‹ Logique la science de la connaissanceChapitre 39 sur 64 · LA CONNAISSANCE ABSTRAITE ANALYTIQUE LOGIQUE · texte numérisé non relu

LA CONNAISSANCE ABSTRAITE ANALYTIQUE LOGIQUE

L*liomme ne connaît pas seule^çnt des objets individuels, parfaitement déterminés sous tous les rapports dans le temps et dans Tespace, accessibles aux divers modes de la sensibilité; il saisit encore par Tentendement des relations générales entre les faits qu'il observe et peut même s'élever par la raison à des .notions qui dépassent toutes les limites de l'expérience. On discute la valeur de ces connaissances non sensibles, mais leur existence en nous est hors de toute contestation. Nous connaissons à tort ou à raison des espèces, des genres, des classes d'êtres appartenant aux règnes de la nature, tandis que les sens ne nous présentent jamais que des individus; et nous affirmons, en outre, que hous savons quelque chose de l'espace, du temps, de la nature, de l'humanité, de Dieu même, tandis que l'observation ne porte que sur les êtres finis du monde.

Les connaissances non sensibles qui ont pour objet des propriétés générales, des lois universelles, des choses infinies, sont plus importantes pour la science que les connaissances sensibles, qui ont pour objet les particularités ou les phénomènes. Il n'y a point de science des phénomènes, disait Platon. En effet, les phénomènes peuvent bien servir à la description d'un objet, mais ne sont utiles jà la science que comme indices des propriétés d'une classe. Les qualités particulières d'un cheval, par exemple, ont de l'intérêt pour le

propriétaire, mais la science ne s'occupe que des qualités du cheval. Point de science sans éléments généraux. L'histoire même, comme science encyclopédique des faits, repose sur des principes, qui accusent ses rapports avec la philosophie : l'histoire politique s'appuie sur l'idée de la société, l'histoire naturelle sur l'idée de l'organisation. La connaissance sensible est donc insuffisante en elle-même, quoiqu'elle forme peut-être la partie la plus étendue de notre savoir, par l'innombrable quantité de détails qu'elle nous fournit journellement sur tout ce qui nous entoure; ces détails tirent surtout leur prix de l'unité que la pensée y découvre, en les ramenant à leurs lois, en les réduisant en système, au moyen des notions abstraites de l'entendement et des catégories de la raison.

La connaissance abstraite et la connaissance rationnelle sont l'une et l'autre non sensibles ; mais elles offrent entre elles cette différence remarquable, que la première a sa base dans l'observation et se contente d'en généraliser les résultats, tandis que la seconde est indépendante et au dessus de toute expérimentation. L'une est proprement la connaissance de Ventendement, comme faculté d'abstraction et de généralisation, c'est à dire le produit de l'analyse ou de la réflexion s'exerçant sur les objets individuels donnés par les sens et s'attachant à en reproduire les traits communs; l'autre est plutôt la connaissance de la raison^ comme faculté supérieure qui nous ouvre le monde des idées, des causes et des principes, comme sens de l'infini et de l*absolu. C'est au fond la distinction qu'on fait entre les notions généralisées et les notions générales. Les notions généralisées sont induites de l'observation et n'existent en nous que grâce à la connaissance acquise des espèces qui se trouvent sur notre globe : telles sont les notions de neige, de fer, de palmier, de gentiane, de rhinocéros, d'infusoire. L'une ou l'autre de ces notions peut manquer à beaucoup d*hommes, selon la .contrée qu'ils habitent et l'instruction qu'ils ont reçue, sans que les intérêts de la raison soient sensiblement lésés; tous ^ les habitants de la terre en eussent été privés, si notre pla- ' nète avait eu une autre origine et une autre histoire, absolu-

tA LOOIO». — 1. M

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ment comme nous ignorons les espèces minérales ou organiques qui peuvent meubler d*autres astres. Les notions générales sont plus étendues, parce qu'elles n*ont pas la même source et ne comportent pas les mêmes restrictions; elles doivent illuminer toute âme raisonnable qui obtient un développement normal, abstraction faite des temps, des lieux et des circonstances extérieures de sa carrière : telles sont les notions des mathématiques et de la philosophie pure. Les mathématiques ne sont pas une science d'observation, mais de raisonnement, quoique les démonstrations pui^nt être illustrées par des signes et des figures palpables. Les représentations algébriques ou géométriques ne sont pas une matière à expérimenter, mais un simple moyen de rendre les démonstrations sensibles : c'est le secours que l'imagination prête à la raison, ou l'intuition sensible qui accompagne l'intuition intellectuelle. Aussi ne prenons-nous pas la peine d'examiner si un théorème conserverait sa valeur, appliqué à des figures plus grandes ou plus petites. Si des êtres raisonnables séjournent sur les différentes planètes de notre système solaire, ils ne peuvent pas avoir d'autres notions que nous du temps, de l'espace, du mouvement, des propriétés du triangle, du cercle et de tout ce qui est régulièrement déduit des combinaisons possibles entre les nombres ou les dimensions de l'étendue. Il en est de même des notions du fini et de l'infini, de Tétre et de la cause, du vrai et du faux, du bien et du mal, de Dieu et du monde. Les idées générales sont éternelles, immuables, nécessaires, tandis que les notions généralisées peuvent varier selon les temps et les lieux, comme l'observation d'où elles provien* nent. Les unes sont àpriorij les autres à posterioti. Telle est la différence fondaiAentale entre les deux domaines de la connaissance non sensible, entre la connaissance abstraite ou co-sensible, et la connaissance rationnelle ou suprasensible.

La connaissance abstraite est la connaissance expérimentale des espèces et des genres, c'est à dire l'étude des diverses classes d'êtres, non pas en t^nt qu'elle peut être déduite d'un principe supérieur, comme dans les mathématiques, mais

en tant qu'elle est tirée de Tobservation, comme dans les sciences naturelles. Elle consiste tout entière à observer des choses individuelles, à recueillir leurs propriétés communes, en faisant abstraction des caractères propres de chaque objet, et à généraliser de plus en plus en étendant le même procédé à d'autres espèces et à d'autres genres. Les mathématiques n'ont rien de commun avec la généralisation, comme Mil! Ta fort bien établi (1). La division du triangle, par exemple, au double point de vue des angles et des côtés, n*est pas une donnée expérimentale, mais une déduction immédiate de Tidée même ou de la définition de cette figure. Si un triangle est formé par l'intersection de trois lignes, il s'ensuit que ses éléments peuvent être égaux ou inégaux, que l'inégalité admet deux cas, et qu'ainsi il y a, soit que Ton considère les angles ou les côtés, trois espèces possibles de triangles, ni plus ni moins. Le premier auteur qui s'est occupé de géométrie a dû connaître ces combinaisons, et personne ne pourra jamais découvrir une combinaison nouvelle. Il en est tout autrement dans l'étude de la nature, où il s'agit de rechercher les faits avant de les classer, opérations laborieuses l'une et l'autre qui ne sont pas encore arrivées à terme.

Vabstraction est un acte de la réflexion qui divise ce qui est indivis, qui sépare ce qui est inséparable en soi, afin d'étudier à part chaque élément d'un tout. L'abstraction comme telle est une préparation à l'analyse, qui considère les objets en eux-mêmes, indépendamment de leur cause et de leurs rapports avec l'ensemble des chosies, et qui les décompose ensuite dans leurs diverses parties. Nous savons qu'il n'y a point de forme sans fond, point de phénomènes sans substance, point de propriétés sans un être, point d'effet sans cause, point de parties sans un tout; mais rien ne nous empêche de nous attacher à une simple forme et de l'examiner en elle-même , en la détachant de toute matière, comme nous le faisons, par exemple, dans la géométrie et dans la

(1) J. Stnart Mil), A System oflogie, book m, of inductions improperly so called, vol. I, p. 321. London, 1862.

mécanique ; rien ne s'oppose à ce que nous analysions successivement les parties d'un tout, les propriétés d'une substance, comme si chacun de ces éléments existait à part. Ce sont là des actes d'abstraction, sans lesquels nous ne pourrions former aucune connaissance déterminée. L'abstraction accompagne Tattention et la perception, chaque fois que ces fonctions se portent sur un objet fini, considéré comme tel. Pour saisir rinfini, il ne faut faire abstraction de rien, parce que rinfini est tout et comprend même le fini. Quant au fini, une distinction est indispensable, selon qu'il est reconnu ou non comme tel. On peut penser à un être fini, sans savoir qu'il'est fini : il est alors l'objet d'une connaissance indéterminée, qui n'exige aucun acte d'abstraction. Telle est la pensée mot, comme comme point de départ de la science. Mais si l'être fini est reconnu dans sa limite ou dans sa détermination, il ne peut être perçu que grâce à la faculté que nous avons de faire abstraction de tout le reste, car le fini n'existe qu'à ce titre, en tant qu'il est distinct de tout ce qui l'entoure. Impossible de fixer isolément tel ou tel objet déterminé, un animal, une plante, un astre, sans que la pensée se détourne de tous les autres et affirme qu'il n'est pas eux.

Mais si l'abstraction entre dans toutes nos connaissances déterminées, toutes ces connaissances ne se nomment pas abstraites : elles sont seulement analytiques. Dans la connaissance abstraite, l'abstraction s'élève à un degré supérieur et prend le nom de généralisation : elle embrasse alors tout un ensemble d'objets individuels, soumis à l'observation, et réduit à l'unité, dans une notion plus haute, les qualités communes de ces objets, à l'exclusion de leurs propriétés particulières. Il y a là une double opération qui dislingue l'observation proprement dite de la généralisation : la première porte sur les objets individuels, minéraux ou corps organisés, qui tombent sous nos sens et qui ne peuvent être reconnus dans leur détermination que par une abstraction de la pensée ; la seconde porte sur l'ensemble ou la collection des objets, sur l'espèce qui s'étend à tous les êtres de même nature, passés, présents ou futurs, qui n'est plus saisie

LA CONNAISSANCE ABSTRAITE. âOl

par les sens, mais formée par rentendement à la suite (fun nouvel acte d'abstraction.

