LES MÉTHODES DES SCIENCES PSYCHOLOGIQUES II SOCIALES
a) « Le principal instrument de la critique de provenance est Y analyse interne du document considéré, laite en vue d'y relever tous les indices propres à renseigner sur l'auteur, sur le temps et sur le pays où il a vécu. » On examine d'abord l'écriture du document (elle varie avec les époques] ; la langue (certaines Formes n'ont été employées qu'en certains lieux et à certaines dates); les formules, s'il s'agit d'actes publics (pour la même raison); les faits contemporains auxquels il est fait allusion; la prédilection avec laquelle certains sont signal
'{j) « On complète et l'on vérifie les résultats obtenus par l'analyse interne en recueillant tous les renseignements extérieurs relatifs aux documents soumis à la critique qui peuvent se trouver dispersés dans des document-, de la même époque ou plus récents : citations, détails biographiques sur l'auteur, etc. »
y) « De nombreux documents ont reçu à différentes époques des additions qu'il importe de distinguer du texte primitif... Il y a deux sortes d'additions : V interpolation et la continuait Interpoler, c'est insérer dans un texte des mots ou des phrases qui n'étaient pas dans. le manuscril de l'auteur. (Quand les modifications du texte primitif sont du t'ait de l'auteur lui-même, ce sont des remaniements.) Il est inutile de définir les continuations. » On sait que beaucoup de chroniques du moyen âge ont été continuées [Kir diverses mains sans qu'aucun des continuateurs successifs ait pris soin de déclarer où commence et où finit son travail propre. « On dislingue interpolation et continuation, en compilant les copies d'époques et d'origines diverses, si Ton en a, ou par l'analyse interne qui montre les inspirations différentes. »
c) « L'œuvre de la critique de provenance n'est pas achevée dès que le document est localisé, précisément ou approximativement, dans le temps et dans l'espace, et que l'on sait" enfin sur l'auteur ou les auteurs tout ce qu'on peut savoir.» Il faut encore discerner, aillant que possible, les sources dont s»4 sont servi les auteurs de documents. Le problème à résoudre ici n'est pas sans analogie avec celui de la restitution des textes dont il a été parlé plus liant. Dans les deux cas, en effet, on procède en parlant de ce principe que les Leçons identiques ont une source commune. A cause de l'extrême complexité des événements historiques, il est tout à t'ait invraisemblable que deux observateurs indépendants les aient rapportés de la môme façon. On s'attache à bu-mer des familles de documents de la même manié; e que l'on forme des familles de manuscrits... Les examinateurs qui corrigent les positions des candidats au baccalauréat ont quelqu voir que les copies de deux candidats placés l'un a côté de !
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ont un air de Famille. S'il leur plaitde rechercher quelle est celle dont l'autre dérive, ils la reconnaissent aisément, en dépit des petits artifices (modifications légères, amplifications, résumés, additions, suppressions, transpositions) que le plagiaire a multipliés pour dépister les soupçons. Los erreurs communes suffi seul à dénoncer les deux coupables : des maladresses, etsurtout les erreurs propres aux plagiaires, qui ont leur source dans une particularité de la copie du complaisant, révèlent le plus coupable.
« La critique de provenance garantit les historiens d'erreurs énormes. Les résultats qu'elle obtient sont saisissants... Elle aujourd'hui considérée comme la critique par excellence. On a raison; mais il ne faut pas se contenter de cette forme de la critique, et il ne faut pas en abuser... La critique de provenance, comme celle de restitution (comme tonte la méthode philologique)^ est préparatoire, et ses résultats sont négatifs... Elle apprend à ne pas employer de mauvais documents; elle n'apprend pas à tirer parti des bons. Ce n'est donc pas toute la critique historique; c'en est seulement une assise. »
3° Classement critique des sources. — « Grâce aux opérations précédentes, les documents, tous les documents d'un certain genre ou relatifs à un sujet donné ont été, nous le supposons, trouvés (on sait où ils sont et quels ils sont, dsoù ils sortent). Reste à réunir et à classer méthodiquement les matériaux ainsi vérifiés. Cette opération est la dernière de celles que l'on peut appeler préparatoires aux travaux de critique supérieure (interne) et de construction...
