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La connaissance non sensible est aiUérieure à la con

naissance sensible, puisque Tobservation est impossible sans les catégories que nous^appliquons à tous les objets de la pensée. Aussi nomme-t-on la première connaissance à priori (fonte), et la seconde connaissance à posteriori. Ces termes, consacrés dans le langage philosophique, dénotent la priorité des éléments spéculatifs de la raison sur les éléments sensibles de l'expérience. Plusieurs auteurs cependant, tout en affirmant Timpossibilité logique de former une connaissance quelconque sans le secours des idées générales, veulent que dans Tordre du temps, au point de vue du développement de l'esprit, l'observation sensible est la première source de nos connaissances. Kant, par exemple, assure « que toutes nos connaissances commencent par Texpérience, mais qu*el]es n'en dérivent pas. » Dès le début de la Critique de la raison pure, il distingue entre l'aspect logique et l'aspect chronologique de la connaissance; il signale même une opposition entre Tordre du temps et Tordre absolu des choses. Il se sépare nettement du sensualisme, en disant que nos connaissances ne résultent pas de Texpérience, et il démontre, en effet, que toutes nos assertions au sujet du monde extérieur ont pour condition les catégories de l'entendement et les intuitions pures du temps et de Tespace, que les sens ne fournissent pas. Mais il fait une concession à Locke : toute connaissance débute par Texpérience, dit-il, parce que la pensée a besoin d'être excitée par des objets et que les objets ne nous sont donnés que par la sensibilité. Kant ne se donne pas la peine de discuter ce point :. il accepte, comme un résultat légitime des travaux de Locke, que la connaissance humaine exige une intuition sensible; il se montre ainsi dès Torigifie infidèle h son projet de critique générale de Tesprit et méconnaît la valeur de la raison comme faculté intuitive. La conséquence de ces principes, c'est que la connaissance ne commence pas seulement avec Texpérience, mais qu'elle s'y renferme tout entière : la métaphysique ne mérite plus le titre de science, puisque nous n'avons pas d'intuition en dehors des limites de l'observation sensible.

M. Cousin reproduit la même opinion sous une autre

forme et avec quelque ménagement, en s'appuyant, non plus sur les éléments constitutifs de^ pensée, mais sur les degrés de culture de Tesprit humain (l)hl distingue dans la connaissance les conceptions de la raison et les représentations sensibles et prétend qu'elles se supposent réciproquement sous deux rapports distincts. Les idées, dit-il, sont Tantécédent logique des notions expérimentales, et celles-ci sont Tantecèdent chronologique des premières. C'est ainsi que l'idée d'espace est la condition logique de l'admission de l'idée de corps, car les corps sont dans un lieu et ne peuvent se concevoir que dans l'espace; mais si l'on recherche l'histoire ou l'apparition successive des idées dans l'esprit, l'idée de corps précède celle d'espace, car pour comprendre l'espace » nous devons d'abord percevoir des corps au moyen de la vue et du toucher. Il en est de même des idées de fini et d'infini, de succession et de temps, de phénomène et de substance. Les idéalistes et les sensualistes, continue Tauteur, ont saisi, les uns et les autres, une face du problème de l'origine des idées, mais ils se trompent tous deux en niant la face contraire. Il faut concilier les deux doctrines, en affirmant à la fois la priorité de la raison sur la sensation, d'après l'ordre et la connexion logique des idées, et la priorité de la sensation sur la raison, d'après l'ordre d'acquisition de nos connaissances.

Il nous répugne d'admettre cette contradiction entre la vie de l'intelligence et les principes de la logique. M. Cousin comma Kant fait une part trop large au sensualisme, en le déclarant conforme à la pensée, dans son évolution historique, sinon dans ses tendances spéculatives. L'un et l'autre ont négligé d'étudier la connaissance humaine dans son ensemble et ont oublié surtout la connaissance indéterminée, qui est la première de toutes et qui jette un jour nouveau sur la question d'origine qu'on a soulevée. Le fait primitif de la conscience est la pensée moi, comme être indéterminé, où nous ne saisissons encore aucune qualité, aucune partie ni aucun rapport du moi : avant d'affirmer quelque

(1) Cours de V histoire de la philosophie. Critique de Locke.

chose du moi, sous forme de jugement, il faut affirmer le moi. L'intuition moi contient en germe toute la science du moi, tous les éléments sensibles et supra-sensibles que ranalyse doit révéler un jour, mais rien ne s'y montre au premier abord d'une manière distincte : la distinction et la clarté sont un effet de la réflexion. La conscience vague et confuse de soi, telle est incontestablement la première connaissance de l'enfant, et cette connaissance, qui ne provient pas des sens, est déjà non sensible, parce que son objet est entièrement indéterminé : c'est une intuition Intellectuelle. Le moi est-il fini ou infini, substance ou phénomène, esprit ou corps? L'enfant ne sait rien de ces propriétés, quand il commence à prendre possession de lui-même, et ne peut acquérir la connaissance de ses propriétés que s*il a déjà la^ conscience de soi. Toute la connaissance humaine sort ainsi' d'un germe primitif, où les formes diverses de la pensée sont encore latentes, et reçoit un développement organique par le travail de l'analyse.

