II. L
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SUR L'INDUCTION GÉOMÉTRIQUE
cetto courbe ; car le fil d'or le plus délié, et supposé merveilleusement déduit selon la loi de cette courbe, n'en serait qu'une image, image finie, intermittente, discontinue, puisque les atomes du fil d'or ne se touchent pas. Rien de créé, de corporel, ni de fini, n'est continu. >Iais pourtant cette form.' idéale que je conçois, et dès lors son élément infinitésimal, ne répond-il à rien de réel ? C'est ce qu'on ne peut dire. Car, par exemple, quand notre terre a parcouru son orbite elliptique, elle a veritablement parcouru une ellipse, ellipse contuiue dont tous les points ont été réellement occupés par la terre ; cette ellipse n'est donc pas une pure abstraction. Elle n'est ni corps, ni abstraction, ni seulement une idée qui n'existerait que dans l'esprit de rhomme. D'ailleurs, tous les philosophes depuis Flatou, et surtout les philosophes chrétiens, nient formellement qu'une idée claire et vraie dans l'esprit puisse ne répondre à rien . Klle est une certaine vue de Dieu. Elle ne serait pas en nous si Dieu ne ly mettait actuellement en se montrant lui-même en quelque manière. Mais ici nous voyons pour ainsi diie directement que cette idée répond à quelque réalité hors de nous. Il y a ici une réalité extérieure, l'ellipse réellement parcourue par la terre point par point ; ellipse dans laquelle ou plutôt sous
laquelle une infinité absolue de points, c'est-à-dire d'éléments infiniment petits, existent en effet. Et il y a réellement dans cette idée, qui a sa réalité hors (le nous, il y a dans cette réalité, comme dans l'idée que nous en concevons, la coexistence de ces deux infinis, l'infini en simplicité et l'infini en immensité. Mais ne fLiut-il pas dire précisément la même chose du temps, du temps réel qu'a mis la tevni à parcourir lorbite ? Certainement tous les points de cette durée, tous ses moments simples, infiniment simples, en nombre absolument et actuellement infini, ont été parcourus par la terre. Voilà donc encore, sous la durée, comme sous l'étendue, l'existence simultanée de l'infini en simplicité, de l'infini en immensité, réellement, actuellement et objectivement existant.
Aussi nous n'en faisons nul doute, nous saisissons ici par la raison deux attributs de Dieu, Timmensité, l'éternité. Oui, la raison, appliquée à l'analyse du temps, de l'espace et du mouvement, par ses formes géométriques et algébriques, transfigurées par la méthode infinitésimale, de manière, comme le dit Fontenelle, à transporter nos connaissances dans l'infini, la raison, dis-je, atteint ici l'infini sous rétendue, et l'infini sous la durée : elle atteint deux attributs de Dieu, et les atteint non-seulement
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comme concevables, maïs comme réellement existiuits. S'il est vrai que l'espace, le temps et le mouvement existent ; s'il est vrai seulement que le mouvement existe, il faut dès lorsque sous l'étendue et sous la durée, il y ait une infinité actuelle (>t réelle d'éléments ou de moments simples, ou infiniment
petits.