« Distinguons le cas de l'historien qui classe des documents vérifiés en vue d'une œuvre historique et celui de Cérudit qui compose un regeste. Regestes (de regerere, consigner par écrit) et Corpus sont des collections, méthodiquement classées, de documents historiques. Les documents sont reproduits in extenso dans un corpus, analysés et décrits dans un regeste. Corpus et regestes sont destinés à aider les travailleurs dans la collection des documents. Des érudits se dévouent à effectuer une fois pour toutes des besognes de recherche et de classement dont le public, grâce à eux, sera par la suite dispensé. » Les documents peuvent être groupés d'après leur date, leur lieu d'origine, leur contenu, leur forme. En superposant ces quatre modes, on obtient à volonté des compartiments réduits (Exemple : Corpus inscriptionum grœcorum latinorum ; corpus scriptorum ccclcsiasticorum latinorum; regesta imperii ; regesta pontificorum romanorum) .
c) Critique interne. — Etudions maintenant les opérations de la
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critique interne destinée à rétablir le sens du document : La critique est destinée à discernai dans le document ce qui peu! accepté comme vrai. Or le document n'est que h4 ces u liât dernier d'une longue série d'opérations dont l'auteur ne nous fiait connaître le détail. Observer ou recueillir les faits, concevoir les phrases, écrire les mots, toutes ces opération-, distinctes le- m des autres, peuvent n'avoir pas été faites avec la même correction. I! faut donc analyser le produit de ce travail de L'auteur pour distinguer quelles opérations ont été incorrectes, afin de n'en pas accepter les résultats... Pour être Logiquement complète, L'anal; devrait reconstituer toutes les opérations que L'auteur a dû Fair< les examiner une aune, afin de chercher si chacune a été faite correctement. Il faudrait repasser par tous les actes successifs qui ont produit le document, depuis le moment où l'auteur a vu le l'ait qui est L'objet du document jusqu'au mouvement de sa main qui a tracé les lettres de ce document...
Cette méthode serait si longue et si fastidieuse que personne n'aurait le temps ni la patience de l'appliquer... L'historien le plus exigeant s'en tient à une méthode abrégée qui concentre toutes opérations en deux groupes : 1° l'analyse du contenu du document et la critique positive d'interprétation nécessaire pour s'assurer de ce que l'auteur a voulu dire ; 2" l'analyse des conditions où le document s'est produit et la critique nécessaire pour contrôler les dires de l'auteur. Encore ce dédoublement du travail critique n'estil pratiqué que par une (dite...
1° Critique interne positive d'interprétation, — Analyser le contenu d'un document, c'est discerner et isoler toutes les idées exprimées par l'auteur; c'est en faire la critique d'interprétation. L'interprétation passe par deux degrés : déterminer Le sens littéral et le sens réel.
a) « Déterminer le sens littéral d'un texte est une opération linguistique... Mais la connaissante générale de la langue ne suffit pasj Pour interpréter Grégoire deTours, ce n'est pas assez d<i en
généra] Le latin; il faut encore une interprétation historique ciale pour adapter cette connaissance générale au latin de Grégoire vie Tours... La méthode consiste à établir le sens spécial des ni >ts dans Le document ; elle repose sur quelques principes h iples »
Une langue différant par certains détails suivant le temps,
pays, etc., il faul savoir la langue du tempt, du pays, de Vauteu sens particulier du passage. Car une expression change de suivant Le p où elle se trouve; on doit donc interpr
chaque mol el chaque phrase non pas isolément, mais en tec compte du sens général du morceau [le contexte". COI I i dû
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contexte, règle fondamentale de l'interprétation. Elle implique
qu'avant de faire usage d'une phrase ou d'un texte on a lu le texte dans son ensemble; elle Interdit de ramasser dans un travail moderne des citations, c'est-à-dire des lambeaux de phrase arrachés d'un passage où l'on ignore le sens spécial que lo.ur donnait Je contexte.
