THÉORIE DE L'ACTION. - I.A LIBERTÉ
loi nécessaire. Les sciences ne se fondent, ne grandissent, et n'expliquent un phénomène qu'en montrant que ce phénomène est la résultante rigoureuse de ses conditions : tout ce qui apparaît sans cause, est un mystère, un miracle, an inconnaissable; et jusqu'à présent il n'a pas été possible de vérifier expérimentalement un cas de ce i;enre. Comment alors admettre la liberté? Le seul moyen, c'est précisément de mettre en question la valeur Je la science, de montrer qu'elle n'est pas la représentation exacte du réel et que, par suite, la liberté reste possible. La liberté est reculée dans la région du mystère, Par conséquent toute théorie qui s'appuie sur la relativité de la science, et prétend en dehors d'elle atteindre ou approcher la réalité véritable, servira à établir une théorie de la liberté.
1° Kant est le promoteur des théories de ce genre, et sous la forme la plus hardie: <> D'après Kant, nous ne pouvons nous représenter les phénomènes que sous les formes de l'espace et du temps; et les phénomènes représentés dans l'espace et le temps sont enchaînés les uns aux autres par un déterminisme inflexible. Mais ['espace, le temps et les principes de notre entendement sont relatifs à la constitution de notre esprit et n'atteignent en rien la réalité dernière des choses. Le monde tri qu'il nous apparaît est soumis déterminisme; mais ce n'est qu'un monde apparent* Nous n'avons pas le droit de conclure de ce qui nous apparaît à ce qui est . Telle est la conclusion de la critique de la raison pure : la liberté est donc possible; la critique de la raison pratique établit qu'elle est nécessaire. Nous sommes forcés de croire au devoir, dont nous avons L'intuition constante en nous. Ce devoir nous oblige à croire à la liberté fondamentale de notre être, puisque sans elle il n'aurait pas de sens. Comme nous ne savons rien sur la réalité ultime, nous pouvons et devons croire qu'elle implique la liberté. >»
2° Mais cette solution, qui oppose deux mondes contradictoir l'un, celui que nous connaissons, inflexiblement déterminé, L'autre, inconnaissable, absolument libre, et qui fait de celui que QOUS connaissons, l'apparence, et de celui qui reste inconnaissable et simple objet de croyance, la réalité véritable, est bien difficile à soutenir. Rien n'empêche de faire de l'inconnaissable tout ce que nous dési rons qu'il soit, et nos spéculations sur lui sont oiseuses. Aussi, tes disciples de Kant ont-ils essayé de trouver un passage qui puisse nous permettre, en partant duconnaissable, certaines affirmations sur l'inconnaissable, du moins au sujet de la Liberti
C'est ain>i que Serré/an prétend que n^ire monde ne peut s expliquer d'une façon cohérente que par la chute, celle-ci par le péché originel, et ce dernier par la liberté. Il faut donc admettre, pour expliquer le déterminisme actuel du monde tel que nous le
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connaissons, la réalité du libre arbitre. Mais cette dém bion
n'est encore qu'un appel a la croyance. Cet appel a la croyance est plus net dans La théorie de ./. Lequier, qui pose une sorte de pari analogue a celui de Pascal, d'après lequel nous aurions tout a perdre et rien à gagner en rejetant l'hypothèse de la liberté, toul à gagnei et rien à perdre en l'acceptant.
Les hypothèses de Delbœuf et Boussinesq, Renouvier, Boutroua. 6ont plus spécieuses. C'est par l'analyse même de la science qu'ils essayent de montrer que celle-ci laisse supposer, si on L'interprète bien, l'existence de la liberté. Pour Delbœuf ', certains systèmes peuvent être mis en mouvement par une force infiniment petite; ne peut-on concevoir à la limite, sans violer les principes fondamentaux de la science, une force nulle, qui mette en action un système? ce système ne dépendrait alors d'aucune cause. Boussinesa croit voir la réalisation de tels systèmes dans certaines équations indéterminées de la mécanique, où les lois du mouvement permettent indifféremment plusieurs mouvements possibles. Mais on peut répondre qu'une force infiniment petite n'est jamais nulle, et que là où plusieurs mouvements sont possibles, c'est que le problème n'est pas suffisamment déterminé. Dans la nature concrète, il y aura toujours ou équilibre absolu, ou mouvement dans tell» direction par une cause assignable.
Les théories de Renouvier et Boutroux sont plus complètes et plus philosophiques. Pour Renouvier, on peut admettre le déterminisme complet des phénomènes. Mais le déterminisme même des faits psychologiques implique la liberté. La volonté ne se trouve pas comme un spectateur en face des mobiles et des motifs ; elle fait corps avec eux et ne s'en sépare point, pas plus que ceux-ci ne se séparent d'elle. « La liberté admissible est ce caractère de l'acte humain réfléchi et volontaire, dans lequel la conscience pose, étroitement unis, le motif et le moteur identifiés avec elle, en s'affirmant que d'autres actes exclusifs du premier étaient possibles au même instant. » Ce phénomène complexe, qui comprend à la fois motifs déterminants et libre arbitre, rentre dans la série indéfinie des causes et des effets en y introduisant l'élément de liberté. La science, qui exige seulement un ordre de succession entre les phénomènes, est par là satisfaite. Et d'autre part, tous nos actes sont dans une certaine mesure des actes nouveaux, des commencements absolus, des actes libres.
Certes cette théorie est plutôt une théorie de la possibilité de h liberté, malgré le déterminisme naturel, qu'une théorie concluant à l'existence réelle de la liberté. Aussi Renouvier s'adresse-t-il encore à la croyance pour trancher le débat; il fait appel à des