II. L
Wi.
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SILENCE ET TRAVAIL DU MATIN
« l'esprit, l'âme et le corps. » Oui, le corps est de la partie, et saint Augustin le sentait.
Il faut que l'esprit, l'âme et le corps, en harmonie, soient devenus ensemble comme un seul instrument docile à Finspiration intérieure : inspiration qui manque peu, mais qui trouve rarement Tinstrument préparé.
Le délicat et profond écrivain que j'aime à vous citer sur ce sujet Tavait bien observé : « Quand il « arrive à Tâme de procéder ainsi, dit-il, on sent «c que les fibres se montent et se mettent toutes « d'accord. Elles résonnent d'elles-mêmes et mal- « gré l'auteur, dont tout le travail consiste alors à « s'écouter, à remonter la corde qu'il entend se « relâcher, et à descendre celle qui rend des sons a trop hauts , comme sont contraints de le faire « ceux qui ont l'oreille déUcate quand ils jouent
m de quelque harpe.
m Ceux qui ont jamais produit quelque pièce de « ce genre m'entendront bien, et avoueront que, « pour écrire ou composer ainsi, il faut faire de ce soi d'abord, ou devenir à chaque ouvrage un « instrument organisé ^ »
N'est-ce pas là ce que veut dire le prophète qm
* Pensées de Joubert^ t. H, p. 95.
s'écrie : « Eveille-toi, ma glorieuse lumière! éveille- (( toi, lyre de mon âme! » (Exsurge, gloria mea. Exsurge^ psalferîum et cithara.)
Mais, je vous en préviens, si vous attendiez pour écrire que votre âme et votre corps fussent devenus cet instrument sonore et déHcat, vous n'écririez pas. Que dit, en effet, saint Augustin : « Priez, « demandez la force, la santé, le secours, et « écrivez, afin que , vous sentant père, vous en (( deveniez plus fort {ut proie tua fias animo- « sior), »
Oui, commencez par écrire et produire, dussiezvous sacrifier ensuite les premiers-nés. Mais, en tout cas, les premiers fruits vivants de votre esprit l'animeront ; les fibres se monteront, et se mettront d'accord d'elles-mêmes.
Savez-vous pourquoi des esprits, d'ailleurs trèspréparés, restent souvent improductifs et n'écrivent pas. C'est parce qu'ils ne commencent jamais, et attendent un élan qui ne vient que de l'œuvre. Ils ignorent cette incontestable vérité, que, pour écrire, il faut prendre la plume, et que, tant qu'on n'aura pas pris la plume, on ne peut pas écrire.
Et ils ne prennent jamais la plume, parce que je iie sais quelle circonspection les arrête ; ils pensent au lecteur ; ils tremblent devant toute cette foule
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de critiques qu'ils imaginent, et devant leurs mille prétentions.
Aussi, que dit saint Augustin? « INe cherchez (c pas à attirer toute cette foule ; quelques-uns sauce ront vous comprendre. » {/\fe modo cures imitationem ttirbœ lei^entium.^
Le respect humain est un fléau dans tous les ordres de choses. Pensez à Dieu et à la vérité, et ne craignez pas les hommes : règle fondamentale pour bien écrire comme pour parler.
J>ie faites donc point d'apprêts pour attirer les hommes. Pas de style, avons-nous dit, mais la sévère nudité du vrai! ^ 'écrivez que les résultats, en peu de mots {paucis conclusiimculis ht éviter collige)\ retranchc^z tout ce qui n'est que vêtement, ornement, appât, ruse, effet, précaution, transition. Transition ! fléau du style et de la parole! Combien d'esprits que les transitions empêchent de passer, et ne laissent jamais arriver à ce qu'ils voulaient dire! N'écrivez que là où vous voyez, où vous sentez. Là où vous ne voyez pas, où vous ne sentez pas, n'écrivez pas ; taisez-vous. Ce silencelà aura son prix, et rendra le reste sonore.
