objets abstraits et sur lesquels se reporte la raison réfléchissante, « secundae intentiones », des objets de seconde abstraction.
Comme rien ne peut fournir matière à une connaissance vraie sans passer par le laboratoire de la pensée, la Logique, aussi bien que la Métaphysique, étend son empire sur tout le réel.
La Métaphysique est la science universelle du réel.
La Logique est la science de la science du réel.
L'initiation parfaite à la vérité demande donc, outre l'étude spéciale des sciences particulières, l'étude générale de la Métaphysique et celle de la Logique.
Les unes et les autres préparent, de façons diverses, l'esprit à la connaissance de la vérité ^).
') Nous voulons ajouter à cette explication quelques éclaircissements, comparer ex professa l'objet formel de la Logique à celui de la Psychologie et à celui de la Métaphysique.
La Logique et la Psychologie : Soit la connaissance intellectuelle d'un triangle. Cette connaissance émane de moi, elle est un acte que je produis et que j'ai conscience de produire. Le psychologue étudie cet acte réel vivant dont il se sent le principe et le sujet, il en recherche les propriétés, Its attaches avec l'âme humaine. Ainsi la Psychologie a partiellement pour objet les actes intellectuels ; elle y voit des manifestations réelles du sujet pensant, elle en étudie les propriétés distinctives et les relations avec la nature qui les produit.
Le logicien y voit des connaissances objectives.
Connaître, c'est nécessairement connaître quelque chose. Impossible de se représenter une connaissance qui n'ait pour terme quelque chose qui soit posé en face du connaisseur, aliquid quod ob-jicitur cognoscenti, aliquid ob-jectum, un objet.
Or la Psychologie s'occupe des connaissances intellectuelles en tant que ce sont des actes subjectifs ; la Logique s'en occupe en tant que ce sont des présentations objectives, des connaissances d'objets.
La Logique et la Métaphysique : L'intelligence humaine peut connaître tout ce qui est, l'être en général.
Donc la Logique, qui s'intéresse aux connaissances intellectuelles sous leur aspect objectif, s'intéresse à l'être en général, à tout ce qui est.
La Logique et la Métaphysique ont ainsi un objet matériel commun.
Mais leur objet /orme/ diffère.
L'objet formel de la Logique, c'est l'être considéré non dans les attributs réels qu'il possède dans la nature, mais dans les attributs de raison qu'il acquiert dans la pensée et en vertu de la pensée.
Nous disions plus haut que l'intelligence humaine, selon le degré d'abstraction auquel elle s'élève, prend pour objet de connaissance soit les propriétés sensibles abstraites des corps, soit la quantité intelligible ou mathématique, soit enfin l'être et ses attributs métaphysiques. Tous ces attributs appartiennent à l'être réel, et c'est dans la réalité que l'intelligence les découvre.
Mais le caractère abstrait de l'objet pensé et les divers attributs qui lésultent de l'abstraction mentale ne sont ni réalisés ni réalisables dans
Après l'exposé que l'on vient de fournir, il est aisé de répondre à une question dont l'importance est secondaire,
la nature, ils n'ont d'existence que dans l'esprit et s'appellent de ce chef des attributs de raison : telle est, par exemple, la propriété d'être affirmable d'un sujet, c'est-à-dire de faire fonction de prédicat dans un jugement, d'entrer comme partie constitutive dans une définition, dans un raisonnement, et ainsi de suite. Ces attributs de raison *) sont l'objet formel de la Logique, par opposition aux attributs réels **) qui sont du ressort de la Métaphysique.
La Logique envisage les attributs de raison de deux façons.
Elle les envisage en eux-mêmes et traite ainsi de la proposition, du syllogisme, de l'antécédent, de la conséquence, du sujet, du prédicat, de l'universel, du genre, de l'espèce, de la différence spécifique, etc.
Elle les envisage aussi dans leur application aux êtres réels de la nature. Les choses de la nature, lorsqu'elles ont subi l'élaboration abstractive de l'esprit, sont aptes à recevoir divers attributs de raison ; comparées entre elles, elles deviennent susceptibles de divers rapports logiques ; ainsi, par exemple, à l'animal le logicien applique le concept de genre, à l'homme celui d'espèce ; il compare l'espèce au genre, tel que l'esprit le connaît, et ainsi de suite. Grâce à ce travail d'application, tous les êtres réels de la nature sont soumis aux attributs de raison et trouvent, à ce titre, leur place en Logique.
Nous sommes à présent en mesure de répondre directement à la difficulté qui a provoqué ces explications.
