‹ Logique [microform]Chapitre 80 sur 88 · livre · texte numérisé non relu

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Et d'abord, croyez- vous qu'il ne puisse y avoir, sur la terre, de parole de Dieu actuellement écrite?

Il y a des penseurs qui soutiennent que tous les livres sont sacrés, que toute pensée est inspirée, que toute parole est parole de Dieu. Car, disent-ils, s'il est vrai, comme le croient les chrétiens, que rhomme n'est raisonnable, qu'il ne pense et ne parle que par une participation actuelle à la lumière de Dieu, ou plutôt si, comme nous le soutenons, rhomme est Dieu même pensant, comment expliquez-vous que l'homme puisse parler quelque chose qui ne soit pas parole de Dieu ?

J'espère que vous ne comprenez rien à tout ce panthéisme. Mais, du moins, si Ton vous enseigne qu'il y a, dans la mémoire des hommes et dans la tradition, des paroles pures et vraiment inspirées de Dieu, je suis certain que vous n'avez aucune solide raison de le nier.

Voici que, depuis plus de trois mille ans, une grande partie du genre humain, la plus vivante, la partie civilisatrice du monde, qui forme le courant

|)rii]cipal de l'histoire universelle, et qu'anime l'Église catholique, voici, dis-je, que ce côté lumineux de l'humanité, par des motifs considérables qu'il vous est facile de connaître, tient comme étant toute pure, comme certainement sainte et divinement inspirée, ce texte écrit, qu'on nomme la Bible. Pourquoi ne le pas croire, si vous croyez en Dieu? Pourquoi ne pas croire d'avance que la bonté du Père a su parfois inspirer ses enfants ?

Vous lirez donc la Bible.

Du reste, comment comprendre qu'un homme, quel qu'il soit, croyant ou autre, ne médite pas, avant toute autre chose, les paroles du Christ ? Comment comprendre que l'Évangile ne soit pas toujours, pour tout homme de cœur et tout homme qui pense, le premier des livres ?

Vous donc, qui voulez être disciple de Dieu, et qui avez en vous le sens divin, vous lirez chaque jour l'Evangile. Et quand vous en aurez quelque lisage^ et que vous y lirez ceci : « Si vous pratiquez w ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité " vous rendra libres ; » quand vous aurez, en effet, entrevu l'insondable lumière du texte, et pressenti les forces libératrices que sa praticpie vous donnerait, vous verrez bien qu'après la pratique même (le l'Evangile et la prière^ la méditation des paroles

LES SOURCES

SILENCE ET TRAVAIL DU MATIN

du Christ doit être la grande source philosophique, l'aliment principal du développement du Verbe en

vous.

Quand vous commencerez à comprendre et à

vous douter enfin de cet Évangile éternel, incarné

dans cet Évangile historique que vous voyez, vous

direz avec Origène : « Il s'agit donc maintenant de

« traduire TÉvangile sensible en Évangile intelli-

« gible et spirituel. » Et vous ajouterez avec son

commentateur, Thomassin : «Oui, il faut traduire

«c l'Évangile temporel et sensible, en Évangile iri-

(c telligible, éternel, si nous voulons enfin quitter

a l'enfance, et parvenir à la puberté de ^esprit^ «

Voici comment vous lirez.

Lisez le texte ou la Vulgate. D^ordinaire, mettez une heure à lire un ou deux chapitres. Quelquefois, une lecture suivie de Tun des quatre Évangiles est d'un grand fruit. Dans ce cas, il faut lire tantùl dans une langue, tantôt dans une autre, français, allemand, anglais, etc. Dans tous les cas, efforcez-

* « Eienim mine iiobis propositum est, dit Origine, ut Evaii- « gelium sensihilc transmut«mus in intelligibile et spiritale. » Et Thomassin ajoute : « Ibi perspicue duplex discriminât Evan;,'eu lium, et sensibilc in intelligibile, temporale in iPternum traduci « debere demonstrat, si modo pueritia aliquando excuti et ad<j- « leseere intelligentia débet. » — Thumassinus, de Incarnatiuia Verbi, lib. I, cap. x.

