TRANSCENDANCE
Nous venons d'établir que Hegel détruit la possibilité du syllogisme aussi bien que celle de la proposition analytique, puisqu'il nie le principe d'identité et le principe de contradiction, principes sur lesquels sont fondés le syllogisme et la proposition.
Nous allons voir que l'autre procédé de la raison nommé par Platon Dialectique et quelquefois aussi par Aristote, qui le nomme plus souvent Induction , est appliqué par Hegel précisément à rebours. Ce procédé dès lors est entièrement détruit.
I! PlUIf- illfllBIlFlimilll
LOGIQUE DU PANTHÉISME
La discussion dans laquelle nous entrons est, selon nous, de la [plus extrême importance. Elle soulève le fond même de ce que nous nommons le mystère du vrai et du faux, par conséquent aussi, le mystère du bien et du mal. Qu'est-ce que Tesprit de vérité? Qu'est-ce que l'esprit d'erreur? Qu'est-ce que la voie philosophique et la voie sophistique ? C'est ce que l'on pourra comprendre
Platon a dit sur ce sujet le mot le plus profond : ce L'objet du philosophe c'est l'être, et celui du soie phiste le non-être. » Ce mot, Leibniz le répète et rapproiivc. Et Aristote, qui cite et approuve peu Platon, n'a pas laissé tomber cette vérité : « Aussi, dit-il, le mot de Platon n'est-il pas sans a justesse : la sophistique roule sur le non-être. »
(Met. XI, 8.)
Celui qui nous a suivi jusqu'ici, ou plutôt quiconque sait la valeur des mots, sait parfaitement que l'objet de l'esprit, comme celui de la volonté, c'est l'Être, le souverain Bien, qui est à la fois le désirable et Pintelligible. Or le mal et l'erreur consistent dans celte étonnante perversion de certaines volontés et de certains esprits, qui prétendent connaître et aimer sans Dieu, c'est-à-dire sans Tobjet propre de la connaissance et de l'amour.
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
Que ceux qui ne comprennent pas ces assertions les méditent, et ils les trouveront vraies, par toute l'histoire de l'esprit humain.
Le sophiste est celui qui se pose ce problème : Connaître avec ma faculté seule de connaître, pure, abstraite, prise en elle-même et telle qu'elle est en moi, indépendante de toute donnée autre qu'ellemême. C'est précisément le problème identique à celui-ci : Voir avec l'œil seul, l'oeil pur, l'œil séparé, pris en lui-même, indépendant de toute donnée autre que lui. Essayez : ôtez artificiellement toute donnée extérieure k l'œil, supprimez toute lumière. Cela se peut. Alors que voyez- vous? La nuit. L'œil voit la nuit : il n'a plus d'autre objet que les ténèbres; il ne voit plus qu'une chose, l'absence de la lumière. Supposez que l'œil dise alors : Voilà mon objet propre, mon objet pur et primitif. Et l'œil sera l'image parfaite de l'esprit du sophiste. Car c'est ainsi que le sophiste, au lieu de prendre l'être, prend le non-être pour objet.
Platon, Aristote et Leibniz l'ont affirmé ; Kant l'a développé. Tout ce qu'il y a de vrai dans Kant se réduit à ce point : la raison pure, entièrement pure, abstraite et isolée ne mène à rien. Kant a prétendu dévoiler enfin le principe du scepticisme et du sophisme, qui est la prétention de procéder
SSw
LOGIQUE DU PANTHÉISME
par la raison pure, en elle-même, et indépendamment de son objet.
Seulement, qu'est-il arrivé? Kant n'était pas éloquent^ ni clair, ni simple ; il s'est embarrassé dans sa démonstration. Il a tellement insisté sur l'impuissance de la raison pure, qu'on a pu croire, malgré ses continuelles précautions, qu'il s'en prenait à la raison elle-même. Les sophistes ont maintenu d'autant plus leur prétention à la raison pure, et ont tourné contre lui toute son œuvre. La raison pure, dites-vous, ne démontre ni Dieu ni monde. Cela est vrai; c'est qu'en effet, ni Dieu ni monde n'existent. Dieu et monde sont des phénomènes subjectifs : il y a moi, et il n'y a pas de non-moi-, il n'y a que des apparences qui sont moi. Ainsi parla Fichte, en s'appuyant sur Kant. Voilà donc l'oeil privé d'objet, n'ayant d'autre objet que luimême. Mais Hegel va plus loin, il est complet. D'abord, selon lui, en dehors de la raison pure il n'y a rien. Mais de plus il faut savoir que ce rien lui-même est l'objet propre de la raison : Le rien c'est mon objet; la nuit c'est ma lumière. \oilà Hegel, voilà la sophistique dans sa racine.
Qu'est-ce donc que la sophistique? C'est l'esprit humain retourné, renversé.
Ceci est scientifiquement vrai, vrai dans le détail
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
et dans l'application. La méthode principale de Hegel, c'est, à la lettre, en toute rigueur, la véritable méthode renversée. Nous le verrons.
« La lumière pure, c'est la nuit pure, » dit Hegel (baê reine i\é}i ijl reine ^infernlf). C'est la formule même du sophisme, comme nous venons de le montrer. Hegel s'exprime et devait s'exprimer ainsi, puisqu'il retourne la dialectique.
La dialectique est le procédé principal de la raison, qui s'élève de la vue du fini à l'infini, à Dieu. Ce procédé, nous l'avons vu, nie les bornes, et affirme à l'infini toutes les qualités positives, toutes les traces d'être, de beauté, de bonté, que nous présentent les choses. Hegel critique ainsi ce procédé, afin d'établir son contraire :
« Dans ce procédé, l'opposition de négation et « de réalité est prise comme absolue : d'où résulte « le concept vide de l'être indéterminé, de la pure « réalité, de la pure posiùvité^ ce produit mort de « la pensée moderne *. »
Ainsi, selon Hegel, la religion ou la philosophie moderne, qui sait qu'il n'y a pas en Dieu de ténè-
* îDcr (?f()en(ti0 von 9^calitat imb 9^cgation tommt \)\tx aU obfolut tjor; bflt)cr blcibt fur bcn 25c5riff, n>ic it)n bcv 23erftanb nimtnt, atn (?nbe nur bic leere Slbflrohion bc* unbeflimmten 25>effnô, ber rcinen SKcalitât obfr ^ofititjitat , "^o^h tobtc ^robutt bcr tnobcrnrn Sluftlâvung. (vi,73.)