Si quelque lecteur craignait que, jjar ces considérations, on ne donnât quelque prise ou du moins quelque prétexte aux panthéistes, nous le prions de considérer que nous développons ici une vérité banale, qui est d'ailleurs un article de foi, savoir : « Dieu est immense, c'est-à-dire intimement prête sent, par sa substance, à tous les lieux, à tous les «êtres, tant corporels que spirituels. » [!)eus est immensus^ adeoqae omnibus locis, rebusquc oniivbus corpcmilibus et spiritualibus sua subsiantin />/lime prœsens,) Donc sous le temps, sous Tespace, sous le mouvement, sous la force finie, choses créées, il y a nécessairement l'éternité, l'immensité, le moteur immobile et la force infinie. Mais l'éternité, l'immensité et la force infinie. Dieu en un mot, intimement présent par sa substance, en tout temps, en tout lieu, à tout être spirituel et corporel, est infiniment différent et du temps, et du lieu, et de tout être corporel et spirituel. De ce que Dieu
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est principe créateur et vivificateur de toutes choses, il ne s'ensuit nullement qu'il soit rien de ces choses. De ce qu'il porte en lui éminemment toutes les idées, les lois, les essences de toutes choses, idées, essences qui sont lui-même, il n'en est pas moins séparé de ces choses comme l'infini Test du fini. Quant à nous, nous croyons couper court absolument au panthéisme, non-seulement parla réfutation que nous en avons faite au livre second, mais plus encore, s'il est possible, par notre axiome métaphysique, encore peu compris : « Il n'y a qu'un <c seul Etre infini ; tout ce qui est infini en un sens « est infini en tout sens : tout ce qui est fini en un « sens est fini en tout sens, w Dès que cet axiome est compris, on voit clairement comment il est impossible d'affirmer, comme on le fait encore, que le nombre des soleils est infini, ou que l'âme est, dans l'homme, l'élément infini. Comment Tâme serait-elle infinie en un sens quelconque, puisqu'elle est évidemment finie, actuellement, quant à sa connaissance et à son amour? Dira-t-on qu'elle connaîtra et aimera toujours de plus en plus ? Je l'accorde, mais il s'ensuit seulement que l'âme est inea:ferminable, ou immortelle, ou indéfinie, mais elle n'est nullement infinie. Dira-t-on, avec Bossuet, Fénelon, saint Augustin, que nos idées sontmar-
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allées du caractère de riiifini? Sans nul doute. Mais qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que nous avons l'idée de l'infini, et que cette idée est impliquée dans toutes nos idées générales. Avoir ridée de rinfini, selon nous, c'est voir, en une certaine manière, l'être qui est infini, soit indirectement et par reflet, soit directement et face à face, comme nous croyons qu'il en sera dans la vie éternelle. Mais parce que nous voyons ici quelque reflet de rinfmi, et que nous verrons un jour face à face l'Être infini, s'ensuit-il que nous lui serons identiques, ou que notre connaissance soit infinie? En aucune sorte. Nous ne serons jamais cet être, et nous ne le comprendrons jamais. On peut voir sans comprendre, sans tout comprendre. Comme nous voyons aujourd'hui le monde des corps sans le comprendre, sans savoir en rien ce qu'est la substance des corps, de même on peut voir l'infini, le distinguer absolument de ce qui n'est pas lui, le connaître de mille manières et très-profondément, sans pour cela connaître infiniment.
Mais revenons. L'analyse, en s'appliquant au mouvement, s'applique manifestement à la force, et démontre, par les effets finis des forces, l'infini dans la force, aussi bien que dans l'étendue et la durée, L'infini dans la force est démontré, non pas
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seulement comme concevable, mais encore comme nécessaire et actuellement existant. Car, ou le mouvement est continu, ou bien il est intermittent. S'il est intermittent, il faut à chaque intermittence l'action d'une force infinie pour faire franchir à un mobile quelconque un intervalle fini, si petit qu'il soit, sans aucun temps. Si le mouvement est continu, son action implique l'infini ; car dans le mouvement continu il faut admettre un nombre actuellement infini d'impulsions infinitésimales. Le mouvement se décompose absolument comme l'étendue et la durée. L'existence du mouvement, quel qu'il soit, suppose donc, comme cause première, l'existence actuelle d'une force douée du caractère de l'infini.
Mais en est-il autrement de toutes les manifestations de l'être et de la vie, aussi bien de la vie intellectuelle et morale que de la vie physique ? N'en est-il pas de même de toutes les forces de la nature? Est-ce que l'intelligence et l'amour ne sont pas des qualités réelles existant dans les êtres? Y a-t-il des êtres qui aiment et qui connaissent? Oui, sans doute; nous sommes nous-mêmes ces êtres. Or qu'y a-t-il, par exemple, dans notre connaissance? Nous l'avons vu : intermittence, puissance souvent sans acte, acte toujours partiel relative*
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ment à Tensemble du vrai, toujours partiel relativement à tout objet total, acte toujours obligé de chercher une vérité plus pleine, acte toujours discursif, successif dans la recherche de la vérité. Partout limite, imperfection, borne et insuffisance. El pourtant, d'un autre côté, Bossuet a-t-il eu tort de dire que « Dieu, dans nos idées, a pris soin de « marquer son infinité? » INe nommons-nous pas rinfini, ne savons-nous pas le distinguer du fini par des caractères manifestes? N'étudions-nous pas l'infini en ce moment même, et toute proposition universelle n'implique-t-elle pas l'idée de l'infini? Et, en lui-même, le pouvoir de connaître, et son acte réel, si faible qu'il soit, pourvu qu'il soit, si petite qu'en soit la portée, pour peu qu'il atteigne une vérité quelconque, quel en peut être le principe premier, la cause première, la fin, l'objet? Le pouvoir de connaître l'infini, de quelque manière que ce soit, — non pas de le concevoir ou de le comprendre, mais d'en atteindre une notion quelconque , — ce pouvoir est actuellement donné à l'être borné que je suis ! Mais, dans ce pouvoir, j'aperçois l'infini deux fois, comme dans l'espace, la durée ou le mouvement. Je le vois comme principe de ce pouvoir concevant, je le vois comme l'objet conçu.