La connaissance abstraite repose sur Tobservation et la généralisation. Elle commence par les sens et va nu delà des limites de la sensibilité. Elle exige donc pour être légitime toutes les conditions inhérentes à la connaissance sensible et en outre les conditions propres au procédé de la généralisation. Dans l'observation déjà, quand on s'en rapporte trop servilement au témoignage des sens, on prend souvent des apparences pour des faits, témoin le mouvement des astres autour de la terre : toute l'astronomie de l'antiquité et du moyen âge s'appuyait sur une fausse expérience, qui est le contre-pied de la vérité. La généralisation est sujette à d'autres illusions. Pour peu qu'on néglige quelques circonstances et qu'on passe avec trop de précipitation au dessus des notions intermédiaires, on raisonne d'un cas à tous les cas, on invente des hypothèses et l'on fait des classifications artificielles qui ne ressemblent en rien à l'œuvre de la nature. Il importe d'abord de bien choisir son terrain, de ne pas confondre entre eux des faits hétérogènes, par exemple, des phénomènes physiques et psychiques; il importe ensuite de multiplier les observations et d'adopter une base assez large, l'ensemble des propriétés ou des organes, pour construire la division générale des règnes de la nature.

Toutes réserves faites, indiquons la marche à suivre pour remonter de l'individu à l'espèce et de l'espèce au genre. Quand un enfant voit pour la première fois un chat, un clocher,' un étang, et qu*il entend nommer ces objets, il ne sait pas encore si les noms qui les désignent sont propres ou communs ; il est âans expérience et n'a peut-être pas assez d'intelligence pour comprendre qu*il existe ailleurs d'autres objets de même nature : l'idée de telle ou telle espèce n'est pas innée et l'enfant ne l'a pas encore acquise. Mais s'il vient à découvrir d'autres objets analogues à ceux qu'il connaît, il n'hésite pas à les appeler du même nom : le chat devient un chat; le même nom sert à plusieurs. Comment se fait cette transformation ? Par la généralisation. L'espèce est découverte, quoiqu'elle n'ait pas encore ses caractères scien-

tifiques. La science est moins prompte, mais n*a pas d*autre procédé. Pour former la notion de l'espèce, on commence par observer le plus grand nombre possible dHndtvidus; on divise leurs propriétés en deux classes, savoir les qualités communes à tous et les qualités propres à chacun, telles que la taille, le volume, la couleur, l'âge, la santé ; on fait abstraction des qualités propres ou individuelles, qui distinguent les individus entre eux, on réunit en un tout les qualités communes qu'on obtient par la comparaison, et c'est ce tout i|ui constitue la notion de Yespèce. De l'espèce on remonte ensuite au genre, en soumettant les propriétés communes à un nouveau travail de révision et d'élimination. En efiet, parmi ces qualités, les unes sont propres h une espèce, non à toutes, et les autres sont communes à toutes les espèces. On fait abstraction des premières, des propriétés spécifiques, qui distinguent les espèces entre elles; les autres, les propriétés communes à toutes les espèces, constituent le genre. Ces deux notions d'espèce et de genre suffisent aux besoins de la logique; les autres dénominations de famille, déclasse, d'ordre, d'embranchement et de règne, en usage dans les sciences naturelles, sont des genres éloignés et s'obtiennent par le même procédé. Après avoir éliminé les propriétés individuelles, puis les propriétés spécifiques, on élimine à leur tour les propriétés génériques, en opérant toujours de nouvelles divisions dans Tensemble des propriétés communes. On arrive ainsi, par des généralisations successives, à des notions de plus en plus abstraites, de plus en plus étendues et dépouillées de caractères. La mémoire est indispensable à l'achèvement de ce travail compliqué de l'intelligence.

Prenons un exemple. Je cueille des pâquerettes. J'observe que toutes ces plantes ont des propriétés communes, tirées de la racine, des feuilles, des fruits, des étamines, de la forme et de l'insertion des fleurs sur un réceptacle commun, mais qu'elles diffèrent entre elljBS par le nombre, la grandeur et la blancheur plus ou moins parfaite des corolles. Je fais abstraction de ces particularités, et j'obtiens l'espèce (bellis perennis). Je fais abstraction de nouveau de la durée

de la plante, delà division delà tige, de la forme des feuilles, et j*obtiens le genre (belliâ). Je fais abstraction encore de la forme de la corolle et de la graine : il me reste alors cinq étamines, anthères soudées, style filiforme, fleurs sessiles, fruits indéhiscents, réceptacle commun, qui sont les caractères de la famille des composées. Par la première élimination, je sépare la pâquerette vivace des espèces voisines; par la seconde, je sépare le genre bellis des autres genres de fleurs à anthères réunies; par la troisième enfin, je sépare la famille des composées des autres classes du règne végétal.

Ce procédé est fécond en enseignements. Il est visible qu*en remontant Téchelle des êtres, depuis Tindividu jusqu'au genre suprême, on arrive à des notions qui, d*une part, renferment un nombre d'êtres de plus en plus considérable, et qui, de l'autre, possèdent un nombre de propriétés de plus en plus faible, et que le résultat est inverse quand on descend l'échelle des êtres. Il est manifeste encore que la quantité des propriétés diminue d'une manière proportionnelle à mesure que la quantité des individus contenus dans la notion augmente. C'est sur cette propriété de la généralisation que se fonde la théorie de l'extension et de la compréhension, qui reçoit tant d'applications en logique. Vextensian d'une notion est l'ensemble des individus ou des objets auxquels elle s'applique; la compréhetision d'une notion est l'ensemble des propriétés ou des caractères qu'elle poasède. L'extension du mot vertébré^ par exemple, se compose de tous les ordres de mammifères, d'oiseaux, de reptiles et de poissons, de tous les animaux qui possèdent avec la colonne vertébrale un développement plus ou moins marqué des organes de la vie de relation ; la compréhension du même mot se compose de tous les caractères anatomiques auxquels la zoologie reconnaît un individu à vertèbres parmi les divers embranchements du règne animal. Il s'ensuit que si l'on compare deux notions d'espèce et de genre, Textension sera toujours en raison inverse de la compréhension, que là plus extensive sera en même temps la moins compré* hensive, et la plus compréhensive la moins extensive. La

notion vertébré a plus d'extension que la notion mammifère^ puisqu'elle comprend tous les mammirères et en outre les oiseaux, les poissons et lés reptiles; mais, par contre, la notion d'un mammifère a plus de compréhension que la no* tion d'un vertébré, puisque le mammifère possédé toutesles propriétés des animaux à vertèbres et en outre la propriété de produire des petits vivants.

L'abstraction est une élimination : pour former la notion de l'espèce, il faut éliminer les propriétés purement individuelles; pour celle du genre, il faut éliminer les propriétés purement spécifiques. Le genre a donc nécessairement moins de propriétés, moins de compréhension que l'espèce* et l'espèce, moins de propriétés que l'individu; ipais en revanche, l'espèce s'élend plus loin que l'individu, et le genre plus loin que l'espèce. La notion la plus compréhensive et la moins extensive est celle de l'individu; la notion 4a plus extensive et la moins compréhensive est celle du genrç suprême. La notion la plus large est donc en même tem^ la plus simple, et tout ce qu'on y ajoute pour la déterminer \en restreint le sens. L'être a plus d'extension que l'être inorga«nique ou l'être organisé. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur un tableau synoptique qui représente l'un des règnes de la nature : les notes s'accumulent, les notions se compliquent à mesure qu'on approche des termes inférieurs de la division. De là aussi la méthode des naturalistes d'ajouter au nom du genre une qualirication caractéristique* pour désigner l'espèce (bellis, bellis perennis, bellisannua).

Montrons quelques applications de la théorie de l'extension et de la compréhension. La première se rapporte aux notions subordonnées. 'Sont subordonnées deux notions de genre et d'espèce : le genre est la notion supérieure, l'espèce, la notion inférieure, et, ce qu'il y a de plus remarquable, ces deux notions sont réciproquement contenues l'une dans l'autre sous deux rapports distincts. Le genre enveloppe l'espèce dans son extension, et l'espèce, à son tour, enveloppe le genre dans sa compréhension. Le chien, par exemple, est compris dans l'extension du carnassier, car l'ordre des carnassiers s'étend à une foule d'animaux

qui se nourrissent«d*insectes ou de chair, et les chiens sont de ce nombre; mais le carnassier est compris dans la compréhension du chien, car le chien possède, outre les propriétés des carnassiers en général, les qualités particulières d'un carnassier Carnivore et digitigrade. Dès lors s^expliquent les règles de la subordination des notions. D'abord, tout ce qu'on affirme du genre doit aussi s^affîrmer de chaque espèce. En effet, ce qu'on affirme du genre est une qualité du genre, un élément de sa compréhension. Or, au point de vue de la compréhension, le genre est le contenu et Tespèce le contenant : tout ce qui appartient au genre doit donc appartenir à l'espèce; le genre n'a que les qualités communes de toutes les espèces. C'est comme si l'on disait : tout ce qui est dans le contenu est aussi dans le contenant. Ensuite, ce qu on nie de l'espèce doit aussi se nier du genre; car ce qu'on nie est une qualité, et l'espèce a plus de compréhension que le genre. Ce qui n'est pas une qualité de Tespèce ne saurait donc être une qualité du genre. C'est comme si l'on disait : tout ce qui est hors du contenant est aussi hors du contenu. Telles sont les deux règles, positive et négative, qui ont rapport aux notions subordonnées. Mais les deux propositions réciproques doivent être repoussées. Il ne faut pas dire : tout ce qui s'affirme de l'espèce doit s'affirmer du genre, ni tout ce qui se nie du genre doit se nier de Tespèce, car tout ce qui est dans le contenant n'est pas pour cela dans le contenu, et tout ce qui est hors du contenu n'est pas pour cela hors du contenant. Les lois du rapport de contenance reçoivent une application aussi simple que complète aux notions subordonnées, quand on reconnaît qu'il s'agit de compréhension, et qu'à cet égard c'est le genre qui est contenu dans l'espèce.

