II. - APPLICATIONS PRATIQUES : JUSTICE, CHARITÉ, SOLIDARITÉ
A. Les règles de justice: les droits. — De tout l'historique que nous avons fait, <iL de la théorie du droit que noua ayons établie résulte ceci : Nos sociétés actuelles règlent les relations générales des hommes par un certain nombre de lois positives, peu a peu sorties des conditions naturelles de la vie sociale;, de la coutume, et des rectifications qu'y apportent la science des jurisconsultes et la conscience de plus en plus précise des peuples.
La loi n'oblige que strictement et explicitement, et tout ce qu'elle ne défend pas reste permis. L'observance rigoureuse et stricte de la loi s'appelle la justice. La justice est assurée, dans une société donnée, lorsque les lois y sont observées.
Les principales prescriptions qu'elle impose se rattachent toutes aux droits généraux suivants : 1° droit à la vie et à la sûreté personnelle (prohibition de l'assassinat, des brutalités, des sévices, injures, etc.) ; 2° droit à la liberté (prohibition de l'esclavage, du servage, de la séquestration, d'une réglementation tyrannique du travail, des conditions illégales ou immorales des contrats, de tout ce qui attente à la volonté individuelle dans les actes qui n'intéressent que cet individu); 3° droit à l'exécution des contrats; 4° droit au respect des bonnes mœurs; 5° droit de propriété (vol, brigandage, faux, escroquerie, indélicatesses) ; 6° droit au respect de sa personnalité morale (calomnie, médisance, fa'ux témoignage, insultes, mensonge sous toutes ses formes) ; 7° droit à la protection des lois et à leur exécution intégrale (en particulier, respect des droits domestiques, civiques, politiques et économiques).
B. Justice et charité. — Mais les consciences individuelles, au moins les plus hautes, ne sont pas, en général, complètement satisfaites par ces règles. Elles sentent confusément de nouvelles exigences sociales s'imposer par cela même que d'autres viennent d'être reconnues et codifiées. Elles tendent, et c'est là le caractère inventif nécessaire de tout phénomène social, à dépasser la loi écrite et la justice. Elles voient des principes supérieurs à réaliser qui feront régner plus de moralité dans la société. Ces règles qui s'élaborent et ne sont pas encore reconnues ni imposées, c'est ce qu'on appelle la charité. On a essayé bien souvent de marquer, à tort selon notts, une différence essentielle entre la justice et la charité, et de faire de cette dernière un principe irréductible et également nécessaire à la morale.
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La formule de la justice serait : h Ne fais pas à au t rai oe que tu ne voudrais pas qu'il te lit. Rends à chacun son dû. » Et celle de la charité : « Rends plus que Ion du et fais à autrui ce que tu voudrais qu'on le fît. » On déduit de là que la justice est toujours négatif consistée s'abstenir, que la charité esl toujours positive et consiste à agir. — Mais celte différence n'es! die pas toute verbale? Tous les devoirs de justice peuvent -'exprimer positivement: « Xe tue pas » signifie : respecte la vie, parce que tu veux qu'on respecte la tienne, encore qu'il y ait des gens qui ne la respectent pas. lit. de fait, ce devoir de justice fui jadis, en dehors de la tribu, un devoir de bienveillance et de charité : tuer un étranger était licite et. en l'épargnant, on lui rendait plus que son dû.
On ajoute que les devoirs de justice sont fondés sur la raison, sorte de mathématique morale, et les devoirs de charité sur le sentiment et L'amour, que, par suite, les premiers engendrent des droits, et non les seconds, qui ne sont jamais exigibles. — Si Ton veut dire par là que momentanément les règles que donne la charité sont confuses et ne sont pas Impliquées logiquemenl par notre système juridique, on a raison; mais, si l'on vent dire qu'elles doivent toujours rester en cet état, qu'elle- ne pourront jamais être déduites logiquement de notion- rationnelles, et qu'elles formeront toujours une sphère à part, moins stricte, plus la laissée absolument à l'appréciation individuelle et non sanctionnée par le droit, en un mot, une sphère irréductible à celle du droite nous arrivons à une conception de la charité que l'on n'hésitera pas, arec un peu de réflexion, à déclarer fausse, immorale et dangereuse. Elle ne tendrait 8 rien moins qu'à perpétuer un état imparfait de l'humanité, pour laisser à quelques individualités rares le privilège de le dépasser par bonne volonté.
