II. — THÉORIE DU LIBRE ARBITRE. DOGMATISME SPIRITUALITE
On peut tout d'abord prendre pour absolument vrais les résultats de l'intuition. Examinons-nous nous-mêmes, par la réflexion. Nos actes nous paraissent libres, absolument libres. Nous n'avons qu'à approfondir, développer, étayer cette thèse. Le problèmese divise en deux parties. Dans la première, on pose simplement les preuves qui nous forceraient à reconnaître la liberté de l'activité humaine, ('/est une série de constatations psychologiques, sociales et morales. Dans la deuxième, on essaye d'expliquer en construisante système métaphysique comment peut exister cette liberté, et comment elle s'accorde avec tout ce que nous savons et pensons de la nature dernière des chosi
A. Constatation de la liberté humaine. — a) Constatations pstchologiqi es. — Y* Preuve do la liberté par la conscience. —Le premier argument que nous rencontrons, le plus naturel, le plus immédiat
et le plus tort, c'est cette intuition interne que nous avons de notre liberté quand nous réfléchissons sur nos actes conscients. Nous nous •entons libres. Si la réflexion nous met en face .l'une activité substantielle é*t nous la fait connaître directement et immédii ment, la Liberté est la propriété essentielle de cette activité.
Le sentiment de l'effort n'est-il pas, sur un terrain plus expérimental, la manifestation de notre libre puissance? Ne sentons-nous pas en lui la force qui émane de notre être et le dirige à notre gré pour commander à tous nos actes?
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3° La liberté d'indifférence. — Reid est allé plus loin. 11 croit trou ver, ce que Bacon appelle un fait privilégié^ ane expérience eruciaU qui lui permette de montrer d'une façon indiscutable l'existence de laliberté:ce fait privilégié serait fourni par les cas dits d'indifféré Il entend par lu des cas où noire, volonté agit absolument sans motifs et sans causes; si elle n'était pas une activité créatrice et libre, elle n'agirait donc pas. Par exemple, nous avons à payer an objet, et nous avons dans notre poche plus qu'il ne nous Faut; quelle raison y a-t-il pour que nous prenions telle pièce de monnaie plutôt que telle autre? Aucune; et cependant nous en prenons une de préférence à toule autre, sans qu'il n'y ait aucune cause déterminante de cet acte. Nous agissons donc sans cause, et par conséquent librement.
b) Preuves sociales. — A ces preuves directes que nous fournissent l'étude psychologique de la volonté et l'observation interne individuelle, nous pouvons ajouter un certain nombre de preuves accessoires tirées de l'observation sociale : l6 L'existence des contrats, des engagements, des promesses, implique la liberté humaine : il ne saurait être question de contrats ou d'engagements entre individus qui ne seraient point libres de les tenir. 2° L'existence des lois, du droit, l'implique au même titre. A quoi serviraient les prohibitions, si l'homme n'avait pas la possibilité d'agir de plusieurs manières dans une circonstance donnée? 3° Les châtiments, les pénalités qui sanctionnent ces lois n'ont de sens que par la liberté humaine : il serait monstrueuxde punir un homme pour un acte qu'il ne pouvaitpas ne pas faire. — Toute notre vie sociale repose donc sur la liberté humaine, l'admet implicitement : elle n'est que les manifestations diverses de cette liberté.
c) Preuves morales. — 1° Enfin, l'existence même -de la morale implique la liberté. Tout le monde croit que l'homme a besoin de règles pour se conduire. N'en suivre aucune, c'est encore adopter une certaine manière de vivre. Or, si l'homme n'était pas libre, il serait absurde de lui proposer des règles. Il ne devrait même pas se poser lui-même de questions sur les actes qu'il va faire ou ne pas faire. 2° L'éducation postule la liberté. Le rôle de l'éducateur, c'est précisément de demander à la liberté de l'individu qu'il éduque tels ou tels actes de préférence à tels ou. tels autres. 3° Enfin, et c'est là ce que Kant a bien mis en lumière, et ce qui pour lui fait de la liberté un postulat de la raison pratique, nous avons en nous l'intuition vivante du devoir. De quelque manière que nous entendions nos obligations morales ou sociales, nous avons à nous demander en chaque circonstance : Dois-je agir ainsi ou autrement? Cette formule « dois-je » n'aurait aucun sens si
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nous ne pouvions pas agir d'une façon ou de L'autre, si nous n'étions pas libres d'agir a notre guise. «Tu dois, donc tu peux! »
B. Les théories métaphysiques : Le fondement de la liberté.
Il reste, la liberté étant soi-disant constatée, à en expliquer
l'origine, la nature, le rondement. Comment peu! -cil.' exister? Comment existe-t-elle en l'ait, etse concilie-t-elle avec tout ce que dous savons de l'univers et de la nature dernière des choses? Les adversaires de la Liberté s'appuienten effet sur la conception scientifique de l'univers pour nier son existence. Le problème de La liberté s'est donc transformé peu à peu, selon que la science transformait la représentation que nous nous faisions du monde. Poussés par les arguments des adversaires, ses défenseurs ont dû, comme dans la théorie innéiste de la connaissance, abandonner les positions anciennes pour maintenir le plus qu'ils pouvaient de Leurs affirmations. Nous allons suivrecelle évolution.