Les mêmes Ipis trouvent leur conflrmation dans les règles relatives aux jugements subalternes. Sont subalternes deux jugements qui sont composés des mêmes termes, et qui ne dîfiRèrent entre eux que de quantité, c'est à dire dont l'un est universel et l'autre particulier. « Tous les hommes sont mortels, quelques hommes sont mortels. » « Aucun angle li'est droit, quelques angles ne sont pas droits. » c( Quel-

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ques poissons sont vivipares, tous les poissons sont vivipares. » Dans les jugements subalternes, il s*agit, comme on le voit, d^afTirmer ou de nier une même qualité d'une notion, prise tantôt dans toute son extension, tantôt dans une partie de son extension, c'est à dire considérée tour à tour comme genre et comme espèce, soit qu'on descende du tout à la partie par la déduction, ou qu'on remonte de la partie au tout par la généralisation. Nous devons donc retrouver dans ces sortes de jugements, les règles des notions subordonnées. D'abord, si le jugement universel, dit-on, est vrai, le jugement particulier l'est aussi : ce qui est vrai du tout est vrai de la partie. En eifet, dans le jugement universel, le sujet est pris comme genre, et dans le jugement particulier, comme espèce. Or, ce qui peut être aflirmé du genre doit l'être de chacune de ses espèces. Si le jugement universel est négatif, il se traduit TacilementeQ un jugement affirmatir, par la transposition de la négation du sujet à l'attribut, et se ramène à la même loi. « Aucun homme n'est parfait — tout homme est imparfait. » Il suffit donc d'appliquer la règle : ce qui convient au genre doit convenir à l'espèce; ce qui est dans le contenu est aussi dans le contenant. En second lieu, si le jugement particulier est faux, le jugement universel l'est aussi : ce qui est faux de la partie est faux du tout. En effet, le jugement particulier porte sur une espèce , et l'espèce enveloppe le genre dans sa compréhension. Ce qui est faux de l'espèce ne lui appartient pas comme qualité. Or nous savons que ce qui- est nié de l'espèce doit aussi se nier du genre, que ce qui est hors du contenant est également hors du contenu. Mais les deux réciproques n'ont pas lieu. Si le jugement universel est faux, le jugement particulier n'est pas faux pour cela, car ce qui ne convient pas au genre peut s'appliquer à Tespèce, qui a plus de compréhension. Il ne faut donc pas dire : ce qui est faux du tout est faux de chaque partie. Si enfin le jugement particulier est vrai, le jugement universel n'est pas vrai pour cela, puisque le genre n'a pas toutes les [propriétés de chaque espèce. Il ne faut donc pas conclure affirmativement de la partie au tout ou juger de tous par quelques-uns.

Nous verrons au sujet du raisonnement d'autres applications des mêmes principes. Cela se conçoit : le raisonnement se décompose en jugements, le jugement en notions, et chaque notion a son extension et sa compréhension. Notons seutement les règles relatives à la conclusion d*un syllogisme. La conclusion est contenue dans les prémisses, comme le jugement particulier dans un jugement universel, comme l'espèce dans le genre. En conséquence, nous devons retrouver les mêmes lois. En effet, si les prémisses sont vraies, la conclusion qui en est déduite Test aussi; si la conclusion est fausse, les prémisses d'où elle est tirée le sont aussi ; mais les réciproques n'ont pas lieu : si les prémisses sont fausses, la conclusion peut encore être vraie, en vertu d'autres arguments. « Tous les vertébrés vivipares sont mammifères; la chauve-souris est vivipare, donc elle est mammifère. » La conclusion est exacte, mais elle ne cesserait pas d'être vraie si je partais de fausses prémisses, disant : « les oiseaux sont mammifères; la chauve-souris est oiseau ; donc elle est mammifère. » Toutes les parties de la logique formelle sont donô pénétrées de la théorie de l'extension et de la compréhension des notions.

Les formes scientifiques de la connaissance en dépendent à leur tour. L'une de ces formes consiste précisément à déjjerminer l'extension d'une notion ou d'un objet, l'autre à déterminer sa compréhension. La première est la division; la seconde, la définitioti. Diviser un objet, c'est exposer ses parties ou ses espèces; le définir, c'est exposer ses propriétés. La définition et la division donnent à nos connaissances leur plus haute valeur, et rendent ensuite la démonstration possible. Une science dont l'objet est convenablement défini et divisé est presque faite. Mais la définition est exposée à quelques difficultés. Un objet peut avoir des propriétés innombrables qu'il paraît impossible de réunir dans une définition simple et complète. Le cheval, par exemple, est à la fois un solipède, un pachyderme, un mammifère, un vertébré, un animal, un être organisé, un être, et il possède toutes les qualités inhérentes à ces diverses classes d'objets. Les lois de la subordination des notions facilitent l'accom-

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plissement de la tâche et déchargent la mémoire des termes inutiles. En effet, les notions supérieures sont contenues dans les notions inrérieures au point de vue de la compréhension, qui sert de base à là définition. Les propriétés de l'être sont aussi les propriétés de Tétre organisé, végétal ou animal; les propriétés de Tanimal sont comprises dans celle du vertébré, et ainsi de suite. Le mammifère est un vertébré, le vertébré est un animal, Tanimal est un être organisé. II est donc superflu de rappeler les qualités des genres ultérieurs, quand on connaît les qualités du genre prochain. De là la formule des logiciens : « fiât dennitio per genus proximum et difTerentiam ultimam. » L'indication du genre prochain résume toutes les propriétés des genres plus élevés; il suffit d'y ajouter la différence dernière, pour distinguer l'objet à définir des autres espèces enveloppées dans le même genre.

Dans les sciences morales et politiques, l'extension et la compréhension s'obtiennent par la déduction comme en mathématique; mais dans les sciences d'observation, on doit recourir à la généralisation. Il faut une analyse laborieuse et persévérante pour découvrir, s'il est possible, toutes les propriétés et toutes les espèces d'un genre^ à l'effet de le définir et de le diviser. Que d'espèces ont manqué à Aristote! Combien d'autres échappent encore, selon toute probabilité, aux investigations des savants modernes! N'importe, on avance, guidé tantôt par l'induction, tantôt par l'analogie; mais à mesure que les collections s'enrichissent, on est obligé de revenir sur les définitions et les divisions consacrées par l'usage ou par l'autorit^.

La généralisation se confond souvent avec l'induction. M. Mill lui-*méme, qui a fait une étude si savante et si complète de l'induction, la considère, ainsi qu'Aristote, comme le seul mode de généralisation. Toute connaissance non intuitive, dit-il, provient exclusivement de l'induction, et rinduction est l'opération par laquelle on découvre et l'on démontre des propositions générales; en d'autres termes, c'est le procédé en vertu duquel nous concluons que ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de toute la classe, ou que ce qui est vrai en quelque temps sera vrai

dans tous les temps, pourvu que les circonstances soient semblables (1). Cette définition est trop large et convient à la généralisation plutôt qu*à l'induction. Aussi Fauteur ne parvient-il plus à saisir la valeur propre de l'analogie. L'analogie* dit-il, désigne un argument inductif, mais incomplet; si Targument était complet, ce serait une véritable induction (2). M. Mill n*a pas vu que la théorie de l'extension et de la compréhension permet d'introduire dans le procédé delà généralisation, une division bien marquée qui correspond exactement à Vanalogie et à Yinduction proprement dite. La généralisation, en effet, a pour but, en s'appuyant sur Texpérience, de déterminer scientifiquement les notions d'espèce et de genre, au double point de vue de leur extension et de leur compréhension. Elle conclut toujours de quelques cas à tous les cas possibles; s'il n'y avait rien de plus dans la conclusion que dans les prémisses, il n'y aurait pas de généralisation; ce serait une simple énumération de parties, une somme qui ne donnerait aucun résultat nouveau. Mais il existe deux manières de passer du particulier au général, selon que l'on part de l'extension ou de la compréhension, selon que l'on aboutit, en d'autres termes, à une définition ou à une division. Les définitions expérimentales sont le produit de l'induction ; les divisions, le produit de l'analogie. Les sciences d'observation ne démontrent pas, mais montrent les faits qui sont de leur ressort; tout leur travail se concentre sur les définitions et les divisions, sur la formation de notions précises et adéquates. Il importe donc de distinguer avec soin dans le procédé de la généralisation', inhérent à ces sortes de sciences, ce qui se rapporte à l'extension et ce qui regarde la compréhension.