LOGIQUE DU PANTHÉISME
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
bres, point de négation, et qu'il est tout être ; cette sagesse qui a élevé l'esprit moderne à Fidée de Vinfinie réalité, n'a donné au monde en cela qu'un produit mort ! Elle a pris une posifiori rerwersee{x>cxU\)xU ©tcllung. VI, 73). Elle est pleine de contradictions : a elle considère le monde fini comme existant vrai- « ment; elle se représente Dieu comme distinct de a ce monde; elle se figure dès lors des rapports a divers de Dieu au monde qu'elle nomme les at- « tributs de Dieu, lesquels sont d'iui côté des rap- « ports de nature finie au monde fini (par exemple « la justice, la bonté, la puissance, la sagesse), et « d'un autre côté doivent cependant être infinis : « contradiction que, de ce point de vue, on n'évite « que par une vague conciliation, en donnant un « accroissement quantitatif à ces qualités, et les « poussant à Findéterminé, ce qu'on appelle les ac- « cepter éminemment (in sensum cminentiorem)... « Ce procédé, de fait, anéantit toutes les propriétés « de Dieu, et n'en laisse subsister que le nom. Ce « procédé d'ailleurs est arrêté par la difficulté de « se frayer un passage du fini à l'infini '. »
» 3nfofcm abcr nod) bie cnMi(^e SSelt al* cin wal^m 6ei)u unb (^o« it)f 0f (jenubeif in bcr ©orflcUung bUibt, fo (Icttt fid) au^i bic 2}i>rflcUun.<î t)crfd)iebener Scr^almiffe bf j|ilbcn ju jencr cin , ror l(^c al* (figenfd^aftrn bcftimmt, tinorfc it* ab »cr^>âUntfff ju cnblid^cn 3upânben, felbfl enbli^jer
On voit déjà que Hegel ne comprend pas le procédé, ou n'en comprend que les fausses applications. Il poursuit :
(c Cette théologie rationnelle de la vieille méta- « physique ne se meut que dans les déterminations a abstraites de la pensée... En effet elle conçoit « Dieu comme l'abstrait^ composé de toute réalité « et de toute positivité, à l'exclusion de toute né- « gation, et elle définit Dieu comme l'être totale- « ment, souverainement réel (ûlô baê allcrrcaljlc « ifficfcn ') ».
Ici Hegel comprend et voit que le procédé vrai de la raison conçoit Dieu comme l'être qui est souverainement, absolument, en qui ne se trouve pas de négation. Mais comment le sophiste ose-t-il nom-
2lrt (5. 25. (jcred)t, gûti^, mâdjti^, trcifc u. f. f.) feijn tnûffcn, anbererfcit* abcr ju^lcid) uncnblid; fcpn foUen. 2>icfcr ÎCicberf^jrud) la§t auf bicfcm <?tflnbvunttc mirbic ncbulofe Sluflofung burd) ciuantitatit)c ^U\s qrrung §u, fie m'* 23cfiimmun9*lofe, 'm ben sensum eminenliorem JU trcibcn. ^icburd) abcr wirb bic (fitjcnfdjaft in bcr 2()at ju nid)te gc*
iimd^t unb il)r blo^ cin Itamc ^claffcn ©icfc* Scwcifcn, 'iab bic
2}frflanbc5-3bcntitat jur îHc^cl \)(ii^ i(t ©on bcr 6d)wicri(j!cit bcfangcn, bcn Ubcr^an^ tjom (?nblid)cn jum UncnbUdjcn ju niadjcn. ' 2»ie rationcllc 2l)Cûloflic bcr altcn 2?lctavl;i)fit bcttjc(jtc fid) nur in
ab|1raftcn ©cbantcnbc)limmun(jcn Jnbcm bicfc fid) ^axaw bc^ab,
bic 2}orflcUun(j tjon (â^ott burd) ba* î^cntcn ju bcflimmcn, fo crgab fid) ûU 2?C5)riff (Botte* nur ba* 5tbflraftum von »)3ofitit>itat obcr SHcalitât ubevl)aupt, mit 2ln*fd)lu§ bcr î^c^ation unb (gott wurbc bcm^cma^ bcfînirtal*ba* alicrrcalfie 25Jcfcn. (vi, 75.)
380 LOGIQUE BU PANTHÉISME
mer ceci une abstraction ? En quoi Tétre tout positif et tout réel est-il abstrait? C'est ce qu'il est impossible de saisir, si on ne connaît pas d'avance le langage de Hegel. Hegel nomme abstrait l'être qui n'est pas identique au néant, et qui n'implique pas son contraire, le néant. On l'oublie toujours, on ne le croit jamais; mais cela se retrouve, dans Hegel, à cbaque page. Il poursuit donc : « Or il est «c facile de voir que cet être tout réel est, par cela a même qu'on en exclut la négation, précisément « le contraire de ce qu'il doit être, et de ce que la a raison croit tenir. »
Nous sommes d'accord. Il dit que nous voyons précisément le contraire de ce qu'il voit, comme nous soutenons qu'il voit précisément le contraire de ce que nous voyons.
« Au lieu d'être souverainement riche et abso- « lument plein, il est, i;« t abstf action c{xù l'engen- « dre, tout ce qu'on peut concevoir de plus pauvre « et de plus absolument vide. L'esprit cherche, à CI bon droit, un contenu concret; mais ce concept « concret n'est possible que s'il renferme en lui la n détermination, en d'autres termes, la négation, a Si l'on ne conçoit Dieu que comme l'être abstrait^ « eest'it'dire comme l'être tout réel, il ne peut plus <i être question de connaissance de Dieu; car là
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
« OÙ il n'y a pas détermination, il n'y a pas de a connaissance ^ »
Certes nous affirmons aussi qu'il n'y a connaissance que là où il y a détermination. Mais qu'est-ce que cette formule : « La détermination est néga- (f tion? » C'est la grande formule de Spinosa, que Hegel cite sans cesse {détermina tio estnegatio). Que veut-elle dire? Elle veut dire que l'infini, c'est l'indéterminé; que le déterminé, c'est le fini déterminé par des limites, c'est-à-dire par des négations ; en d'autres termes, c'est l'infini devenu fini. Voilà bien la formule du panthéisme : l'identité du fini et de l'infini, de Dieu et du monde.
Vous apercevez donc ici déjà, dans le sophiste, la marche précisément contraire à celle des philo-
' 9îun ûbcr ijl lcid)t cinjufcljci!, bag bicffô ûUerreoljle SSefcn baburcï), ba§ bicfc ^Ic^ation tjom bcmfclbcn audgcfdiloffcn wirb, ^crabc '^<\.i> ^î= gfntijcil "Sfm bcm i(l, wa* tb fcpn foU unb wa* bcr Scrflanb av. i()m ^u t)abrn meint.