g) Après avoir analysé extérieurement le documenl cl déterminé le sens littéral des phrases, on n'est pas certain encore d'avoir atteint la véritable pensée de l'auteur. Il se peut qu'il ait pris quelques expressions dans un sens détourné; cela arrive pour plusieurs motifs très différents : l'allégorie ou le symbole, la plaisanterie ou la mystification, l'allusion ou le sous-entendu, même la simple figure de langage (métaphore, hyperbole, litote). Dans tous ces cas il faut, à travers le sens littéral, percer jusqu'au, sens réel que l'auteur a dissimulé volontairement sous une forme inexacte. Gomment le retrouver? « On ne peut guère formuler qu'un principe universel : quand le sens littéral est absurde, incohérent ou obscur, ou contraire aux idées de l'auteur ou aux faits connus de lui, on doit présumer un sens détourné. Pour déterminer ce sens, on doit procéder comme pour établir la langue d'un auteur; on compare les passages où se trouvent les morceaux auxquels on soupçonne un sens détourné, en cherchant s'il n'y en a pas un où le contexte permette de deviner le sens. Un exemple célèbre de ce procédé est la découverte du sens allégorique de la Bête dans l'Apocalypse (Néron)...
«Quand on a enfin atteint le sens véritable du texte, l'opération de l'analyse positive est terminée. Le résultat est de faire connaître les conceptions de l'auteur...
2° Critique interne négative de sincérité et d'exactitude. — « L'analyse et la critique positive d'interprétation n'atteignent que le travail d'esprit intérieur de l'auteur du document et ne font connaître que ses idées. Elles n'apprennent directement rien sur les faits extérieurs. Même quand l'auteur a pu les observer, son texte indique seulement comment il a voulu les représenter, non comment il les a réellement vus, et encore moins ce qu'ils ont réellement été... La pratique a forcé les historiens à réfléchir en les mettant en présence de documents qui se contredisaient des uns aux autres; dans ce conllit, il a bien fallu se résigner à douter et, après examen, à admettre Y erreur ou le mensonge ; ainsi s'est imposée la nécessité de la critique négative pour écarter les affirmations manifestement menteuses ou erronées. »
Mais l'instinct de confiance est si indestructible que la plupart des historiens en sont restés sur ce point à des notions vulgaires et
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formules vagues. « Ils se bornent à examiner si l'auteur a élé en général contemporain des faits, s'il en a été témoin oculaire: a été sincère et bien informé, s'il a su la vérité ou s'il a voulu la dire; ou même, résumant tout en une formule, s'il a été digne de
foi.
« Assurément cette critique superficielle vaut beaucoup mieux que l'absence de critique, et elle a suffi pour donner à ceux qui l'ont pratiquée laconscience d'une supériorité incontestable; mais elle D'est qu'à mi chemin entre la crédulité vulgaire et une méthode scientifique. Ici, comme en toute science, le point de départ doit être le doute méthodique... L'historien doit, apriori% se défier de toute affirmation d'un auteur, car il ignore si elle n'est pas mensongère ou erronée. Elle nepeutêtre pour lui qu'une présomption. La critique interne aboutit à deux règles générales:
1° « Une vérité scientifique ne s'établit pas par témoignage. Pour affirmer une proposition, il faut des raisons spéciales de la croire vraie. Il se peut que l'affirmation d'un auteur soit, dans certains cas, une raison suffisante; mais on ne le sait pas d'avance...
2° « La critique d'un document ne peut pas se faire en bloc. La règle sera à' analyser le document en ses éléments, pour déga toutes les affirmations indépendantes dont il se compose et examinerchacune séparément. Souvent une seule phrase contient plusieurs affirmations, il faut les isoler pour les critiquer à part...
Cas d'une affirmation de première main. — « La valeur de l'affirmation d'un auteurdépend uniquement des conditions où il a oj< La critique n'a aucune autre ressource que d'examiner ces conditions. Mais il ne s'agit pas de les reconstituer toutes; il suffit de répondre à une seule question: l'auteur a-t-il opéré correctement ou non? — La question peut Être abordée de deux côtés.
a « On connaît souvent par la critique de provenance les conditions générales où l'auteur a opéré. Il est probable que quelquesunes ont agi sur chacune de ses opérations particulières. On doit donc commencer par étudier les renseignements qu'on possède sur l'auteur et sur la composition du document, avec la préoccupation de chercher dans les habitudes, les sentiments, la situation personnelle de l'auteur, ou, dans les circonstances de la composition, tous les motifs qui peuvent l'avoir incliné à procéder incorrectement ou, au contraire, à procéder avec une correction exceptionnelle. Pour apen cvoir ers motifs possibles, il faut que t attention ysoitattirêe d'avance. Le seul procédé est donc de donner un questionnaire général des causes d'incorrection. On l'appliquera aux conditions générales de composition du document pour découvrir celles qui ont pu rendre les opérations incorrectes et vicier les résultats...