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Ce n'est pas moi que je vois et conçois comme infini, en voyant dans mon âme l'idée ou la notion telle quelle de l'infini; ce n'est pas moi non plus, qui seul ai le pouvoir de monter à cette conception. Mais il ne s'agit pas seulement de la notion de rinfini, il s'agit d'une idée ou connaissance quelconque. Quoi! il se passe en moi un mouvement intellectuel ! Ma connaissance qui n'était pas devient! Ma pensée qui n'était qu'une puissance passe à l'acte! Comment puis-je franchir cet abîme de rien à quelque chose ? Rien ne devient tout seul, et rien ne va de la puissance à l'acte que sous l'influence d'un moteur déjà en acte, à moins qu'on ne soutienne, avec Hegel, que le néant passe à l'être en vertu de sa propre force.
Quelle peut donc être la cause première de cet acte dont je suis cause seconde? Tout mouvement intellectuel, dit saint Thomas d'Aquin, vient de Dieu, comme de sa cause première, et vient comme cause seconde de l'intelligence créée qui l'opère. Oui, il faut être porté par l'intelligence infinie pour arriver par la pensée à un point où Ton n'était pas, pour passer d'un point à un autre. La vérité, c'est Dieu; l'intelligence créée, qui se meut dans la vérité, qui avance dans la vérité, se meut en Dieu, se meut dans l'intelligence de Dieu, comme un
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corps qui se meut dans Fespace est porté clans l'immensité, et poussé par la force de Dieu ; comme un être qui dure dans le temps est porté par l'éternité. (Test ce que dit Leibniz : a Le temps et la du- « rée n'ont leur réalité que de lui *. » De même, l'esprit fini est porté par l'intelligence infinie, sans laquelle il ne pourrait ni exister, ni se mouvoir, ni
avancer.
C'est ainsi que, dans toute créature et dans tout mouvement des créatures, il y a deux éléments radicalement distincts. Il y a relui qui dépend de la créature; il y a celui qui dépend de Dieu; il y a ce qui vient de la cause seconde et ce qui vient de la première; ce qui vient de Tétre par soi, et ce qui vient de l'être communiqué et emprunté. Ces deux éléments sont partout, dans tout créé, et notre esprit les voit ensemble, et la raison nous est donnée afin de les discerner. L'intelligence nous est donnée pour voir par le créé l'invisible de Dieu, dit saint Paul. Lo.sque Fénelon analyse ce quil nomme « le Ibnd de notre esprit, » il y voit, soit dans la raison, soit dans la volonté, la présence manifeste de ces deux éléments radicalement distincts. Dans l'analyse de la raison surtout, il met
' Nom, BssaUf il, chap. xv.
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cette distinction dans la plus éclatante lumière. Il faut relire toute cette admirable analvse dont nous citons la conclusion : <c En toutes choses nous « trouvons comme deux principes au dedans de » nous; l'un donne, l'autre reçoit; l'un manque, « l'autre supplée; l'un se trompe, l'autre corrige. « Chacun sent en soi une raison bornée et subalc( terne, qui s'égare dès qu'elle échappe à une en- " tière subordination, et qui ne se corrige qu'en « rentrant sous le joug d'une autre raison supé- « Heure universelle et immuable. » Voilà bien les deux éléments dont l'un est immuable, dont l'autre tombe dans l'accident et la variation. Mais que sont ces deux éléments? L'un est borné, l'autre infini : « Mon esprit a l'idée de l'infini même... « D'où vient cette idée de l'infini en nous? Oh! « que l'esprit de l'homme est grand ! Il porte en « lui de quoi s'étonner et de quoi se surpasser « infiniment lui-même; ses idées sont universelles, « éternelles et immuables. Ces idées sans bornes « ne peuvent jamais ni changer, ni s'effacer en « nous, ni être altérées ; elles sont le fond de la « raison.