Slnfirttt \>ixh «Hcid)flc unb fd)lcd)tl)in ©rfûlltc ju fcpn, ifl bttffclbe, um feincr abflrattcn Sluffajfunfl wiUcn, i)iclmc()r ba* SlUerormfle unb fd)lfd)tî |)in Aîccrc. Î>a6 (^cmûtl; oerlangt mit iHed)t eincii tontretcn 3nï)alt, ûw foldjer abcr ifl nur baburd) t)or|)anbcn, ba§ er bic 23eflimmtl)cit, b. ï). bic Ucgation in fid) cntl)aU. 23}irb ber Se^riff <Bi)ttcô blo§ alô bcr be$ obfîrattcn obcr allcrrcalflcn 2Bcfcn6 ûufgcfû|}t, fo wirb ©ott baburd) fur un* ju einem blofeen Jcnfeitè unb t)on eincr <?rfcnntni§ bejydbcn tann bûnn wfiter nic^it bie SHcbc (cï)n, bcnn wo tcinc Sfflimmtbeit i|l, ba i)l aw^i tcine (grdcuntniè mpfllid). (yi, 75.)
332 LOGIQUE DU PANTHÉISME
sophes. Ceux-ci passent du monde à Dieu, en niant les limites et affirmant à l'infini les qualités bornées des choses, sachant très-bien qu'ils ne franchissent pas ce passage par déduction, par voie d'identité; mais seulement qu'ils conçoivent Dieu, Dieu infini, absolument distinct du monde, à l'occasion du monde fini. Le sophiste, au contraire, met en Dieu la limite, la négation ; en cela donc il nie Dieu, ou, ce qui est même chose, il le fait identique au monde.
Voilà donc le sophiste, dans sa recherche de la science, descendu déjà de Dieu au monde ou de l'infini au fini. Mais sa tendance, inverse de celle des philosophes, étant de descendre toujours, il
descendra plus bas
« L'Être même, c'est la définition métaphysique « de Dieu, » dit Hegel (vi, i63). « L'Être pur est «le principe et le commencement. « (vi, i65), « L'absolu, c'est l'Être... Ce qui revient à cette « définition, que Dieu est la plénitude de toute « réalité : conception qu'on obtient en ôtant les a limites que renferme toute réalité, et l'on en abs- « trait Dieu, en disant ([u'il est le réel en toute « réalité, la souveraine réalité. Or, cette concepff tion est, de toutes, la plus naïve, la plus abstraite « et la plus pauvre. » ®û8 abfoluU ifi baît ©cçn....
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
3)ic i|î bic 3)cfinition bcr (îlcatca baf &cU bcr Sn=
bcqriff aller 9leûlitâtcn i|h gg joli namlid^ t?ou bcr 93c* fd}ràufl)cit, bic iu jcbcr Sîcûlitat ifl, ûbjiia^ii't wcrbcn, fo bng @ott nur baê 9îcalc ia aller ^îcalitât, baê ?lllcr^
rcalltîc fcï) 6ë ijî bicê bic (im ©cbaufcn) fcl)lccl)f l;in
anfanglidjc, abftraftcflc unb bmfligjîc. (vi, i66.)
a C'esl l'enfance de la Logique, pour qui l'être « c'est l'absolu, mais qui croit, avec Parménide, t' que l'absolu c'est l'être, et qui dit : L'Être est, « et le néant n'est pas. » 5)a§ bcr 2(nfang bctScqif
bcrfclbc i|î ©icfcu îlufang |îubcn ivir in bcr
^^M;ilo)opl)ic bcô ^^armcnibcâ, wcldKr baê 2ib)olutc aie baë 8cï)u auffafjtj inbcm cr fa^t : baê ©ci)u nur ijî unb baê3îid}(ë i|laid;t. (vi, i68.)
« La vérité est, au contraire, que l'être en tant « que tel n'est rien de fixe ni de définitif, mais un « terme que la dialectique pousse à son contraire, <i lequel, considéré dans sa nature immédiate, est « le néant. » 3)aê wa\)vc 3îcrl;allui§ ift bagcqcu bicfcè, ba^ ba§ ©çi)n aie foId)c§ nid;t cin 5ctîcB unb Sc^tcB, fon» bcrn ï)iclmcl;r aie bialcftifd) in fcin êntgc^jcngcfc^tcê umfd)lai)t, n?cld)cèj qicic^fallê unmittclbar ^cnommcn, bas ?îid;f§i|L (vi, i68.j
Nous voici au néant. De l'être infini nous sommes descendus à l'être fini, de l'être fini au néant. Vous voyez la marche de cette dialectique.
« Oui, l'être pur est une pure abstraction, c'est « l'absolu négatif, qui, considéré dans sa nature (( immédiate, est le néant. » ®icfc§ reine ©epn ift nunbie reine ?lbfiractiott, bamitbas2lbfolut=3lega<iï>e, TOe%B, gleic^fato wnmittelbar genommcn, bûî mid)»i|i. (VI, 169.)
On le voit : la philosophie dit que Dieu est l'être positif, absolu ; que l'objet de la connaissance est l'être positif, absolu. Le sophiste dit précisément le contraire. Le principe de la logique, la pensée première, pour lui, c'est l'absolu négatif, c'est le néant. Car le sophiste ne recule pas. « De là déa coule, dit-il, la seconde définition de l'absolu : « l'absolu, c'est le néant. » €1 folgte Ijierûuô bie jweite ©ejînifion beJ ?lbfolutcn, kf ce bûg îîidjtg ifî.
(vi, 169.)
Cependant, ajoute-t-il, ce n'est pas là la définition la plus précise et la plus vraie de l'absolu ; l'absolu c'est l'être, l'absolu c'est le néant, voilà deux définitions abstraites de l'absolu : « La conc crête et la vraie est celle qui renferme les deux,
tt être et néant * . »
Réciproquement, « le néant, dans sa nature im-
. çyu folgcnbc ©cbcutuns, bie fie cr^iûUcn, ijl barum ntir al* tint ni^cTC ©cflimmung iinb m^xtrt ©cfînition bc* Slbfolutcn anjufci^fn; ftiw (»U*f iP ^«w» w«*^ ^^^^ ^*"' ^^^" 2lb(lrattion, wic erçn wib
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
a médiate, identique à lui-même, est précisément « la même chose que l'être ! La vérité de l'être et « celle du néant sont l'unité des deux. Cette unité, « c'est le devenir.
