‹ Logique [microform]Chapitre 75 sur 88 · INTELLECTUELLES · texte numérisé non relu

INTELLECTUELLES

Ces conseils ne s'adressent pas à tous : un trèspetit nombre d'esprits, dans l'état actuel du monde, '^n sont ou en voudront être capables.

■iiiil I •lÉlllii.l

LES SOURCES

Ils s'adressent à cet homme de vingt ans, esprit rare et privilégie-, cœur encore plus privilégié, qui, au moment où ses compagnons d'études ont fini, comprend que son éducation commence; qui, à Fâge où l'amour du plaisir et de la liberté, du monde, de ses honneurs et de ses richesses, entraîne et précipite la foule, s'arrête, lève les yeux et cherche, dans l^immense liorizon de la vie, au ciel ou sur la terre, l'objet d'un autre amour.

.le suppose que je m'adresse à cet homme. C'est à lui seul que je parle ici.

La possession de la sagesse, lui dirai^je d'abord, est à de très-sévères conditions ; sachez-le bien. Ces conditions, il est vrai, sont plus sévères en apparencc qu'en vérité. Mais enfin, l'initiation exige d'austères épreuves. Ètes-vous courageux? Consentez-vous au silence et à la solitude ? Consentez-vous, au sein de votre liberté, à un travail plus profond, mais aussi régulier que le travail forcé du collège, ce travail que les hommes imposent aux enfants, mais non pas à euxrmémes? Consentez-vous, dans cette voie rude, à voir vos égaux, par une voie facile, vous dépasser dans la carrière et prendre votr e place dans le monde? Pouvez- vous tout sacrifier, sans exception, à la justice et à la vérité? Alors écoutez.

SILENCE ET TRAVAIL DU MATIN

Si vous avez cette extraordinaire décision, et si vous savez vaincre les innombrables oppositions, déraisonnables et raisonnables, qui vont vous arrêter, sachez qui vous allez voir maintenant pour maître. Ce sera Dieu. Le temps vient où vous avez à pratiquer cette parole du Christ : « N'appelez per- « sonne sur la terre votre maître : car vous n'avez « tous qu'un maître qui est le Christ, et vous êtes « tous frères. »

Oui, il faut que vous ayez maintenant Dieu pour maître.

C'est ce que je vais vous expliquer, en vous donnant les moyens pratiques d'arriver aux leçons du Maître divin.

Saint Augustin a écrit un livre intitulé : De Mai^is/ro, où il montre qu'il n'y a qu'un maître, un seul maître qui est intérieur. Lisez ce livre. Malebranche a beaucoup écrit sur ce point, et d'admirables pages, trop peu connues, et surtout trop peu pratiquées. Il vous sera facile de les trouver. Lisezles avec attention et recueillement.

LES SOURCES

Du reste, vous avez entendu dire vulgairement, et vous l'avez probablement répété vous-même, que Dieu est la lumière universelle qui éclaire tout homme venant en ce monde. Croyez-vous cela?

Si vous le croyez, poursuivez-en les conséquences.

Si vous croyez que vous avez en vous un maître qui veut vous enseigner la sagesse éternelle, dites à ce maître, aussi résolument, aussi précisément que vous le diriez à un homme placé en face de vous : « Maître, parlez-moi. J'écoute. »

Mais après avoir dit j*écoute, il vous faut écouter. Voilà qui est simple assurément, mais capital.

Pour écouter, il faut faire silence. Or, je vous prie, parmi les hommes, et surtout parmi les pen seurs, qui est-ce qui fait silence?

La plupart des hommes, surtout des hommes d'étude, n'ont pas une demi-heure de silence par jour. Et quand le livre de l'Apocalypse dit quelque part : « Et il se fit dans le ciel un silence d'une a demi-heure, » je crois que le texte sacré signale un fait bien rare dans le ciel des âmes.

Pendant tout le jour, l'homme d'étude écoute des hommes qui parlent, ou il parle lui-même ; et quand on le croit seul et silencieux, il fait parler les Hvres, avec lextraordinaire volubilité du regard, et il dévore en peu d'instants de longs discours. Sa soli-

SILENCE ET TRAVAIL DU MATIN

tude est peuplée, assiégée, encombrée, non-seulement des amis de son intelligence et des grands écrivains dont il recueille les paroles, mais encore d'une multitude d'inconnus, de parleurs inutiles et de livres qui sont des obstacles. De plus, cet homme qui croit vouloir penser et parvenir à la lumière, permet à la perturbatrice de tout silence, à la profanatrice de toutes les solitudes, à la presse quotidienne, devenir, chaque matin, lui prendre le plus pur de son temps, une heure ou plus, heure enlevée de la vie par Temporle-pièce quotidien; heure pendant laquelle la passion, l'aveuglement, le bavardage et le mensonge, la poussière des faits inutiles, l'illusion des craintes vaines et des espérances impossibles vont s'emparer, peut-être pour l'occuper et le ternir pendant tout le jour, de cet esprit fait pour la science et la sagesse ^

Veuillez me croire, quand j'affirme qu'un esprit qui travaille ainsi n'apprendra rien, ou peu de chose, précisément parce qu'il n'y a qu'un maître, que ce maître est en nous, qu'il faut l'écouter pour l'entendre et faire silence pour l'écouter.

