COMMENT ON FAIT UNE INDUCTION
A. Le point de départ : l'analogie. — L'observation aboutit à rapprocher les uns des autres et à classer ensemble les phénomènes naturels. Elle nous amène à reconnaître des analogies entre certains faits étudiés. Ces remarques forment le point de départ du raisonnement inductif, qui débute toujours par un raisonnement par analogie.
Raisonner par analogie consiste à conclure de ressemblances communes à la présence d'un facteur unique comme déterminant, dans les phénomènes observés, les effets semblables. Ce l'acteur reste d'abord inconnu : « L'analogie, dit Laplace, est fondée sur la probabilité que les choses semblables ont des causes du même genre et produisent les mômes effets. Plus la similitude est parfaite, plus la probabilité augmente. Ainsi nous jugeons, sans aucun doute, que des êtres pourvus des mêmes organes exécutent les mêmes choses, éprouvent les mêmes sensations et sont mus par les mêmes désirs. » « En consultant l'élymologie, qui est presque toujours le meilleur guide, nous devons entendre plus spé-
MÉTHODE EXPÉRIMBN i A.LE DIREl
cialement par analogie un procédé de l'esprit qui s'élève par l'observation des rapports à I<i raison de ces rapports... tandis que L'induction est plus spécialement le procédé de l'espril <pii. au lieu de
s'arrêter brusquement à la limite de l'observation immédiate, poursuit sa route, prolonge la ligne décrite, cède, pour ainsi dire, pendant quelque temps encore, à la loi du mouvement qui lui était imprimé, mais non pas d'une manière fatale et aveugle; car la raison lui dit pourquoi il aurait tort de résister, et elle se charge de justifier pleinement ce qui aurait pu n'être, dans l'origine, qu'une tendance instinctive. » (Cournot, Essai sur le fondement de nos connaissances, 93.)
Ce mode de raisonnement, qui est le premier travail que l'esprit effectue sur les données de l'observation, cette inférence du particulier au particulier (Voir p. 264), est donc un procédé méthodologique fort imparfait, qui prête aux erreurs les plus graves et est toujours incomplet: s'il constate des rapports, il ne peut les expliquer. Le savant en part, mais doit bien se garder de s'y arrèier, et de croire que son œuvre est achevée dès qu'il a découvert une analogie.
B, L'hypothèse. — Il faut en effet, pour avoir une loi scientifique, connaître la cause déterminante de cette analogie, en donner la raison.
('/est ici qu'intervient l'activité propre de l'esprit scientifique, la mise en œuvre de toutes ses ressources de travail. « En présence des secrets delà nature, l'esprit humain ne demeure pas inerte et passif ; en vertu d'une tendance invincible, il imagine des causes aux phénomènes dont les causes ne lui apparaissent pas spontanément ; cette tendance crée les mvlhologies populaires; elle crée aussi la science; seulement, alors que le peuple accepte, sans les soumettre au contrôle des faits, les explications qu'il imagine, le savant transforme ses hypothèses en interprétations ou explications véritables. » (Liard, Logique, 120.) Dans les cas analogues que le savant examine, une propriété commune apparaît bientôt comme un facteur prépondérant, constant, qui détermine toutes les simili tinles. Induire, c'est formuler que ce facteur commun — quelquefois très complexe — est la cause universelle, constante et nécesre de tous les aspects que révèle L'observation.
a dette induction est une hypothèse tant qu'elle n'est pas vérifiée par Les méthodes expérimentales. C'est une suggestion de l'imagination (Voir p. oll : « Une idée anticipée ou une hypothèse est le point de départ nécessaire de tout raisonnement inductif. Sans cela on ne saurait taire aucune investigation ni 9' instruire; on ne pour-
rai L qu'entasser des observations stériles... L< - idées expérimentales ne son l point Innées. Elles ne surgissent point spontanément, il leur l'iul une occasion et an excitant extérieur... L'esprit de l'homme
ne peut concevoir un effet sans cause, de telle sorte que la vue d'un phénomène éveille toujours en lui une idée de causalité... A la suite d'une observation, une idée relative a lacause du phénomène observé se présente à l'esprit ; puis on introduit cette idée anticipée dans un raisonnement en vertu duquel on lait des expériences pour la contrôler...
