VIII. LA CERTITUDE EXPERIMENTAL
En d'autres termes le problème philosophique de l'induction paraît avoir été mal posé par les philosophes. Du moins la scie contemporaine ne le pose plus ainsi. Les philosophes cherchaient une justification de l'expérience et demandaient à celle-ci ses titres
La science actuelle considère que l'expérience est te critérium Suprême de toutes connaissances. On n'a pas à lui demander des titres; c'est elle au contraire, qui les fournit à toutes nos connaissances. Elle est le donné, le repère obligatoire auquel il nous faut, bon gré, mal gré référer tous les résultats que nous obtenons dans l'ordre du savoir.
Mais la question de la certitude expérimentale n'est pas résolue par là. Elle prend une forme nouvelle, car on voit de suite que tout le contenu d'une science expérimentale n'est pas à l'abri du doute. Sans quoi, on arriverait à cette absurdité, qu'il n'y a pas d'erreur, qu'il n'y a même pas des approximations successives de la vérité, des degrés de probabilité, en matière scientifique.
Nous ne sommes pas en effet des enregistreurs passifs en face de l'expérience et la vraie question philosophique du fondement de l'induction, du fondement de la certitude expérimentale, telle qu'elle se pose actuellement, c'est de savoir au juste la quantité d'expérience exacte qui rentre dans nos sciences, c'est de faire le départ absolu entre l'hypothèse, ressort caché de toute science, et les données objectives de l'expérience.
Nous sommes ici en présence de deuxgrandes théories, et comme il s'agît d'une question philosophique, c'est-à-dire d'une question qui ne peut obtenir qu'une solution vraisemblable, qui ne peut aboutir qu'à donner une croyance personnelle, et non une certitude universelle, il ne faut pas nous attendre à aboutir à une conclusion qui s'impose.
1° Formalisme. — Ou bien on peut considérer que l'expérience ne nous donne jamais que des faits isolés, ou tout au moins des relations isolées entre les faits, des séries de faits, isolées en tant que séries les unes des autres (comme le pensait Cournot). Alors tout l'ordre logique, au moins à partir d'un certain degré de généralité, c'est-à-dire pour préciser, d'après les opinions très nettes de quelques savants contemporains (J)uhem, par exemple), tout ce qui est « théorie scientifique », serait un cadre construit par notre esprit pour sa commodité, ses exigences propres. Il ne correspondrait à
MÉTHODE EXPÉRIMENTALE DIRECTE
rien dans la réalité. C'est en ce sens i|u<> Ihihom <lil qu'une théorie physique n'est jamais ni vraie^ ni fausse tëlle esl commode, voilà tout. Mais ne pouvant se rapporter à l'expérience que par ses conséquences dernières <it non par ses articulations par sa construction générale, toute théorie qui arrive aux mêmes conséquences serai! aussi acceptable. On choisit la plus -impie la plus pratique. Il n'\ a même pas à poser la question de -a vérité. Les principes, clefs «le voûte <l<4s théories, ne sont-il pas également jamais ni vrais m faux?
'S' II. Poincaré a montré d'ailleurs qu'on peut toujours façonner en quelque sorte les faits, supposer l'intervention 'le facteurs cachés, ajouter des termes complémentaires invisibles, pour que If- principes s'appliquent à ces faits. Il n'y .1 plu- alors pour rejeter ou continuera admettre un principeque le critérium de sa corn moditê. Ainsi II y aurait deux parts à faire dans les sciences expérimentales : I»'- faits <it relations empiriques, <•»' qui vient de l'expérience, — et la construction logique, ce qui vienl de la théorie. Cette seconde partie serait celle de l'arbitraire. Or comme elle intervient ellemême dans toute expérience, prétend Duhem, cette distinction théorique serait fort malaisée, sinon impossible, dans ta pratique. La certitude absolue serait ainsi dans l<>ui,' science expérimentale une limite dont on se rapprocherai! sans doute, mais sans pouvoir jamais l'atteindre. Les savants, partisans de cette théorie, admettent bien encore une certitude pratique; mais les philosophes qui ont repris la doctrine l'ont souven! pou--'' à l'extrême. Il n'j a pas «le certitude complète en matii ientifique, telle est leur conclusion.
2 Réalisme. — Mais beaucoup d'autres physiciens <'«i France Lange vin, Pétrin par exemple s'appuyant justement sur ce fait que l'expérience arrive graduellement ;> rendre raison de certains principes d'abord posés comme hypothétiques, <it à vérifier ainsi liens de plus en plus amples entre l<i> phénomènes, pensent qu'il n'\ a pas ,'i distinguer en elles-mêmes les théories cl les grandes hypothèses des hypothèses particulières. Virtuellement elles sont aussi \ frifiables qu'elles, mais étant infiniment plus larges, cette vérification es1 très éloignée et très difficile. N croyons précisément que si l'on accepte ce que nous avons «lil toul à l'heure delà transformation graduelle «lu lien de su< >n cau-
sale en Lien d'implication causale l'effet n'étanl que l'évolution nécessaire de la cause , cetteopinion <i-l préférable.
L'histoire de la science nous montrerait ainsi une adaptation duelle de noir.- organisation représentative, aux < > 1 n « - 1 - <!<• naissanci >mme une pénétration croissante de l'objet parnotre
insée, dans l'application de la méthode expérimentale. Nous
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avons avec elle les moyens de nous faire peu h peu une renr< talion exacte des choses, d'en prendre une intuition plus précise, dans l;i région <jui est accessible à noire in ition, à notre
expérience. Seulement cette région est évidemment restreinte, aussi bien en étendue qu'en durée et en profondeur, par la portée des moyens de connaissance ei la durée dont peut se prévaloir l'espèce humaine.
Mn résumé, la méthode expérimentale a. en tant que méthode, une valeur absolue, parce qu'elle porte en elle-même la correction : sible de toutes ses erreurs, et qu'elle se cautionne en quelque sorte par elle-même, par la continuité de son application. Mais cette valeur appartient à la méthode, considérée dans cette continuité, et non à tous les résultats qu'elle peut amener à énoncer à un moment déterminé.