Quelle dignité, quelle gravité, quelle vérité dcUis la parole de celui qui n'attend rien des hommes, qui ne cherche aucune gloire mais qui cherche la
vérité; qui craint Dieu seul et attend tout de Dieu ! [.e Christ parlant à ceux qui cherchent la gloire venant des hommes, et non pas celle qui vient de Dieu, ne dit-il pas : « Son Verbe ne demeure point a en vous? w {ferbum ejus non habelis in vobis manens.) Donc cherchez la gloire qui vient de Pieu; alors le Verbe de Dieu demeure en vous.
f( Jouez pour les Muses et pour moi, » disait un célèbre Athénien à un grand musicien méconnu. Appliquez- vous ce mot : écrivez pour Dieu et pour vous. Ecrivez pour mieux écouter le V^erbe en vous, et pour conserver ses paroles : supposez toujours qu'aucun homme ne verra ce qui vous est ainsi dicté.
Plus un livre est écrit loin du lecteur, plus il est fort. Les Pensées de Pascal, les travaux de Bossuet pour le dauphin, la Somme de saint Thomas d'Aquin surtout, écrite pour les commençants, en sont des preuves. Une preuve des plus singulières en ce genre, se trouve dans les deux styles de Massilloii : celui du Petit Carême et celui des Discours synodaux : le premier, préparé pour la cour, où l'auteur abuse vraiment de la ductilité de la pensée, où le délié de la trame épuise la patience du regard ; l'autre, presque improvisé pour quelques curés d'Auvergne, courtes pages vivantes, énergi-
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ques, où Ton rencontre un autre Massillon, aussi supérieur au premier qu'un beau visage est supérieur à un beau voile.
Un avis, en terminant ce point dont je ne touche
que les sommités.
L^esprit est prosaïque, l'âme poétique et musicale. Symphonialis est anima : ^ms\ parlait une sainte du moyen âge. Le livre de l'Imitation le dit aussi. Quand Tâme se recueille et entend quelque chose de Dieu, que la paix et la joie Tinondent, il arrive bien ce que dit Gerson : Si das pacem, si gaudiam sanctum infimdis, erit anima servi lui plena modidatione. Joubert aussi l'avait compris : « Naturellement, dit-il, l'âme se chante à elle- « même tout ce qu'il y a de beau. » Aussi, quand le style est une habitude de Fâme, il y a un écueil à éviter : c'est le chant. C'est l'excès de l'harmonie musicale dans le style, et l'introduction involon- Uaire, presque continuelle, du rhythme et du vers dans la prose : c'est un vrai défaut, quoique dans une prose parfaite, toute syllîd)e, je crois, est comptée, et même pesée. Mais il faut rompre ce chant trop explicite, non par un calcul de détail, mais par une modération générale et une profonde pudeur de l'âme, qui, n'osant pas chanter trop haut^ modère le rhythme des mots, le rend pres-
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que insensible, de même qu elle renferme en elle, avec pudeur, l'enthousiasme de sa pensée, et le maintient intime, caché, réservé, presque hisensible, mais d'autant plus irrésistible et pénétrant.
Je continue à vous donner ces conseils à vous, qui croyez à la présence de Dieu, et qui êtes résolu à l'austère discipline de sa divine école. Puissé-je me faire comprendre et vous mener jusqu'à la pratique même !
Je suivrai vos conseils, me direz- vous. Je saurai supporter la solitude et le silence. J'écrirai donc.
Mais quoi?
La réponse est impliquée dans ce qui précède ; elle est très-loin du conseil de Boileau :
tt Faites choix d'un sujet...»
Mot étrange ! Est-ce qu'un homme sérieux choisit un sujet? Un homme sérieux a un sujet. S'il n'en a pas il n'écrit pas. Jamais il n'a le choix.
D'abord, au fond, il n'y a qu'un sujet : Dieu, rhomme et la nature dans leur rapport, rapport où se rencontrent à la fois le bien, le mal, le vrai,