VII. — LES GRANDES LIGNES DE LA MORALE THÉORIQUE MODERNE
Aujourd'hui la plupart des morales théoriques restent comme celles que nous venons d'analyser, une réflexion rationnelle sur les faits, sur la science. Elles ne diffèrent des morales déductives antérieures que parla conception de la science, qui est beaucoup plus complexe et fait une part croissante à l'expérience. Les disciples de Kant eux-mêmes, comme « les partisans de la morale indépendante » ou le néocrilicisme, tout en maintenant l'intuition fondamentale du devoir, essaient de la rapprocher des faits expérimentaux. Pour les premiers, le devoir est un fait expérimental. — Pour les néocriticistes, comme Renouvier, à côté de la morale idéale (relative à l'état de paix) qui se présente, comme celle de Kant, fondée sur la liberté et l'autonomie de la volonté humaine se donnant à ellemême sa loi indépendamment de l'expérience, il y a la morale relative à l'état de guerre. Par état de guerre, Renouvier entend l'état permanent de la société humaine. Les principes de la première morale y doivent être adaptés aux faits d'expérience.
La grande tradition morale pose plutôt, comme Leibniz, un idéal que la raison cherche à dégager progressivement des faits. Ce principe de perfection, à jamais irréalisable, est déterminé par une réflexion sur les faits, puisqu'il est enveloppé par les faits comme un métal dans sa gangue. Il nous impose le devoir de le poursuivre de toutes nos forces. Par là, sur le Bien idéal assigné par la réflexion, aussi scientifiquement conduite que possible, se fondent
OHJKT KT CARACTÈRE I>K LA MOKaLE
l'obligation morale et la sanction de l'obligation par le bonheur.
A. Formation de la conscience morale. — Voici les conclusions générales qu'admettent la plupart des moralistes modernes
qui sont partisans de fonder la morale sur une recherche théorique ei philosophique. Historiquement, scientifiquement, tout se passe comme si le développement de la conscience morale était le produit
influences du milieu social et naturel, parce que nous regardons 1''- choses du dehors et superficiellement. Mais, si nous Les considérons philosophiquement, dans leur élaboration intime, en réfléchissant sur nous-mêmes, nous voyons que notre conscience n'est pas restée inerte vis-à-vis de ces influences extérieures. Ce n'est pas spontanément, instinctivement que s'est accompli le progrès moral, connue le prétendent l'utilitarisme et i'évolutionnisinc conséquents — et c'est là leur erreur. Non. — En vertu de son pouvoir conscient, l'individu a réfléchi sur ses actes et leurs conditions; il a conçu peu à peu un idéal. Voilà la part de [a conscience individuelle, la mesure dans laquelle les moralistes intuitifs ont raison, en tenant comptede ses aspirations. Leur erreur, à leur tour, c'est de négliger Yin/lnence incontestable des faits sur ces aspirations, V évolution historique ei M continuité nécessaire. Mais les conclusions des morale- intuitives peuvent nous guider pour formuler notre idéal, une lois que nous avons reçu renseignement des faits et vu leur devenir réel.
Développement objectif des faits en dehors de nous-mêmes ei conscience subjective de nos tendances individuelles ne sont nullement contradictoires. Les deux termes s'impliquent mutuellement et se réfléchissent l'un l'autre. Ce que nous appelons la raison, ce n'est que la réfraction nécessaire en chaque individu de l'évolution de la nature; plus précisément, au point <!•' vue moral, de l'évolution de l'humanité. Or, ce que nous avons appelé les faits et ce sur quoi -aient les morales objectives, c'est l'acquis, le passé social. Ce que nous ap| "lion- les tendances de l'individu, les exigences de la
iscience, fondement des morales subjectiv -t l'idéal cons-
truit par l'imagination, et qui réfracte Lits antérieurs. La mo-
rale fondée sur la raison n'exclura donc pas l'une de ces considérations aux dépens de l'autre, mais elle en préparera l'accord, car les tendances subjectives ne sont que le prolongement, souvent trop lointain et trop confus, par suite paradoxal, des directions naturelles présentées par les faits. La morale théorique s'inspirera des faits [ue nous révèle l'observation scientifique et formulera, l l'aide de la raison, ce qui parait, en conséquence de ces faits, devoii et pouvoir être exigé dans l'avenir pour satisfaire notre conscience.