A la connaissance indéterminée succède alors la connaissance analytique, qui détermine ou spécifie les faces multiples du moi, qui Tenvisage tantôt dans ses actes ou dans ses manifestations temporelles, tantôt dans son essence, dans sa cause, dans ses rapports avec l'univers et avec Dieu, dans les lois éternelles de son activité. Ici se dessinent les degrés de culture de l'esprit et se produisent les divers ordres de connaissances, dérivées des sens et de la raison. Quel est le premier terme de ce développement de la connaissance? C'est l'élément sensible, Tobservalion ou l'expérience. Il n'est pas douteux que l'éducation de l'esprit se lasse d'abord sous la prédominance de la sensibilité ; c'est une conséquence de la position de l'homme sur la terre ; soit oubli du ignorance, nous ne connaissons pas en naissant le principe de toutes choses et nous sommes obligés pour nous orienter dans le monde d'apprendre péniblement à faire usage de nos membres et de nos organes. Nos premières années sont consacrées à ce travail. L'enfant est un être sensible, dont la raison est encore assoupie et dont toutes les forces spirituelles, l'intelligence, le sentiment et la vo-

lonté, se revêtent naturellement du caractère de la sensibilité. Cest là le terrain du sensualisme, et dans ces limites il a sa part de vérité. Mais les sensualistes oublient les origines et la conclusion de la culture sensible de Tâme : ils méconnaissent la connaissance indéterminée et la connaissance rationnelle, c*est à dire les deux formes de la connaissance non sensible.

Nous commençons par saisir les choses dans leur essence une et entière, sans distinguer entre le sensible et le non sensible; puis nous les analysons scientifiquement en passant du sensible au non sensible, comme éléments déterminés de rintelligence. En d^autres termes, nous procédons de la connaissance indéterminée à la connaissance sensible, et de celle-ci à la connaissance supérieure de Tentendement et de la raison. La connaissance sensible est donc circonscrite dans Thistoire de la pensée entre deux genres de conceptions qui vont au delà de la portée des sens; elle est la première parmi nos connaissances analytiques ou réOéchies, mais non dans l'ensemble de nos connaissances, et de plus elle exige elle-même les catégories de la raison qui s'appliquent, qu'on en ait conscience ou nop, à tous les objets de la pensée. Il n'est donc pas exact de dire que les représentations sensibles sont l'antécédent chronologique des conceptions rationnelles. L'ordre d'acquisition de nos connaissances est identique à l'ordre réel des choses; les lois de la vie intellectuelle ne contredisent pas les principes de la logique.

M. Renan Tait une observation analogue au sujet du «langage. C'est la raison populaire, dit l'auteur, qui est la puissance créatrice du langage. La réflexion n'y peut rien ; les langues sont sorties toutes faites du moule même de l'esprit humain. De là cette conséquence, que ce n'est point par des juxtapositions successives que se sont formés les divers systèmes de langues, mais que, semblable aux êtres vivants de la nature, le langage, dès sa première apparition, fut doué de toutes ses parties essentielles. En effet, dès le moment de sa constitution, l'esprit humain fut complet. Le premier fait psychologique renferme d'une manière implicite tous les

éléments durait le plus avancé : la réflexion savante ne con* tient pas une donnée de plus que le phénomène intérieur qui révéla l'homme à lui-même. Est-ce successivement que Thomme a conquis ses différentes facultés? Qui oserait seulement le penser? Or, le langage se montrant à toutes les époques comme parallèle à Tesprit humain et comme Texpression adéquate de son essence, nous sommes autorisés à établir une rigoureuse analogie entre les faits relatifs au développement de Tintelligence et les faits relatifs au développement du langage. Les langues doivent être comparées, non au cristal qui se forme par agglomération autour d'un noyau, mais au germe qui se développe par sa force intime et par l'appel nécessaire de ses parties. Des recherches approfondies ont obligé les linguistes à renoncer aux tentatives par lesquelles l'ancienne philologie cherchait à dériver Tune de l'autre les parties du discours. Toutes ces parties sont primitives; toutes coexistèrent dans la langue des patriarches de chaque race, moins distinctes, sans doute, mais avec le principe de leur individualité. La grammaire de chaque race a été faite du premier coup. Il y avait loin de l'expression synthétique et obscure dans laquelle s'enveloppait la pensée primitive à la parfaite clarté de l'instrument que s'est créé l'esprit moderne ; mais après tout, l'exercice actuel de la pensée diflère plus profondément encore de la pensée des premiers hommes, sans que nous admettions pour cela qu'aucun principe nouveau se soit ajouté au système général de l'esprit humain. On se figure trop souvent que la simplicité, qui relativement à nos procédés analytiques est antérieure à la complexité, lest aussi dans l'ordre des temps. C'est là un reste des vieilles habitudes de la scolastique et de la méthode artificielle que les logiciens portaient dans la psychologie. Loin que Tesprit humain débute par l'analyse, le premier acte qu'il pose est au contraire complexe, obscur, synthétique; tout y est entassé et indistinct. L'analyse n'est que le lent résultat de son évolution (1). U est impossible de mieux exprimer le développement