L'induction s'appuie sur l'extension, sur les parties ou les espèces d'un tout; elle s'élève du particulier au général, comme l'afiirme Aristote, en concluant de quelques espèces ou des espèces actuellement connues à toutes les espèces possibles, c'est à dire au genre. Le genre n'est que l'ensemble

(1) J. s. Mill, A iyslem oflogic, book m, ch. i and ii. (i) Ibid., book m, cb. xx.

tlO ORIGINES DE LA CONNAISSANCE.

des qualités communes de toutes les espèces. La définition du genre est donc trouvée, quand on possède toutes les espèces qu'il comprend. C'est pourquoi l'induction, raisonnant de quelques espèces à toutes les espèces, fournit en dernière analyse, une définition du genre. En voici des exemples : « les poissons observés jusqu'ici sont ovipares et respirent par des branchies; donc tous les poissons ont les mêmes qualités, et Ton peut définir le poisson en général un vertébré ovipare qui respire par des branchies. » <c La Terre, Mars, Vénus ont un double mouvement de rotation sur euxmêmes et de révolution autour d'un centre; donc toutes les planètes ont un double mouvement, et cette qualité doit rentrer dans la définition de la planète en général, soumise ou non à l'observation. »

L'analogie s'appuie sur la compréhension, sur la considération des qualités des objets; elle généralise en concluant de la ressemblance qu'une espèce nouvelle ofi^re sous quelques rapports avec les espèces connues, à une similitude complète sous d'autres rapports non encore observés (1). On range alors l'espèce nouvelle sous le même genre que les espèces auxquelles elle est comparable à certains égards; en d'autres termes, on étend la notion du genre, on obtient une division plus complète. Un exemple fera comprendre ce point : c< La planète Mars ressemble à la Terre par son origine, par sa constitution physique et climatologique; donc elle a aussi comme la terre la propriété de porter des êtres vivants, ce qui étend la signification des mondes ou des astres habités. » « II y a dans la Nature des corps organisés qui sont composés des mêmes éléments que notre propre corps ; donc ces corps étrangers sont également unis comme le nôtre à une âme raisonnable; ce qui constitue le genre humain. » On raisonne encore par analogie, quand on compare une œuvre d'art, un tableau, une statue, un vase, une médaille, aux œuvres de maîtres connus ou d'écoles célèbres, et qu'on la range dans une classe déter-

(I) Kant, Logik, Elementarlehre, § SI. — Bachmann, System der Logik^ Tb. Il, Abschn. S, § 286.

minée d'après quelques caractères plus ou moins importants, dont aucun cependant n*est reconnu comme décisif. C*est par une application de la même méthode que l'on se prononce souvent en histoire naturelle sur I0 rang d'espèces douteuses, qui ont quelques traits de différents genres.

On voit qu'il existe une notable différence entre l'analogie et l'induction, comme formes fondamentales du procédé de la généralisation. L'analogie n'est pas une induction incomplète, mais* l'un des deux moyens qu'offre la méthode expérimentale pour déterminer les notions abstraites d'espèce et de genre, et ce moyen est aussi légitime que l'autre. Nouvelle application de la théorie de l'extension et de la compréhension à ia méthode en usage dans les sciences (1). Reste à savoir quelle est la valeur des connaissances que nous obtenons par l'observation et la généralisation.

L'observation pure donne les notions sensibles, les faits, les phénomènes; la généralisation y ajoute les notions abstraites d'espèce et de genre. Nous savons que nos connaissances sensibles peuvent être légitimes, à moins d'illusion, sous la condition de la légitimité des éléments rationnels dont elles dépendent. Un fait est un fait, dit-on, et il faut bien l'admettre, s'il est constaté, à moins qu'il n'y ait rien de vrai. Mais les espèces, les universaux, comme on disait à une^utre époque, ne semblent pas être des faits, et il est encore douteux qu'ils aient une existence objective. A coup sûr, les connaissances abstraites n'ont plus les mêmes garanties qu0 les connaissances sensibles ; elles sont, quant à leur ori;2;ine, un produit de notre faculté d'abstraction, une création de l'entendement, et il n'y a peut-être rien au dehors qui corresponde à nos conceptions. La question vaut la peine d'être examinée, quoiqu'il n'en faille pas exagérer l'importance. S'il n'existait dans le monde ni genres ni espèces, les classifications scientifiques seraient indispensables encore à l'esprit humain ; elles ne seraient plus le

(1) E. Tandel, Cour» de logique, § 57-64. Liège, 1844.

système de la nature, mais un système de notions subjectives destiné à mettre l'ordre dans nos représentations.

Les connaissances abstraites naissent naturellement en nous, comme un fruit spontané de Tintelligence humaine, et forment bientôt une partie considérable des notions qui se rencontrent dans la conscience vulgaire, avant toute culture scientifique. Les connaissances que Tenfant et le jeune homme acquièrent successivement des minéraux, des végétaux et des animaux, de la vie et des institutions sociales, des vertus et des vices, des arts, du commerce et*de Tindustrie, proviennent de Tabstraction et s'expriment dans toutes les langues par les noms communs. Les lexiques sont en majeure partie des catalogues de notions abstraites. Quand on y cherche la signification d'un mot « palais, collège, pouvoir, ambition, sculpture, » on trouve un sens général qui convient h tous les objets d'une certaine catégorie, et non la description de .tel ou tel objet en particulier; la définition même exige pour être comprise quelque force d'abstraction. Beaucoup d'auteurs depuis Locke ont vu cette connexion entre les notions et les mots, entre l'intelligence et les signes; quelques-uns .mêmes, exagérant l'influence des signes sur la pensée, ont placé dans les sons l'origine de la connaissance et réduit la science à n'être qu'une (< langue bien faite. » Il est certain que la richesse d'une langue contribue au développement de l'intelligence individuelle, puisqu'elle est le résumé des efforts des généra|ions précé-^ dentés ; mais loin d'être la source de la pensée, elle en est le résultat. Ce sont les sciences qui font les langues, et quand la langue commune ne suffit pas aux besoins d'une science particulière en voie* de progrès, les savants créent une langue spéciale qui se prête mieux à la marche, et à l'abondance de leur esprit. Les mathématiques, la chimie, la botanique ont cet avantage. La philosophie est souvent une dispute de mots, parce qu'elle doit se servir des termes communs et les torturer en tous sens pour leur faire exprimer des idées nouvelles.

Il est vraisemblable que les animaux n'ont pas de notions tibsiraites ni de notions générales, c*est à dire qu'ils sont

privés de toute connaissance non sensible et que leurs perceptions mêmes n*ont pas le caractère scientifique que possèdent les nôtres. La connaissance abstraite des espèces et des genres est une première ligne de démarcation entre rhomme et la brute. Le système de Loke représente parfaitement ce degré de la connaissance humaine : il y a là en effet une double source, les matériaux fournis par les sens et le travail généralisateur de Tentendement. Loke seulement a eu le tort d*appliquer aux notions rationnelles ce qui ne convient qu'aux notions abstraites. Ses successeurs de récole sensualiste sont tombés plus bas : ils ont voulu expliquer les notions abstraites par la seule activité des sens, comme si la vue ou l'ouïe leur avait jamais révélé Texistence d'une espèce. De Bonald émet à cet égard une hypothèse plus plausible en apparence et qui tend au même but, rabaisser la condition de l'homme. Il veut bien reconnaître à Fenfant comme k l'animal la capacité nécessaire pour former des notions sensibles, mais il prétend que les notions abstraites et générales n'entrent dans l'esprit humain qu'à la faveur des mots, grâce au langage établi dans la société et créé par Dieu. C'est donc la parole qui non seulement féconde la pensée, mais qui la produit, c'est la parole qui est cause de la faculté d'abstraire et de généraliser. Et comme le langage s'adresse à nos sens, ce sont nos sens encore une fois qui sont la source de nos connaissances lion sensibles. En conséquence, il suffira d'entendre une langue pour la comprendre, et par contre les malheureux qui, faute d'un sens, restent isolés au sein de la société, seront privés de toute connaissance abstraite. Inutile de dire que ce pseudo-sensualisme, décoré du nom de traditionalisme, est démenti par les faits aussi bien que par les données de la psychologie. Des observations impartiales ont constaté que les sourds-muets de naissance possèdent des notions abstraites et qu'ils les expriment dans leur langage figuré. Les signes mêmes dont ils se servent ne désignent que des espèces, à moins qu'on n'y ajoute une indication spéciale qui puisse montrer ou caractériser tel ou tel individu , comme nos adjectifs déterminatifs. Les genres les plus in-

LA LOOIQPI.— I. 14

su ORIGINES DE LA CONNAISSANCE..

déterminés, tels que « animal, plante, chose » sont les seuls qui se prêtent difficilement à une représentation par gestes. Ce sont plutôt les noms propres que les noms communs qui manquent au langage gesticulé, espèce d'esquisse où les traits principaux sont ébauchés et où les détails manquent (1).

La généralisation est donc naturelle à Tesprit humain. Les enfants généralisent à mesure qu'ils observent et se contentent d'appliquer à leurs conceptions les noms consacrés dans leur langage. Les savants généralisent sans cesse et à défaut de mots ils en inventent. La généralisation comme toutes les facultés de Tâme se développe et se perfectionne par réducation et par Tétude. La science corrige Tes connaissances abstraites, à mesure que Tobservaiion s*étend. C'est ainsi qu'en histoire naturelle les anciennes classifications se sont successivement améliorées et transformées. Entre Aristote et Cuvier il y a un abîme, creusé par les explorations des temps modernes. Mais maintenant réparait la question que je posais tout à l'heure : nos connaissances abstraites, acquises par les travaux continus des savants de toutes les époques, sont-elles définitives? Ontelles une valeur certaine et correspondent -elles à des objets réels? Les gens du monde ne semblent pas se préoccuper de ce problème. Ils parlent « d'une table, de plusieurs tables et de la table, » « de leur chien, des chiens du voisinage et du chien » et tout en saisissant la différence qui se trouve entre ces expressions, ils ne se demandent pas si la notion qu'ils ont de la table et du chien en général est exacte, complète, ni s'il existe des objets de ce genre dans la réalité.