Comment, nous demandions-nous, ime seule science peut-elle guider
*) Les anciens appelaient ces attributs de raison objecta secundœ intentioiiis ou secundœ intentiones, objets d'un second regard de l'esprit, d'une seconde abstraction.
Le mot est bien choisi. L'étude logique, en eftet, demande un acte de réflexion, c'est-à-dire de retour sur une connaissance présupposée.
Un premier regard met directement en rapport avec une chose extérieure : première abstraction, /)rz;na iiitent io :\or%<\ne la chose extérieure a acquis dans l'intelligence une nouvelle présence, elle peut, grâce à cette présence que les anciens appelaient intentionnelle, devenir objet de la Logique. Celle-ci a donc bien pour objet les choses connues par une seconde pensée, par une seconde intention.
**) « Sciendum est, dit saint Thomas, quod alia ratione est de communibus logica et philosophia prima. Philosophia enim prima est de communibus, quia ejus consideratio est circa ipsas res communes, scilicet circa ens et partes et passiones entis. Et quia circa omnia quœ in rébus sunt, habet negotiari ratio, logica autem est de operationibus rationis, logica etiam erit de his, quie communia sunt omnibus, id est de intentionibus rationis, quae ad omnes res se habent. Non autem ita, quod logica sit de ipsis rébus communibus, sicut de subjectis. Considérât enim logica, sicut subjecta, syllogismum, enunciationem, prœdicatum aut aliquid hujusmodi ». In Post. Anal., I, LecL 2.
mais qui a donné lieu à de longues controverses ^) : La Logique est-elle une science ou un art ?
On commencera par donner une notion générale de la science, de la science pratique, de Yart : la solution de la question découlera de cet aperçu préliminaire.
18. La Logique est une science pratique et un art. — La logique est une science: elle étudie les actes de la raison de manière à en comprendre les causes. La connaissance d'une chose par ses causes est la définition même de la science.
Est-elle une science spéculative ou pratique ? Il n'y a là, au fond, qu'une question de mots.
La science spéculative s'arrête à la connaissance de son objet : la science pratique fait servir la connaissance de son objet à une action ou à une œuvre ultérieure. « Finis speculativae, veritas ; finis operativae sive practicae, actio j>. Or, le logicien n'étudie pas seulement les actes de pensée pour le plaisir désintéressé de les connaître, il emploie sa science à la direction ultérieure des opérations de l'esprit. En ce sens,
l'esprit dans la connaissance de la vérité, de toute vérité? S'il y a une science de ce genre, n'est-ce pas nécessairement la Métaphysique ?
Effectivement la Métaphysique contribue à la connaissance de la vérité, de toute vérité : car une science plus générale jette naturellement du jour sur les sciences qui le sont moins et, par conséquent, la science la plus générale, celle de l'être et de ses attributs, doit immanquablement jeter du jour sur toutes les autres, c'est-à-dire sur la vérité totale. C'est ainsi que les Mathématiques contribuent à l'intelligence des sciences physiques, et la Métaphysique à l'intelligence des unes et des autres.
Mais cela n'empêche pas que la Logique contribue aussi à l'intelligence de la vérité en général. Car la Logique aussi a pour objet tout ce que l'intelligence peut atteindre : en scrutant les propriétés que les objets, quels qu'ils soient, revêtent dans le sujet pensant, elle aide à la connaissance de ces objets et de leurs mutuelles relations, et favorise ainsi la connaissance scientifique et philosophique de la vérité.
*) Voir, entre autres, Joannes a S. Thoma, Cursus philosophicns, Logica,P.2, q. 1, et parmi les auteurs récents J.-Stuart Mill, La philosophie de Hamilton, ch. XX.
les uns disent, avec raison, que la Logique est une science pratique.
D'autres, se plaçant à un point de vue plus élevé, disent que la Logique est une science spéculative^ parce que, selon eux, la direction des opérations de l'esprit est subordonnée à la connaissance de la vérité.
Saint Thomas se place à ce point de vue, lorsqu'il écrit : « In speculativis alia rationalis scientia est dialectica... et alia scientia demonstrativa » *).
Néanmoins, comme la distinction des sciences en spéculatives et pratiques a pour critérium leur but immédiat, il reste vrai que la Logique est une science pratique.
Elle est aussi un art. Sous ce nom, — nous avons entendu saint Thomas nous l'exposer, — il faut entendre un ensemble de règles directrices de l'action. Cette définition s'applique à la Logique.