C. La charité est liée à la justice. — Cette conception est d'ailleurs en désaccord avec les faits e\ avec la réflexion.
Avec les faits d'abord. L'histoire nous montre que toutes les règles que nous appelons règles de justice onl été à l'origine les inspirations de honte, d'amour, les inspirations charitables de quelques individus. Il y a des génies doués pour l'invention morale, c'est-à-dire qui réfléchissent plus vivemenl 1 iditions de l'existence sociale et sentent mieux les relations qu'elle implique, comme il y a des génies doués pour l'invention scientifique par la propagande faite sans relâche autour de ces inventions i raies, par l'évidence qu'elles favorisenl un meilleur être «le l'humanité, que peu à peu elles deviennent les exig de toute conscience raisonnable, et s'imposent comme univ< - de
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justice. Ce quenous avons dit pour l'a aal pourrait être dit de
toutes les prescriptions de justice, en dehors du clan, et le clan s'est formé lui-même parce que les nécessités d'une vie commune les avaient imposées. Sur le terrain des faits, la justice rationnelle sort donc peu à peu de ce qui n'est d'abord que bienveillance individuelle, bonté, amour des âmes les plus nobles. Et la charité n'est que le sentiment confus de injustice avenir.
Adressons-nous maintenante la réflexion. Pouvons-nous rencontrer des règles de conduite qui nous paraissent obligatoires el injustes? Il nous est facile de voir que tout ce que demande la chariti Kigé
par une justice complète et rigoureuse. Nous ne parlons pas de I sistance, de l'instruction, de L'éducation, de la sauvegarde morale, de l'égalisation toujours plus grande des conditions d'existence de tous les individus. Les humbles prières adressées jadis aux consciences les plus délicates des privilégiés delà fortune, par ceux qu'elle avait accablés, et dont l'accueil était laissé à une bonté si rarement émue, sont devenues ou vont devenir dans notre siècle des droits stricts. Mais prenons les formules mêmes de la charité la plus haute : « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » « Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. » (Math, v, 43, 44.) Ne sont-ce pas les formules qui sont devenues le fondement des conceptions actuelles de la peine ? N'est-ce pas la justice qui, après nous avoir fait réfléchir sur les influences héréditaires, éducatives et sociales des criminels, sur les rapports de l'organisme et de ses troubles avec la conscience morale, nous force ensuite à conclure selon le beau mot de Socrate : « Personne n'est méchant volontairement» ? N'est-ce pas la justice qui nous oblige h abandonner nos revendications personnelles à l'autorité sociale, et à proscrire la haine et la vengeance : bien plus, à soigner avec bienveillance dans des maisons de correction véritable — et pour les amender — ceux que, naguère encore, on torturait pour satisfaire le talion ?
Certes beaucoup est à faire, et c'est pourquoi la charité a encore un si large champ; mais elle n'est que la justice à venir : la justice encore informe, confuse, laissée à l'inspiration individuelle, sans réglementation sociale.
Il n'y a donc pas lieu d'opposer la charité à la justice ni d'établir à côté de la justice un principe irréductible de charité.
C'est toujours une justice incomplète que l'on oppose à la charité, ou une charité injuste et immorale que Ton oppose à la justice.
« Si l'empire de la justice nous semble insuffisant pour le bonheur
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des hommes, c'est que nous sommes malheureusement privés de ce spectacle que la terre n'a jamais contemplé... En réalité, ce monde où la raison (c'est-à-dire injustice) commanderait, serait un monde où la honte, libre enfin des chaînes dont ['iniquité la charge de toutes parts, nous paraîtrait régner toute seule. » (Kenouvier, Science de lu morale, L64.)
Quant à l'homme qui transgresse une règle manifeste de justice en faveur de quelqu'un, celui qui, pour sauver un coupable, lui permet de nuire ensuite à des milliers d'honnêtes gens, celui qui, sous prétexte de venir en aide à son semblable (aumône), laisse les instincts de paresse et de vice régner plus longtemps dans la société et encourage un état de choses où le travailleur est plus malheureux que le mendiant, celui-là est un homme injuste, immoral, et coupable, chez qui un sentiment déréglé obscurcit la saine raison. Ce n'est pas un homme vraiment charitable, et précisément parce que c'est un homme injuste. L'élan de générosité ne doit pas être un sentiment irréfléchi et irraisonné. Il n'est moral que lorsque la raison, en L'analysant, a montré qu'il devançait la justice imparfaite des hommes actuels. Il n'est bon que s'il est juste. Charité implique justice et n'en est qu'une espèce particulière,
« Si L'empire suprême de la justice nous paraît dur, c'est que nous ne remarquons pas assez combien il est nécessaire, combien la règle de la conduite humaine, la raison, est indispensable... et que nous ne savons pas nous rendre compte des désordres qu'entraîne partout et toujours le sentiment pris pour mobile exclusif des actes. » (Ici.)