« Cette formule : Vétre et le néant sont même « chose, paraît un paradoxe, et on a peine à la « prendre au sérieux : et en efïet, c'est une propoa sition des plus dures et des plus hardies*. »
« Sans doute il ne faut pas une grande dépense a d'esprit pour rendre ridicule cette assertion que a l'être et le néant sont la même chose, et pour en « déduire des absurdités dans l'application. On « soutiendra, par exemple, qu'en conséquence de « ce principe, c'est même chose que mon bien, ma « maison, l'air qu'on respire, la patrie, le soleil, « la justice^ Came, Dieu niéme^ que toutes ces « choses soient ou ne soient pas... Dans le fait « cependant, la pliilosophie est la doctrine qui ap^
fîi(l)t*, t>iflmel)r cin Âoutrete*, in bem ht\\>t, ©cçu unb ttic^t*, 2Komente fmb. (vi, 170*)
' :Dtt* 9Ud)t* ift aU bicfe* unmittclbare, fic^ felbflglcid^e, cbenfo wn» flctft)rt baffclbc, wa* \>(xh ©cçn ijl. 2)ie SBû^ir^cit be» eepti*, fo mt \>th 9iid)t* ifl bttl^er bic (?int)fit bcibcr; bicfe einf)eit ifl bo* aSerben.
2>er 6tt0 : ©e^n unb '^X\à)if> ift baffclbc, crf(^etnt fur \i\t SîarfleUung •ber bcn 2}ertlanb ab cm (o paraborcr 6o0, ba^ fie il)n t>icUeic^t nid^t fur crn|lli(^ gemeint l^iU. 3n bcr $tl)ût ijl er au(^ t>an \>txc< ^drtcllcn, »w ba» 2>entcn fic^ aumut^et. (vi, 171.)
aafi LOGIQUE Dlî PANTHÉISME.
« prend à l'homme à se délivrer d'une infn>ité de « buts et de points de vue particuliers, et qui le « rend indépendant de tout, de telle sorte qu'il lui
„ SOIT ABSOLUMENT INDIFFÉKKNT QUE CES CHOSES SOIENT « OU KE SOIENT PAS ' . »
Comprenez - le , nous sommes ici à l'origine même de l'esprit de sophisme ; disons mieux, nous sommes ici au fond de l'abîme, à la naissance de l'esprit de ténèbres. Ksprit de sophisme est un mot trop faible qui nomme peu son objet; esprit de ténèbres est le vrai mot. Ce mot théologique devient ici rigoureusement philosophique et scientifique. L'origine de l'esprit de ténèbres est donc celle-ci : Tuer l'âme ; la rendre absolument indifférente à l'existence ou k la non-existence du monde, de la justice, de la vérité, de l'âme elle-même, de Dieu ! Luiôter, comme lo dit llégel, tout lulcrcl en ces
- m erfMkrt tciitcn c^ro^en îlufvvanb von 25Ml3. ben eaç, baf, em
tljcitcn .orjubrinscn. mit ber unt.at,ren 2}crftd)crun9. ba^ b.c ^on c^ quenieti tinb îinwtnhm^m jene* e«cl,e* fn)n; 5. S. e* (en i)icMd) ba(- (elbe 0b mein >>iu5. mcin ©crm&grn, bie tuft jum att)mcn, biefc 6tabt,
Me eoime. ba* iHed)t. ber 6ci(l. &m fei, ober md)t.î 3n ber
2bût ift bic 1>l)ilofopt)ie eben bicfe £cl)rc. bcu 5Dlenfd)cn t?on cmcr uncnb. Uécn mmt mblid^cr 3»e(!c uub 5lbftd,trn ju bcfvcien, unb U)n b«-gcgcu gleidJaûUic, ju m«d)ai. fo baf, r5 ii)m aUrrbnifl* baffclbc fci,, ob (old)c ead}in (inb obcr iii(^t fmb. (vi, 172.)
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
choses ; la délivrer de l'intérêt de la raison pratique dont parle Kant, cet intérêt d'amour pour la justice et pour la vérité, qui est, nous l'avons démontré, le ressort même du procédé dialectique, selon Platon et tous les philosophes. Lorsque le ressort est brisé, quand l'âme est morte, il n'y a pkis de procédé dialectique; la raison pure, isolée, abstraite, déracinée, devient de fait, comme le veut Hegel, indifférente à l'être ou au néant : ou plutôt, comme par cela même elle est déjà la proie de la doctrine du néant, qui vient précisément de lui ôter la vie en la rendant indifférente à l'être, il s'ensuit que tout le mouvement qui lui reste consiste à poursuivre sa chute dans la nuit qu'elle s'est faite, et qu'elle a prise pour son objet. Elle ne reste pas même dans l'indifférence dont on parle : elle préfère le néant : elle lui donne ce qu'elle ôte à l'être : elle lui donne d'être ; elle ôte à Dieu d'être infini : elle anéantit, elle extirpe l'idée-mère de l'esprit humain, l'idée de l'infini. Hegel, quoique parlant sans cesse de l'infini, en anéantit l'idée absolument : par le mot infini, il n'entend jamais que l'indéterminé et l'indéfini, jamais l'infini. Le véritable infini pour lui, c'est le fini se transformant indéfiniment. Pour lui le néant est, mais l'infini n'est pas. Et si l'on veut pleinement caractériser ces ténèbres, il faut dire
33g LOGIQUE DU PANTHÉISME.
que, comme nous l'avons montré, l'Etre même, l'Être dans son sens plein, étant l'infini même, il s'ensuit que de fait et de droit, pour l'esprit de sophisme ou l'esprit de ténèbres, c'est-à-dire pour l'esprit renversé, l'être n'est pas^ le néant est.
Nous avions donc raison de soutenir que la dialectique de Hegel est la dialectique renversée, la dialectique de Platon prise à rebours ; et nous voyons ici précisément les deux tendances contraires signalées par Platon dans ce passage fondamental, cité et approuvé par Aristoteetpar Leibniz, et que voici dans son entier : « Il n'y a que le vrai philosophe, « lui seul, dit Platon S qui possède la dialectique. « Or le philosophe est établi dans une région telle « qu'il n'est pas facile de l'y voir clairement : mais « c'est pour une raison bien différente de celle qui ce rend le sopliiste invisible. Le sophiste, en effet, « se réfugie dans les ténèbres du néant; il y vit par « l'habitude ; ces ténèbres l'enveloppent, et on ne « peut lapercevoir. Le pliilosophe, tout au concc traire, appliqué à l'idée de l'être, de Tètre qui « est toujours, est difficile à voir dans cette splen- « deur, s'il est vrai que l'œil de la foule ne peut (( soutenir l'éclat de la splendeur divine. »
* USophist., p. 319
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
Jamais on n'a mieux parlé sur ce point. Platon a connu et décrit les deux esprits qui se partagent le monde : l'esprit de ténèbres et l'esprit de lumière; et il a formulé leur loi.
