MORALE CIVIQUE ET POLITIQUE
diqué leur indépendance absolue, les membres des nationalités opprimées en grande majorité ne demandent plus qu'à être traités également, en conservant leurs liens fëdéralifs. Ils demandent à ce que le groupement arbitraire devienne une Fédération, et - appuient consciemment, pour justifier cette attitude nouvelle, sur les avantages du lien fédéra UT par rapport à l'indépendance
absolue.
Rappelons (Tailleurs ce que nous avons dit à propos de l'individu. Si l'individu est plus différencié à l'intérieur du groupement national, les groupements nationaux se ressemblent de plus en plus, dans leur physionomie générale. Il y a moins de différence entre nu Anglais et un Français aujourd'hui qu'autrefois, et même qu'autrefois entre un Picard et un Provençal.
La possibilité prochaine d'un lien fédérât if n'est donc pas une utopie. C'est la cristallisation des formes actuelles qui est un nonsens historique, car les groupements humains, rappelons-le encore, n'ont jamais jusqu'ici cessé de s'élargir. Pourquoi cette évolution s 'arrêterait-elle brusquement ?
Il ne faut pas entendre, non plus, par fédération, absorption. L'erreur de toute conquête violente a été précisément de vouloir absorber le vaincu. La fédération respecte la physionomie, l'originalité, la liberté, l'autonomie et L'individualité de chacun des éléments fédérés. El dans la mesure où celte individualité es! fondée sur des raisons ethniques, et a sa consécration dans la division <lu travail, c'est-à-dire dans les différenciations des fonctions économiques, morales et spirituelles qui résultent de l'espril d'un peuple, elle sera sauvegardée beaucoup mieux par le lien fddératif que par la force militaire; celle-ci esl toujours à la merci d'un hasard, et absorbe une trop grande partie de l'énergie nationale.
Il s'agil avant tout, ne l'oublions pas, d'une fédération juridique, lu respecl <\'\\i\ certain nombre de conventions et des décisions d'un tribunal arbitral, peut-être aussi d'une fédération économique fondée sur la division du travail et sur l'atténuation de la concurrence. Celte atténuation aujourd'hui s' impose de plus en plus sur h4 marché international, chaque nation ayant besoin «le la coopération di>s autres. Un tribunal fédéral judiciaire et économique, paraît destiné peu à peu à remplacer la fortune aveugle des duels entre 1 1 . 1 1 ions, eu supprimant toutes les ruine.- que, des deux CÔl ces duels accumulent.
La guerre a toujours été d'ailleurs unmoyen juridique, mais imparfait. — Le mot duel doit d'ailleurs garder tout son sens. Le duel esl une des formes primitives de la décision judiciaire.
La grossière intelligence du primitif, du barbare, s'en remettait
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a la Force et au hasard <lu le trancher Les différends entre
particuliers ou entre clans [ordalies^ jugements de Dieu au moyen âge). Lorsque l'unité de groupement s'identifia arec le territoire, l'ordalie, la vendetta, devinrent la guerre. La que
rarement la violence du plus fort tombant sur le plus faible. Elle a rempli le plus souvent une fonction juridique; elle a été la forme primitive du procès! ('t elle est restée une procédure. De là tous règlements du droit des belligérants, du droit des neutres, règlements qui seraient incompréhensibles, si l'on admettait que la guerre n'est que le bon plaisir du plus fort.
Une conclusion s'impose alors. L'évolution qui a substitué peu à peu l'arbitrage du juge, le tribunal, à l'ordalie et au duel, substituera, qu'on le veuille ou non, le tribunal arbitral à la guerre. Il y a là une loi naturelle plus forte, semblc-t-il, que la volonté de l'homme, si cruel qu'il soit. La guerre deviendra pour l'humanité un crime exceptionnel comparable à ce qu'est aujourd'hui l'assassinat par vengeance ou par intérêts privés. El le répugnera à la conscience sociale autant que la tuerie entre particuliers.