« Voilà l'esprit de l'homme, faible, incertain, « borné, plein d'erreurs. Qui est-ce qui a mis l'idée « de l'infini, c'est-à-dire du parfait dans un sujet
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SUR LTNDUCTION GEOiMÉTRlQUE.
a si borné et si rempli d'imperfections? Se Test il « donnée à lui-même, cette idée si haute et si pure, « cette idée qui est elle-même une espèce d'infini « en représentation, c'est-à-dire le vrai infini dont « nous avons la pensée ?» H s'ensuivra que de ces deux éléments l'un est la créature bornée, et que l'autre est au-dessus du créé. « Voilà donc deux « raisons que je trouve en moi ; l'une est moi- « même, l'autre est au-dessus de moi. Ainsi, ce a qui paraît le plus à nous, et le fond de nous- « mêmes, je veux dire notre raison, est ce qui nous « est le moins propre, et ce qu'on doit croire le u plus emprunté. Nous recevons sans cesse et à « tout moment une raison supérieure à nous , « comme nous respirons sans cesse l'air, qui est « un corps étranger, ou comme nous voyons sans 0 cesse les objets voisins de nous, à la lumière du «c soleil, dont les rayons sont des corps étrangers « à nos yeux. » Et quels sont encore, en fait, les caractères de ces deux éléments que l'analyse rencontre dans la raison ? Quels sont les caractères de ces deux raisons? Celle qui est moi « est très-im- « parfaite, fautive, incertaine , prévenue, préci- 0 pitée, sujette à s'égarer, changeante ^ opiniâtre, « ignorante et bornée*; enfin elle ne possède ja- « mais rien que d'emprunt. L'autre est commune
« à tous les hommes et supérieure à eux, elle est « parfaite, éternelle, immuable, toujours prête à « se communiquer en tous lieux et à redresser « tous les esprits qui se trompent, enfin incapable « d'être jamais 72/ éy?Mz:W(p, m partagée, quoiqu'elle t( se donne à tous ceux qui la veulent. »
Or l'élément immuable, c'est partout et toujours, en tout être, en toute force de quelque nature qu'elle soit, en tout mouvement, c'est partout et toujours Dieu lui-même.
Aussi, Fénelon s'écrie-t-il enfin : « Où est-elle « cette raison parfaite, qui est si près de moi et si « différente de moi? Où est-elle ? Il faut qu'elle soit « quelque chose de réel, car le néant ne peut être « partout, ni perfectionner la nature imparfaite. « Où est-elle cette raison suprême? N'est-elle pas le « Dieu que je cherche ? » C'est par là que Fénelon termine cette page. Tune des plus importantes, pour la vraie connaissance des choses, qui soient sorties de la main de l'homme !
Les mêmes éléments, Fénelon les retrouve ensuite dans l'analyse de la volonté. A quoi nous ajoutons que les mêmes éléments se retrouvent en toutes choses. Nous prenons à la lettre et dans la plus grande étendue ces mots de Fénelon : « En « toutes choses nous trouvons comme deux prin-
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« ripes au dedans de nous. » Nous allons [)lus loin. Won pas seulement au dedans de nous, mais en toute cliose, en tout être créé, en toute force, en tout mouvement de tout vlvv vvcv : dans la lumière physique comme dans la raison, dans la chaleur, l'électricité, rattraclion, comme dans la volonté, dans tout mouvement des corps comme dans tout mouvement des esprits, dans le temps, dans l'espace, dans toutes les formes de l'étendue. Ne pourrions-nous pas analyser l'attraction comme Fénelon a analysé la raison? ^ous y trouverions les mêmes éléments que Féiielon découvre dans la raison. Nous ajoutons que ce discernement des deux éléments se fait et doit se f^iire par principe et méthode, par le principal des deux procédés de la raison, par l'acte intellectuel que nous avons nommé l'acte fondamental de la vie raisonnable. Nous disons que cela se fait avec rigueur et précision. Nous montrons (juc la géométrie* l'opère dans son domaine, et c'est sa principale opération et la source de sa puissance. l.a géométrie voit dans ce qu'atteint l'analyse mathématique l'élément infinitésimal sous toute donnée finie : elle discerne et exprime à part l'élément immuable et l'élément variable. Pour saisir nettement l'infini, elle anéantit un instant, par la pensée, l'élément variable.
