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V. — LA PROPRIÉTÉ ET LE TRAVAIL

La propriété est historiquement (comme les libertés individuelles d'ailleurs) le privilège d'une minorité — souvent infime — dans toutes les sociétés qui admettent l'esclavage ou le servag c'est-à-dire qui ne reconnaissent pas la liberté individuelle comme un droit fondamental. Au contraire, dès que la liberté individuelle est reconnue comme un droit, la propriété, et la libre accession — sans aucune restriction légale — à la propriété deviennent aussi des droits fondamentaux (cf. Déclaralio?kdes droits de l'homme . Aussi n'est-il pas étonnant de voir les philosophes considérer la propriété comme une extension normale de la personnalité individuelle qui déclare posséder ce sur quoi elle a mis son emprise, comme elle déclare se posséder elle-même quand elle affirme sa liberté. Et est-il encore moins étonnant de voir les économistes faire de cette môme propriété la sauvegarde de la liberté individuelle, et des droits de l'individu. Sans ce droit, dit-on d'ordinaire, il n'y a point de sécurité réelle, car la vie du lendemain reste des plus précaires; — l'existence humaine est diminuée, caria propriété définit en quelque sorte la somme de hien-ètre de chacun, la somme de jouissances qu'il peut attendre delà vie ; tout progrès enfin est entravé, carie principal ressort du progrès humain, c'est le désir d'accroître son bienêtre, donc le désir de posséder et d'user tranquillement et librement de ce qu'on possède.

Mais là aussi on est obligé de faire les mômes remarques que pour nos libertés. L'affirmation du droit reste, môme dans nos sociétés, plus théorique que pratique. Et ceux qui ont fait la critique du droit de propriété, les économistes socialistes, ont insi>h''

DROITS FONDAMENT vr.\

surtout sur ce l'ait que si [a propriété esi un droit qui, d'après les législations, appartient égalemenl à chaque citoyen, en fait nombre de ces citoyeDS, parle jeu du régime économique actuel, se trouvent privés de toute propriété autre que celle des moyens d'existence journaliers et encore ! , c'est-à-dire de toute propriété garantie et stable. Ln libre accession à la propriété, accordée Ihéoriquemenl à tous, se trouve pratiquement entravée pour certains. Et il est difficile de ne pns se rendre à cette constatation, si on la-dépouille des exagérations «le parti pris. Il y a donc énormément à faire dans l'organisation du régime social pour que, en ce qui concerne la propriété, le l'ail soit mis d'accord avec le droit théorique. Il n'est pas exagéré <le dire <ju'il \ a beaucoup plus h faire encore qu'en ce qui concerne la liberté. L'école socialiste collectiviste croit même qu'il \ a impossibilité a concilier jamais ici le droit avec les faits ;elle pré< nise connue solution la négation de la propriété individuelle, en tant que droit fondamental, et n'admet «pie la propriété collective.

On examinera plus loin cette vue. Pour le moment, contentonsnous de chercher à entrevoir la raison ^\u désaccord - au moins actuel — qu'on est bien forcé de constater entre le droit el le fait. A quoi est-il dû?

Le- économistes insistent, pour légitimer le droit de proprié sur ses conséquences comme sauvegarde de la liberté individuelle el du progrès de lacivilisation. Mais, moralement, il a semblé difficile d'accepter la justification d'un droit par ses conséquences utili et par elles seulement. Aussi les philosophes ont-ils cherché «elle justification dans ses origines.

D'après eux. ce serait l'extension normale de la personnalité humaine qui se possède non seulement elle-même liberté individuelle . mais qui possède encore ce qu'elle crée, ce qu'elle produit, ce qu'elle doit a son travail. Le fondement philosophique et moral du droit de propriété sérail donc le -travail : chacun a droit aux résultats de ses efforts, a son œuvre.