«Il n'y a pas de règles adonner pour faire naître dans le cerveau, à propos d'une observation donnée, une idée juste et féconde qui soit pour l'expérimentateur une sorte d'anticipation intuitive de l'esprit vers une recherche heureuse. L'idée une fois émise, on peut seulement dire comment il faut la soumettre à des préceptes définis et à des règles logiques précises, dont aucun expérimentateur ne saurait s'écarter; mais son apparition a été toute spontanée, car sa nature est tout individuelle. C'est un sentiment particulier, un qi/id proprinm qui constitue l'originalité, l'invention et le génie de chacun.
« Une idée neuve apparaît comme une relation nouvelle, inattendue que l'esprit aperçoit entre les choses. Toutes les intelligences se ressemblent sans doute, et des idées semblables peuvent naître chez tous les hommes, à l'occasion de certains rapports simples des objets que tout le monde peut saisir. Mais, comme les sens, les intelligences n'ont pas toutes la même puissance, ni la même acuité; il est des rapports subtils et délicats qui ne peuvent être sentis, saisis et dévoilés que par des esprits plus perspicaces, mieux doués et placés dans un milieu intellectuel qui les prédispose d'une manière favorable. » (Cl. Bernard, Introduction à la médecine expérimentale, 31.)
Principales formes de l'hypothèse : 1° Hypothèses particulières. — Nous aurons l'occasion de noter dans la suite de ce chapitre les interventions diverses de l'hypothèse, qui se retrouve toutes les fois qu'il s'agit d'inventer, de découvrir, d'ajouter quelque chose à la science. Nous verrons notamment :
a) Qu'à côté de la forme d'hypothèses dont nous venons de parler et qui peut être définie comme l'idée préconçue, inspiratrice plus ou moins manifeste de toute recherche expérimentale, on a encore recours à l'hypothèse, lorsque le lien de causalité qu'elle a suggéré conformément à ce qui vient d'être dit est vérifié, et qu'il s'agit alors de déterminer la forme précise, mathématique de la loi qui l'exprime.
b) Nous verrons ensuite que les analogies de formes présentée!
MÉTHODE EXPKRIMEN l Al.i; DIR] Cl 1
par ces expressions mathématiques suggèrent parfois de nouvelles hypothèses relatives à l'analogie profonde des fails sur lesquels portent ces formules.
2° Hypothèses générales. — Nous verrons enfin que L'esprit s'élève invinciblement pour ainsi dire à des hypothèses très générales qui, sans pouvoir être véritiées aussi rapidement et aussi aisément que les précédentes, sans pouvoir le plus souvent être vérifiées autn nient que par leurs conséquences, sans même parfois laisser entre voir actuellement, à cause de leur 1res grande généralité, la possibilité d'être vérifiées, sont indispensables pour donner à la spience une simplicité (une économie) et une systématisation logique , une forme organique, qui lui sont absolument nécessaire
Ces hypothèses générales sont de deux sortes :
a) Les m principes », <jui supposent une relation 1res générale à laquelle se subordonnent un nombre considérable de lois scientifiques, c'est-à-dire de relations beaucoup moins générales véritiées par l'expérience.
b) Les* grandes hypothèses » ou « théories, » qui attribuent à tout un ensemble de phénomènes, une nature générale et (les lois déterminées d'après lesquelles on peut expliquer les lois et les propriétés particulières de tous ces phénomènes.
Suggestion de l'hypothèse. — <>r ces hypothèses très générales, surtout la seconde espèce, ont un rôle d'une importance capitale, — et on n'y insiste d'ordinaire pas assez — dans la suggestion des hypothèses spéciales, dont il s'agit ici. Claude Bernard se trompait lout a l'heure quand il nous disait : u il n\\ a pas de règles à donner pour faire naître, dans le cerveau, une hypothèse féconde ». Si, il y en a une : avoir dans l'esprit, d'une façon plus OU moins consciente, ces bypothi énérales, ces grandes théorie-- qui dominent la
Bcience par rapport b la découverte. La plupart di'* grandes découvertes en physique sont dues soit à L'hypothèse atomistique, soit .1 L'hypothèse mécaniste, soit à L'hypothèse de la non-action à distance et de L'existence d'un milieu nécessaire à L'intéract ion des corps, soit aux hypothèses de L'unité de constitution ou de L'unité des for< ou énergies du monde matériel, soit à l'hypothèse de la possibilité de transformer ces énergies Les ânes dans 1rs autres, etc.. Même si
is hypothèses sont invérifiables ou mal fondées, il n'en est | moins vrai que c'est pane que L'esprit <\w savant, dans un t; grand nombre de cas, a été poussé par elles, aiguillé sur telle voie plutôt que mit telle autre, qu'il a été amené .1 La découverte. La plupart des découvertes de la chimie pin. '.'dent plus ou moins nettement de la conception atomique ou de l'idée de L'unité de
652 L0GIQ1 E£
constitution * ï <ï la matière, On pourrai! en dire au ta ni des découvertes de la physique relatives aux gaz et aux dissolutions, des découvert récentes sur la nature de la radioactivité et sur l'électricité. L'idée que les transformations matérielles se comportent comme celles de nos machines» c'est-à-dire la théorie mécaniste e>i aussi à la racine Je toutes Lesgrandes découvertes physico-chimiques des trois siècles derniers.