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C'est qu'en effet le fini, pris en lui-même, est un voile qui cache l'infini, et en même temps une image qui le montre. Il faut saisir ce que montre l'image, et il faut découvrir ce qu'elle cache. Effacez tout caractère fini, l'intermittence, la discontinuité, l'accident et la borne, le caractère partiel et successif des éléments ou des mouvements, il ne reste plus, dans notre intelligence, que le fond immuable, plein et sans bornes, qui portait cette image finie. Et ce qui reste après avoir effacé tout ce qui peut s'anéantir, ce qui reste ne sera point l'infini indéterminé ; ce sera, dans l'infini, la loi, l'idée déterminée, non pas seulement de tel genre, mais de telle forme particulière du genre donné. Ce sera sa ressemblance exacte, en dehors du fini, (»n dehors de tout accident.
Mais qu'est-ce que cette limite qu'il s'agit partout d'effacer? En géométrie, ce que, pour parler comme les philosophes, nous nommons ici la /imite % c'est une grandeur finie et assignable, qui diminue par degrés à mesure que l'on tend vers Tinfini, et qui s'évanouit quand on l'atteint. En
* Av comme
•oc les philosophes, nous appelons ici limite, non phis comme les mail)éniaticiens, le ti rme extrême vers lequel converge la quantité croissante ou décroissante^ mais, au contraire, l'intervalle qui sépare de ce ternie final la quantité qui s'en approche.
PI
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est-il de même en métaphysique ? Quand on compare rintelligence finie à Tintelligence infinie, qu'est-ce qui constitue la limite ? Suffit-il, pour accomplir le procédé métaphysique infinitésimal, d ajouter l'adjeclif infini, au mot qui nomme une qualité finie des créatures ?
Il s'en faut de beaucoup. IVenons pour exemple la manière dont Fauteur qui décrit si nettement le procédé l'applique à étudier Tintelligence
divine.
« Je dis que l'intelligence divine est la connaissance, absolument distincte, de tous les possibles.
« Il y a dans Tintelligence humaine des représentations distinctes, et tout esprit intelligent n'est tel que parce qu'il peut connaître et lui-même et ce qui n'est pas lui. Ce pouvoir de connaître est une réalité positive ; c'est donc un attribut commun et à Dieu et à l'esprit créé ; mais en Dieu ne se trouveront point les limites qui se rencontrent dans l'intelligence créée.
« Quelles sont ces limites? La première, c'est que l'intelligence créée est faculté et non pas acte. L'intelligence créée n'est pas toujours en acte, car souvent elle n'est qu'en puissance ; et lorsqu'elle est en acte sur un point, elle n'est qu'en puissance sur le reste. Elle est donc seulement faculltL 11
n'en est pas de même en Dieu. L'intelligence divine n'est point une faculté séparable de l'acte, mais elle est acte pur. Elle est toujours tout actuelle. Cela résulte de notre principe, que tout ce qui appartient à Dieu lui appartient dans toute l'étendue du possible. —-En outre, l'intelligence créée connaît tantôt confusément, tantôt distinctement : elle ne connaît rien d'une manière adéquate; elle ne connaît pas toutes choses en même temps, mais successivement et discursivenient ^ »
Qu'est-ce que l'intelligence finie? qu'est-elle au fond? quelle est sa réalité positive? UxN pouvoir de CONNAÎTRA. Là est le positif distinct de toute limite. \ iennent ensuite les limites qui ne sont point un pur néant, mais qui sont les formes et degrés variables sous lesquels le pouvoir de connaître se développe dans les êtres finis. D'abord ce pouvoir de connaître ne connaît pas toujours. C'est un pouvoir, mais qui n'opère pas toujours ce qu'il peut. De plus, il ne connaît pas tout; s'il s'ap- |)lique à un point, il demeure en puissance sur le reste. Cet objet même qu'il voit actuellement, il ne le voit pas tout entier; en tout, il y a plus à connaître que l'intelligence créée ne connaît. Puis ce
• BiUingeriiDilucid., phil., p. 345.
lï.L.
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pouvoir connaît successivement : il passe d'un point à l'autre ; il additionne les fractions de la connaissance, et s'efforce d'en former un tout ; il est intermittent, partiel et discursif.