Il a vu cette dialectique qui mène à la lumière ; il a vu cette dialectique négative qui descend dans la nuit. Et, chose merveilleuse ! Hegel aussi a vu les deux : il nomme une dialectique négative^ opposée à la dialectique positive et concrète qui est, dil-il, la sienne. Seulement, à ses yeux, le croiraiton? la dialectique négative est celle qui mène à un Dieu absolu, à un Dieu qui ne naît pas et qui ne périt pas. « On a dit que le un, c'est-à-dire l'absolu, « ne naît pas et ne périt pas. Cette dialectique s'ar- (( rête au côté négatif du résultat ; elle abstrait, au « lieu de prendre le résultat déterminé qui se préce sente, savoir le néant, le néant pur, mais un néant « qui renferme en lui l'être, un être qui renferme « en lui le néant ^ . »
Ainsi tous sont d'accord : il y a une dialectique vraie, et une dialectique négative, retournée 5 seu-
* bag bûô ^\\\t^ b, t. bûô 2(bfotutc, tticî)t cntflct^c ndd) t)cr^el)c:
^iffc ÎDialchit bUibt bU§ bci bcr ncgatwcn 6eitc be* ^Refultat* pcl)en, unb ûb|lval)irt Vdn betit, wa* ju^lcid; tuirUic^ tjor^nbcn ifl, çtn be* (limmtc* SHcfuUat, ï)icr tv\ reine* iUic^t*, aber 9Ud)tô, welc^e* btt* ©eçit, iinb fben fo 6xi ^etjit^ weliï^e* bas 9U(^U vx (îd^ (diliejt. (vi, d78.)
LOGIQUE DU PANTHÉISME
lement Hegel appelle dialectique négative celle de Platon, parce qu'elle est le contraire de sa propre dialectique. Que veut-on de plus? 11 affirme que sur ce point la métaphysique avait pris, avant lui, une position renversée (t?ctfc[>rtc ©(cllung). L'assertion est incontestable. La métaphysique universelle du genre humain, et de tous les grands philosophes, est renversée à Fégardde celle de Hegel. Nous le disons comme lui.
Nous sommes presque honteux de nous arrêter si longtemps sur Hegel ; mais que le lecteur ne Foublie pas : pour nous, Hegel c'est le sophiste, comme Cicéron c'est l'orateur, comme Arislole, pour saint Thomas d'Aquin, c'était le philosophe. Et de plus, c'est l'auteur du panthéisme contemporain, c'est-à-dire du panthéisme pris dans la phis haute forme qu'il ait jamais revêtue et qu'il puisse jamais revêtir.
Nous nous soucions peu du professeur allemand Dommé Hegel, mais nous nous occupons beaucoup des deux voies de l'esprit humain, l'une qui s'élève vers la lumière, l'autre qui descend vers les ténè-
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
bres. Or le représentant complet de cette seconde voie, le sophiste qui résume en lui la sophistique entière, poussée à bout et systématisée, est un objet d'étude aussi indispensable au philosophe, que l'étude de la maladie l'est au médecin.
Nous voyons quel est le résultat de la dialectique de Hegel : au lieu de monter, comme Platon, du monde fini qui est jusqu'à un certain point et if'est pas au delà, vers l'Être qui est absolument (tw TravTe^w; ovxt), il descend de l'infini au fini, et du fini jusqu'au néant. Et il ne répare point cette chute par son principe d'identité , en disant , comme il le fait ailleurs: «Mais ce fini, c'est l'infini, a mais ce néant, c'est l'être. » Hegel n'admet pas d'être concret qui soit infini ; il n'admet réellement qu'un seul être concret^ ce mélange d'être et de néant, selon lui, identité des deux, qui devient, qui naît et meurt^ qui se développe sous nos yeux, qui est le monde; et, pour lui, le principe de ce monde c'est l'être pur, c'est-à-dire la possibilité pure, c'està-dire le néant, comme il le dit lui-même. Tout est sorti et sort de ce néant, principe de tout. Oui, dit-il, tout vient de rien. Le néant s'est développé spontanément. Quand Platon parle de s'élever par la dialectique au principe de tout, il entend par là l'Être même, celui qui est, qui ne naît ni ne meurt,
312 LOGIQUE DU PANTHÉISME
qui possède la vie, Fintelligence, la force, Tamour. Hegel entend par là le néant pur, comme lesBoud-
dbistes '.
Aristote, nous Favons déjà dit, a connu ce renversement et il a consacré tout un chapitre de sa Métaphysique à combattre ce principe radical de l'athéisme. La question est de savoir si ce qui devient, devient sans cause; si, à tout mouvement, à tout effet, à toute croissance, ne répond pas nécessairement une force, un être déjà en acte antérieurement ; s'il est possible d'admettre que ce qui n'était pas devient spontanément; si le principe do toutes choses est la possibihté d'être, ou bien l'être actuel. C'est la question métaphysique de l'antériorité de la puissance ou de Vacte : lequel des deux est antérieur à Tautre, la puissance détre ou V actualité de Cétre ?
' (?* mnfî flber al* wtinberbar ûuffaUen, bic e&îje : 2lu* 9;id)t* n>irb 9li4^t* obct au* ^twa* wirb nur (?troa*, aud) in unferen Bciten ganj umbcfanacii t^arsetragen ju fel)en, ol,ne eini^e* 58ci.uét(cin. bag fie bic ©mnblage be* ?antl,ei*mu* (i(l). (vi. 475.) « Il est surprenant « qu'on soit encore aujourd'hui assez aveugle pour produire « la formule : Rien ne vient de Rien, ou quelque chose seul « peut produire quelque chose, sans se douter qu'elle est le « principe même du Panthéisme. 0 Remarquez en passant que Hegel dit sur chaque chose le contraire précis de ce qui est vrai.