Ainsi se poursuivront le progrès général de l'humanité et la perfection individuelle, qui sont corollaires. 'Ci", p. 821 sq.) Perfection individuelle et progrès social réciproques, déterminés par l'expérience el par les exigences de la raison, constituent le souverain bien ou l'idéal moral : idéal qui doit servir de but à tout individu raisonnable.
B. L'obligation morale. — L'influence de cet idéal sur notre conscience, la part qu'il prend à la motivation de tous nos actes, constitue le sentiment de l'obligation morale ou du devoir, sans qu'il soit besoin de rompre le déterminisme naturel pour expliquer cette notion et son pouvoir. Elle est le produit de la réflexion consciente sur les conditions naturelles et sociales de l'existence humaine et de son développement.
Si les êtres vivants ont une conscience, si celle-ci semble s'élever avec eux, devenir plus claire et plus précise, si elle acquiert des données morales, c'est qu'apparemment, sans cette conscience et ces données, l'évolution, le progrès eussent été impossibles.
Il fallait à l'homme une réflexion toujours plus profonde sur ses actes, et leurs conditions, pour qu'il pût agir d'une façon mieux adaptée, plus satisfaisante. Cette réflexion a créé, au contact des faits, en même temps qu'un idéal à réaliser, le sentiment d'obligation envers cet idéal. Ce sentiment n'est pas surnaturel et inné (morales intuitives), mais il n'est pas non plus un résidu de l'expérience (morales objectives). Il provient d'une réaction consciente sur les données de V expérience.
C. Le bien : l'eudémonisme rationnel. — Cette solution, terme de tous les systèmes rationalistes qui ont conçu la raison comme un fait naturel, lié à tous les autres faits naturels, a l'avantage de garder tout ce qui est conciliable des systèmes de morale, soit objectifs, soit subjectifs, puisqu'elle établit une synthèse étroite des deux points de vue. C'est ainsi que le principe du plaisir et de l'utile rentre dans la conception de l'idéal moral ; « le progrès de l'humanité et la perfection individuelle » ne peuvent, en effet, conseiller que des actes utiles, et, par suite, sont la source la plus réelle, la seule source de plaisirs véritables; sont conciliés aussi plaisirs individuels et bonheur collectif. Les élans du cœur, la voix de la conscience ne sont pas élimines non plus; seulement, au lieu de resler inexpliqués et inexplicables, comme dans les morales sentimentales et religieuses, comme dans la morale kantienne, ils sont fondés, en fait et en droit, par une vue rationnelle de la nature. Nous arrivons ainsi à construire un eudémonisme rationnel.
ObJKT ET CARAC1ÈHK DE LA MORALE
cesl-à-dire une doctrine qui doit donner à l'humanité tout le bonheur réalisable, en montrant clairement à la raison qu'il est réalisable.
Kant et les intuitifs distinguent bonheur et moralité, bonheur et devoir. Ce sont, pour eux, termes radicalement étrangers l'un à l'autre. C'est qu'ils rattachent le bonheur au plaisir sensible. Mais, si le bonheur n'est que la réalisation de L'activité la meilleure que la raison conçoive, il n'y a plus contradiction ou indépendance, il y a corrélation intime entre le bonheur et la moralité : ce -ont deux aspects du souverain bien, du progrès ou de la perfection.
Critique générale. — Nous verrons plus loin les principales critiques auxquelles ont donné lieu, chacune de leur côté, les diverses notions (perfection, progrès de l'humanité, solidarité sociale, bonheur et devoir) sur lesquelles s'appuient ces systèmes. Pour le moment contentons-nous d'indiquer que si, parleur caractère éclectique et compréhensif, les systèmes que nous venons d'analyser se prêtent très bien aux applications pratiques, ils oui paru en généra] manquer de rigueur logique. Or, si une morale qui ne veut être que pratique n'a pas à se préoccuper beaucoup de cette rigueur, elle est essentielle à une morale théorique qui prétend fonder systématiquement tous nos devoirs sur des principes universels et néces- Bain
Conclusion proposée. — Toutes les méthodes suivies jusqu'ici pour édifier une morale théorique ne paraissent donc /jus à Cabri de la critique : voilà ce qui ressort de leur examen sommaire. C'esl du moins l'opinion personnelle que nous proposons à la réflexion
du lecteur. Nous retrouverons d'à illeurs une discussion plus développée de ces méthodes au chapitre xliv.