En résumé, ce que nous appellerons le second usage de l'hypothèse, Yhypothèse générale, qui se différencie assez notablement du premier [les hypothèses particulières) où il s'agit toujours, sou- les trois formes qu'il revêt, d'une idée particulière à vérifier assez immédiatement, par l'expérience, est la condition la plus ordinaire de ce premier usage. C'est en cherchant à confirmer sur des points déterminés ces grandes hypothèses, ou plutôt en se laissant porter par elles, qu'on est arrivé aies remanier profondément, à. les comprendre de façon plus large, plus profonde, ou plus exacte, enfin parfois à les dépasser dans des synthèses plus riches et plus fécondes qui fourniront ensuite à leur tour les germes précieux des découvertes futures, le levain sous l'influence duquel fermente l'imagination scientifique.
On pourrait d'ailleurs énoncer encore quelques autres règles utiles pour la suggestion des hypothèses. Bacon les avait aperçues dans ses trois fameuses tables qu'on confond bien à tort avec les méthodes d'expérimentation de Stuart Mill, et qui ne sont que des procédés pour formuler des hypothèses utiles : les tables de présence, d'aôsence et de degrés. 11 s'agit de dresser les listes d'apparition, ou de disparition, ou de variation des phénomènes afin de remarquer s'il n'y aurait pas dans ces cas des coïncidences répétées, des présences, des absences ou des variations simultanées qui suggéreraient yhypothèse de liaisons causales.
On voit donc que, même dans l'imagination de l'hypothèse, l'esprit doit être méthodique, et a besoin, comme partout ailleurs, d'une éducation et d'une culture spéciales. Le génie est bien « une longue patience ».
Le rôle de l'hypothèse et sa nécessité. — On voit le rôle énorme que joue l'hypothèse dans la science. On ne saurait l'exagérer ; l'histoire des sciences est là pour nous en assurer.
Ce rôle, si important soit-il, est-il cependant absolument nécessaire ? Faut-il voir dans l'hypothèse simplement une ressource précieuse on au contraire une condition nécessaire de la création de la science ?
Nous croyons qu'il est impossible de ne pas admettre cette der-
Mf- l HODE BXPÉRIMEN 1AI !•: D1RE< i I
aière alternative. Les logiciens d'ordinaire racontenl que certains savants, Newton, Magendie: par exemple, ont déclaré que l'hypothèse, loin d'être nécessaire, n'était pas même une uni*' précieus 11 faillirait que le véritable homme de science se résolût à s'en passer complètement. ■ Je ne feins pas d'hypothès iHypothi
non fingo >>, a écrit Newton.
Cette interprétation n'est qu'une légende, qu'a fait nattre la grande dualité des formes d'hypothèse. Jamais les savants n'onl discuté la légitimité et la nécessité des hypothèses particulièi (qu'Ostwald appelle les protothèses). 11 faudra il nier l'imagination créatrice et par elle toute pensée inventive, et même la pensée tout
court, pour soutenir une pareille thèse.
Ce que certains Bavants veulent proscrire, ce sont les hypothèses générales où l'on attribue à tout un ensemble de phénomènes des relations sur lesquelles l'expérience est encore impuissante à décider. Voilà pourquoi Magendie écrivail : « La découverte bien constatée d'un t'ait est plus précieuse pour moi que les rapprochementsles j>\us brillants. [Leçons sur les phénomènes physiques ,391.)
C'est surtout la seconde espèce d'hypothèses générales, celles qui attribuent tout un ensemble de phénomènes à une contexture et des propriétés identiques cachées, malgré la diversité des apparences, que combattent certains savants contemporains Ostwald, Mac h, Duke m par exemple . Mais jamais ils n'ont songé à proscrire tes hypothèses particulières et à dire que le meilleur moyen de taire une découverte, c'est de n'avoir pas l'idée de quelque chose a chercher.
