VI. - DÉVELOPPEMENT DES SCIENCES BIOLOGIQUES
Nous venons de voir que la méthode expérimentale et rationnelle avail à peu près de suite réussi en mécanique.
En physique, les résultats expérimentaux s'étaienl accumulés
de plus en plus ; mais il avait fallu une lutte longue pour éliminer les vues hâtives à l'aide desquelles on essayait de systématiser ces résultats, sans attendre de l'expérience des indications suffisantes ou sans l'aire un dépari très net entre les certitudes et les hypothèses.
En chimie, les résultats expérimentaux se firent attendre plus longtemps. L'expérimentation précise et méthodique ne remonte guère au delà de Lavoisier et de la lin du xvmc siècle. Quanl à la systématisation rationnelle qui, pendant le xi\" siècle, s'est effectuée d'une façon assez prudente avec la loi des masses et d(^ poids, puis avec la théorie des équivalents, et enfin avec la théorie atomique, elle ne se distingue plus aujourd'hui des théories syslématisatrices de la physique. C'est en parlant des mômes principes que l'on essaye de déduire les transformations de l'énei (phénomènes physiques et celles de la matière (phénomènes chimiques). Si bien que les deux sciences tendent à s'unir étroitement et a devenir deux: branches d'un tronc unique : les sciences physico-chimiqui
Si ces dernières ont vis-à-vis de la mécanique manifesté un certain retard, c'est assurément qu'avec les phénomènes physiques <it surtout les phénomènes chimiques, on avait à expérimenter sur des faits île plus en plus complexes et île moins en moins généraux.
Dans les sciences biologiques, les laits qui se présentent à l'observation directe sont encore bien [dus particuliers et bien plus embrouillés. Aussi n'est-ce guère que dans la seconde moitié du \i\ siècle que l'on a commencé ;i les traiter complètement selon la méthode dont nous avons indiqué' les grands Iraits. Jusque-là, malgré les efforts accomplis par les médecins depuis la tin du xviu" siècle, l'explication restai! singulièrement scolastique. Les phénomènes étant 1res niai connus et IV > prit humain toujours tenté de donner une explication définitive, même pour ce qu'il connaît mal, on continuait à se contenter d'une description superficielle phénomènes et d'une explication au moyen des qualités occultes.
Période pré scientifique. — Le type de ces explications se trou\»>
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il m ii s les célèbres théories qui se partagèrenl les médecins dans la première moitié du xix" siècle : animisme et vitalisme.
U animisme % soutenu en partie autrefois par Platon et Aristote, considère que tous les phénomènes de la vie sont dus a une ï<>ni<t intelligente, donc à l'âme. Malgré les médecins grecs qui avaient cherché dans les données de l'observation la raison «le la santé ou de la maladie (théorie des humeurs), malgré Descartes qui sépare absolument l'Ame pensante des laits organiques et matériels, Leibniz et surtout Stahl soutiennent que les opérations vitales internes, pour échapper au raisonnement, n'en sont pas moins des effets de l'àme.
Barthez et l'école de Montpellier, tout en persistant à croire que les phénomènes de la vie ne peuvent être dus qu'à une en use spéciale, les rapporte à. une force vitale, différente à la fois dos forces matérielles et de l'àme : d'où le nom de vitalisme donné à cette théorie.
Ces explications revenaient exactement, comme les explications de la physique scolastique, à doubler le phénomène à expliquer d'un nouvel inconnu. Aussi, dès le commencement du xixe siècle. l'école de Paris avec Cabanis, Broitssais, Pinel, Bichat, etc., inaugure une méthode plus scientifique. Ils considèrent la vie comme une résultante et non comme un principe, et ils en cherchent les causes et les éléments. Seulement ils ne les cherchent pas avec une méthode rigoureusement expérimentale, et ils croient les trouver, d'après une vue de l'esprit, dans les propriétés des organes, considérés comme les éléments indépendants du corps vivant. Chaque organe est animé par une force particulière, qui, en se composant avec toutes les forces semblantes, maintient la vie totale (organicisme) : « la vie est l'ensemble des forces qui résistent à la mort » {Bichat).
Enfin, au milieu du xixe siècle, Claude Bernard, dans un ouvrage célèbre : Introduction à la médecine expérimentale , montre que l'on peut appliquer aux phénomènes de la vie la méthode qui a si bien réussi dans les autres sciences de la nature : la méthode expérimentale et rationnelle. Aussi, par opposition à la formule de Bichat, il écrit : « la vie c'est la mort », voulant indiquer par là qu'il n'est pas besoin, pour expliquer la vie, de faire appel à d'autres lois que celles de la matière inorganique. Et désormais les sciences biologiques s'efforceront de poursuivre cette explication.