Lorsque l'on donne à l'art un sens restreint, et à Vaction celui de production extérieure., — ce que les Grecs désignaient par le verbe ttoicTv opposé à -pàaas-wV, ce que l'on appelle en anglais et en néerlandais to tnake, maken par opposition à to do, doen, — la Logique qui trace des règles pour la direction de l'esprit ne rentre plus dans la définition de l'art. Toutefois, comme l'intelligence exerce une activité susceptible d'une direction rationnelle, la Logique peut donc à bon droit s'appeler un art ^).
1) Stimm. Theol., 2» 2», q. 51, art. 2, ad 3.
-) « Alia animalia, ait, quodam naturali instinctu ad suos actus aguntur» homo autem rationis judicio in suis operibus dirigitur. Et inde est, quod ad actus humanos faciliter et ordinate perficiendos diversae artes deserviunt. Nihil enim aliud ars esse videtur, quam certa ordinatio rationis, qua per determinata média ad debitum finem actus humani perveniunt. Ratio autem non solum dirigera potest inferiorum partium actus, sed etiam actus sui directiva est. Hoc enim est proprium intellectivae partis ut in seipsam reflectatur : nam intellectus intelligit seipsum; et similiter ratio de suo actu ratiocinari potest. Sicut igitur ex hoc quod ratio de actu manus ratiocinatur adinventa est ars aedificatoria vel fabrilis, per
Nous voilà fixés sur le but et l'objet de la Logique.
Venons-en à sa division.
Mais, avant cela, parlons brièvement de l'utilité ou de la nécessité au moins relative de la Logique ; puis, des sources auxquelles cette science est empruntée.
19. Nécessité relative des règles de la Logique. — Il y aurait de l'exagération à prétendre que l'étude des règles de la Logique artificielle est indispensable à la science.
Sans doute, écrit M. Fonsegrive, les hommes avaient correctement raisonné avant qu'Aristote découvrit les lois du raisonnement correct. Ce n'est même qu'en analysant les raisonnements qu'il parvint à découvrir leurs lois. En toutes choses, l'art a précédé la science et la pratique la théorie. Il est certain, en outre, qu'on peut très bien savoir les règles du syllogisme et fort mal raisonner pour son propre compte, de même qu'un géomètre peut fort mal décrire un cercle ou tirer une ligne droite. Néanmoins, de même que la géométrie enseignera au géomètre à reconnaître les défauts du cercle ou de la ligne qu'il aura tracés, de même les règles logiques feront connaître au logicien les mauvais arguments qu'il aura pu faire et leurs causes. Ainsi la Logique nous fait remarquer nos erreurs et, tandis qu'elle nous en signale les causes, elle nous apprend le moyen de ne plus y retomber.
20. Sources de la Logique. — Les questions étudiées aujourd'hui dans les traités de Logique étaient, chez Aristote et chez les scolastiques ses commentateurs, réparties en des
quas homo faciliter et ordinale hujusmodi actus exercera potest ; eadem ratione ars quaedam necessaria est, quae sit directiva ipsius actus rationis, per quam scilicet homo in ipso actu rationis ordinate et faciliter ,;t sine errore procédât. Et haec est ars Logica, id est rationalis scientia. Quae non solum rationalis est ex hoc, quod est secundum rationem, quod est omnibus artibus commune ; sed etiam ex hoc, quod est circa ipsum actum rationis sicut circa propriam materiam. Et ideo videtur esse ars artium : quia in actu rationis nos dirigit, a quo omnes artes procedunt ». In Post. Allai., I, lect. I.
ouvrages distincts : le Livre des Catégories, 'ApiaxoxéXouç xair^yopia'., Aristotelis liber de praedicamentis ; ^i^Xtov mpl épjxr^vîix;, liber de interpretatione ; àvaÀut'.xà Tipiispa, analytica priora (libri duo) ; àvaX-jT'.y.à Oa—pa, analytica posteriora (libri duo); lo-ixâ, topicorum libri octo ; enfin -spl ooz'.'jzv/mv ÊÀÉYXtov, de sophisticis elenchis, les arguments sophistiques. Tous ces écrits sont communément réunis sous le titre collectif de Spyavov, qui ne vient pas d'Aristote lui-même mais paraît avoir été attaché à son œuvre par Diogène de Laërte.
Le livre des Catégories traite de l'acte de simple appréhension ; le Péri Hermeneias, du jugement ou, plus explicitement, du nom. du verbe, de l'affirmation et de la négation, et du discours.