D'ailleurs, même limitée à ces hypothèses générales, la restriction que nous signalons n'est pas du goût de la très grande majorité des physiciens. <ni peu! considérer, comme on Ta vu [dus haut, qu'elles sont un agent efficace de la découvert.'.
Certes les hypothèses peuvent entraîner à des erreurs; la vérité ne se découvre pas toul d'un coup, et les erreurs jalonnenl sa route. Des savants ont pu tenir beaucoup trop à leurs hypothèses, y tenir contre toutes les règles de la méthode, même quand un fait contredisait certaines de leurs conséquences. Mais parce qu'il est fait un mauvais usage de l'hypothèse, ou pare»- qu'elle mené à l'erreur aussi bien qu'à la vérité, ce n'est pas une raison pour n'j pas voir
qu'elle est en réalité : le moyen nécessaire de la découverte, une étape de la méthode scientifique.
Les précautions dans le mami.mi.m des hypothèses, Seulement, par suite même des erreurs auxquelles ce procédé peut conduire, nous devons prendre de très grandes précautions dans -on ma-
niement. D'abord une hypothèse particulière ne doit pas être faite k la Légère. Elle doit, comme on le voit dans les tables baconnienne jaillir au contact des faits, sortir de leur observation attentive et patiente. C'est ce que Les savants comme Magendie veulent indiquer Lorsqu'ils se moquent des idées soi-disant, brilla ntes, les aperçus soi-disant originaux, de toute La métaphysique idéologique en un mot qu'on rencontre trop souvent chez l'amateur ou le vulgarisateur. Il faut, comme le dit Bacon, attacher plutôt du plomb que des ailes à notre entendement. Que de temps perdu à cherchera vérifier des idées en L'air !
Il faut ensuite faire Le départ très net de ce qui est hypothétique etdecequi est constaté dans L'expérience. L'hypothèse n'a aa dans la science, au sens rigoureux de ce mot, qu'en tant que moi/i qu'instrument de méthode. C'est un procédé nécessaire d'investigation et de découverte, mais ce n'est qu'un procédé provisoire. On doit se garder d'y voir une connaissance véritable, une partie définitive de la science, une certitude, ou de l'opposer à des certitudes dûment établies. On ne prend pas toujours assez de précautions, même chez les savants les plus qualifiés, sur ce point, particulièrement en ce qui concerne les « grandes hypothèses ». L'histoire nous montre de très grands savants fermés à une découverte nouvelle parce qu'elle heurtait leurs hypothèses, qu'ils préféraient ainsi à des certitudes. Et les mots de Newton : Hypothèses non fingo, ne sont pas autre chose qu'une mise en garde contre ce travers et une réponse à une objection qui en procédait. Il faut détruire la légende d'un Neivton hostile aux hypothèses, même aux grandes hypothèses, car on sait qu'il a cherché toute sa vie à expliquer l'attraction universelle par l'hypothèse d'une action du milieu interplanétaire. Seulement, comme les Cartésiens choqués par la notion d'attraction lui reprochaient (bien à tort) d'avoir restauré avec elle une de ces qualités occultes qui avaient retardé les progrès de la physique au moyen âge, et lui demandaient quelle était la cause de l'attraction. NeAvton leur répondit : « Je ne fais pas du tout de l'attraction une qualité occulte, une force indécelable à l'expérience ; je constate tout simplement une relation déterminée et mesurable entre les masses en présence. Cette relation est expérimentalement certaine. « Je ne feins pas d'hypothèse » (pas plus une hypothèse scolastique qu'une hypothèse mécaniste, vers laquelle d'ailleurs, il penchait plutôt).
Plus que tout autre il connaissait la nécessité du rôle de l'hypothèse, puisque l'attraction universelle fut d'abord pour lui une hypothèse. On sait qu'il commença par la rejeter, bien qu'elle obsédât son esprit. Les calculs de vérification qu'il avait faits pour expliquer par elle les positions de la lune par rapport à la terre ne
MÉTHODE EXPÉRIMENTALE DIRE
coïncidaient pas en «'(Tel avec Les données qu'il possédait parce qu'il parlait d'une mesure erronée du méridien lerrestre. Des mesures plus précises ayant été obtenues ensuite, il put alors vérifier son hypothèse el celle-ci devint la loi de l'attraction universelle.