L'idée de finalité dans les sciences de la vie. — Mais la méthode scientifique moderne ne demande pas seulement qu'on exclue de toute explication les qualités occultes, en faisant uniquement appel
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à des éléments fournis clairement e1 distinctement par l'observation et par l'expérience. Elle a cherché encore, comme nous l'avons vu, à éliminer partout Le recours aux causes Bnales : parce qu'il prèle trop facilement à l'imagination et parce qu'il ne peut pas être contrôlé par l'expérience. C'est cette dernière partie de la tâche qui semble le plus difficile à accomplir dans les sciences biologique
Claude Bernard, qui avait vu que la méthode expérimentale doit être appliquée dans toute sa rigueur aux sciences biologiques, croit pourtant qu'il faut encore faire une place à ce qu'il appelle une idée directrice dans l'explication des phénomènes biologiques. Ceuxci se grouperaient selon un certain plan dans tout <Mre vivant et seraient dans une certaine mesure subordonnés a ce plan. C'est le rajeunissement de la théorie de Kant.
Ce dernier croyait lui aussi que La science ne devait pas faire appel à des considérations de finalité. Pourtant il admettait que, dans les phénomènes trop complexes pour que l'on pût suivre isolément les différentes séries de relations causales, qui interviennent dans la production du phénomène final, on ne pouvait pas éviter de recourir au principe de finalité; c'était un guide nécessaire. Aussi, si le principe de finalité n'était pas, comme celui de causalité, un principe constitutif de notre entendement, en ce sens qu'une science parfait-' pouvait éviter si considération, du moins en était-il un principe régulateur, dont on ne pouvait se passer pour comprendre certains faits particulièrement complexes.
Tous les faits qui concernent la vie étant précisément de cet ordre, Kant admettait que la science de la vie était forcée de faire intervenir les explications finalistes.
Bien entendu, par explications finalistes, il ne faut pas entendre ces explications grossières que l'on donnait dans la science antique en subordonnant certains phénomènes à certains autres d'une façon utilitaire (exemples : la lune et les étoiles existent pour éclairer la terre, la nuit; — il pleut pour faire pousser les plan i Il faut entendre, au lieu de cette finalité externe qui subordonne une chose à une autre, une finalité interne qui impose une direction convergente aux éléments d'un même tout. C'esl dans l'intérieur de la chose considérée que nous trouvons une finalité; il y a une action réciproque entre le tout et ses parties, si bien que les partie^ ne peuvent exister que dans leurs rapports avec le tout. L'être vivant I la propriété d'être à la fois cause et effet des «déments qui le constituent. S'il n'existe que par ces éléments, le- éléments a leur tour n'existent que par la vie du tout [exemple : les feuilles con-
iirent à assurer la vie d'un arbre, mais c'est la vie de l'arbre qui
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produit ces feuilles). Autrement dit, « l'idée du toul détermine l'< tence des parties ».
Il en résulte que, pour comprendre un fttre vivant, il faudra, d'après Kant, toujours se laisser guider par le principe de finalité (bien que ce principe n'ait qu'une valeur subjective, c'i dire ne dépende pas de la nature de l'objetauquel on l'applique, mais simplement d'un besoin de noire esprit pour- le comprendre .
Celte théorie a encore une influence sur un certain nombre de naturalistes. Ils admettent bien en principe le déterminisme des phénomènes biologiques, c'est-à-dire la nécessité d'expliquer par les causes antécédentes ces phénomènes ; sans cela il n'y aurait pas de science. Mais ils considèrent que cette explication par les causes antécédentes fait appel à des hypothèses injustifiées, si J'on veut la rendre complète. Il faut donc se contenter, à un moment donné, de décrire les phénomènes de la vie, à l'aide de la finalité qui semble s'y manifester. Ils se rapprochent par là des partisans de l'énergétique en physique, qui, comme on s'en souvient, ne demandent à la science qu'une description de l'expérience et se défendent d'entrer dans le domaine de l'hypothèse pour chercher au delà de l'expérience actuelle les fondements d'une explication scientifique dans les éléments d'une expérience future. Des travaux de la plus haute importance ont été faits dans cet ordre d'idées; après avoir constaté des énergies spécifiques, vitales, comme conditions de certains groupes de phénomènes biologiques (énergie nerveuse, énergie musculaire, énergie du travail, des glandes), et avoir essayé d'établir des relations d'équivalence entre ces différentes formes d'énergie, entre elles, et aussi entre elles et les différentes formes d'énergie physique ou chimique, en particulier la chaleur qu'on retrouve toujours comme énergie de déchet, ils retiennent l'idée d'une direction générale, vitaliste, dans toutes ces mutations d'énergie {Chauceau . D'autres vont plus loin encore dans la voie finaliste. Ils notent que rien ne se passe exactement dans le monde organique comme dans le monde mécanique, et qu'il faut toujours faire intervenir dans l'explication des considérations toutes spéciales aux phénomènes de la vie, des « déterminants » ou causes qui reposent en dernière analyse sur un effort spécifique pour vivre et s'adapter, causes donc d'ordre vitaliste et finaliste (Driesch, Reinke). Bergson dans « l'Évotion créatrice» a synthétisé à un point de vue philosophique ces tendances.