D. La solidarité. — Par suite, dès que nous aurons à accomplir un acte, nous ne devrons pas seulement consulter le Code, mais encore nous devrons réfléchir sur les conséquences sociales des actes que le Code 7\ous autorise à faire, et choisir celui qui nous apparaît comme le meilleur; ce faisant, nous ne faisons pas appel à un autre principe que la justice, nous développons la justice. Pour distinguer les actes réfléchis, raisonnes, déduits de la justice, des actes irréfléchis auxquels le sentiment pur peut pousser, qu'ils soient favorables ou non à l'évolution morale, on appelle solidarité cette notion éclairée du droit. La solidarité consulte les liens réels qui nous unissent à nos semblables, et non plus seulement les vues généreuses ou passionnées de notre seul individu. Elle s'inspire des faits et non des écarts de l'imagination. Elle considère tout acte sous la forme de la raison, suit specie œterni, aurait dit Spinosa. Elle est la bonté éclairée, et dominée par Lajustii
Les règles pratiques que nous allons déterminer dans la suite
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seront Le développement de ce point de vue; prenant les différente* relations et circonstances où se trouve engagé L'agent moral, nous montrerons a quoi L'amènenl La justice actuellement réalisée et la justice à réaliser, c'est-à-dire la solidarité morale. Cette notion de solidarité comprend à la lois la part qui revient au milieu social <t Celle qui revient à la bonne volonté individuelle dans le i social, et moral. Klle seule réalisera dans les faits La devise essentielle de toute morale : Un pour tous, tous pour un,
E. Utilité pratique de la charité. — 11 n'en est pas moins exact que, dans la pratique, nos actes ne peuvent pas être toujours la conclusion d'une discussion où nous n'avons fait entrer que des élémenls rationnels. Nous agissons souvent très moralement, pou d'une façon irrésistible par les élans du cœur, par amour, donc par charité (cari tas).
Devons-nous condamner théoriquement cette manière d'agir, en fait inévitable. 11 y aurait à cela deux dangers.
1° La loi, étant sans cesse perfectible, ne saurait, dans une société donnée, réaliser toute la justice; il peut môme y avoir des lois injustes. C'est que la raison est elle-même essentiellement perfectible, que ses notions se précisent et pénètrent de nouveaux domaines à mesure que se poursuit l'évolution de l'esprit humain. 11 i ésulte de cela que la raison n'a, actuellement, et n'aura peut-être jamais (car chaque progrès rend possible des progrès nouveaux auparavant insoupçonnés) qu'une juridiction limitée.
11 y a à chaque instant des faits confus, mal analysés, qui débordent son domaine, et à mesure qu'ils s'éclaircissent, ils provoquent de nouveaux problèmes dans les cœurs profonds et délicats. Ces problèmes nous forcent bien d'agir par sentiment, à suivre l'élan irraisonné de notre cœur. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » (Pascal). Il y a là une condition nécessaire du progrès moral; et celui qui voudrait s'en tenir à la loi, ou même au-dessus de la loi, à la raison claire, risquerait fort de paraître manquer de justice, lorsque la moralité générale aurait progressé (« Summum jus,summa injuria » : Qui s'en tient rigoureusement au droit établi est injuste).
2° Conséquence de ce qui précède : non seulement nous bornerions étroitement notre moralité, et nous arriverions parfois à l'injustice si nous ne cherchions à obéir qu'au droit établi, et même qu'à la raison; mais nous détruirions le ressort du progrès moml, du progrès delà justice, du progrès des lois et de la raison.
C'est du milieu des actes confus provoqués par le sentiment que sortent peu à peu les règles morales nouvelles qui nous paraissent
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exigées par la raison plus éclairée, et réclamées par une société plus juste. L'élan du cœur en appelle souvent de la raison mal éclairée, imparfaite, à la raison mieux éclairée et plus parfaite.
