I. — DÉFINITION DE CETTE EXPRESSION : LES SCIENCES DE LA NATURE
L'expression : « Sciences de la nature» est équivoque, car, si l'on admet que les mathématiques ont pour objet des rapports abstraits de l'expérience, elles sont des sciences de la nature.
On pourrait peut-être dire que les mathématiques ne considèrent jamais que des rapports, tandis que les sciences de la nature, à côté de ces rapports, envisageraient aussi les réalités entre lesquelles ils sont établis.
Mais ce serait avoir des sciences de la nature une conception que beaucoup considéreraient comme métaphysique. Dans leur état actuel , il est certain que ces sciences ignorent la nature dernière dos réalités qu'elles étudient. Elles ne visent qu'à établir des lois, c'est-àdire des rapports. Et il n'est pas difficile de s'apercevoir que, même si elles arrivaient à définir une constitution de la matière, ce ne serait que par des rapports. L'hypothèse atomique par exemple ne pourra jamais connaître des atomes que leur figure, laquelle est constituée par des rapports de situation dans l'espace, c'est-à-dire des rap-
HISTOIRE. DE LA MÉTHODE DBS SCIENCES DE I \ NATURE
ports géométriques, leur élasticité et leur impénétrabilité qui résultent des rapports qu'ils manifestent entre eux lorsqu'ils se rencontrent, leur mouvement, c'est-à-dire leur distance, leur rapport à un point fixe pris pour origine, etc... Toute science n'établit donc que des rapports ; et jamais une science ue pourra dire qu'elle a atteint le terme dernier de ses recherchés, car qui peut nous assurer que des faits nouveaux ne non- seront pas révélés et que nous ne découvrirons pas que ce terme n'est que la résultante complexe cTeTéments plus lointains encore. L'àTômerpOUr continuer notre exemple, qui fut d'abord identifié avec la molécule chimique, puis avec la molécule des corps simples, ou de l'hydrogène, est maintenant décomposé en un système très complexe de corpuscules beaucoup pins petits. Rien ne nous indique que nous sommes aux termes de la décomposition. 11 est hautement probable que si nous ne pouvons pas apprécier les limites de notre univers dans ['infiniment grand, nous ne pouvons pas non plus être sûr d'avoir jamais atteint ses limites dans l'infinimenl petit.
Ainsi les sciences de la nature, tout comme les sciences mathématiques, ne déterminent encore, et sans doute ne détermineront jamais que des rapports.
La différence entre les sciences de la nature et les sciences mathématiques serait-elle dans la méthode? Pour ceux qui croient que les mathématiques sont une création de L'esprit, cette différence est valable. Elle ne Test pins pour les empiriques, lit l'on peut considérer, étant donné que la mécanique se présente aujourd'hui sous une forme exclusivement mathématique et que la physique et la chimie tendent de pins en pins vers cette l'orme, qu'il n'y a entre les mathématiques et les sciences de la nature qu'une différence de degré au point de vue de la méthode. Dans les premières, la période expérimentale a été très courte, parce qu'où a aperçu de suite les rapports simples qui pouvaient permettre la déductb n. Au contraire, dans les sciences de la nature, la période expérimentale se prolonge indéfiniment, à cause de la complexité de L'objet.
11 semble sage de conclure qu'entre les sciences mathématiques et les sciences de la nature toutes les différences sont du même ordre que la précédente; elles ne sont que de degré. Mais ces différences de degré sont suffisamment sensibles pour que ces deux espèces de sciences constituent deux domaines facilement délimitables. Grossièrement on peut dire que nous avons affaire ;i une recberebe mathématique lorsque nous employons la déduction et que nous ne contrôlons pas expérimentalement, d'une façon co ciente et réfléchie, les prémisses d'où nous partons, celles-ci nous paraissant évidentes ou se déduisant elles-mêmes de prémifi
évidentes. Au contraire nous serons dans le domaine d'une science de ta nature, lorsque nous demanderons d'une façon conscient réfléchie à l'expérience Le contrôle des propositions s partir desquelles nous raisonnons et des résultats auxquels nous parveooE
La première de ces sciences semble être alors la mécanique, qui repose sur les lois expérimentales découvertes par Galilée et Newton : principe de l'inertie, de l'action et de la réaction, de l'indépendance des mouvements. La mécanique est la science des déplacements dans l'espace des masses matérielles ou des transformations du mouvement. Elle se différencie d'une science purement mathématique en ce qu'elle fait appel à l'expérience pour établir les principes de cette transformation.
La physique peut être déiinie : la science des transformations de l'énergie.
La chimie peut être définie : la science des transformations de la matière.
Enfin la biologie peut être définie : la science des transformations de la matière vivante.
Les sciences psychologiques et sociales méritent d'être classées à part, bien que très vraisemblablement il n'y ait entre elles et les sciences de la nature que des différences de degré (tout comme entre les mathématiques et les sciences de la nature), parce qu'elles font intervenir la conscience et nécessitent des procédés techniques spéciaux dans l'observation et l'expérimentation.