‹ Logique la science de la connaissanceChapitre 46 sur 64 · LA LOGIQUE.— I · texte numérisé non relu

LA LOGIQUE.— I

certitude un rêve qui charmé rintelligence. Les sens nous trompent, la raison nous égare, les sens contredisent la raison, et la raison les sens. Entre la pensée et la réalité il y a un abîme, et cet abfme ne pourra jamais être comblé, attendu que nous n'avons qu'un moyen de connaître, c'est de penser, et qu'il nous est impossible de décider par la pensée si la pensée n'est pas constituée en antagonisme avec les choses. La science est un cercle sans commencement et sans issue. Les objets sont des apparences, l'essence nous échappe, toute affirmation est téméraire. Chacun peut penser ce qu'il veut, mais le mieux est de ne rien dire. Voilà le doute absolu. D'autres auteurs, tels que Kant, sous le nom de critique, font la part du feu. Ils abandonnent à l'ennemi les connaissances rationnelles, qui n'ont pas la garantie des intuitions sensibles, et veulent sauver les connaissances expérimentales. Le criticisme n'est qu'un démembrement du scepticisme ; en réfutant celui-ci dans toutes ses prétentions on réfute en même temps celui-là.

Précisons mieux encore l'objet du débat, en dédaignant les vaines clameurs contre la faiblesse de l'esprit. Une connaissance légitime est une connaissance vraie et certaine, une connaissance scientiftque. Demander si nos connaissances sont légitimes, c'est donc demander si nous savons que les choses sont en elles-mêmes telles que nous les connaissons, c'est à dire si nous sommes assurés que l'objet est donné, soit aux sens, soit à la raison tel qu'il est et que nous le comprenons par l'entendement tel qu'il est. Le scepticisme dans toute son étendue résulte et ne peut résulter que de la possibilité d'un désaccord entre le sujet et l'objet de la pensée, que ce désaccord du reste soit imputé au sujet ou à l'objet. Pouvons-nous certifier que ces deux termes s'accordent dans la connaissance? Là est toute la question. En d'autres mots, la vraie connaissance s'applique à l'essence propre des choses, qui est indépendante de notre pensée : comment savoir si cette essence est en ellemême, hors des limites de notre intelligence, telle que nous la concevons ou telle qu'elle nous apparaît dans l'intuition? L'esprit n'a-t-il pas ses formes propres qui défigurent les

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objets? Les catégories qu'il emploie comme instruments de toute connaissance ont-elles une valeur objective? et si elles ne sont que des anticipations, des notions provisoires, ne rendent-elles pas hypothétiques tous les résultats qu'on peut obtenir dans la science? Comment arriver à la certitude en s'appuyant sur des éléments incertains?

Tel est l'état de la question. Il s'agit toujours, comme on le voit, sous une forme ou sous une autre, de l'harmonie entre la pensée et la réalité. Ce point établi, tout le reste s'ensuit. Si nous connaissons l'objet tel' qu'il est, nous connaissons l'essence des choses, car nous entendons simplement par essence ce que les choses sont, et nous sommes dès lors en mesure de juger de la différence qui peut exister entre l'objet tel qu'il est et l'objet tel qu'il nous apparaît dans nos intuitions. De plus, si nous connaissons l'objet tel qu'il est, comme nous ne connaissons rien qu'à l'aide des catégories et de$ formes de la pensée, toute hypothèse d'erreur ou d'illusion provenant de ce chef vient également à tomber.

Mais pouvons-nous connaître les choses telles qu'elles ^

sont? Oui, en procédant avec méthode. La méthode philosophique se compose d'analyse et de synthèse. Par l'analyse nous constatons comment les choses nous apparaissent ou nous sont données dans l'intuition ; par la synthèse nous constatons comment elles doivent être en vertu de leurs principes. Si les choses nous apparaissent dans l'observation telles qu'elles doivent être pour la raison, la question de la certitude est décidée. La vérité est garantie contre tout doute sérieux par l'indépendance réciproque des deux procédés de l'intuition et de la déduction qui servent à la connaissance et qui se contrôlent l'un l'autre. L'analyse voit, observe, contemple l'objet en lui-même, abstraction faite de sa cause ou de sa raison d'être ; la synthèse démontre l'objet comme conséquence d'une vérité supérieure sans autre guide que le raisonnement : que reste-t-il à objecter si la démonstration concorde avec l'observation? Que ce sont toujours des pensées? Eh ! sans doute, on ne connaît rien sans penser, le dogmatique a cela de commun avec le

sceptique ; mais ce n*est pas le fait de la pensée qui est en question, c*est sa légitimité, et cette légitimité est établie dès que la pensée est conforme à la nature des choses. Mais la démonstration suppose un principe. Existe-t-il un principe absolu et pouvons-nous le connaître d'une manière exacte et certaine? Voilà la première condition de la science et c'est le point le plus difficile. Il est évident que si Fesprit humain était sans effort en possession du principe absolu de la connaissance, la science ea général nesoulèveraitpas plusdecontestation que les sciences particulières qui reposent sur des principes certains, telles que les mathématiques. Nous sommes donc réduits à chercher le principe, et nous ne savons pas si nous le trouverons ; nous savons seulement que la légitimité de nos connaissances dépend du succès de cette recherche. Point de principe, point de science.

En attendant, nous devons nous orienter dans le monde, parcourir les divers ordres de choses, recueillir des faits par voie d'observation, augmenter la somme de nos connaissances, développer toutes nos forces, afin de nous élever graduellement à la notion du principe. Mais par où débuter dans cette œuvre d'analyse? Par le monde extérieur, par nos semblables ou par nous-mêmes? La connaissance du monde extérieur et de nos semblables est transcendante et ne peut être acquise sans l'intermédiaire de nos sens. Si nous nous engagions dans cette voie, les sceptiques nous rappelleraient aussitôt que le sujet et l'objet de la connaissance sont opposés et hétérogènes et qu'il n'existe peut-être ni corps ni esprits. Commençons donc par nous-mêmes, là du moins la connaissance est immanente, là disparaît tout intermédiaire entre le sujet et l'objet, là nous trouverons peut-être une vérité qui soit au dessus de l'opposition de ces deux termes et qui résiste par conséquent à toutes les objections du scepticisme. Cette vérité sera le point de départ^ seconde condition de la science. S'il existe un point de départ, la science a un commencement certain ; sinon, la science est impossible et même inabordable.

Un point de départ et un principe, liés entre eux par la méthode, telles sont les conditions fondamentales de la

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connaissance scientifique. Par l'une, la science commence, par Tautre, elle s'achève. La première est la base subjective du développement de la pensée; la seconde en est la base objective. Celle-ci sert d*appui à la synthèse; celle-là à l'analyse. Démontrer que ces deux conditions sont réalisées, c'est démontrer la légitimité de la connaissance. Le point de départ appartient à nos connaissances immanentes, le principe à nos connaissances transcendantes. Examinons la question à ces deux points de vue.

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