La valeur des notions abstraites proprement dites dépend de la valeur des deux procédés de la généralisation où elles prennent leur source. Ces procédés eux-mêmes s'appuient sur des principes plus élevés, sans lesquels ils seraient absolumentinefQcaces, et qui cependant ne résultent pas de Tob-

(1) P. Kersteo, Essai sur VaetitUé du principe pensant considéré dans Vinslitulion du langage, t. III. Liège, 1S63. — Abbé Carton, Philosophie de Venseignemeni maumd, Bruges, 1S€i.

servation. A quoi bon généraliser, s'il n'y avait rien de fixe, de constant, de régulier dans la vie de la nature, si les phénomènes suivaient les phénomènes sans ordre et sans lien, confondant la physique avec la chimie, amenant des effets de lumière au lieu d*une action mécanique, si les espèces à leur tour succédaient aux espèces sans génération, au ha^* sard, de manière à troubler sans cesse les caractères des classes, si l'avenir ne devait pas ressembler au présent et au passé dans les mêmes circonstances, en un mot, s'il n'existait aucune loi, aucun élément nécessaire dans le monde? Plus d'analogie, si tout se mêle; plus d'induction, si rien ne dure.

Royer-Collard a parfaitement exprimé cette vérité : ce Le principe d'induction repose sur deux jugements. L'univers est gouverné par des lois stables, voilà le premier. L'univers est gouverné par des lois générales, voilà le second. 11 suit du premier que, connues en un seul point de la durée, les lois de la nature le sont dans tous; il suit du second que, connues dans un seul cas, elles' le sont dans tous les cas parfaitement semblables. Ainsi l'induction nous donne à la fois l'avenir et l'analogie. Son caractère propre est de conclure du particulier au général, et par là, elle est dianiétralement opposée à la déduction ou au raisonnement pur, qui conclut toujours du général au particulier (1). » Tous les auteurs ont reconnu ces deux conditions du procédé de généralisation : point d'expérience, point d'analogie ni d'induction si la nature n'est pas gouvernée par des lois permanentes et uniformes. Seulement les deux jugements se réduisent à un seul, comme on l'a fait remarquer, puisque toute loi implique stabilité et généralité. Il faut donc dire : point d'observation ni de généralisation, si le monde est sans lois. Mais ce qu'on n'a point reconnu, et ce qui pourtant a été signalé encore par Royer-Collard, c'est que l'existence des lois de l'univers n'est pas un fait d'observation et qu'elle est en conséquence une pure hypothèse dans les sciences

(1) Royer-CoUard , Fragments philosophiques, dans la traduction des OSuvres de Reid.

expérimentales. « Qui nous a appris ce fait? Notre nature elle-même, et non point rexpérience. L'expérience est au passé et renfermée dans les limites de l'observation. Elle est si peu la source du principe d'induction, qu*il agit avec bien plus de force à l'âge oii l'expérience est la plus faible. » Le philosophe dit vrai : c'est à notre esprit, c'est à la raison que nous devons la croyance à l'uniformité du cours de la nature. Cette croyance porte sur l'avenir comme sur le prér sent, elle embrasse tous les événements, constatés ou non, et s'exprime par un jugement universel et apodictique, qui dépasse, comme Kant l'assure, toutes les bornes de l'obser^ vation possible. M. Mill est donc dans l'erreur quand, après avoir déclaré que le cours uniforme de la nature est le principe fondamental ou l'axiome général de l'induction, il le présente comme un exemple de ce procédé et veut en faire la majeure de tout raisonnement inductif. S'il en était ainsi, la conclusion de ce raisonnement deviendrait un cas particulier contenu dans les prémisses, comme la conséquence d'un syllogisme, et la généralisation ne serait plus une généralisation, mais une déduction (1).

Nos connaissances abstraites, fondées sur la généralisation, sont donc exposées au doute plus encore que nos connaissances sensibles ; elles n'ont qu'un caractère hypothétique, aussi longtemps que les lois de l'induction et de l'analogie ne seront pas confirmées par la métaphysique. Que pourrions-nous répondre, en effet, au sceptique qui affirme que monde n*a pas de lois et n'en sent pas le besoin? Que si tout était lié et enchaîné au dehors, tout serait fatal aussi en nous, et que s'il faut choisir entre le déterminisme et le casuisme, il vaut mieux pour nous rejeter la fatalité et proclamer la contingence universelle? Il y a bien loin du reste de plusieurs séries de phénomènes observés depuis quelques années sur un coin de notre globle, si l'observation elle-même mérite quelque crédit, à une loi absolue qui régirait le monde dans le temps et dans l'espace infinis.

(1) J. Stuart Mill, A System oflogic, vol. I, Ground of iaducUon.

LA CONNAISSANCE ABSTRAITE. tl7

Comment les savants, d'ordinaire si circonspects et si exclusifs au sujet de la spéculation, peuvent-ils ainsi subitement quitter la terre, renier l'expérience, et accepter comme base de leurs raisonnements des propositions philosophiques qui sont en état de révolte contre toutes les habitudes de leur esprit? — Il en faut convenir, le scepticisme triomphe : l'observation est déjà sujette à caution, puisqu'elle doit recourir à des éléments non sensibles ; mais en la supposant légitime, elle ne donne encore aucune garantie certaine à l'existence des lois du monde. Les lois et les catégories sont des objets de la connaissance rationnelle. L'induction et l'analogie ne peuvent rien sans la raison. Sont-elles plus valables en elles-mêmes, si on leur accorde que tous les phénomènes sont et seront toujours soumis aux mêmes lois? Tout dépend alors du nombre de faits observés et de la fidèle exécution des règles du raisonnement inductif. Personne ne contestera les étonnants progrès que les sciences d'observation ont réalisés depuis un demi-siècle. Ces progrès ont été prévus par Bacon, ils sont dus à la méthode expérimentale et expliquent la prééminence que les investigateurs s'arrogent sur les philosophes. Mais souvent le succès aveugle. Les variations mêmes des classifications scientifiques n'indiquent-elles pas le caractère précaire des notions abstraites? Tous les jours on découvre une nouvelle espèce sur l'un ou l'autre continent. Qu'est-ce à dire? C'est la division du genre à compléter et la définition à modifier; car l'espèce nouvelle, dès que le genre est connu, diffère nécessairement par quelques propriétés des autres espèces décrites, et l'on sait que le genre a pour limite les qualités communes de ses espèces. Aussi trouverait-on difiicilement deux définitions identiques dans les innombrables traités de botanique ou de zoologie qui sont livrés au public. C'est cependant de ce côté que règne la prétention^ aux notions exactes et positives, et c'est de là que vient aujourd'hui l'accusation de vanité et d'inconstance adressée à la philosophie. Y a-t-il au moins quelque espoir de voir un terme à ce provisoire, d'aboutir enfin à des notions qui ne soient plus variables? Hélas! est-on jamais sûr d'avoir tout observé.^

Quand on connaîtra les richesses des contrées et des mers encore inexplorées, ne faudra-t-i) pas tenir compte des modifications et des créations nouvelles que nous réserve peutêtre l'avenir? Le globe que nous habitons a-t-îl décidément achevé son évolution, et l'histoire des faunes et des flores terrestres que raconte la paléontologie est-elïe définitivement close? Bien téméraire serait celui qui oserait l'affirmer. Enfin, si l'homme pouvait jamais connaître tous les phénomènes, toutes les espèces, toutes les combinaisons que présente le spectacle de la nature sur notre modeste sphère, la généralisation aurait achevé son rôle et se transformerait en une simple énumération de parties. Il n'y aurait plus de matière pour l'induction et pour l'analogie, s'il n'y avait plus d'inconnue à dégager, de sorte que les notions abstraites deviendraient inaltérables précisément au moment où elles cesseraient d'être généralisées pour être simplement collectives.

En effet, finduction et l'analogie comme telles, comme méthodes de généralisation, ne donnent, quoiqu'on dise, que des résultats probables, non certains. 11 suffît pour s'en convaincre de voir leur nature et leur marche. Elles vont du particulier au général, du moins au plus, de la partie au tout, et c'est uniquement à ce titre qu'elles différent de la déduction et du syllogisme. L'induction est inventive, c'est son mérite; mais elle n'est pas démonstrative, c'est son défaut. L'invention et la démonstration ne sont pas compagnes : l'une appartient à la méthode inductive, l'autre à la méthode déductive. La démonstration exige un argument plus général que la thèse ou des prémisses plus étendues que la conclusion; l'invention, au contraire, implique une conclusion qui dépasse les prémisses. Voilà justement ce qui arrive dans la généralisation, où l'on conclut de quelques cas à tous les cas. Bacon avait raison de déplorer la stérilité du syllogisme pour l'investigation et d'exalter la fécondité de l'induction; mais il aurait dû ajouter comme correctif que le syllogisme démontre, tandis que l'induction ne donne que des hypothèses, des présomptions, dit Kant, des probabilités plus ou moins .grandes, en raison du nombre des

expériences. Les savants devraient s*en douter quand' ils recommandent avec tant d*instance de multiplier les observations.