a) Théories de la philosophie antique. — L'antiquité n'a jamais posé bien utilement Le problème delaliberté; le monde lui apparut toujours comme un système harmonieux et rationnel, où tout était étroitement enchaîné, ii excluait ainsi la liberté. Aristote pourtant la l'ait intervenir dan- son système : Les futurs lui apparaissent comme contingents. La matière en elle-même est puissance pure, virtualité : elle peut devenir ceci ou cela, selon La forme vers laquelle elle aspire et sous l'influence de laquelle elle se développe. (Test en ce sens que son développement est contingent et Laisse place à la liberté. Notre nature psychologique est en présence denosactes futurs, comme la matière elle-même est en présence de ses états à venir, de ses transformations ultérieures. Êpicure, en mettant dans s<*s atomes, éléments constitutifs de l'univers, une force de déviation indéterminée, le clinamen, ne faisait que traduire en termes matérialistes la conception d'Aristote. La contaujence, l'indétermination, c'est-à-dire la possibilité de devenir ceci on cria, sont à la racine même des choses : la Liberté humaine n'en
que l'efllorescence dernière.
b) La philosophie moderne : Di scartes. — La création continuée. — Le plus ferme défenseur de la liberté dans la philosophie moderne, c'est Descartes. Si, par un côté, sa doctrine se présente comme une doctrine toute mathématique, par un autre côté elle peut être entendue comme une philosophie delaliberté. L'âme, pour D< scai n'est pas seulement intelligence, elle est liberté. Par l'entendement seul, je n'assure ni ne nie aucune chose, maisj< >is seu-
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lement les idées des choses que je puis assurer on nier. » C'est la volonté qui donne son consentement à ce que non-, avons ap< par L'entendement; L'intelligence elle même est en un s- bor-
donnée à la liberté. Juger, c'est vouloir. Ce qui caractérise la volonté, c'est qu'elle esl libre. « Par là il faut entendre une faculté positive de me déterminer à l'un ou l'autre des deux contrai c'est-à-dire à poursuivre ou à fuir, a affirmer ou nier une même chose... » Tandis que tout en moi est limité, «il n'y aque la volonté seule, ou la seule liberté du franc arbitre, que j'expérimente êtr grande que je ne conçois point l'idée d'une autre plus ample et plus étendue. » [Janet etSéailles, 34.)
Cependant cette liberté est loin, dans les conséquences que Descartes en tire, d'être aussi ('tendue qu'elle le paraît théoriquement. La sagesse divine la limite, et ordonne le monde en un enchaînement mécanique rigoureux que la science humaine a pour but de représenter.
Nous voyons que Descartes retire d'un côté tout ce qu'il accordait à la liberté humaine de l'autre, puisqu'on ne peut voir dans le monde autre chose qu'un mécanisme universel. La théorie du libre arbitre apparaît donc déjà comme contradictoire avec la notion que nous nous formons de l'univers. Tout le développement de la métaphysique spiritualiste va essayer de résoudre la contradiction en faveur de la liberté, sans, croyons-nous, y réussir.
c) Leibniz et la philosophie cartésienne aboutissent au déterminisme. — Leibniz et la philosophie cartésienne arrivent à la négation de la liberté. Même en mettant la contingence radicale à l'origine des choses, en proclamant la spontanéité de tous les êtres qui, d'après lui, doivent être tous conçus comme des activités spirituelles [monades), Leibniz se voit forcé d'aboutir à un déterminisme complet, dès qu'il veut faire coïncider son système avec les faits. Voilà où nous amène un effort qui ne vise à rien moins qu'à concilier Aristoteet Descartes, c'est-à-dire deux philosophies de la contingence et de la liberté. Quant à Spinosa, il rejette délibérément toute liberté.
d) Les théories récentes. — Liberté uniquement métaphysique et
RECULÉE DANS Lli DOMAINE DE L'iNCONNAISSABLE ET DE LA CROYANCE.
Désormais les métaphysiciens les plus désireux de montrer l'existence de la liberté ne reviendront point sur les conclusions de Leibniz. Ils accepteront le déterminisme général des faits naturels, donc des faits psychologiques. Et pourquoi? Parce que toute proposition scientifique le montre manifestement, puisqu'elle établit une