Voilà l'attitude même du savant: faire des hypothèses parce que cela est nécessaire, niais ne jamais confondre hypothèse avec certitude, les vues de l'esprit avec les faits réels; s'efforcer de vérifier les hypothèses; être toujours prêl à les abandonner dès que les faits les contredisent. Ne jamais opposer une hypothèse à un fait, mais chercher dans une nouvelle hypothèse une vue pins exacte de la réalité.
L'observation, les premières définitions et classifications qui la suivent conduisent doue à des raisonnements par analogie; ceuxci suggèrent, grâce à ['imagination scientifique, mie hypothèse sur In cause probable qui détermine ces analogies dans les faits constatés, une explication anticipée, par la relation souvent lointaine entrevue entre celte cause et ces effets. Mais la tâche du sai n'est pas terminée : l'induction qui conclura à la loi scientifique n'existe pas encore.
C. La vérification de l'hypothèse. — a) L'expérimentation bu ual. — C'est l'expérimentation qui fait apparaître la vérité ou la fausseté de l'hypothèse et, par suite, la laisse tomber comme sans valeur, ou au contraire la transforme en loi inductive : « Tandis que l'observateur se borne a appliquer son attention aux faits tels que la nature les présente, l'expérimentateur modifie ces faits, en varie les circonstances, en change les conditions pour découvrir ce qui ne se montrait pas à la simple inspection. On l'a dit : l'observateur lit, l'expérimentateur interroge, i Liard, Logique, 105.) Ce n'est pas que l'activité de l'observateur n'intervienne point dans son observation : nous avons vu qu'il modifiait les conditions naturelle- par les nombreux instruments qu'il emploie, et ce qu'on appelle V esprit d'observation montre combien est grande la part qui revient à l'opérateur : le savant voit là où le vulgaire ne voit rien. Mais l'observaleur reste passif, entant pré isémenl qu'il ne pari pas d'une idée préconçue, d'une hypothèse qu'il cherche à vérifier. Il observe pour faire naître en lui cette idée, et, pour cela, il n'a qu'un souci : ne rien omettre des faits que la nature lui présente. L'expérin lateur, au contraire, s'est déjà tonné une explication anticipée du phénomène, et, s'il le modifie, le fait varier, s'il met la nature « à la question, à la torture », c'est guidé par son hypothèse et pour la vérifier. La différence essentielle entre l'observation et l'ei
656 L0GIQ1 EE
rimentatioi) D'est donc, ni l activité, ni !<■ travail mental du savant,
qui, dans toutes deux, sont les facteurs prépondérants, ni le génie particulier, également indispensable pour l'une comme pour l'autre, ni les modifications apportées aux {'ails, résultats de cette activité et de ce génie, mais bien l'existence ou l'absence d'une idée explicative préconçue dans l'esprit du chercheur.
L'exemple suivant nous montre bien les différentes étapes de l'induction scientifique : Cl. Bernard constate un jour que des lapina n'ayant pas mangé depuis longtemps ont une urine claire et acide. Cela i'étonne : chez tous les herbivores elle est trouble et alcaline. Ces lapins ont donc ce jour-là une urine analogue à celle des carnivores : voilà une observation qui fait constater une analogie. Cette analogie suggère de suite une hypothèse : à jeun, tous les animaux se nourrissent de leur propre substance et sont carnivores. Il n'y a plus qu'à faire des expériences pour la vérifier. Cl. Bernard donne de l'herbe aux lapins : l'urine redevient trouble et alcaline. Il les nourrit de bœuf bouilli, et la voilà claire et acide, comme lorsqu'ils sont à jeun. Il opère de même avec d'autres herbivores, mômes résultats. Et l'hypothèse est vérifiée : elle est devenue une induction, une loi scientifique.
Lorsqu'une expérience permet de vérifier une hypothèse, en éliminant les autres, on dit qu'elle est cruciale ; on entend par là qu'elle est décisive par rapport aux hypothèses examinées : elle les rejette toutes, sauf une. Les expériences cruciales deviennent rares lorsqu'on atteint des lois quelque peu générales.