Reprenons les exemples d'induction et d'analogie cités plus haut. De ce que les poissons observés jusqu*ici sont ovipares et respirent par des branchies, on conclut que ces qualités sont communes à tous les poissons possibles et qu'elles appartiennent à la définition du genre. Voilà certes une des inductions les plus sûres qu'on puisse faire. La conr clusion a un haut degré de probabilité, mais elle n'a pas la rigueur d'une démonstration. On ne connaît pas encore toutes les espèces de poissons, et aussi longtemps qu'on n'a pas le tableau de leurs propriétés communes, toute définition est prématurée. Peu importe, dira-t-on ! Si l'on rencontre un animal qui soit ovipare sans avoir des branchies, ou qui ait des branchies sans être ovipare, fl est entendu que ce n'est pas un poisson. La chose n'est pas aussi aisée : en présence des produits bizarres de la Nouvelle-Hollande, les naturalistes les plus expérimentés hésitent et proposent de nouvelles classifications. Ne nous hâtons donc pas de décider dans quel genre viendront se ranger les espèces qu'on découvrira dans la suite : là nature ne nous a pas livré tous ses secrets. — En second lieu, de ce qu'un certain nombre de planètes de notre système solaire ont un double mouvement de rotation et de translation, on conclut que ce mouvement appartient à toutes les planètes possibles et qu'il les caractérise. Certes, Pinduction a rendu d'immenses services à l'astronomie, depuis les travaux de Kepler et de Galilée. Il est vraisemblable que ses résultats sont exacts en ce qui concerne le mouvement des astres. Mais enfin toutes les planètes de notre système, y compris les planètes microscopiques dont le nombre s'accroît encore tous les ans, n'ont pas été soumises à l'observation ; sinon il n'y aurait plus induction, mais énumération de cas. Comment donc savoir avec certitude qbe tous les corps planétaires se meuvent exactement comme notre globe? Il existe apparemment d'autres planètes en dehors de notre système; obéissentelles à la même loi du double mouvement? Depuis qu'on a

no ORIGINES DE LÀ CONNAISSANCE.

reconnu des étoiles doubles et multiples, on soupçonne qu*il y a des combinaisons très diverses dans le groupement et dans les révolutions des astres; sont-ce toujours les mêmes principes de mécanique qui s'appliquent à tous les cas dans Timmensité de l'espace? Il est permis d'en douter. Passons à Tanalogie. La planète Mars est au nombre des asires habités, parce qu'elle a la même origine que la terre» la même constitution d'éléments solides, liquides et gazeux, la même division de l'année en saisons et des zones en climats. Fort bien, j'omets les différences résultant de la température et de la pesanteur; les ressemblances suffisent pour entraîner la conviction d'un esprit non prévenu. Hais que répondra-t-on à ceux qui se défient de la raison, qui, obligés de choisir entre les enseignements de la religion et ceux de la science, sacrifient sans hésiter la science à la foi? Si Mars est habité, toutes les planètes peuvent ou doivent l'élre, et le problème des destinées futures de l'homme reçoit une solution inattendue. Ce n'est pas sans motif que Galilée a été condamné comme hérétique. Si le système théologique de la révélation est vrai, le système astronomique de Copernic est faux en lui-même et dans toutes ses conséquences. Le fidèle invoquera donc des analogies contraires ou négatives pour prouver que Mars ne saurait être habité, et son affirmation sera aussi valable que celle du savant, aussi longtemps que la question de la prééminence de la foi ou de la raison ne sera pas résolue. Ce n'est pas sur Mars, mais sur la Terre que Dieu a créé l'homme; ce n'est pas sur Mars, mais sur la Terre que la chute et la rédemption se sont accomplies ; ce n'est pas sur Mars, mais sur la Terre qu'ont été institués la religion chrétienne et tous ses mystères. Qu'importent après cela les analogies signalées par les astronoipes? Ce que nous savons des astres est bien peu de chose auprès de ce que nous en ignorons. Et enfin si Mars est habitable, rien ne prouve qu'il soit habité! A ce dernier argument, il n'y a rien à répondre, en saine logique : l'analogie établit la possibilité, mais non la réalité de l'existence de l'homme sur les globes célestes ; sa conclusion doit être admise comme probable par ceux qui

admettent la légitimité de la science, mais la certitude doit découler d'autres principes donnés par la déduction.

Est-il besoin maintenant d*insister encore sur le caractère hypothétique des conclusions fournies par Tanalogie en d'autres matières, dans la discussion des œuvres de Tart ou de la nature? Qui ne sait les contestations sans fin qui s'élèvent entre les connaisseurs et les critiques au sujet de Torigine d'une toile non signée ou d'un vase où les styles s'efi^cent ou se mêlent? Qui ignore les divergences de nomenclature en zoologie, en botanique, en minéralogie, où la synonymie est devenue une branche importante de la science? Toutes ces considérations concordent avec la nature même du procédé analogique ou inductir, qui se formule en un raisonnement dont la conclusion est plus étendue que les prémisses.

Les notions abstraites ou généralisées, comme telles, sont donc provisoires, non définitives : ce sont des hypothèses à vérifier, qui ont leur importance et leur nécessité dans les sciences d'observation, qui peuvent devenir certaines par l'accumulation des faits, mais enfin ce sont des hypothèses, vraies ou fausses, et la science n'est pas faite aussi longtemps qu'elle dépend de propositions hypothétiques. Examinons maintenant s'il existe en réalité des espèces et des genres, si les notions abstraites, en d'autres termes, ont une valeur objective. C'est la question du nominalisme et du réalisme, qui a occupé les esprits pendant tout le moyen âge.

On ne distinguait pas alors entre les notions généralisées, tirées de l'observation, et les notions générales, données par la raison : les universalia,. dont on discutait le mode d'existence en nous ou dans la nature, comprenaient aussi bien les idées morales de bonté et de justice que les conceptions de l'entendement formées par abstraction. Les réalistes, continuant la tradition de Platon et des Pères de l'Église, convaincus que Dieu a créé toutes choses sur le modèle des idées et que ces idées en conséquence subsistent dans l'intelligence divine avant la création et se retrouvent dans l'intelligence humaine, faite à l'image de Dieu, expri-

iTiaieiil leur doctrine en ces termes : Universalia sunt ante rem; les idées sont indépendantes des phénomènes, les espèces précèdent les individus. Les nominalistes, au contraire, suivant Tinspiration d'Aristote, mal interprété, confondu avec Zéiion le stoïcien, persuadés que toute connaissance dérive des sens et que les conceptions générales ne sont que des abstractions de Tesprit, des êtres de raison, sans fondement dans la réalité, des mots inventés pour nos convenances personnelles, disaient : Universalia sunt post rem; les phénomènes précèdent les idées, les individus sont antérieurs aux espèces, en fait il n'existe que des individus, les espèces n*ont qu*une existence imaginaire (1). Les nominalistes s*arrétaient à l'observation sensible : ils reculaient sous le rapport de la doctrine, mais ils innovaient pour la méthode, ils se mettaient en opposition avec la théologie officielle et jetaient la première base de l'émancipation de la pensée. Appliquant leur formule dialectique aux dogmes, ils soutenaient que la distinction de personnes en Dieu était plutôt nominale que réelle. Les réalistes admettaient l'existence substantielle des espèces ; au dessus des hommes ils voyaient l'humanité, au dessus des parties le tout, et pouvaient réduire à l'unité toute la variété des choses finies. Mais, privés du secours de fexpérience, ils procédaient sans critique et accordaient une réalité objective à toutes les conceptions de l'entendement.

Ces longs débats du moyen âge sont au fond la vieille querelle du rationalisme et du sensualisme. Locke approuve les nominalistes : » Ce qu'on appelle général et universel n'appartient pas à l'existence réelle des choses, mais c'est un ouvrage de l'entendemoiit qu'il fait pour son propre usage, et qui se rapporte uniquement aux signes. » M. Cousin critique Locke et distribue à la fois le blâme et l'éloge aux nominalistes et aux réalistes : il y a des idées générales, telles que fidée de livre, qui ne sont que dès noms, mais il en est d'autres, telles que l'idée de l'espace et du temps.

(1) H. 0. Kœhler, Realismus und Nominalimus. Goiha, 1858.

qui correspondent à une réalité extérieure ; le livre en soi est une abstraction, mais l'espace et* le temps existent en eux-mêmes. H. Mill est plus précis et répond directement à la question, sans confondre les notions abstraites d'espèce et de genre avec les idées générales de la raison. La classification est sans limites, dit-il; nous pouvons former autant de classes que nous voulons, en prenant au hasard un terme général comme principe de division : tous les objets, par exemple, sont blancs ou non blancs, comme tous les animaux sont vertébrés ou invertébrés. Mais Tune de ces deux sortes de classes répond plus que l'autre à une distinction radicale dans les choses : les vertébrés ont un nombre indéterminé de propriétés communes et irréductibles, que la pensée ne peut épuiser, tandis que les corps blancs n'ont aucune autre propriété commune que la blancheur. La première notion est une espèce, ou un genre, si elle contient d'autres classes analogues, douées d'un ensemble de qualités communes ; la seconde n'est pas une espèce. D'japrès cela, le terme homme est une espèce ; mais les termes chrétien, anglais, mathématicien, bossu ne sont pas des espèces; car, quoiqu'ils embrassent un grand nombre d'individus, ils ne leur confèrent aucun caractère physique ou moral, outre leur qualification, qui puisse les faire distinguer des autres hommes. L'espèce n'a pas la même valeur en logique qu'en histoire naturelle ; ici le signe caractéristique est l'unité de descendance ; là on n'a pas égard à l'origine et Ton n'envisage que les propriétés communes, de sorte que les races et les sexes qui ne sont pas des espèces pour les savants pourraient en constituer pour le logicien. La distinction spécifique enfin est faite par la nature, tandis que la division arbitraire des objets d'après la couleur, la situation, la densité est faite par nous, pour n»s convenances personnelles. Les espèces ont une existence réelle dans la nature (1).