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
Aristote, qui admet Dieu, est ici, comme partout, directement opposé à Hegel, qui n'admet pas Dieu.
cf J'appelle puissance, dit Aristote, tout principe « de mouvement ou de repos Or l'acte est ance lérieur à la puissance (cpavepov oxt Trporepov evspysia ({ Suva|X£to; è(7Ti). Les êtres en puissance viennent « d'autres êtres qui, sous le rapport du temps, « sont en acte antérieurement à ces puissances ; (( car il faut toujours que l'acte provienne de la a puissance par l'action d'un être qui existe en « acte. 11 y a toujours un premier moteur, et le
« premier moteur existe déjà en acte L'acte est
« antérieur à la puissance et sous le rapport de la
(( notion et sous le rapport de l'essence Par la
f( même raison, l'acte est antérieur à la puissance « sous le rapport du temps ; et l'on remonte , « comme nous l'avons dit, d'acte en acte, jusqu'à « ce qu'on arrive à l'acte du moteur premier et « éternel (toG ypovou àel irpoT.ajjLêavst èvspyeia sTepa irpo « éiEpaç, £tt)ç TYiç ToOàetîctvoOvToçTïpcoTco;). L'éternel est f( antérieur, quant à la substance, à l'être péris- « sable, et rien de ce qui est eu puissance n'est
« éternel Tout ce qui est impérissable est en
« acte ; il en est ainsi des principes nécessaires : « car ce sont des principes premiers ; s'ils n'é-
LOGIQUE DU PANTHÉISME
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
If talent pas , rien ne serait* . » Aristote avait dit ailleurs : « Ce qui est nécessaire est acte; or ce «qui est éternel ayant évidemment la priorité, « Facte est antérieur à la puissance ' . »
Ce point de vue est fondamental dans Aristote ; il revient partout : c'est la démonstration de Texis-
tence de Dieu.
Au reste, ce n'est autre chose que le développement de cette formule, assurément bien voisine de l'évidence : // ny a pas d'effet sans cause : ou, Rien ne vient de Rien. Hegel n'admet pas cela 3, il le nie formellement. Il dit que l'axiome prétendu, Rien ne vient de Rien, est un principe panthéistique. Pour lui, le commencement de toutes choses, c'est le néant. Cela doit être, puisqu'il retourne la dialectique, dont le terme vrai est l'affirmation de l'être absolu, infini en toute perfection.
Il est bien évident que, dans l'application, Hegel
* Met., vin [1x1, 8. - ^ De inlerpret., xiii.
3 ©a* SiVvbcn entljâlt. ba^î ^lid^t* nid)t 9lic^t6 bkibe, fonbcrn m 6ein 5lnbere*. in ba* efi)n dbcrgctjc . ecpn i(l nur eci^n, ?»Ud)tè i|l nui ^X^^ ijl baft 2Bffcn be* «ï>antl)eUmuft. Log. i, p. 80, 81.
retourne le procédé dialectique. Mais, entrons maintenant dans la théorie même du procédé, telle que la donne Hegel. Voyons s'il retourne la théorie même.
Il n'y manque pas.
Quel est le procédé? Voir les êtres finis, leurs perfections bornées, concevoir l'être infini et ses perfections infinies par l'élimination des bornes du fini *. Où porte l'élimination dans ce procédé? Sur la limite des perfections qu'on aperçoit et non pas sur les perfections mêmes : ce serait le procédé renversé.
Hegel fait ce renversement, en prenant pour axiome premier de sa dialectique la formule même de Spinosa : Determinatio est negatio : Toute détermination est négation. Que veut dire cette formule? Un mot l'explique : détermination signifie qualité. Mais alors la formule, ainsi traduite, montre déjà sa fausseté. Qui admettra ceci : Toute qualité est négation? Comment la beauté, la bonté, la justice, la force, la sagesse (et c'est ce que Hegel appelle des déterminations), comment ces qualités sontelles des négations? H est bien manifeste, au contraire, que ce sont des affirmations : affirmations
' Quidquid bonitalis, cntitatis, perfectionis est in quacunque crealura, totum est eminentius in Deo. [Saint Thomas.)
,^8 LOGIQUE DU PANTHÉISME
absolues s'il s'agit de Dieu, relatives et partielles s'il s'agit (le la créature, mais, en tout cas, affîr-
mations.
Comment donc est-on tombé sur cette formule, qui, on le voit déjà, retourne tout? On y est tombé par une tromperie grossière de l'imagination.
Hegel qui, par un indigne abus de mots, appelle produit de l'imagination («orflclluna) les données nécessaires de la raison , comme celle-ci : L'Être est. et le néant n'est pas; il n'y a pas tt effet sans cause; Hegel qui appelle ces principes un produit de la raison abstraite, est, nous l'avons déjà montré, la dupe aveugle des imaginations les plus grossières.
Par exemple, toute l'idée qu'il se forme de l'ensemble des choses, Dieu et monde, c'est, comme il le dit, celle d'une plante qui pousse. Et comme l'imagination ne lui montre rien d'abord (l'œil n'aperçoit pas le germe), comme ensuite il ne voit que la plante en croissance, mais non les forces qui la font croître, il dit : L'univers, Dieu et momie en un, est une simple puissnnrr ,rrlre qui se développe spontanément. C'est du fétichisme proprement dit ; l'imagination ne peut descendre plus bas. De même, pour la formule, toute détermination est négation, ou toute qualité est négation. L'imagina-
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
tion du sophiste voit l'être pur comme un espace vide et indéterminé. C'est là son être, identique au néant. Il n'y a là ni vie, ni qualité, ni détermination quelconque. Mais tracez des circonscriptions dans cet espace vide et indéterminé, tracez des cercles ou autres figures, ce seront là des déterminations, des qualités. On joue ici sur le mot détermination, que Ton fait synonyme de borne physique ou circonscription dans l'espace, La détermination ainsi conçue, on voit que la circonscription quelconque qu'on imagine, nie tout l'espace indéfini qu'elle n'enveloppe pas; puis, transportant à Dieu, à l'âme, à l'esprit, à l'essence des choses, cette grossière image, on dit : Toute détermination est négation.
Telle est la source logique du Panthéisme de Spinosa et de Hegel. On se figure les créatures comme des circonscriptions particulières tracées dans l'être indéfini de Dieu.
Donc, comme le pratique Hegel, pour remonter au principe des choses, il suffit d'effacer toutes ces circonscriptions particulières, et l'on retombe dans ce qu'il appelle l'indéterminé après détermination, ou dans l'identité de l'indéterminé et du déterminé, qui est Dieu même.
De sorte que le procédé dialectique dans sa vérité, qui est un procédé d'affirmation universel et
LOGIQUE DU PANTHÉISME
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
absolu, devient, pour Hegel, un procédé de négation. L'esprit ne saisit pas une qualité bornée pour en ôter la borne et pour en affirmer Tessence à Finfini. Tout au contraire on prend cette qualité bornée et on la nie radicalement.
Ainsi la formule : Toute détermination est négation, cette formule, dès le point de départ, retourne le procédé et le fiiit négatif an lieu d' affirmât if
qu'il est.
C'est ce que les Hégéliens purs appellent les principes purement et simplement négatifs de la science moderne ; et c'est précisément le procédé principal de la raison appliqué à rebours.
ÎV.
Ce qui est fort curieux, c'est que Hegel est Fun des hommes qui ont le plus nettement et le plus décisivement affirmé l'existence et la distinction des deux procédés de la raison ; seulement il détruit le premier en y introduisant le principe du troisième sun^enanty et il retourne Tautre.