Le nombre des hypothèses méthodiquementpossibles, des facteurs qui peuvent intervenir croît, on le comprend, avec le nombre des faits qu'on veut ranger sous une loi. Il devient alors assez difficile de pouvoir être sûr d'avoir éliminé, dans une expérience décisive, toutes les hypothèses méthodiquement possibles sauf une, et de n'avoir laissé échapper aucune condition perturbante.
b) Règles de l'expérimentation. — L'expérimentation a pou: but de vérifier une induction, c'est-à-dire un rapport universel et constant entre les propriétés d'un fait et leur raison déterminante. Toute la difficulté consistera donc, au milieu des enchevêtrements si complexes des phénomènes naturels et des éléments qui les forment, à démêler le facteur causal de tels et tels effets, autrement dit l'antécédent nécessaire, universel et inconditionnel. Il faut éliminer l'accident, ce qui arrive par hasard, et mettre en relief l'élément essentiel et permanent. C'est à quoi se réduit le rôle de l'expérimentation.
Pour cela faire, « les méthodes employées par les savants sont
MÉTHODE EXPÉRIMENTALE DIRECTE 1res complexes et 1res variées; on peut dire môme qu'elles varient à chaque découverte nouvelle ». Mais on peut dégager quelques règles générales.
Règles. — Bacon les a énumérées : il les appelle la chasse de
Pan .
Il faut varier l'expérience, c'est-à-dire en changer les conditions de toutes manières; la prolonger } la l'aire durer pour voir si un détail nouveau n'éclairera pas la recherche; la transférer (Xi refaire sur des objets analogues, mais non identiques), la renverser (la refaire en sens inverse), la compulser (la pousser jusqu'à ce que le phénomène ait disparu), etc. Il faut s'attacher surtout aux faits prérogatifs ou privilégiés, et ceci est très important : tous les cas n'ont pas même valeur; certains sonl plus propres à manifester la loi à laquelle ils obéissent, soit parce qu'ils sont plus simples, soi t parce que le facteur déterminant s'y laisse mieux apercevoir. Le savant doit donc rechercher, pour le phénomène qu'il étudie, ces cas privilégiés, choisir les conditions où il expérimente, et ne pas entasser inutilement observations et expériences stériles.
c) Les quathe méthodes expérimentales. — Ces cas une fois choisis, toute expérience se fera selon l'une des quatre méthode- suivantes qui sont connues, depuis Stuart Ht'//, ^>us le nom de méthodes de concordance, de différence, de> variations concomitantes td tic- résidus.
1° Méthode de concordance. — « Supposons que le phénomène dont on veut connaître la cause est la rosée... On a des phénomènes analogues dans la moiteur qui se répand sur une pierre ou sur un métal froid lorsqu'on souffle dessus; dans celle qui, par un temps chaud, se produit sur une carafe pleine d'eau sortant du puits ; celle qui couvre le coté intérieur des vitres..., celle qui suinte des murs lorsque après une gelée prolongée survient une chaleur humide. En comparant ces cas, on trouve que tous odïent le même phénomène, objet de la recherche. Maintenant tous ces cas s'accordent en un point, la basse température de l'objet mouillé comparée à celle de l'air en contact av. m' lui. » [Stuart M /il. C'est ee même caractère qu'une expérience facile montre dans le cas de la rosée. La froideur de l'objet par rapport à l'air ambiant, voilà donc la cause de tous es phénomènes, car tous concordent à montrer la rosée el cette difTérence de température : les deux p hé nomèn encontrent tou-
jours m même temps, tandis que tous les autres peuvent varier dans les cas que nous avons observés.
2° Méthode de différence. — « La méthode de concordance montre
bien qu'il y a une liaison entre tel phénomène et tel autre phéno** mène; mais elle ne suffît pas toujours à faire voir lequel des deux est le déterminant de l'autre, et surtout elle n'établit pas que les deux ne sont pas les ell'els d'un troisième. Est-ce la basse température qui provoque la rosée ? est-ce le dépôt de la rosée qui abaisse la température? ou encore ces deux faits ne sont-ils pas la conséquence d'un déterminant demeura' inconnu?» (Liard, 117.) C'esi alors qu'intervient la méthode de différence. Si, toutes les fois qu'on fait disparaître un phénomène, un autre disparaît aussi, cest que le premier est cause du deuxième. Le son d'un timbre n'est plus entendu dans le vide : c'est que les vibrations de l'air étaient la cause du son qu'il rendait.
La cause cherchée ne peut être que dans la différence qu'introduit la disparition du premier phénomène au milieu des conditions totales de l'expérience, puisque rien autre n'a change.