Ces règles sont excellentes, et marquées au coin du bon

(1) Kinds hâve a real existence in nature. Book 1, ch. vu, s. 4.

m ORIGINBS DE U CONNAISSANCB.

sens. Elles signifient quMl existe entre les objets, tantôt des distinctions essentielles, tantôt des distinctions accidendelles, selon la terminologie d'Aristote ; que les premières appartiennent aux espèces, les secondes à nos Tantaisies et et qu'ainsi les espèces sont fondées dans la nature même des choses. La limite est utile : un nominaliste du moyen âge, Occam, reprochait à ses adversaires de multiplier les êtres sans nécessité. On prévient Tabus, en annonçant que les espèces seules, les véritables espèces, ont droit à Texistence. Les espèces existent; mais que sont-elles? Non pas des êtres à part des individus, mais des indications de la marche de la nature dans la production de ses œuvres. La terre a son histoire, et son développement, s*il y a des lois, n*est pas plus capricieux au point de vue biologique qu'au point de vue physique ou chimique. La paléontologie et même la tératologie ne sont pas en désaccord avec Tidée de Tenchalnement nécessaire, continu, fatal qui préside à toutes les transformations de la matière. Or dès que le cours de la nature est régulier, il peut être compris et déterminé par les êtres raisonnables, dans son évolution organique aussi bien que dans ses mouvements mécaniques, et c*est là ce que dénotent nos essais de classification. Nous épelons le livre de la nature que Dieu ofi*re aux méditations de rhomme. Les notions d'espèce et de genre, résultat d'une longue série d'observations, ont pour but de reproduire dans la science ce qui existe au dehors, c'est à dire le travail de la nature, le poème de la création. Toutes ces no* tions n'ont pas une valeur objective, parce que nous nous trompons souvent sur les intentions que nous prétons bénévolement à la nature; nous enfantons des espèces chimériques, faute de pénétrer l'essence des êtres ou de saisir l'ensemble dans'la profusion des détails ; mais nous pouvons nourrir l'espoir de démêler un jour avec plus de netteté l'organisation du monde physique, puisque nous commençons à connaître l'organisation de l'esprit, les lois élémentaires de l'univers et la structure des corps célestes. Nous pouvons du moins tenir pour certain, tout en réservant la question de la légitimité de la pensée en général, que celles de nos

connaissances abstraites qui sont de véritables notions d'espèce ou de genre, qu'elles soient d'ailleurs complètes ou partielles, ont dans la même mesure autant de valeur objective que nos représentations individuelles. Reste seulement à savoir quelles sont les véritables notions d'espèce et de genre, et c'est là que je crois l'observation tout à la fois indispensable et insuffisante en elle-même. C'est déjà une conception métaphysique, et non un jugement de pure expérience^ que d'affirmer l'immutabilité et la nécessité des loi^ du monde.

On arrive au même résultat par une autre marche, mais en s'appuyant toujours sur quelques vues synthétiques qui dépassent les limites de l'observation. Tout être a pour but de réaliser son essence, c'est à dire de manifester successivement tout ce qui est possible pour lui. Ce qui se réalise dans la sphère de l'esprit ou de la nature était d'abord possible, et rien d'impossible ne peut jamais se réaliser. Si cela est vrai en général, tout en tenant compte des conflits qui peuvent s'élever entre les êtres finis, il est également vrai que la terre, comme partie du monde, doit réaliser ce qui est possible pour elle à chaque instant et dans chaque période de son développement. Cette proposition s'applique aux combinaisons possibles entre les organes pour la manifestation de la vie, aussi bien qu'aux combinaisons possibles entre les éléments inorganiques. La terre en un mot doit épuiser ses possibles, à tous les points de vue, et les réaliser, aussitôt que les conditions de leur réalisation sont posées. La géologie confirme ce principe, en constatant que la terre a produit des êtres vivants, dès qu'elle possédait les conditions extérieures de la vie, par la formation et la température du sol, par la composition de l'atmosphère et le dégagement de la lumière, et que la première création, enfouie dans les terrains siluriens de l'époque de transition, a disparu dès que les conditions de la vie ont été modifiées par les révolutions du globe. D'autres faunes et d'autres flores ont apparu, plus parfaites que Les premières, à mesure que la vie pouvait se maintenir dans des conditions meilleures. Elles appartiennent aux époques secondaire et ter-

8i6 ORIGINBS DE LA CONNAISSANCE.

tiaire. L*homme est né le dernier, parce que son développement réclame des conditions plus nombreuses. Qu'est-ce à dire? Que la terre a toujours effectué ce qui était possible pour elle dans chaque situation, et qu'aujourd'hui encore elle porte exactement les êtres viables dans son sein. Ce sont là les espèces et les genres qui existent de nos jours. En effet, les espèces actuelles représentent les combinaisons actuellement possibles entre les divers organes qui concourent à l'entretien de la vie végétale et animale sur la terre, et il est vraisemblable que s'il existe d'autres combinaisons qui ne sont pas réalisées sur notre globe, c'est qu'elles ne sont pas possibles ou réalisables dans l'état présent de ce globe. A l'avenir comme dans le passé, dès qu'elles seront réalisables, elles seront réalisées. La même loi se vérifie, pour chaque système particulier de l'organisme, dans Tanatomie et dans la physiologie comparées, comme Burdach, entre autres, l'a démontré, en posant précisément le même principe, ce La réalité nous apparaît comme un épuisement de la possibilité; la nature est la réalisation de ce qu'on peut concevoir; nôtre imagination et la variété de l'existence réelle se correspondent (1). » Or les possibilités de la terre sont objectives ou indépendantes de l'esprit humain. Si l'ensemble des espèces terrestres équivaut à l'ensemble des combinaisons possibles entre les organes sur la terre, les espèces ont donc aussi une existence objective, en dehors de notre pensée, et dès lors le problème de la connaissance des espèces peut être attaqué d'un autre côté : il s'agit, étant donnés tous les organes indispensables à la manifestation de la vie sur la terre, de déterminer à priori les combinaisons possibles entre ces organes, comme en géométrie on recherche, étant donnée ridée d'une ligne courbe, quelles sont les formes possibles de cette espèce de lignes. Mais alors on obtient en histoire naturelle comme en géométrie des notions générales, et il devient facile de vérifier si ces notions, déduites d'un prin-

(1) Bordacb, Traité de phynologie^ trad. ptft lourdan, t. I, sect. lui. Paris, 1837.

cipe supérieur, s'accordent ou non avec les notions généralisées, induites de l'observation.

Les notions abstraites d'espèce et de genre sont susceptibles d'acquérir une valeur objective, parce qu'il existe des espèces et des genres dans la nature; elles ont une valeur objective, quand elles sont exactes, et doivent être reconnues comme exactes quand elle^ sont conformes aux notions générales obtenues par voie de déduction. Tel est jusqu'ici le résultat de notre étude. Toute notion d'espèce, pourvu que ce soit une notion d'espèce, a une valeur réelle, d'autant plus importante que la notion est plus fondamentale et plus complète, sous les conditions générales de la légitimité de nos connaissances. Ne voit-on pas maintenant que cette conclusion est en parfaite harmonie avec les recherches instituées dans les temps modernes sur la classification naiurelle des animaux et des plantes? Une classification naturelle implique des espèces réelles, une division marquée par la nature, hors de notre pensée, en un mot un système naturel d'espèces et de genres. C'est ce système naturel des espèces, identique au système des possibilités dans la combinaison des organes, que la classification naturelle prétend reproduire en botanique et en zoologie. Une division naturelle du règne végétal ou animal suppose la fixité des espèces; elle repose sur l'ensemble des organes, sur l'organographie, et doit avoir pour efi^et de distribuer les êtres en familles, conformément à l'analogie, d'après les caractères généraux de leur constitution. Il sera dès lors facile, dans la plupart des cas, pour peu qu'on soit familiarisé avec les éléments de la science, de voir au premier coup d'œil, d*après le port d'une plante ou la forme d'un animal, dans quelle famille ou dans quel embranchement il faut les ranger. Tels sont sans contredit les avantages du système botanique de Jussieu, qui restera la base de tous les travaux ultérieurs, quelques perfectionnements qu'on apporte encore à la science. On peut sans doute diviser les plantes d'après le nombre des étamines ou la forme des feuilles, mais ce sont là des classifications artificielles, fondées sur un seul organe et conduisant à des rapprochements absurdes ; on obtient

t» ORIGINES DE LA CONNAISSANCE.

ainsi des collections de plantes, non des familles naturelles, où doivent se réunir les individus doués d*un nombre indé* terminé de propriétés communes. Testime que le système zoologique de Cuvier, quoique plus critiqué, a le même mérite dans son genre que celui de Jussieu, parce qu'il a la même ampleur de 1)ase. Ici encore il serait aisé de diviser les animaux d'après la taille, ia couleur, le sang, d'après le nombre de^ membres ou le milieu habité ; mais ces divisions encore un coup seraient une caricature, plutôt qu'une imitation de la nature, et ressembleraient à un catalogue de livres classés d*après le format ou à un bazar d'objets de même prix ou de même nuance; c'est sur Tanatomie comparée qu'il faut s'appuyer pour constituer les familles naturelles du règne animal. La classification de Cuvier, du reste, considérée dans ses grandes lignes, a reçu une consécration éclatante par la substitution de la méthode rationnelle à la méthode expérimentale. Plusieurs essais de division ont été tentés d'après des vues synthétiques, indiquées plus haut. Le plus important est celui de Garus, qui part du principe de la possibilité, appliqué à l'idée de l'organisation animale, et en déduit par la seule puissance du raisonnement les genres principaux de l'animalité. Or la déduction s'accorde généralement avec l'induction de Guvier.