Voici donc deux points de vue : le premier, « pouvoir de connaître; » le second, « pouvoir « de connaître ne s'exerçant qu'avec intermittence, a partiellement, successivement. )> Maison conçoit des différences extrêmes et des degrés sans nombre dans un pouvoir ainsi défini. Il y a des esprits où l'exercice de l'intelligence est très-rare ; chez d'autres, il est habituel. L'un ne connaît qu'une très-faible partie de ce que connaît l'autre ; l'un aperçoit en un instant d'innombrables et lointaines conséquences, qu'un autre esprit ne saisira qu'après des années de travail. Il y a des esprits qui ne sont guère que discursifs, tandis que d'autres sont plus ordinairement contemplatifs , et voient ensemble tout ce qu'ils voient. Dans tout cela, l'idée d'intelligence, prise en elle-même, est le fond invariable qui porte tous ces degrés et ces états divers des intelligences finies. Mais l'intermittence, la succession et la partialité des vues varient d'un esprit à un autre. Plus un esprit s'élève, plus ces accidents diminuent, plus on converge vers la notion d'intelligence toujours eu
SUR L'INDUCTION GÉOMÉTRIQUE
acte, en acte sur tous les possibles, en acte plein sur chaque possible, et sur tout possible à la fois. Tant qu'on reste dans le fini, ces accidents peuvent décroître indéfiniment, mais jamais s'annuler. Supposez qu'ils s'annulent : alors vous sortez du fini, et vous entrez dans l'infini de Dieu ; vous arrivez immédiatement à l'idée d'une inielli^ trence adcqaale et simultanée de tout intelligible. Voilà l'idée de l'intelligence infinie à laquelle nous élève l'analyse de l'intelligence finie. Puis, si vous croyez à la Logique, vous affirmez l'existence actuelle de cette intelligence infinie. Vous comprenez qu'elle est la source, la cause et le principe, le modèle de toute intelligence finie.
11 en est de la lumière intelligible des esprits comme de la lumière visible des mondes, La source de la lumière, l'astre lumineux par luimême, envoie dans l'espace son auréole immense. Mais qu'est-ce que prend, dans cette pleine auléole , chacune des terres qui voguent autour de lui? D'abord les terres, n'étant pas lumineuses par elles-mêmes, n'ont qu'une simple puissance d'être éclairées; et cette puissance n'est pas toujours en acte, puisqu'il y a vicissitude de nuit et tie jour. Pour tout point de chaque terre et pour chaque horizon, la lumière n'est qu'intermittente.
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Mais quanti un Iiorizon voit le jour, et nage actuellement dans la lumière, reroit-il toute la lumière possible ? Non, certes, car il ne peut jamais recevoir qu'un imperceptible faisceau de l'immense auréole, de la lumineuse |)lénitude. Mais de plus, reçoit-il dans toute Tintensité possible ce que sa grandeur propre comporte de lumière? Non, certainement; car s'il était plus près, la lumière sérail plus intense, et ces intensités varient suivant une loi connue. l'iifin chaqui* Iiorizon voit-il d'un même regard dans son soleil tout ce qu'il y peut voir? Non, puisque, pour obtenir la totalité successive de ses aspects possibles, il lui faut un labeur discursif d'un an.
Or que devrait conclure de ces faits un élrr raisonnable, s'il en existe, sur la plus reculée des terres, sur ce globe obscur, enveloppé d'une couche d'épais nuages qui lui cachent la vuv du soleil, et n'en laissent jamais voir que la lumière diffuse? Que saurait du soleil l'habitant d'un tel monde? Voici ce qu'il verrait : sur le globe où il vit, la lumière est intermittente , et vient toujours du même côté; quand la planète s'approche de ce coté, la lumière devient plus intense; de plus, le calcul monlre que d'autres globes, plus rapprochés du point d'où semble venir la lumière, en re-
çoivent plus. Ne faut-il pas conclure qu'en approchant de ce point central, la lumière devient plus intense, et qu'en ce point est concentrée toute la lumière que se partagent les mondes, et toute celle qu'ils ne se partagent point? qu'elle y est tout entière? qu'elle y est sans intermittence, sans décroissance ni vicissitude, et que là se trouve ramasâé clans un perpétuel midi tout ce que les terres ne recueillent que jour par jour, et en courant à travers les saisons ?
