III. — LIBERTÉ DE PENSÉE
Nous avons mis à part de la liberté individuelle la liberté de pensée, parce qu'elle a, d'une part, une importance capitale et, d'autre part, parce qu'elle a des caractères particuliers. La liberté de pensée ne comprend pas seulement la liberté de penser ce que l'on veut dans son for intérieur, liberté qui ne peut jamais être en question, mais la liberté d'exprimer sa pensée, à condition, bien entendu, de ne pas entraver l'exercice du même droit cbez autrui, et même l'exercice de quelque autre liberté : ne pas enfreindre les lois qui sont la garantie des droits de chacun, de l'ordre et de la moralité publics. Se rattachent donc à cette liberté, la liberté de la presse, la liberté de parole, la liberté de réunion, la liberté littéraire et artistique, la liberté philosophique et la liberté des cultes; d'une façon générale, c'est la suppression de tout délit d'opinion, à moins qu'on ait affaire à la médisance ou à la calomnie contre la vie privée d'un individu, ou d'une excitation à un acte qui lui serait directement nuisible.
On pourrait dire de la liberté de pensée plus que de toute autre liberté qu'elle a été très longue à être considérée comme un droit, et qu'aujourd'hui encore elle est fort souvent violée dans la pratique, bien qu'on l'affirme théoriquement entière.
L'intolérance individuelle (car la pratique du respect de la liberté de pensée constitue la tolérance) est une faute morale à
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laquelle on ne peut remédier que par l'éducation (patrons plaçant leurs employés ou leurs domestiques entre leurs opinions' politiques ou religieuses et lcm- pain. Commerçants à qui <>n essaye de nuire dans leurs clientèles, à cause de leurs opinions, etc.). On doit exiger de chacun les services qu'on lui paie, mais Ôlre assez noble d'ea pril pour ne pas chercher a pénétrer sa conscience, et ne pas réclamer des actes qui engagent cette conscience. Il suffira a tout
honnête homme que le service payé SOlt convenablement rendu. Mais ce qui est surtout dangereux pour la liberté de pens
c'est l'intolérance de la société représentée par l'État. Aussi examins-nous celte question quand nous parlerons de l'État. Moralement, il suffit de remarquer que personne n'est sûr d'être détenteur de la vérité, que toute erreur sincère est respectable, que seuls la persuasion et le raisonnement peuvent prouver quelque chose contre une opinion, môme manifestement erronée, et non la force, pour que la tolérance soit considérée comme une vertu indispensable de l'honnête homme et la liberté de pensée comme un des droits les plus précieux que l'État doit sauvegarder.
IV. — UNE GROSSE DIFFICULTÉ DANS Là Ql ESTION DE LA LIBERTÉ INDIVIDI ELLE. - CONÇU SION SI R I.A LIBER! I
Nous venons de terminer la revue rapide des principaux droits qui constituent l'exercice de la liberté' au sens le plu- compréhensii du mot, d'ans le- sociétés actuellement le- pin- élevées. Le- limitations encore considérables que non- avons dû constater en fait, à
propos de la pratique de chacun, viennent au fond de l'inégalité deconditions humaine-, ('.««lie inégalité constitue des dépendances, des privilèges, de- atteintes à la liberté, d'autant plus graves qu'elles ne dépendent pas de la volonté individuelle, mai- de tout le régime mœurs et de la société. Uégalité des droits apparaît donc
comme une condition nécessaire de la libellé. Et il ne suffit pas
qu'elle soit proclamée dan- le- législations. Il faudrait qu'elle régnât en lait, car il n'\ a droit que la où il y a vraiment pouvoir pratique d'en exiger des autres le respect.
(>i\ la Ire- -rosse difficulté, qui seratoujours un obstacleau pi de la liberté, c'est l'inégalité foncière des capacités, des mérites, des initiative- et par suite de- situations individuelles. Celle créent de- privilèges fatals et, là où il y a privilège, il ne p. -ni [dus yavoir liberté individuelle au -eus plein du mot p< ui qui ne
p issèdenl pas. Egaliser les situations parait à beaucoup, d'un
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côté, supprimer les initiatives individuelles etpartà le ressort véritable <lCs progrès de L'humanité, - - de l'autre, anéantir la liberté qu'on voudrai! au contraire établir) en instauranl une tyrannie continuelle dans I<i jeu de la vie économique. Aussi les aspirations raodern* vont-elles à un idéal un peu moins inaccessible semble-t-il (car, dans une société, il y aura toujours des Imperfections, des restrictions, des limitations). Cel idéal c'esi de tendre à égaliser le plus possible les chances de chacun, on laissant ensuite chacun récolter selon efforts et son mérite.. La plus grande somme de liberté individuelle qu'il soit permis d'espérer dans la vie sociale sérail assurée de ce l'ait, sans qu'il soit porté atteinte aux initiatives individuelles, et aux conditions du progrès humain.