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g « La critique des affirmations particulières ne peut se faire que par un seul procédé, singulièrement paradoxal : l'élude des condilions universelles, de composition des documents... On sait dans quels cas l'homme en général est enclin à aliéner volontairement ou à déformer les faits. Il s'agit d'examiner, pour chaque affirmation, si elle s'est produite dans un des cas où l'on peut s'attendre, suivant les habitudes normales de l'humanité, h ce que l'opération ait été incorrecte. Le procédé pratique sera de dresser un questionnaire des causes habituelles d'incorrection. »
Chacun de ces questionnaires comporte à son tour deux séries de questions, car l'auteur a pu mentir ou se tromper ; il faut savoir s'il est sincère (critique de sincérité) et s'il est exact (critique d'exactitude). La première liste de questions n'est autre que la liste des intentions qui, en général, peuvent entraîner un auteur à mentir. Voici les cas les plus importants: 1° L'auteur cherche à se procurer un avantage pratique : il a eu intérêt à mentir (c'est le cas de la plupart des actes officiels); 2° l'auteur a été placé dans une situation qui le forçait à mentir ; 3° il a une sympathie ou une antipathie pour un groupe d'hommes (nation, parti, secte, province, ville, famille) ou pour un- ensemble de doctrines ou d'institutions (religion) philosophie, secte politique), qui l'a porté à déformer le fait de façon à donner une idée favorable de ses amis, défavorablede ses adversaires; 4° l'auteur a été entraîné par la vanité individuelle ou collective à mentir pour faire valoir sa personne ou son groupe; 5° il a voulu plaire au public ou du moins a voulu éviter de le choquer. Il a exprimé les sentiments et les idées conformes à la morale ou à la mode de son public; 6° Fauteur a essayé de plaire au public par des artifices littéraires; il a déformé les faits pour les rendre plus beaux.
« La deuxième série de questions servira à examiner s'il y a un motif de se défier de l'exactitude de l'affirmation. L'auteur s'est-il trouvé dans une des conditions qui entraînent un homme à se tromper? 1° L'auteur a été placé de façon à observer le fait et s'est imaginé l'avoir réellement observé; mais il en a été empêché par quelque motif intérieur dont il n'a pas eu conscience (illusion ou préjugé); 2° l'auteur a été mal placé pour observer; 3° il affirme des faits qu'il aurait pu observer, mais qu'il ne s'est pas donné la peine de regarder; 4° le fait affirmé est de telle nature qu'il ne peut pas avoir été connu par l'observation seulement. C'est un fait caché ou collectif. »
Cas d\me affirmation de seconde main ou anonyme. — « Ces deux premières séries de questions sur la sincérité et l'exactitude des affirmations du document supposent que l'auteur a observé lui-même le
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fait... » Mais, on histoire, la pénurie des observations directes, n; médiocrement fai les, est si grande qu'on en est réduit à tirer parti des documents dont ne voudrait aucune autre science... « Dans presque tout document, le plus grand nombre des affirmations ne viem pas directement de l'auteur, elles reproduisent les affirmations d'un autre. » Ce sont des affirmations dr seconde main. « Il faut donc duc le terrain de la critique, se demander si l'auteur du renseignement a opéré correctement; et, si celui-là tenait son renseignement d'un autre — ce qui est lecasle plusfréqueut, — il faut remonter d'intermédiaire en intermédiaire à la poursuite du premier qui a lance dans le inonde l'affirmation, et se demander s'il a été un observateur correct. » Le plus souvent on aboutit à une affirmation anonyme, et il ne reste à la critique d'autre procédé que d 'examiner les aondil 'unis y Sacrales du document et de sa transmission pour apprécies sa valeur. « De toutes ces enquêtes générales, la plus utile porte sur la transmission des affirmations anonymes appelée tradition [orale ou écrite]. La tradition orale est- par sa nature une altération continue.)) Sa forme la plus frappante est la légende: « elle se produit dans les groupes d'hommes qui n'ont pas d'autre moyen de transmission que la parole, dans les sociétés barbares, ou les classe- peu culti\ paysans, soldats... Après môme qu'un peuple est >orti de la période légendaire en fixant les faits par L'écriture, la tradition orale ne se pas; mais son domaine se restreint; elle se réduit aux faits non enregistrés... C'est Y anecdote; on l'a surnommée la légende des cieilisés... La règle doit être de rejeter toute affirmation d'origine légendaire... Lu cas de transmission écrite., il reste à rechercher si l'auteur a reproduit sa source sans l'altérer. »
d) Reconstitution des faits. — La critique des documents ne fournit que i\o> éléments isolés. Pour en constituer des faits, il fauf une série d'opérations synthétiques qui organise ces matériaux encore épars.