Oui, les terres, s'il en est, qui ne voient du soleil que sa lumière diffuse et indirecte^ sans en apercevoir jamais le disque, source du jour, doivent conclure le soleil sans le voir. Cependant, s'il est sur ces terres des esprits froids et rigoureux, qui entendent ne jamais conclure au-delà de ce qu'ils aperçoivent, peut-être nient-ils le soleil; peut-être regardent -ils avec pitié les enthousiastes qui croient, sur ces do i niées insuffisantes, à l'existence de l'astre qui répand la lumière; peut-être soutiennent-ils que tout se passe, pour les quelques planètes bien connues, comme s'il y avait un soleil central, mais que rien n'autorise à soutenir scientifiquement son existence. Il est au contraire bien à croire, diraient-ils, qu'au-delà de la planète la plus centrale, il n'y a rien, et qu'il n'y a point de
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monde lumineux par lui-même, monde dont les faits connus ne donnent point Tanalogue. I.a croissance des intensités lumineuses, à mesure qu'une planète est plus près du centre commun do gravité, centre bien probablement vide, tient sans doute à une autre cause, comme serait leur plus grande densité et la plus grande rapidité de leurs mouvements. Les enthousiastes qui placent un foyer de lumière dans ce centre de figure du système, centre vide des mondes réels et peuplés, sont d'heureux insensés, qui manifestement tirent des données de Texpérience et des prémisses du raisonnement une conclusion qui n'y est pas contenue.
Et pourtant nous, qui voyons le soleil, que disons-nous? Nous le savons, les enthousiastes ont raison. De fait, il y a un soleil, et de pkis la Logique le démontrerait aux globes qui ne le verraient pas, si sur ces globes la Logique n'est pas mutilée et réduite à la seule déduction , si Ton y sait supprimer les limites des réalités positives, pour affirmer l'existence pleine et infinie.
En toute forme, en tout mouvement, en toute expression rationnelle de grandeur variable de tout genre, soit qu'elle réponde au temps, à l'espace, au mouvement, soit qu'elle n'y réponde point, l'analyse infinitésimale, cet universel pro-
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cédé de la raison appliqué aux mathématiques, l'analyse, disons-nous, atteint et met à part les deux éléments essentiels, le variable et l'invariable. C'est le fondement de son travail, au point qu'elle a, pour tous les cas possibles, une formule générale que nous avons déjà citée : fx + \Ax, Ce sont les deux éléments mis à part. L'un,/'.c, demeure invariable; l'autre XA^r, varie indéfiniment, pendant que l'autre, sans varier, renferme éminemment en lui tout le détail de ces changements. Pendant que le premier est immuable, le second peut s'anéantir, ou être conçu comme nul; et c'est cet anéantissement, ou, si Ton veut, cette hypothèse de l'anéantissement du second terme, qui laisse en évidence le principe infinitésimal, le principe générateur, le principe en dehors du temps, l'idée simple, éternelle, de l'espace, du mouvement et de toute quantité, loi et source des formes, des mouvements, des forces.
D'où il suit, encore une fois, que le procédé par lequel les philosophes démontrent l'existence de Dieu est le même que le procédé géométrique infinitésimal. Des deux côtés, c'est la raison s'élevant, à partir du créé, jusqu'à l'idée d'un attribut de Dieu ; ici par le langage vulgaire et les formes ordinaires de la pensée, et à partir du monde
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visible et de ses qualités, de l'âme et de ses facultés; là, sous forme géométrique, par la langue algébrique, et à partir du temps, de l'espace, et des figures qu'implique l'espace, à partir du mouvement et des forces qui le produisent. De part et d'autre la raison atteint l'infini ; non pas l'infini vague et indéterminé des anciens, mais l'infini plein de lois et d'idées; non pas l'infini de I légel, l'infini abstrait, mais l'infini concret, c'est-à-dire l'infini conçu comme réellement et actuellement existant. Car le mouvement est concret, l'espace et le temps sont concrets, la pensée et la volonté sont concrètes, et le principe infinitésimal de ces forces ou choses concrètes, principe que Ton découvre au-dessous de l'espace, et du temps, et du mouvement, ne peut être un principe abstrait. Autrement il faut soutenir avec Hegel que le néant devient en vertu de ses propres forces : affirmation nécessaire dans le système qui pose que l'infini n'est pas, mais dont la nécessité même démontre, par l'absurde, que l'infini existe comme source et principe de toutes choses, portant tout et vivifiant tout, réellement et actuellement : l'infini, qui serait toujours ce qu'il est, si tout ce qui n'est pas lui était conçu comme nul, ou même était anéanti.