Il admet avec Platon que les deux procèdes peuvent être exprimés par les deux mots grecs âtavoia et vo'jç qu'on peut traduire par raison discursive et raison spéculatii^e ; lui les exprime toujours par
les deux mots allemands ^crflanb et îBcnumft qu'on a traduits par entendement et raison : seulement il faut bien noter que le mot entendement ne montre en rien l'idée de Hegel. Par le mot îJcrjîanbj il entend à la fois la raison discursive et ces données vulgaires et ordinaires de la raison qu'on nomme le sens commun ou le l)on sens, la saine raison, ^crnuuft c'est la raison savante, dans laquelle il distingue deux degrés ou moments , qu'il nomme moment dialectique et moment spéculatif
A ses yeux voici toute la marche de la pensée ' .
Il y a trois degrés ou trois moments de la pensée :
« r Degré abstrait : logique de l'entendement;
« 2" Degré dialectique : logique de la raison négative ;
« y Degré spéculatif, ou logique de la raison positive. »
Au premier degré, la pensée croit à l'existence réelle des êtres, à leur identité propre et à leur distinction réelle. Ce degré abstrait (abstrait parce que la pensée sépare les êtres et ne les identifie pas en un seul) est celui où la pensée s'appuie sur le
* V(yi> iîo^ifc^c l)at bcr 5«>vm nac^ brci 6citcn a) bic abjUratte ober toc r|lanbi()c, p ) bic bialcttifd^c obcr ncgatitJ-Dcrnûnftiijc, y) '^'^^ fvctula* tit>e obcr vofîtitJ-vcrnunftifle.
350 LOGIQUE DU PANTHÉISME
principe d'identifé (®al ^l)rmcif bcff<lben ijt bic »t>cii>
<itat) .
Les conclusions, dans ce degré, sont données par un procédé qui déduit et qui marche par voie d'identité. (60 itUicô@cl;licgcnmcI)tS2lnbci'C$ ûlô ci» Ç-ortgaug mi) bcm ^rincif bcr Sbcntitât.)
Le second degré est le degré dialectique. « Or, « dit Hegel, il est de la plus haute importance de « bien concevoir la dialectique, car elle est le prin- (X cipe du mouvement, de la vie, de Faction dans <x l'ordre des réalités, comme elle est, dans Tordre a de la pensée, l'âme de toute connaissance scien-
(t tifique '. »
Ce serait fort bien dit, si c'était compris.
« Dans le premier degré, le degré abstrait, la « pensée s'arrête à des déterminations fixes et à « leurs différences 5 elle croit que les qualités di- (( verses des choses sont et subsistent. Elle s'arrête a encore, comme la jeunesse, à cette question « abstraite : Oui ou non (entrocbcr-obcr) '*.
« Le degré dialectique, au contraire, consiste à
* T^ab ^iolcttif(J)e gcl^kiâ aufjufaffcn unb jtt ertennen, i|l mx Ut i,îwi)(leii 'Bid^tigtcii. €é ifl ©affclbc ubcrijûuvt bo* *l>rincip ûUer «Bcwr- ^unfl, aUc* t€hîM, unb aller ^ctljâtiflung in ber 2BirtUd)teit. (?bcn fo ijl ba« ©ialcttifd)c auà) bic €ccU aUcé wal}rl;aft tpiffcnfd)aftUd)cn ^r^
tmmcm*. vi, 152.
avi, 151,147.
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
(( enlever (aufl)cbcn) toutes ces déterminations finies (( et à les transformer en leurs contraires *. »
« La dialectique, ou raison négatwe, est ce mo- (( ment de la pensée qui montre chaque déterminau tion finie comme étant ce qu'elle est en effet, (( c'est-à-dire sa propre négation -. »
(( Enfin, le troisième moment, moment spécu^ (( latif o\x positivement rationnel^ est celui qui sai- (( sit Tunité des déterminations et de leurs con- (( traires ^. »
Selon Hegel, voici les formules de ces trois degrés (le la pensée, dont le dernier seul est la vérité :
i" L'Être est et le Néant n'est pas; — naïveté primitive.
i"" L'Être n'est pas, le Néant est ; — scepticisme ; premier pas de la science.
3** L'Être est et n'est pas, le Néant n*est pas et est; — vérité absolue.
Le premier moment voit l'identité. Le second voit la non-identité de l'identique. Le troisième
' Daè bialcl!tifd)c 2}îomcnt i|"i "tio^b fi^ene 6icl)-2lufl)eben foldjer cnb» Ud)cn 25cjlimmwn(jcn unb \\)x Uberc)fl)cn '\\\ it)rf ^nt(jcgcnfc0tc. vi, 151.
* Die ^Dialcttit i|l \>^^ immanente .J)inau$()e()en, worin \>\î ©infeiti(jfcit unb ©efci)idnttt;eit bev 2}ev)lanbc*beflimmun()en (id; rtU '^m, waè (le i|l, nàmlid) alô i()re ^Ic^ation, bar^eflellt. vi, 152.
^ îî)aô ôpetulativc ober ^ojïtitj^SJevnunfti^e fa§t "^xi @inl)cit btr Ses flimmung in '\\\xtx (fntgcgcnfe^ung auf. VI, 157.
352 LOGIQUE DU PANTHÉISME
degré voit l'identité de l'identique et du non-identique. Ou encore: T Synthèse primitive ; 2« Analyse de la synthèse; S** Synthèse après analyse.
On voit aussitôt que cette dernière forme de la distinction est pleine de sens, et que les formes précédentes en sont un calque aussi grossier qu'absurde, puisque, évidemment, analyser n'est pas nier. Voilà donc, pour Hegel, toute la logique, toute la pensée. INous y voyons clairement le procédé syllogistique par voie d'identité : c'est son premier degré ^Tîciilanb). Le reste appartient au second procédé ^l^cntuuft).