On peut remarquer que l'idée morale de travail s'esl précisée et développée au moment on la propriété est reconnuecomme un droit universel. Dans I''- sociétés à régime d'escla u de ser

le travail ••-( considéré comme une tare. Dans dos sociétés acluelli ontendau contraire ;< le considérer de pin- en pin- comme une vertu, un devoir nécessaire de l'individu, qui l'ennoblil el le r< h au a

Mais on voit tout de suite alors ce qui fait le fond du problème que p'-se U- droit de propriété. Nous sommes loin d'un me où

la propriété irait de pair avec le travail, où chacun posséderai! tout ce qu'il doit ;i ses efforts, <-t ne posséderait que cela. Noir.- sociél

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est encore trop voisine des civilisations où La propriété s'établi pour ainsi dire en sena contraire du travail, où les travailleurs, esclaves- ou serfs, ne possédaient pas, el où presque tous les po seurs tenaient à honneur de ne pas travailler.

Mettre en harmonie le droit de propriété avec le devoir corollaire <|imI implique moralement, avec le devoir de travailler, voilà La grave question don 1 L'examen s'impose aux soeiéfcés actuelles ei que nous étudierons sommairement dans les deux chapitres sûivadts.

On devra .compléter l'exposé que nous avons abrégé ici à dessein, pour n'avoir pas à nous répéter dans les deux chapitres suivants (« Exposé des doctrines socialiste et démocratique » , en se reportant dans ces chapitres aux paragraphes VI et VII du premier Sur l'évolution de la propriété et sa signification juridique Droit du premier occupant, droit d'user ei d'abuser) qui montré bien que le droit de propriété s'est surtout constitué jusqu'ici sur un autre terrain que celui de la morale.

Remarque très importante. — 11 serait toul à fait contraire à une bonne méthode scientifique de laisser croire que toutes les propositions établies dans ce chapitre sont indiscutables. 11 y a là forcément des opinions personnelles ; nous ne les proposons (nous insistons sur ce mot : proposer) à la réflexion et à la libre critique du lenteur que comme notre interprétation — aussi sincère et loyale que possible — des faits tels que nous croyons les connaître nous-mêmes.

Enfin il ne s'agit ici que d'esquisser sommairement une orientation générale et théorique. L'application pratique requiert des études de détail, une connaissance des réalités sociales, une prudence, sans lesquelles n'a jamais pu se produire une transformation heureuse et durable des mœurs, si minime qu'elle soit.

EXPOSÉ DES DOCTRINES SOCIALISTE ET DÉMOCRATIQUE

IVANT-PROPOS DES l'i.l X CHAPITRES QUI SUIVEN I

Le problème des rapports de la propriété et du travail^ le problème du droit économique, a surtout été posé par les doctrines socialistes. Leurs critiques, quoiqu'on pense de ces doctrines, ont, de l'avis de tous, attiré l'attention sur le problème lui-même, et l'ont posédans les termes mêmes qui s'imposenl actuellement à la réfle xion et aux soucis des peuples de civilisation semblable ô la notre. Cest pourquoi, même en laissant de côté les raisons tirées de nos sentiments personnels, nous avons ici résumé les doctrines socialistes, les faits sur Lesquels elles se fondent, aussi bien que l'interprétation qu'elles eu donnent, ainsi que I es doctrines démocratiques qui jusqu'à un certain point marchent d'accord avec elles. Nous y avons vu le meilleur moyen d'aborder le Fond du problème moral de la propriété et du travail et les difficultés qu'il soulève.

Nous prions donc instammentle lecteur de considérer les théories exposées dans le premier chapitre comme V interprétation '.liste

do faits économiques, et de ne pas oublierque les économistes oon socialistes, en prétendant suivre une méthode scientifique tout aussi rigoureuse, font de ces nuis une interprétation tort différente.

De même les solutions préconisées dans le second chapitre sont les solutions socialistes et démocratiques. III le- précisenl les plaintes île ceux qui souffrent le plus du régime actuel, en formulant leurs revendications; et en cela elle- mettent vivement en lumière les problèmes qu'il pose. Mais il doit rester bien entendu que ces solutions sont vivement discutées et qu'on ne peut pas le- considi comme entraînant L'adhésion unanime de ceux qui étudient questions avec loyauté et compétence.

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