Les autres ouvrages traitent du raisonnement: les Premiers Analytiques traitent du raisonnement ou du S3'llogisme au point de vue formel : ils analysent le syllogisme en ses principes formels^ parlent de la nécessité et de l'évidence de la conséquence, peu importe d'ailleurs que les prémisses soient certaines, probables ou erronées ; les Derniers Analytiques^ les Topiques et les Arguments sophistiques ont pour objet Vanalyse du syllogisme en ses principes matériels^ appliquent le syllogisme à une matière soit nécessaire et certaine (Derniers Analytiques)^ soit probable (Topiques)^ soit sophistique (Arguments sophistiques).
21. Division de la Logique. — On partage encore parfois de nos jours la Logique en deux grandes parties, la Logique formelle et la Logique réelle.
Cette division est très contestable. Elle s'inspire notamment de certaines théories arbitraires de la philosophie de Kant. Beaucoup d'auteurs l'ont acceptée de confiance, sans se douter qu'elle fût entachée d'un vice originel qu'ils seraient au fond les premiers à répudier.
Le moment n'est pas venu de justifier notre dire, tant que nous n'avons pas vu les théories de Kant auxquelles nous
faisons allusion, mais nous avons tenu à formuler dès le principe notre manière de voir, nous réservant d'en montrer ailleurs le bien fondé.
Les questions que l'on débat d'ordinaire en Logique réelle font pour nous l'objet d'un traité spécial, la Critériologie (science du critère de vérité et de certitude) ou Analyse de la connaissance certaine ^).
Les auteurs divisent généralement la Logique formelle en trois parties, qui traitent respectivement de l'appréhension, du jugement, du raisonnement. Cette division est irréprochable.
Nous lui préférons, cependant, une autre division, qui cadre mieux avec la distribution générale de toute étude philosophique.
Cette division s'inspire de certaines réflexions que nous lisons en tête d'un opuscule de Logique recensé parmi les œuvres de saint Thomas : De totius Logicae Aristotelis Sîunrna ^).
« Tout homme, y est-il dit, a le désir naturel de savoir.
» Or la science s'obtient par la démonstration et la démonstration qu'est-ce sinon un syllogisme démonstratif, c'està-dire un syllogisme qui engendre la science ? Pour donner satisfaction au désir de savoir qui est inné au cœur de l'homme, il faut donc avoir recours à la démonstration, car l'effet suppose la mise en œuvre de sa cause.
» La démonstration est un syllogisme ; celui-ci est le genre, celle-là en est une espèce. Dès lors, pour connaître la démonstration, il faut au préalable être renseigné sur le syllogisme.
» Le s)'llogisme est composé de parties ; pour le connaître, il faut, avant tout, connaître les parties dont il est formé.
» Les parties qui entrent dans la formation du syllogisme
') 7">e éd., Louvain, 1916.
^) Op. XLIV. Proœmium. Ed. Parm.
sont les unes prochaines, — les propositio7is qui constituent les prémisses et la conclusion du raisonnement, — les autres éloignées, — termes, éléments des propositions.
» Donc, avant de parler du syllogisme, il est rationnel de parler des propositions et des termes.
» Quand aux termes, lorsqu'ils sont réduits à leur plus simple expression, ils désignent toujours une des dix catégories d'Aristote. Au surplus, l'étude logique d'une catégorie nécessite celle des prédicables.
» En sorte que, en définitive, pour aboutir à la science voici la marche à suivre :
» En premier lieu viennent les termes et, par conséquent, les catégories et les prédicables.
» En second lieu, les propositions.
» En troisième lieu, le syllogisme.
» En dernier lieu, enfin, le syllogisme qui mène à la science, \di démonstration ».
D'après cela, nous ferons successivement l'étude de Tordre logique par ses quatre causes, efficiente, matérielle, formelle et finale.
L'étude de la cause efficiente de Tordre logique est, à proprement parler, du ressort de la Psychologie. Elle fait ici l'objet d'un Chapitre prélimitiaire (Chapitre I).
La Première Partie du traité de Logique aura pour objet les concepts et les termes, matériaux ordonnables de Tordre logique : Cause matérielle de Tordre logique (Chapitre II).
La Seconde Partie a pour objet la mise en ordre de ces matériaux, leur disposition voulue en jugements, en raisonnements, en systèmes, de manière à assurer la connaissance de la vérité : Cause formelle de Tordre logique (Chapitre III).
Un dernier chapitre aura pour objet TutiHsation de Tordre rationnel au service de la science et de la philosophie : Cause finale de Tordre logique (Chapitre IV).