* On verra plus bas si nous prétendons isoler de la vie contemporaine l'homme qui veut servir Dieu. Mais nous nous élevons de toutes nos forces contre l'usage ordinaire que l'on fait des journaux.

LES SOURCES

Si donc vous voulez établir un peu de silence autour de vous, lisez modérément, et chassez de chez vous les profanes. Éloignez-vous de toute manière des paroles inutiles. Il en sera demandé compte, dit rÉvangile. Il en sera demandé compte aux complices aussi bien qu'aux auleurs.

|iii

U faut donc écouter Dieu. Il faut faire silence pour Fentendre. Mais le silence suffit* il?

Oui, on peut dire que le silence suffit, car, dit saint Augustin, la sagesse éternelle ne cesse de par- 1er à la créature raisonnable, et la raison ne cesse de fermenter en nous. Seulement, il n'est pas facile d'obtenir le silence.

Faites taire les hommes, faites taire les livres, soyez véritablement seul, avez- vous pour cela le silence? Qu'est-ce que cette loquacité intérieure des vaines pensées, des désirs inquiets, des passions, des préjugés particuliers de votre éducation, des préjugés plus redoutables du siècle qui vous porte et vous inspire à votre insu? Avant d'arriver au silence sacré du sanctuaire, il y a de grandes victoires

SILENCE ET TRAVAIL DU MATIN

à remporter. U faut ces surnaturelles victoires dont l'esprit de Dieu dit : « Celui qui sera vainqueur, je « lui donnerai pouvoir sur les nations. » {Qui vi^ ceritj dabo ei potestatem super génies .)

Il faut cesser d'être esclave de soi-même, et esclave de son siècle. Je ne dis pas que la lutte doit avoir cessé; je dis qu'elle doit avoir commencé. La passion, en vous, doit avoir senti la puissance supérieure de la raison. U faut avoir rompu avec le siècle, et avoir dit au torrent du jour : Tu ne m'emporteras pas. Il faut avoir échappé à ce côté faux de l'esprit du siècle, à cet entraînement aveugle et pervers par lequel chaque époque menace d'échapper au vrai plan de l'histoire universelle, et en retarde l'accomplissement. Corrumpere et corrumpi sœcu" lurn vocatur^ disait Tacite. Ce siècle-là, ce corrupteur avec ses préjugés, ses doctrines, sa philosophie s'il en a, il faut s'élever, et se tenir élevé, au-dessus de lui, pour le juger, le juger pour le vaincre, et pour le diriger au nom de Dieu. C'est le sens du mot cité plus haut : « Celui qui sera vainqueur, je « lui donnerai pouvoir sur les nations. »

Je n'insiste pas davantage sur ce point capital, ni sur l'extrême difficulté de cette victoire, ni sur l'espèce de terreur profonde qu'éprouve une âme qui vivait naïvement de la vie de son siècle, et qui main-

AI

}9S LES SOURCES

tenant entre en lutte et en contradiclion avec cette vie et ses puissants mouvements, et commence k sentir sa faiblesse, sa petitesse, son isolement, en face de ces grands flots. Tout ceci nous enlraînerait trop loin. J'indique seulement ici à quelles conditions Târae obtient le silence pour écouler Dieu.

SILENCE ET TRAVAIL DU MATIN

- Jiî;

Pythagore avaifdivisé la journée des disciples de la pliilosopbie eu trois parties : la première partie pour Dieu dans la i)rière; la seconde pour Dieu dans l'étude el la méditation ; la troisième pour les liommes et les affaires.

Ainsi toute la première moitié du jour était pour

Dieu.

Crest en effet le matin, ;ivant toute distraction et

tout commerce humain, qu'il faut écouter Dieu.

Mais précisons. Q'est-ce, en effet, qu'écouter Dieu?medirez-vous. En pratique, écouterai-je ainsi, comme les contemplatifs de l'Inde, depuis le matin jusqu'à midi ? Me tiendrai-je le front penché et la tète appuyée sur ma main, ou les yeux levés ^ers le ciel ? Que ferai-je en réalité ?

Voici la réponse. Vous écrirez.

Vous êtes-vous quelquefois demandé : Quel est le moyen, y a-t-il un moyen d'apprendre à écrire? Ce moyen d'apprendre à écrire, et de développer, en ce sens, vos facultés dans toute leur étendue, je vous l'offre ici. Ce sera là l'avantage secondaire de l'emploi de vos matinées.

Parlons d'abord, sous ce second point de vue, de votre travail du matin. Ce ne sera pas un horsd'œuvre, ni même une digression, car nous verrous que cet exercice secondaire vous mène ici droit au but principal.

