RAPPORTS DE LA LOGIQUE
objet n'est pas Tesprit, la substance qui pense, mais la propriété de penser que possède cette substance. Cependant il ne lïiut pas oublier que cette propriété est elle-même un objet réel et non imaginaire, compris dans Tensemble des choses, aussi bien que Tespace, le temps, le mouvement, autres qualités, et que la logique doit Tétudier dans son essence et dans toutes ses applications, en la considérant à part, d*une manière abstraite, comme font la géométrie, la chronométrie et la mécanique au sujet des formes de la nature.
C'est dans un autre sens qu'on appelle ordinairement la logique une science formelle ou la science des lois formelles de la pensée. On entend par là que cette science ne s'applique qu'à l'encbainement de la pensée, à la suite ou à la conséquence qu'on doit rencontrer dans les notions, dans les jugements, dans les raisonnements, abstraction faite de leur valeur objective (1). Cette conception domine dans toute l'école de Kant. Il est très vrai que la théorie des opérations de la pensée ne considère pas la matière dont elles se composent, ou du moins que toute matière leur est bonne; un jugement, qu'il soit emprunté à l'astronomie ou à l'astrologie, à la chimie ou à l'alchimie, n'en reste pas moins soumis à toutes les lois de l'intelligence et rentre exactement dans les cadres de la division des jugements. Cette partie de la logique peut à bon droit, sauf quelques détails, être qualifiée de logique formelle ou subjective. Mais on a tort de renfermer la logique entière dans ces étroites limites ou de juger du tout par la partie. Le syllogisme est une arme à deux tranchants qui peut servir la sophistique aussi bien que la science. « La plupart des erreurs des hommes viennent bien plus de ce qu'ils raisonnent sur de faux principes, que non pas de ce qu'ils raisonnent mal suivant leurs principes (2). » Il n'y a pas d'autre cause au discrédit dans lequel sont tombées les études logiques en France que la préten-
(1) William Hamilton, Fragments de philosophie, traduits par Peisse. Paris, 1810.
(%) Amauld, Logique de Pm-Royal, 3' partie. 166%.
tion de continuer, en dépit du progrès, Toeuvre des scolastiques et de ne voir dans la logique que l'art de raisonner ou moins encore la science des lois du raisonnement. La logique est la science de la connaissance, et comme la connaissance exprime un rapport entre le sujet et Tobjet, il Taut la déterminer k ce double point de vue et par conséquent l'étudier dans sa vérité et dans sa certitude, aussi bien que dans la pensée, comme phénomène psychologique. La connaissance n'est légitime et scientifique qu'à ce prix. La théorie de la vérité et de la certitude échappe aux Tormes subjectives de la pensée et forme une logique réelle par opposition à la syllogistique. La théorie de la science réunit ces deux faces de la connaissance et compose une logique à la fois formelle et réelle.
Ce qui a pu donner lieu à cette méprise, c'est que la logique ne quitte pas les généralités de la connaissance ou qu'elle ne fait elle-même aucune application de ses principes à tel ou tel domaine de la réalité. Elle se distingue par là des sciences particulières. La chimie et la mécanique développent les connaissances que nous possédons au sujet de la combinaison des corps et des lois du mouvement, et cherchent la vérité et la certitude dans cette partie du monde. La logique se borne à exposer la théorie générale de la connaissance, la théorie générale de la vérité, la théorie générale de la certitude. Elle n'est pas plus la science de la vérité dans l'ordre naturel que la science de la vérité dans l'ordre moral ou religieux; elle est à la fois l'une et l'autre, puisqu'elle traite de la vérité en général. Si elle sortait de cette région élevée, si elle voulait, selon les conseils de Hegel, déterminer la connaissance dans tous ses détails, elle étoufferait les autres sciences et serait elle-même la science universelle. Telle n'est pas sa portée. Elle côtoie les sciences particulières sans s'y arrêter, et se hâte d'arriver aux principes qui dominent tout le travail de la pensée. Les sciences particulières à cet égard dépendent de la logique, mais elles n'en relèvent que sous un rapport. La logique n'a aucun droit de contrôle ni de censure sur les propositions qu'elles contiennent, considérées dans leur valeur objective, mais