! On commence par les imaginer sur le modèle des faits que nous connaissons directement et qu'on suppose analogues; on tâche, en combinant (\o> fragments pris à divers endroits de la réalité., d'atteindre l'image la plus semblable à celle qu'aurait donnée l'observation directe du fait passé. G'est la première opération, indissolublement liée, en fait, à la lecture des documents.
2° Les faitaain&i imaginés, on le> groupe dans descadres imaginés
sur le modèle d'un ensemble observé dans la réalité, et supposé ana-
le îi l'ensemble passé. C'est la seconde opération. Elle se fait
au moyen d'un questionnaire et aboutit à découper dans la masse
des fait- historiques des morceaux de même nature, qu'on groupe
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ensuite cnlreeux, jusqu'à ce que toute l'histoire du passé soitcla^ dans un cadre universel.
3° Quand on a rangé dans ce cadre les faits extraits des documents, il y reste des lacunes, toujours considérables, énormes pour toutes les parties où les documents ne sont pas très abondants. On essaie d'eu combler quelques-unes par des raisonnements à partirdes faits connus...
4° On n'a encore qu'une masse de faits juxtaposés dans des cadres. Il faut les condenser en formules pour essayer de les exposer en en dégageant les caractères généraux et les rapports. Cette quatrième opération conduit aux conclusions dernières de l'histoire et couronne la construction historique au point de vue scientifique.
Elle est la part de l'art dans les études historiques : c'est là que, selon le mot de Michelel, l'histoire peut être une résurrection dupasse. Mais il faut que cette résurrection soit une reconstruction exacte, préparée par tous les procédés critiques que nous venons d'établir. Ce doit être une véritable résurrection et non une construction Imaginative.
Les faits établis, reconstruits, ordonnés et bien situés parla méthode historique nous présentent des ensembles simultanés et des séries évoluant dans la durée. Ces ensembles, ces séries constituent ce qu'on appelle les institutions, qui sont le véritable objet delà sociologie, les faits dont elle part pour s'élever à leurs lois.
e) Définition du fait social. — Peut-on donner de ces faits une définition plus précise? Toute science doit pouvoir reconnaître facilement son objet. A quoi la sociologie décèlera-t-elle le sien, au milieu des faits purement individuels qui nécessairement se trouvent mêlés par l'histoire aux faits sociaux proprement dits? Ce n'est pas la généralité d'un fait à l'intérieur^d'une société qui peut le définir comme fait social, car cette généralité peut résulter de la répétition d'accidents individuels, qui seraient plutôt du domaine de la psychologie ou de l'histoire anecdotique.
Durkheim définit le fait social et nous nous en tiendrons à cette définition : 1° par son extériorité, son indépendance par rapport aux consciences individuelles; il s'impose à elles, il n'est pas créé par des volontés individuelles conscientes de cette création : il ne dépend même pas des moyens par lesquels ils se manifestent chez les individus; 2° par Vaction coercilive, la contrainte qu'il exerce sur les consciences individuelles, en vertu du premier caractère.
C Expérimentation indirecte en sociologie. — Méthode comparative. — Dans les sciences sociales, l'expérimentation parait en-
coreplus impossible qu'en psychologie. Comment expérimenter sur une société, supprimer un de ses rouages essentiels, sans causer une révolution effroyable? Une «vivisection sociale » serait autrement dangereuse, à supposer qu'elle soit possible, qu'une « vivisection animale ou humaine». Mais les reconstructions historiques, L'examen des institutions, nous fournissent heureusement des moyens détournés pour procéder à de véritables expériences qui fondent nos inductions. Les faits passés nous montrent en effet un grand nombre de cas analogues; ces cas analogues se développent parallèlement, sous l'action des mêmes conditions, ou, par la disparition d'éléments déterminés, varient dans un sens donné. Nous avons Ici tout ce qui est m ire pour établir des lois inductives
d'après les procédés de la méthode expérimentale à laquelle nous renvoyons. Les développements parallèles, en particulier, nous feronl voir l'action des mêmes causes, grâce à la méthode des variations concomitantes, qui est la grande méthode sociologique.