La tkéùrie pâysico-ckimîqiie des faits biologiques. — Mais il faut reconnaître que la très grande majorité des biologistes considère qu'il y a dans ces théories un reste de métaphysique et accepte avec toutes ses conséquences que la vie n'est qu'un ensemble de phéno-
HISTOIRK DE LA MÉTHODE DES ÏGIENCES DE LA NATURE
mènes physico-chimiques et, par suite, mécaniques. Le mécanisme B'étend donc; pour la plupart des savants, a la matière vivante.
a) Les phénomènes biologiques sont des réactions chimiques particulièrement complexes et instables. < m a pu réaliser de nombreuses synthèses de substances organiques Bertheloi . Et, si l'en n'a pu réaliser jusqu'à présenl la synthèse d'un corps qui ol toutes les propriétés «le la vie assimilation, reproduction, aulomotiliié, etc.), du moins chaque jour on diminue l'intervalle qui sépare lai propriétés biologiques des propriétés de Ja matière inor an i que élude des colloïdes el des cristaux), et rien n'autorise a «lire que cette synthèse ne sera pas UB jour possible.
h) Quant aux formas, particulières sous lesquelles se manifeste la vie, et qui étaient considérées comme la preuve la plus fort*1 d'un principe d'ordre et de finalité dans les phénomènes biologiques (permanence des types), c'est surtout à leur propos que la science actuelle a éliminé la finalité grâce à la théorie de révolution. La théorie de l'évolution prétend, en effet, que la forme d'un être vivant est la résultante des réactions mutuelles des phénomènes physico-chimiques qui constituent son corps, et du milieu.
pour kesvi\ants complexes, <>n voit qu'ils se transforment, selon des influences encore inconnues dans leur totalité mais qui, au moins dans une très grande mesure, dépendent de l'action du milieu ; il se cvi'w constamment de nouvelles variétés el môme dans les piaules de nouvelles esp. -. Quanl aux êtres -impies, expérimentalement on peut créer de nouvelles variétés à peu près à volonté
(vaccins). On considère donc qu'il n'y a aucune solution de continuité entre un équilibre physico-chimique quelconque et la forme d'un être vivant, sinon que celle-ci est un équilibre beaucoup plus
Complexe.
On peut dire que, quelle que soit la cause à laquelle on rapporte les modifications de forme des espèces (habitudes utiles el influence du* milieu avec Lamarck, lutte pour la vie el 'ion naturelle avec
Darwin, mutations soudaines avec de V'rir*, changements infinitésimaux dan» la constitution des germ< - avec Vaeyehi <•!<•. , cette modification n'est dur qu'au déterminisme physico-chimique, à la -cuir action des causes efficientes. M convient à ce point de vue de mettre en garde d'une façon ton le particulière contre h'- expressions finalistes dont se servent quelquefois de très mauvais interprètes delà théorie évolutioniste. Elles constituent un contre >m-
piet. L'adaptation utilitaire a un sens purement mécaniste. El le moi utilité • n'est qu'un mot commode pour exprimer l'établis- Bernent d un équilibre mécanique, obtenu par le simple jeu d'actions el deréactions rigoureusement déterminées les unes par lesauti
c'est-à-dire par le simple jeu des causes antécédentes. Les modifications nouvelles des théories de l'évolution el de l'origine des espèces, loin de revenir sur celle tendance des fondateurs de la doctrine, ne cherchent qu'à expulser toul ce que l'adaptation utilitaire pourrait paraître laisser au finalisme théorie des tropi$me& qui expliquent mécaniquement les réflexes, en laissanl de côté toute notion d'adaptation utile, théorie des mutations soudaines et du tri opéré entre les variétés ainsi créées par l'habitat, en éliminant tout effort adaptatif, etc.). Elles ne font donc que rendre encore plus nef l'aspect mécaniste, et plus rigoureux le déterminisme, des faits biologiques. Elles proscrivent avec plus d'intransigeance tout appel h la tinaiité.