G0 La guerre défensive. — L'évolution se fait, mais elle riest pas faite. Il est évident que des agressions criminelles sont encore à ce moment à prévoir, agressions qui pourraient même avoir pour but direct de retarder cette évolution générale du droit et des moeurs, au bénéfice de quelques intérêts particuliers. Dans l'état actuel des choses, — que la morale ne peut pas ne pas considérer, à moins de devenir une vaine idéologie, ou même une erreur dangereuse, — la nation doit prévoir la guerre défensive et s g tenir prête. Les citoyens doivent collaborer avec le Gouvernement à cette fin et consentir les sacrifices nécessaires. Mais ils ont le droit, étant donné que c'est sur eux que retombent les lourdes charges de la préparation à la défense, et les charges effroyables de la guerre, de collaborer activement et de surveiller leurs mandants afin de ne pas être entraînés, malgré eux et pour des desseins criminels particuliers, dans une aventure aussi dangereuse.
Historiquement il y a peu d'exemples, il n'y a peut-être pas d'exemple qu'une guerre ait été purement défensive (sinon certaines guerres coloniales, du côté des indigènes). Un peuple qui veut la paix résolument, qui n'a aucune arrière-pensée de conquête et qui est préparé à soutenir la guerre, semble pouvoir, sans sacrifices trop lourds, éviter la guerre.
La très grande majorité des guerres modernes ont été le résultat d'agressions et d'empiétements réciproques, ou d'ambitions incompatibles. Elles ont été des deux côtés offensives et voulues, quels que soient les déguisements hypocrites cherchés par les
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Gouvernements. Il y a là une leçon que les peuples ne doivenl pas oublier.
7° Le sentiment patriotique. D'ailleurs il n'apparticnl pas à la volonté humaine de faire naître, d'anéantir, ou de transformer ô son gré le sentiment patriotique. Celui-ci est une réalité sociale, ei il doit être étudié et pris en considération par la morale, comme toutes le^ autres réalités, el il doit ôtre tenu compte à la fois de ses exigences el de ses transformations, au sein de la société actuelle.
A l'origine, nous rencontrons un sentiment, en grande partie d'ordre religieux, qui attache les individus à leur clan ei à leur totem; il semble indépendant de toute idée territoriale.
Avec les transformations de la vie sociale ei la disparition graduelle de l'importance du dan, ce sentiment change de matière. Là où la famille patriarcale remplace le clan matronymique,le sentiment patriotique se confond avec rattachement à la famille et surtout au chef de la famille et au nom familial. La féodalité repose en partie sur cet attachement des individus à d'autres individus liens de suzeraineté et de vasselage . et les rapports familiaux y
jouent un très grand rôle. L'idée territoriale n'est pas encore la matière immédiate et directe du sentimeni de solidarité dans le groupe formé par suzerains ei vassaux; il n'y entre que d'une façon accessoire en tant que le lief est la propriété du seigneur. Les émigrés, en 1791, avaient précisément cette notion du sentiment patriotique et restaient attachés à leur suzerain, le roi, plutôt qu'au territoire qu'ils habitaient. Mais, pour les roturiers, le fief, la terre à laquelle beaucoup avaient été jadis attachés étroitement (servage) était devenu le lien essentiel qui les rattachait les uns aux autres. Au moment où les peuples commencent à jouer un rôle, à côté des nobles, partout on voit le groupe social s'identifier au groupe territorial, et s'affirmer le sentiment national ou patriotique. C'esl le stade actuel.
hune manière plus générale, sans l'aire intervenir ces considérations intermédiaires, et peut-être particulières, on peul dire avec Ourkheim [Delà division du travail social, 102) : « Quand l<- souvenir de la commune origine s'est éteint, que les relations domestiques qui en dérivent, mais lui survivent souvent,... ont ellesmêmes disparu, le clan n'a conscience de soi que comme d'un groupe d'individus qui occupent une même portion de territoire. »
Le groupe social ne continu era-t-il pas à se transformer et ne prendra-t-il pas une autre forme dans l'avenir?