Hegel décrit souvent et amplement ce procédé dialectique. Dans sa logique, par exemple, il se demande comment on peut s'élever au premier principe : il remarque qu'on ne peut s'y élever par voie de déduction. « C'est pourquoi, dit-il, quelquesu uns ont ptuisé qu'on ne pouvait démontrer l'exis- « tencede Dieu. Mais si la raison vulgaire (^:8crlîanb; (( ne peut donner cette preuve, la raison philoso- (f pliique le peut. La preuve que donne la raison « philosophique a sans doute aussi pour point de (c départ (^2luêi)ang§puuft) un autre objet que Dieu ic (cin 2tnbcrc3 al8 ©ott), mais dans sa marche (g-ort- « ga«â) elle ne prend pas cet autre objet comme « quelque chose d'immédiat qui soit vraiment;
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
ell<^ ne le prend que comme un moyen, une position (iScnnittcltcè unb ©cfc^tcè) pour passer outre (c'est I'uitoÔsck; de Platon), et elle obtient Dieu comme renfermant ce terme moyen, détruit et conservé en lui ; comme étant le véritable immédiat, le principe reposant en soi-même. « Quand on dit : Regardez la nature, elle vous conduit à Dieu, car elle vous mène à un but final absolu : cela ne veut pas dire que Dieu soit considéré comme conséquence déduite de ce moyen terme, mais seulement que nous prenons pour point de départ de notre marche autre chose que Dieu ; et cela, de telle sorte que Dieu, dans la suite du mouvement de la pensée, se trouve être le principe absolu de ce premier objet ; la situation se retourne : ce qui apparaissait comme conséquence se montre comme principe; réciproquement, ce qui semblait principe n'est plus que conséquence. Telle est la marche de la preuve rationnelle ^ »
' îOuin \)<x\ iii bicfcv i8c5icl)ung in bcr ncucru $ni gefagt, ©otteè 5?a* Knn fci) uid)t ju bcwcifcn, fonbcru inûffe unmittclbar crtannt ttjcibt'u. ?ic Scnumft vcrjlcl)t mbcfj untcr Scwcifcn ctwaf gan^ anbcrè aie ber î.>cr|lanb, unb aud) bcr gefunbe srinn tl^ut bicè. Oaè 25cwfifen bcr 23crlumft l)at 5wav aud) 5U (cincm ^^luèQantjêvuntt cin îlnbcrcè itlè (?ott, nU Icin c6 là^t 'm fcincm ^ortcjancj bicè îlnbcrc nid;t nU cin Unmittclbareè unb irct)cnî)cè, fonbcrn inbcm cè batjelbc ab cin 2}cnnittcltcê unb ©c- (cijtcô aufjcigt, fo cr^icbl fid) babuvd) juglcid), bafe C5ott aU bcr bic 23cr-
LOGIQUE DU PANTHÉISME
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
Hegel, ainsi que nous l'avons avancé, distingue donc aussi nettement que possible le procédé dialectique du procédé de déduction; il montre, prèsque dans les mêmes termes que Platon, dont il a du reste assez exactement traduit la théorie dialectique, que, prenant la nature pour point de départ (Sluëtîûugèf imft), on n'a pas alors une majeure qui implique Dieu ; mais on part itaulre chose que Dieu pour s'élever à ce principe des choses (wir bcn @aui) maci)cn x>m cincm ^2lnbcrn ju ®ott)qui est autre que le point de départ, et n'y est pas conteiui (âx' otGVYiv àvuxoOsTov, dit l^kilonj.
Hien de mieux, et voici donc Hegel platonicien? Il passe donc de la nature à Dieu considéré comme au-dessus de la nature, absolument différent d'elle? En aucune sorte. Dieu pour lui, sansdoute, Dieu est ïaidre du monde, mais le monde est Vautre de
mitteluna in fid) ûuf9cl)obcii €îUi)aUfnbc, wal)rl;aft unmittclbarc. Uv^ fprunelid^c iinb auf fid) îBfruljcnbc ju bctrad)tcu ifl.— iraflt inau : bctracl)tct btc îTiatur, \it wirb (^udj auf i^m fâ^rrn, 3l)r wcvbct cimn abfolutcu entjTOCct fînbcn, — (o i^ bamit nidjt iicmcim, bafî tJ^nt cin iVnnitteltf* ffi), (onbern baf, nur mx bcn ii^mu) mad)fu tjon cincm îlnbcvn ^n G^ott. in ber îlrt, baf, ^ni aU btc golgc jugl^'i^) ^^"^ '^^1^^^'*'^ ^^^'""^ ^^"^^ drflcn itl, bafî alfi) bic vrtcUunfl fid) »frtel)vt unb ba^icniijc, waô al* golqc erfd)eint. ftd) aud) al* (Brunb itiat. unb wa* crjl ab (?runb fid; barjîeUtc, jur Solgc l)erabaefeîît wirb. î»if* î^ bann aud> bcr (i^ancj bc5 tcrnunftigen Sewfifcnè. (yi, 76.)
Dieu. Son principe fondamental, qu'on se le rappelle, c'est que « quelque chose et autre chose sont même chose '. » Donc la dialectique, en passant du même au différent, ne fait que montrer com^ ment le différent contient le même, et réciproquement, et c'est ce que nous trouvons dans le texte même qui vient d'être cité : « Ce point de départ c( autre que Dieu n'est pas pris comme chose qui (f soit vraiment, mais comme un moyen, et on ob- « tient Dieu comme renfermant ce ternie moyen. » D(î sorte que le principe du troisième survenant s'introduit aussi dans la dialectique et la détruit, aussi bien qu'elle détruit le syllogisme et la proposition. Précisément ce troisième degré de la pensée n'est autre chose que l'introduction, dans la dialectique de ce principe propre à Hegel ; puisque ce troisième moment est défini : Le moment spéculatif qui saisit t unité des déterminations et de leurs contraires. C'est là, dit Hegel, ce qui accomplit le mouvement dialectique dont le propre est de passer du même au différent. Le dernier moment de la raison est celui qui voit l'identité du même et du différent , et accomplit ainsi le travail de la pensée.
' VI, 18i2. Sra^m wiv nunmcl^v nad; bem Unterfc^itcb jtoifdjen Itm.
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LOGIQUE DU PANTHEISME
PRINCIPE DE TRANSCENDANCE
Il est donc manifeste que Hegel détruit absolument le procédé principal de la raison, tout ru semblant d^abord le décrire exactement. Il le retourne par son axiome : fonte drlcrmination csi nr^ulum, H le détruit «'u lui superposant ce qu'il nomme le iroisicme moment, qnî saisU Lnniti' des contraires.
Tout n\'st pas dit. Il nous reste à montrer comment Hegel traite Platon, et récipioquement. Nous avons déjà vu le jugement décisif de Platon sur le sophiste, dont la pensée habituelle roule sur le néant, et qui descend dans les ténèbres de son objet, pendant que le i)liilosophe (et Platon certes se considère comme tel) cherche à s'élever vers la
lumière de TEtre.
Ce seul mot capital, le plus profond qui ait étr dit sur ce point, devrait interdire à Hegel la pensée de profaner Platon. Loin de là, Hegel fait de Platon un sophiste semblable à lui-même, qui affirme Pidentité de TÈtre et du ÎNéant. Il fait de Platon, comme d'Aristote, un de ses précurseurs.