(1) E. Reoan, de l'Origine du langage, III, IV, VII. Paris, 1858.

organique de la pensée et du langage. Maïs ce*parallélisme suppose qu'il y a au début de nos connaissances, avant toute œuvre analytique ou réfléchie, un premier germe qui contienne h rétat latent, toutes les déterminations ultérieures de la connaissance humaine. Ce germe est la connaissance indéterminée.

3. Une autre conséquence delà théorie qui précède, c'est que la connaissance sensible n'est légitime que sous condition, si la connaissance rationnelle est légitime. Comme Texpérienceest impossible sans l'emploi des catégories, la certitude des résultats de l'expérience est subordonnée à la certitude de l'usage de la raison. Nous ne pouvons rien concevoir sans les idées de l'être, de l'unité, de la cause, c'est un Tait acquis ; mais avons-nous le droit d'appliquer ces idées à des objets transcendants? L'usage que nous faisons de la raison n'est-il pas un abus? La question est insoluble aussi longtemps que nous ne sommes pas en possession du principe de la science. .Ce n'est que dans la métaphysique qu'on peut vérifier si les catégories ont une valeur universelle et objective. Jusque-là l'idéalisme sceptique est inattaquable dans ses conclusions. Le monde extérieur est-il tel qu'il nous apparaît et possède-t-il même une existence réelle hors de nous? Le sens commun l'affirme, mais sans preuves. Le doute est permis en cette situation. On pourrait même soutenir que l'idéalisme sceptique a pour mission dans la construction de la science de forcer l'homme à élever sa pensée jusqu'à Dieu pour trouver la solution du problème de la vérité.

4. Le seiistialisme a un sort contraire. Il règne dans la vie pratique, où il se nourrit de tous les éléments corrupteurs des mœurs, mais il est sans valeur dans la théorie. Vingt fois il a été condamné depuis Platon jusqu'à nos jours, et s'il se relève après chaque condamnation, ce n'est pas par le désir d'apporter de nouveaux arguments dans le débat, c'est par ignorance et présomption, sinon par calcul. Hobbes et Coqdillac ont recruté leurs partisans dans les rangs de ceux qui voulaient favoriser le despotisme politique ou théocratique, Tomnipotence de l'État ou de l'Église. Les savants et les

médecins contemporains, qui reviennent encore au sensualisme, ne connaissent rien de Tétat des études philosophiques et ne peuvent exercer quelque influence que sur les gens du monde, séduits tantôt par Tapparente simplicité des formules, tantôt par l'attrait de maximes en harmonie avec leurs goûts. Le caractère exclusir des spécialistes, d*urie part, et la prédominance des intérêts matériels, de Tautre, expliquent* suffisamment la recrudescence du sensualisme. La spéculation philosophique n*est pour rien dans ce mouvement : elle ne Ta pas produit et n*en est pas atteinte. Entre la philosophie et le sensualisme la question est aujourd'hui ce qu'elle était au temps de Socrate.

Le sensualisme se borne à prétendre qge toutes nos connaissances se ramènent à des notions sensibles ou n'en sont que des transformations. Les sens sont donc la source unique de la connaissance humaine, considérée dans sa plus grande extension : tout* ce qui est dans les limites de notre sensibilité nous est donné par nos organes et seulement par nos organes ; tout ce qui ne tombe pas sous nos sens est et demeure inconnu. L'esprit ne possède aucune autre faculté fondamentale que la sensibilité : ce que nous imaginons de plus, la pensée, la mémoire, la raison, la volonté, le sentiment, tout provient de la sensation. Et comme la sensibilité est réceptive, non spontanée, l'homme n'a que la propriété de recevoir du dehors, de la nature, tout ce dont il a besoin pour se développer. Il ne peut agir de lui-même. L'àme est un cadre vide qui attend l'action des choses extérieures, ou ou une table rase où viennent se graver successivement les notions transmises par les sens. La connaissance est le produit de nos impressions : sentir c'est connaître ou, comme le disait un ancien sophiste, la sensation est toute la science:

oùx a).^o ri itniv i7rtarTi7|/]7 i oj^Oneri; (1).

Je défie qu'on ajoute un principe nouveau à cette exposition du sensualisme. La vérification est facile à faire : que Ton compare la doctrine de Protagoras dans Platon aux écrits de Hobbes, de Condillac, de Bûchner, et Ton n'y trouvera en

(1) Platon, ThééUle ou de la Science, éd. Zurich, pag. 74.

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