3° Méthode des variations concomitantes. — « Les méthodes précédemment exposées supposent que nous pouvons à notre gré produire ou supprimer certaines circonstances... Mais il est dans la nature des causes permanentes dont l'influence ne peut être éliminée. » On peut alors observer que toute variation dans un des phénomènes entraîne des variations concomitantes en tout point comparables chez l'autre : « C'est que le premier est cause du deuxième. »
« Quand on voit que toutes les variations dans la position de la lune sont suivies de variations correspondantes de lieu et de temps dans la marée haute, on a la preuve que la lune est, en totalité ou en partie, la cause des marées. » (Id.)
Les sciences sociales emploient la plupart du temps cette méthode, qui est un succédané de la méthode de différence.
4° Méthode des résidus. — Si l'on retranche d'un phénomène complexe donné, et des circonstances qui peuvent influer sur lui, tous les éléments expliqués, en vertu des expériences antérieures, et toutes les circonstances qui les expliquent, ce qui reste à expliquer sera certainement l'effet des circonstances qu'on n'a pas retranchées. « Presque toutes les grandes découvertes en astronomie, a dit Herschell, ont été le fruit de l'examen des phénomènes-résidus... C'est ainsi que l'unique découverte de la précession des équinoxes résulte à titre de résidu de l'explication incomplète du retour des saisons par le retour du soleil aux mêmes lieux apparents par rapport aux étoiles fixes. »
d) Valeur comparée de ces méthodes. — Pratique de leur emploi. — De ces méthodes, les plus probantes, celles qui éliminent le mieux le hasard et l'accident, sont la méthode de différence et celle des variations concomitantes.
MÉTHODE EXPÉRIMENTALE DIREC1 ES
Pourquoi1? Ou dit d'ordinaire (Rabier, Logique , 132) quels méthode de concordance nous assure plus difficilement « qu'il n'y a pi quelque autre phénomène caché concomitant de celui que nous croyons cause et qui est peut-être la véritable cause. » 11 est aisé de voir que la même objection se retourne contre la méthode dediffi rence. Qui nous assure qu'eu supprimant un phénomène nous n'en supprimons pas aussi quelque autre caché et qui est le véritable cause ?
Ou doil doue chercher ailleurs la raison de ce f;iit manifeste, que La méthode de concordance <i>t pratiquement moins sûre que La m< thode de différence.
Il faut remarquer d'abord que la méthode de concordance, sous sa forme la plus élémentaire et La plus grossière, Q'esl guère qu'une observation attentive des phénomènes.
Elle devient une expérimentation véritable lorsque L'esprit, en voyant des coïncidences répétées, des concordances en assez grand nombre, des analogies en un mot, conçoit qu'il pourrait bien y avoir autre chosequ'un pur hasard dans ces coïncidences répétées, En vertu de cette hypothèse que la coïncidence est due à un Lien nécessaire de causalité à un déterminisme rigoureux dans L'apparition et la succession \\^- phénomènes qu'il a observés, il s'efforce alors de provoquer l'un de ces phénomènes pour voir si L'autre apparaîtra en même temps ou à la suite. Ces! à ce moment, d'après ce que nous avons dit, que l'observation se change en expérimentation véritable, parce qu'il s'agit de vérifier une idée préconçue, une hypothèse.
La méthode de concordance devient alors une véritable expérimentation. Mais le départ n'est pas aussi aisé à faire dans La pratique que dans la théorie. Les différents moments ne se distinguent pas au laboratoire d'une manière aussi nette que nous venons de le décrire. Us se mêlenl el s'impliquent les uns les autres, de sorte que la méthode de concordance reste toujours quelque peu liée à L'observation préalable et à la suggestion de l'hypothèse. Dans la pratique, elle est employée toujours plutôt comme un moyen de trouver des hypothèses et de Les préciser que de les vérifier. Elle est comme Le premier temps de la méthode. Et pour qu'on ne se borne pas à - m application, il y a une raison générale tirée des difficultés mêmes de L'expérimentation.
Les difficultés de l'expérimentation'. — D'après les schémas th< riquesquenous venons d'employer,!' expérimentation et la vérification
i. Dana tout ce qui va luivre jusqu'à I ■ Bu du enapitreje me suia n quemment n en dehors dea tuteurs cités et «le m»-* propres travaux sur la théorie de lu physique, du grand traité de physique de Chwolson qu'a traduit Davaua Paria Hi