Saint Augustin commence ainsi son livre des Soliloques : « J'étais livré à mille pensées diverses, et « depuis bien des jours je faisais les plus grands « efforts pour me trouver moi-même, moi et mon « bien, et pour connaître le mal à éviter, quand « tout à coup — était-ce moi-même? était-ce un « autre ? était-il hors de moi ou en moi ? Je l'ignore, a et c'est précisément ce que je désirais ardemment « de savoir, — toujours est-il que tout à coup il « me fut dit : Si tu trouves ce que tu cherches, « qu'en feras-tu ? A qui le confieras-tu avant de « passer outre ? — Je le conserverai dans ma mé- « moire, répondis-je. — Mais ta mémoire est-elle « capable de conserver tout ce que ton esprit a vu ? ff — Non, certes, elle ne le peut. — Il faut donc

LES SOURCES

a écrire. Mais comment, puisque tu crois que ta « santé se refuse au travail d'écrire ? Ces choses ne « se peuvent dicter : elles demandent toute la pu- « reté de la solitude. —Cela estvraijje ne sais donc « que faire. — Le voici : demande de la force, et puis « du secours pour trouver ce que tu cherches ; puis « écris-le, pour que cet enfantement de ton cœur « t'anime et te rende fort. N'écris que les résultats, a et en peu de mots. Ne pense pas à la foule qui « pourra lire ces pages; quelques-uns sauront les « comprendre ' . j*

Maintenant, je vous prie , pensez-vous que ces choses n'arrivent qu'à saint Augustin ? Si elles n'arrivent qu'à lui et ne nous arrivent pas, c'est que notre pitoyable incrédulité s'y oppose. Croyez-vous en Dieu? Dieu est-il muet : N'est-il pas très-certain que Dieu parle sans cesse, comme le soleil éclaire toujours ? Je vous dirai ici avec Thomassin : « Qui- « conque s'étonne de ces choses et les regarde « comme incroyables, inespérées, inouïes, celui-là m ne sait pas ou ne réfléchit pas que la descente de (c Dieu, réelle et substantielle, dans la nature intelcc ligente, est un fait continuel et quotidien \ »

* CEuvres complètes, t. î, p. 598.

* Dogm. theoL, de Inrarnat.,\ïh. 1, cap. xxi,

SILENCE ET TRAVAIL DU MATIN

Mais n'insistons pas en ce moment sur ce côté de la question. Saint Augustin lui-même, parlant de sou inspirateur, ne se demande-t-il pas : « Était-ce H moi-même ? Était-ce un autre? » Je vous dis seulement ici que si vous suivez mon conseil, si vous consacrez à écrire les meilleures heures du jour, rien ne peut vous donner autant de chances pour entendre ou pour voir la vérité, et rien ne saurait, au même degré, vous former à écrire. Là sont les sources du génie ou du talent.

Traitons ceci avec quelque détail, c'est le Heu : le livre correspondant de la Logique d'Aristotc traite beaucoup de la rhétorique.

Vous le savez, il n'y a que les ouvrages bien écrits qui subsistent et qui font trace. Les autres, même savants, ne sont que des matériaux. Ce sont comme des créations inférieures destinées à être assimilées par quelque esprit plus vigoureux qui s'en nourrit, les fait homme, et les ajoute à la vie (le l'esprit humain. Si donc vous voulez propager la vérité, il faut savoir écrire. Je dirais qu'il vous faut acquérir du style, si ce mot n'avait deux sens dont l'un, le sens vulgaire, est pitoyable. Dans ce dernier sens, il serait bon de dire : « Pas de style ! » comme on a dit : « Pas de zèle ! » Le meilleur style, en ce sens, est de n'en point avoir. Ce style,

LES SOURCES

SILENCE ET TRAVAIL DU MATIN

OU le voit assez, sert à déguiser la pensée ou son absence : vêtement toujours un peu de mauvais goût, qui, en tous cas, par cela seul qu'il est vêtement, nous empêche d'arriver à la sublime et saisissante nudité du vrai,

Mais si vous entendez le style dans le sens de ce très-beau mot, « le style, c'est l'homme, » le style alors c'est aussi l'élociuence quand toutefois on la définit avec un maître habile : « L'éloquence n'est « que l'âme mise au dehors. »

Cela posé, je trouve tout, comme règle pratique de l'art d'écrire, dans le fragment de saint Augustin qui vient d'être cité.

Le style, l'éloquence, la parole dans le sens le plus élevé du mot, c'est l'homme, c^est l'âme, mise en lumière. C'est-à-dire que, si vous voulez apprendre véritablement à écrire, il faut apprendre à éviter, non-seulement tout mot sans pensée, mais encore toute pensée sans âme.

œ Le style, disait Dussaulx, est une habitude de Œ l'esprit. )> — « Heureux ceux, dit Joubert, dans a lesquels il est une habitude de l'âme. » Et Joubert ajoutait : « L'habitude de l'esprit est artifice; l'ha- « bitude d'âme est excellence ou perfection. »

Donc, pour écrire, il ne faut pas seulement sa présence d'esprit, il faut encore sa présence d'âme;

il faut son cœur, il faut l'homme tout entier : c'est à soi-même qu'il en faut venir. Saint Augustin commence donc parfaitement quand il dit : je me

Page 1