La nature, dit Garus, contient une multiplicité infinie d'êtres. Pour connaître les éléments de cette variété ou les espèces existantes, il faut s'attacher aux formes possibles de l'organisation animale et voir dans chaque classe d'êtres vivants la réalisation permanente d'une forme possible de l'organisme. La forme la plus simple de la vie des animaux a son type dans l'œuf, où les systèmes fondamentaux des nerfs et du sang, c'est à dire de la vie animale et de ia vie végétative ne sont pas encore nettement séparés. Les animaux qui correspondent à ce moment du développement de la vie sont des oozoaires : les infusoires, les rayonnes, les zoophytes. A partir de cet embranchement, les différents systèmes de l'organisation se divisent et se centralisent dans des organes particuliers, sous la prédominance tantôt de la vie végétative sur la vie animale, tantôt de la vie animale sur

LA CONNAISSANCE ABSTRAITE. tt9

la vie végétative. Au premier degré, caractérisé par la prédominance des organes du tronc sur ceux de la tête, appartiennent les animaux qui reproduisent le type de la vie végétative; ce sont des corpozoaires, des invertébrés. Mais dans le tronc lui-même se manifeste une nouvelle opposition, le contraste du ventre et de la poitrine, des systèmes de la nutrition et de la génération, d'une part, de la circulation et de la respiration, de Tautre. Les animaux qui s'arrêtent au premier degré sont des gastrozoaires : les mollusques; ceux qui s*élëvent au second, sont des thoracozoaires : les articulés, les insectes. Puis vient Je troisième .embranchement du règne animal, où la vie de relation, les nerfs, les muscles et les os, l'emporte à son tour sur la vie des organes internes destinés à l'élaboration du sang; ce sont des céphalozoaires : les vertébrés. Mais dans cette divisicTn supérieure doivent revenir tous les éléments caractéristiques des divisions inférieures, élevés maintenant à une puissance plus haute, transportés dans le cercle de la vie de relation. Il y a des animaux à tête ou à vertèbres qui ramènent le type primitif de l'œuf : les poissons ; d'autres qui répètent le type des organes du ventre ou de la poitrine : les reptiles et les oiseaux; d'autres enfin qui offrent un développement complet de la tête et qui représentent le mieux le dernier embranchement : les mammifères (1).

On le voit, la concordance est parfaite entre les deux classifications, quoiqu'elles soient prises à deux points de vue complètement distincts et même opposés, quoiqu'elles partent l'une de la réalité, l'autre de la possibilité, et qu'elles procèdent la première par généralisation, la seconde par déduction. Seulement les quatre embranchements de Cuvier, les quatre plans, les quatre types de l'organisation animale se rédoiseitit à trois d'après Carus, parce que les mullusques et les articulés, quelque contrastants qu'ils soient, ne constituent que deux différents degrés du développement de la vie végétsftive. Unité, variété, harmonie, telles sont les trois

(1) Carus, Anatomie comparée, trad. par Jourdan. — Ahrens, Cours â$ pê^eh^ogiê, 1. 1, Paris, 1836.

LA LOOIQVI. — I* 15

idées fondamentales empreintes par la nature dans les trois cercles de Tanimalité. Mais Tharmonie est incomplète encore dans le cercle des vertébrés, parce qu'elle s y réalise par des combinaisons infiniment multiples, et toujours sous la prédominance d*un organe ou d*un système. L'harmonie pleine et entière est une. De là une possibilité nouvelle, l'idée d'une organisation pan-harmonique, où tous les organes de la vie végétative et de la vie animale arrivent à une expansion complète et se manifestent en un parfait équilibre. Cette idée est réalisée.dans la nature humaine et marque la position de l'homme dans la création en dehors et au dessus de toutes les sphères du règne animal. C'est là encore une différence entre Carus et Cuvier et un résultat important de la philosophie de la nature en Allemagne.

Les idées modernes sur la classification naturelle des êtres vivants sont une réhabilitation, presque une transfiguration du réalisme scolastique. Elles donnent à cette doctrine une valeur inespérée et tracent en même temps ses limites. La généralisation s'applique aux êtres finisi comparables entre eux, mais ne réussit pas dans l'infini. Chaque infini est seul et unique dans son genre et n'a point d'espèces. Il n'y a qu'un temps qui embrasse tous les temps, un espace qui embrasse tous les espaces; les périodes particulières et les espaces déterminés ne sont pas des espèces, mais des parties homogènes de l'espace et du temps, qui contiennent d'autres parties divisibles sans fin. La conti-* nuité que quelques zoologistes cherchent dans l'échelle animale règne ici sans partage et empêche absolument toute distribution .en espèces et en genres. Certes il est permis de parler du genre nature ou du genre esprit, comme on parle du genre humain, mais ces genres indiquent simplement une certaine détermination de la réalité, au point dp vue de la substance, non un ensemble d'espèces. Aussi les termes d'extension et de compréhension, si précis dans les sciences d'observation, n'ont-ils plus qu'un signification vague dans le domaine des choses supra-sensibles.

L'espace infini contient tous les espaces particuliers dans son extension, mais il n'a pas moins de compréhension

qu'eux, et ses propriétés ne sont nullement les qualités communes de tous les lieux observés. D*un côté sont Tinfini, Tabsolu, l'unité, la nécessité ; de l'autre, le fini, le relatif, le multiple, la contingence; chaque espace déterminé a ses limites, sa forme, sa quantité, tandis que l'espace infini est sans bornes, sans mesure et sans nombre. Il n'y a pas de transition, pas de degrés qui mènent insensiblement d'un lieu borné à l'espace infini, comme si celui-ci était la somme ou le produit d'un nombre quelconque de myriamètres. L'espace infini est incommensurable et n'est égal qu'à lui-même, c'est à dire à une infinité d'espaces particuliers, quelque grands qu'on les suppose. Il en est de même des êtres finis en présence de l'être infini ou de Dieu.

Ce n'est donc pas par une généralisation successive que la pensée doit remonter des êtres du monde à la cause de tout ce qui est, mais par une intuition directe de l'infini. Entre les êtres et l'Être, entre le monde et Dieu, il y a un abtme que la raison seule peut franchir et qu'elle doit combler par une vision immédiate de Dieu. C*esl un abus de la logique abstraite d'employer à l'égard des choses divines le procédé de l'abstraction. On l'a fait souvent au moyen âge, comme dans les écoles d'Alexandrie ; mais puisque la généralisation avance par voie d'élimination de propriétés, au lieu d'aboutir à la notion de Dieu comme Être de toute réalité, on est arrivé à concevoir Dieu comme une simple forme dépouillée de tout contenu. Dieu devient alors le genre suprême, dont l'extension est infinie, dont la compréhension est nulle: Il n'est plus l'être réel, mais l'être abstrait, identique au néant, selon Hegel. Divina substautia, dit récole, est forma sine materia. Faites abstraction de toute matière, de tout contenu, de tout ce qui vit ou pense dans le monde, tâchez de saisir la forme pure, l'idée pure, comme dirait Aristote, et vous comprendrez Dieu. Le Père du monde que rêvait Platon, le Dieu vivant de saint Paul, dans lequel et par lequel existent toutes choses, n'est plus que la plus abstraite des abstractions : tel est le résultat du procédé vulgaire de l'induction transporté dans l'infini. II était temps que Descartes parût et arrêtât ce courant d'athéisme

qui envahissail la dialectique, et sapait les bases de toute religion. • »

M. l'abbé Gratry est donc bien mal inspiré (car la science est pour lui chose de fantaisie) quand il parle d'une nouvelle induction, de l'induction véritable, identique au procédé dialectique de Platon, au procédé infinitésimal des géomètres, qui passe du fini à l'infini, de l'efTet à la cause, et qyi démontre l'existence de Dieu avec toute la rigueur des démonstrations mathématiques (1). Qu'il existe un procédé de transcendance, cela n'est pas douteux, si l'on entend par là la méthode par laquelle on s'élève du monde à Dieu; mais que ce procédé soit inductif et démonstratif, cela est faux et contradictoire. Du fini à l'infini, il n'y a pas induction, mais intuition; du relatif à l'absolu, il n'y a point démonstration, mais hypothèse pour les uns, certitude immédiate pour les autres, selon l'état de la conscience. M. Gratry ne voit que l'induction et la déduction, les raisonnements par transcendance et par identité, comme mouvements possibles de la pensée, et appelle alors induction tout ce qui n'est pas déduction ou syllogisme. La définition est trop large. L'induction n*est pas toute l'analyse, mais en fait partie* L'analyse embrasse toutes nos connaissances intuitives, obtenues par les sens, par la généralisation ou par la raison. Les premières constituent l'observation : les secondes, l'induction et l'analogie; les dernières, la contemplation. La dialectique platonicienne est du troisième genre. Ce n'est pas par induction ni par abstraction que Platon, à propos des phénomènes sensibles, saisit l'idée ou l'essence, mais, comme il le déclare expressément, par une intuition directe ou immédiate du divin. Malébranche explique cet acte de l'esprit par l'idée de l'infini qui est présente à l'intelligence. C'est de la même manière que les géomètres et les savants voient la limite, la loi, la cause dans une série de termes ou d'efi'ets. Aussi ne donnent-ils pas leurs résultats comme démontrés, quand* ils ont conscience de la marche qu'ils sui-

(1) A^aratry, Logique, Deuxième édition. Paris, 1858.

vent : ce sont des hypothèse^ à vérifier, ou des vérités évidentes en elles-mêmes qui n*exigent aucune preuve logique. Toute proposition qui n*est pas déduite ou démontrée par la synthèse laisse subsister des doutes dans la pensée de ceux qui ne sont pas suffisamment préparés à la recevoir. La certitude est individuelle. C'est ainsi que l'attraction de Newton, le principe fondamental de la mécanique céleste, passe encore pour une hypothèse aux yeux d*un grand nombre de savants qui se piquent de rigueur stientifique. Les principes mêmes de Tanalyse infinitésimale ne sont pas admis sans protestation par les mathématiciens. Il en serait autrement si rintuition avait la valeur d'une démonstration. L'intuition ne démontre pas, elle montre, comme le disait Kepler de s£) méthode. Personne n'a jamais réclamé contre les théorèmes de la géométrie. C'est que la méthode géométrique est tout autre que l'induction. Pour indiquer par anticipation comment elle s'applique à la philosophie, je n'ai qu'à renvoyer à YEthique de Spinoza.

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