Tous les sociologues nnt remarqué, comme non- l'avons tait pi haut, l'importance croissante de l'organisation ei du groupement professionnels aux dépens des autres. L'Etat devient professa nnel;
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les Luttes entre Etats ont surtout des es conomiques ; les El
les pays, les villes semblenl p dans certaines fonctions
économiques. Mais, si Les institutions nouvelles a base exclusivement professionnelle se moulent, comme cela eul toujours lieu, dans les institutions anciennes, à quelques indices, certains croient qu'elles !<•> débordent déjà, et les briseront peut-être, de même que l'organisation à base territoriale a débordé et brisé L'organisation à base familiale et à base de élan.
L'organisation à base territoriale a supplanté les autres, au moment on celles-ci ne correspondaient pins a la division réell< morale de la population ; « mais elle perd peu à peu ce caractère pour n'être plus qu'une combinaison arbitraire et de convention. Or, à mesure que ces barrières s'abaissent, elles sont recouvertes par des systèmes d'organes de plus en plus développés Si donc l'évolution sociale reste soumise à l'action des mêmes causes déterminantes — et cette hypothèse est la seule concevable, — il est permis de prévoir que ce double mouvement continuera dans le même sens, et qu'un jour viendra où toute notre organisation sociale et politique aura une base exclusivement ou presque exclusivement professionnelle. » (Durkheim, De la division du travail social, 166.)
Mais il n'en subsiste pas moins que l'organisation à base territoriale commande actuellement toutes les relations sociales et les devoirs envers le groupement social dont nous faisons partie. L'Ltat est rattaché étroitement à la nation et ne fait qu'un avec elle. Les lois qui régissent toutes les relations humaines, et en particulier les relations économiques, sont actuellement subordonnées à l'existence de l'Etat et par suite à l'existence de la nation. Le progrès de ces lois dépend donc forcément aujourd'hui de l'esprit national, et de la nation considérée. L'idée nationale se trouve ainsi reliée à certains progrès sociaux et moraux, à une mission de justice ou de civilisation, et même, d'une façon plus terre à terre, à certains avantages économiques. Dans toute nation vaincue, en effet, quelle qu'elle soit, ces avantages économiques se trouveraient amoindris ou anéantis par la domination et l'exploitation de la nation victorieuse.
Si donc il importe de considérer et de préparer (la valeur morale est à ce prix), sans préjugés et sans superstition du passé, les transformations que nous réserve l'avenir, il ne faut pas que la superstition de l'avenir nous fasse oublier les réalités présentes et les devoirs qu'elles entraînent.
ïl faut d'ailleurs remarquer que le stade où la solidarité du groupement civique et politique a une base territoriale n'est pas encore
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atteint partout, même en Europe. La délimitation territoriale loin de concorder partout avec le sentimenl national, el des fractions importantes de peuples dont quelques-uns sont encore groupés uniquement par des liens de race ou de religion . sonl englobés de foi ce dans les limites territoriales des nations conquérantes. Nous sommes donc loin d'être a la fin des rivalités et des crises territoriales. Et le patriotisme, le sentimenl national, au sens où nous les entendons dans les grands Etats modernes, ont à ce point de vue, comme à bien d'autres, un rôle utile, nécessaire, dans l'évolution sociale.
Remarque très importante. — Il y a nécessairement dans ce chapitre opinions personnelles; nous ne les proposons nous insistons sur ce mot : proposer à la réflexion et à la libre critique du lecteur que comme notre interprétation aussi sincère et loyale que possible — des faits tels que nous croyons les connaître nous-mêmes. — En fin il n'y peut s'agir que d'orientations théoriques très abstraites. Or c'est surtout ici que les réalités historiques et les circonstances commandent impérieusement aux volontés et aux aspirations individuelles.