En ce sens la charité est l'auxiliaire indispensable de la jjustice et de la morale. Mais, nous le voyons : aune condition, c'csl que la raison cherche toujours à analyser et à critiquer ensuite L'acte charitable, à le légitimer en dégageant la justice qu'il implique. La loi d'amour, dictée par la charité, n'aura dos effets heureux et n'échappera à toutes les critiques que si «'11** s'apprête toujours à se subordonner à la raison et ne récuse j nnais son contrôle. Les actes de charité sont ainsi les approximations successives de la justice, au sens le plus Large et le plus élevé du mot.
Leur existence ne doit pas se poser comme L'antithèse éternelle de l'amour et de l'élan individuel en lace de la loi sociale et «le la raison, mais comme le principe de perfection qui améliore la loi et élargit la raison. Et l'acte charitable ne résisterait-il pas à l'analyse rationnelle, encore qu'alors il l'aille se garder de le proposer en exemple, il n'en reste pas moins moral eu lui-même et commande le respect pour celui qui l'a exécuté, à cause du mobile auquel celui-ci a obéi. L'amour du prochain, si mal placé qu'il ait été, est à lui-même sa justification.
F. Les rapports du devoir et du droit. — Nous avons dit dans les définitions préliminaires que le droit et le devoir étaient réciproques. On peut voir maintenant que, pouradmettre cette proposition, il faut faire une distinction.
S'agit-il du droit positif ? Si l'on réduisait les devoirs de l'individu aux obligations qui ont pour réciproques des droit- socialement garantis, il est évident que l'on restreindrait d'une façon tout à fait immorale le nombre de nos devoirs. On peut respecter toutes les lois sans être un parfait bonnôte homme. C'est pour cela que la morale traditionnelle distingue les devoirs de justice « l les devoirs de charité, les devoirs de charité étant ceux qui ne -ont pas exigibles et par suite qui ne correspondent pas à des droits.
Mais nous avons vu que la justice sociale est une notion relative, qui va sans cesse en s'élargissent. Respecter la liberté de son prochain a été pendant longtemps considéré comme un devoir «le charité. C'est aujourd'hui un devoir de justice élémentaire prohibition de l'esclavage . Par suite, la notion des devoirs de justice el des devoirs de charité est toute relative. El constamment, par la création «le droits nouveaux, la société élargit le cercle 'le la justice aux dépens de i elui de la charité.
Si nous considérons maintenant le droit idéal qui commence
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par atteindre une certaine positivité, en étant toujours sanctionné d'abord par l'opinion publique avant de l'être par la loi, noua voj < 1 1 1 o Ton pont dire, conformémenl a noa concluaions précédentes, qu'il n'y a poinl d'acte de charité véritable qui ne puisse être réclamé par la justice, et qu'à tout devoir correspond bien un droit. Point de devoir sans droit. L'un est la raison d'être de l'autre.
C'est celte liaison étroite du devoir et du droit qui a incité les métaphysiciens à chercher lequel des deux était le fondement dé l'autre : les intuitifs (en particulier Kant) faisant reposer le droit, qui est une notion plus sociale que subjective, sur le devoir, donnée immédiate de la conscience universelle ; —les morales naturalû déduisant au contraire les devoirs des droits, résultai- de l'expérience sociale. Cette question a surtout un intérêt métaphysique. Pratiquement les deux notions sont connexes et parallèles et semblent s'être toujours accompagnées dans la conscience, en se fondant réciproquement l'une sur l'autre. J'oblige les autres parce que je suis obligé envers eux et je suis obligé envers eux parce que je reconnais que je les oblige.
Remarque très importante. — Il serait tout à fait contraire à une bonne méthode scientifique de laisser ignorer que les questions étudiées dans ce chapitre sont matière à discussion. Dans l'état des connaissances sur le sujet, il est impossible, et il sera de longtemps impossible qu'il en soit autrement. Il y a donc là des opinions personnelles; nous ne les proposons (nous insistons sur ce mot : proposer) à la réflexion et à la libre critique du lecteur que comme notre interprétation — aussi sincère et loyale que possible — des faits tels que nous croyons les connaître nous-mêmes.
Enfin il ne s'agit ici que d'esquisser sommairement une orientation générale et théorique. L'application pratique requiert des études de détail, une connaissance des réalités sociales, une prudence, sans lesquelles n'a jamais pu se produire une transformation heureuse et durable des mœurs, si minime qu'elle soit.