La statistique nousoffre dans les sociétés actuelles un moyen de suivre l'action des facteurs sociologiques. Quand des laits se présentent toujours en l'apport constant avec d'autres, diminuent et croissent avec eux, c'est qu'ils sont reliés par un rapport nécessaire de causalité, que l'on peut formuler en une loi scientifique.
I.i.s PRINCIPALES RÈGLES DE LA MÉTHODE SOCIOLOi.Kjl p. — Mai> la
règle la plus importante qui doit ici dominer toutes les recherches, c'est, si l'on pou l dire, la règle «le positivité : considérer la sociologie connue une science positive, CI nulle une science ;i na loLMie à
toutes les autres sciences. Elle ne peut donc se développer que par l'application exclusive de la méthode et des procédés scientifiques ordinaires dans les sciences de la nature, c'est-à-dire par le raisonnement expérimental. Les faits sociaux sont des laits naturels. La science sociologique est une science de la nature; c'est en la prenant comme telle qu'on pourra sortir des vagues idéologies qui en onttenu lieu jusqu'ici. Et la tâchesera difficile et longue, plus difficile et plus longue que partout ailleurs. Qu'on ne s'attende donc pas de >il<M à pouvoir enregistrer des résultats précis et certains. Mais il n'en est que plus urgent de ne pas retarder encore ce moment en s'égarant, par défaut de méthode, dans «le- voies de travers
1 Lu règle fondamentale de lu méthode sociologique tonsisi donc, selon la formule si nette de Durkheim, à ■ traiter les faiti ciaua comme 1rs <■!,■ Pour cela, il faut écarter de la science
toutes les idées a priori qu'on peut s,, faire, ou que la tradition vulgaire se fait de ces phénomènes, toutes les conceptions m«li\iduelles, si séduisantes qu'elles soient. Il sera indispensable de
î iS LOGIQUE
grouper l<is faits d?après leurs caractères extérieurs, très apparents, et aussi objectifs que possible, et nond'après le résultat d'une analyse interne, où Ton risqua de prendre ce qui es! momentané ou partiel, surtout ce qui <isi interprél ttion personnelle; ce qui peol être même interprétation d'un esprit supérieur pour la réalité commune. C'est ainsi qu'on refuse couramment une monde, une civilisation aux sociétés inférieures parce qu'on se fait dé la morale, de la civilisation, les id^es spéciales que s'en foni lés sociétés dans lesquelles nous vivons. Pour cela les faits doivent être isolés autant qu'il est possible de leurs manifestations individuelles particulières. Pour appréhender le fait religieux; nous nous efforcerons de l'isoler des manifestations qui l'expriment uniquement soit chez le catholique, soit chez le protestant, soit chez le mystique, soit chez le doctrinaire, soit chez le sentimental, soit chez le raisonneur, etc. ;
2° Une seconde règle générale — très importante pour les applications pratiques de la sociologie, pour la morale par exemple — nous demandera défaire toujours autant que possible, la distinction du normal et du pathologique (pour ces procédés particuliers relatifs à la mise en œuvre de cette règle générale, voir p. 790; ;
3° Cette règle implique la constitution d'espèces sociales, car ce qui est normal dans une société donnée est ce qui appartient au type général dont fait partie cette société. De là une troisième grande règle de la méthode sociologique : chercher à constituer des types sociaux. Le moyen pour y parvenir n'estpas de procéder par monographies de sociétés déterminées. Il faut appliquer un principe général valide de classification. Durkkeim propose de distinguer les sociétés d'après leur degré de composition, leur complexité à partir des formes les plus élémentaires de la vie sociale : la horde et le clan ;
4° Une fois les faits sociaux délinis et classés d'après les règles précédentes, l'explication en sera essayée dune façon positive : les faits sociaux devant être traités comme des choses, devront être expliqués comme des choses, c'est-à-dire qu'on en cherchera exclusicement les causes efficientes. Considérons là aussi les prétendues causes finales comme des « vierges stériles » selon le mot de Bacon à propos de la physique. Ces causes efficientes, on les cherchera d'abord dans les faits de même nature, c'est-à-dire dans d'autres faits sociaux. Vouloir expliquer les faits sociaux directement par des causes psychologiques, c'est confondre deux sciences bien séparées, et c'est revenir presque toujours à ce point de vue finaliste, tare de toutes les idéologies métaphysiques, car c'est expliquer les faits sociaux par une soi-disant utilité individuelle, comme si la vie sociale était organisée consciemment par des. volontés individuelles
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et pour des finie particulières. Ge point de vue utilitaire a partout montré sa* puérilité et son Insuffisance. Les faits sociaux dépassent
individuelles ot, loin d'être posés par celle s'imposent au contraire à elles. En somme, il s'agit de rester fidèle à un déterminisme sociologique rigonireuxi oar, sans détermintstra ni/a pas de science, et de s'en tenir au grand principe du déterminisme : à un même effet correspond toujours une même cause.
Dans cette tâche explicative, on a déjà vu que la méthode des variations concomitantes sera la méthode par excellence comme elle l7es1 d'ailleurs dans les autres sciences, mais, rciélleest presque exclusive. La raison en est d'abord qu'elle nous révèle plus aisément le lien causal des phénomènes, parée qu'elle non- les montre dans leur réaction réciproque et ooritinue : ce <|ni exciul la possibilité de coïncidences accidentelles; ensuite qu'elle permet remploi de documents mieux choisis et mieux critiqués; ce qui est capital, étant donné la difficulté énorme que présente rétablissement critique el sûr des faits historiques. <>n a besoin, en effet, d'observer les variations parallèles de deux faits dans un seul cas bien étudié, tandis qu?avec les autres méthodes il faudrait chercher les coïncidences d'apparition ou de disparition des phénomènes dans un grand nombre de cas. La vérification expérimentale, l'administration de la preuve ont donc loul intérêt à être faites à l'aide de cette seule meiliode des variations.
Conclusion. — En résumé, la psychologie et la sociologie doivent être constituées en sciences positives absolument analogues aux autres sciences de la nature. Et pour cela le> faits psychologiques et les faits sociologiques doivent être étudiés selon les mêmes méthodes générales, et être traités comme des c/iost
III. — RKïULTATS DE LA MÉTHODE CRITIQUE SES AVANTAGES : L'ESPRIT CRITIQUE
La description dos opérations critiques qui précèdent le travail indnetif « a été longue, parce qu'il a fallu décrire l'une après l'autre des opérations qui, d«ans la pratique, se font toutes ensembli Mais l'analyse critique Unit bientôt par devenir instinctive et immédiate : on acquiert pour toujours cette allure d'esprit méthodiquement analytique, dé fiante et irrespectueuse, qu'on appelle « le sens critique », ou encore L'esprit critique, et qui est seulement l'habitude inconsciente de la critique.
7!iO loi. loi i.
Si c'est surtout pour les faits historiques que se voit la nécessité de cet esprit cri tique, il reste pourtant L'attitude universelle qui s'impose absolument, lorsqu'il s'agit Rétablir des faits, c'est-à-dire au début de toute recherche de la vérité. Seulement, dans les sciences où les laits se reproduisent à volonté et se prêtent d'eux-mêmes à l'examen le plus détaillé, la critique se fait presque immédiatement et toujours avec beaucoup de facilité, encore que certaines erreurs aient été introduites à la suite d'une observation trop peu critique.
Ajoutons que, dans toute question pratique, toutes les fois que nous aurons à interpréter des faits ou des documents (les actes d'un homme, par exemple, les pièces d'un procès), Y honnêteté la plus élémentaire nous invite à appliquer en gros les procédés de critique que nous venons d'établir.
Quelle que soit la longueur de ces opérations, la vérité et L'habitude d'en avoir le souci ne sauraient s'acheter assez cher.
L'esprit critique est la condition nécessaire de la méthode rationnelle etdu libre examen et par là la condition nécessaire de la science et de la sincérité. Il consiste à prendre toutes les précautions pour éviter d'être trompé, ou de se tromper, et pour atteindre la vérité quelle qu'elle soit, sans se laisser égarer par les apparences, les illusions, les préjugés, les autorités traditionnelles et surtout la partialité.
CIIAIMTUK XL