vous de vous appliquer à vous-même tout ce que vous lisez. Priez Dieu ardemment de vous faire entrer dans le fond du sens. Efforcez- vous, et ceci est très-important, de trouver dans les discours du Christ, qui d'ordinaire semblent passer brusquement d'un objet à un autre, de trouver l'unité puissante et vivante qui les caractérise. A mes yeux, une des plus fortes preuves intrinsèques de la divinité (le ces discours, c'est leur saisissante unité jointe à leur étonnante variété. Quand on est parvenu au fond du sens, on aperçoit une sorte de lumière éternelle, immense et simple, dans laquelle vivent et se touchent tous les objets de la création, les plus divers, les plus lointains, comme en Dieu même. Si jamais il vous est donné, une seule fois, de voir les mots évangéliques que Jésus-Christ lui-même compare à des grains de blé, s'il vous est donné de voir ces germes éclater et s'ouvrir, développer leurs tiges, leur beauté, leurs parfums, leurs trésors, vous n'oublierez pas ce spectacle. Et quand vous vous serez nourri de leur substance, qui est à la fois vigne et froment, et plus encore, ou plutôt qui est je ne sais quelle substance universelle imphquant tout, vous comprendrez pourquoi le Christ ayant prononcé sur le monde ce peu de mots que nous recueillons en dix pages, ces quelques mots ontpro- II. L. 22

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jjg LES SOURCES.

duit dans l'histoire, je ne dis pas la plus grande, je dis la seule révolution morale, religieuse et intellectuelle qu'ait vue le genre humain.

Plus vous aurez de cœur, d'esprit, de science, de bonne volonté, de courage, de pénétration, d'expérience, surtout d'amour des hommes, plus vous verrez le texte évangéliciue souvrir pour vous. Mais sachez bien que vous n'aurez saisi le sens éternel des mots du Christ que lorsciue vous apercevrez leur incomparable unité, et quand vous pourrez dire de chacun d'eux : Patuit Oeus.

Vous voyez, vous qui voulez avoir Dieu pour maître, que je ne cesse de vous dire une seule chose : écoutez Dieu. Écoutez Dieu dans le silence, dans la méditation, dans la prière, dans le travail de la prière écrite, dans la lecluro. Comme lecture, je ne vous ai parlé encore que d'un seul livre, l'Évaiigile. Mais la lecture du livre divin exclura-l-elle les livres humains? Brùlerons-nous tout pour l'Evangile, comme on a tout brûlé pour le Coran? Non; le livre divin n'exclut pas plus les livres humains, que l'amour de Dieu n'exclut l'amour des hommes. L'amour de Dieu donne Tamour des hommes ; de

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même on puise dans l'Évangile l'intelligence des pensées des hommes; on y puise l'esprit philosophique et scientifique le plus profond ; et il fout dire, avec saint Thomas : « La science du Christ ne (( détruit pas la science humaine, mais l'illumine. » In esprit élargi par l'Évangile voit dans les livres Immains des étendues , des profondeurs , que l'homme souvent n'y a pas mises, mais qu'il a rencontrées et laissées au milieu de son œuvre, à son insu. D'ordinaire, notre étroite pensée ne voit, dans le livre ou la pensée d'autrui, que ce que les mots et le style expriment à la rigueur. Loin de prêter aux autres, nous leur ôtons. Nous leur faisons toujours, dans notre entendement parcimonieux et inhospitalier, un lit de Procuste. Mais l'esprit dilaté par l'Évangile a cet incomparable don des langues, qui comprend les langages divers des différentes natures d'esprit; il a cette bienveillance intellectuelle (jui transfigure les accidents de la parole, remonte de la parole à son sens dans l'esprit, et de ce sens lui-même, tel qu'il est dans l'esprit de nos frères, à l'éternelle idée qui est en Dieu, et qui porte et inspire ce sens ; de sorte que, parfois, cette clairvoyante charité de l'esprit voit les choses mêmes à travers une pensée mal conçue et plus mal exprimée, et elle se sert de ces débris pour recons-

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rruire la vérité , comme la science reconstruit un être, qui fut vivant, avec un débris de ses os.

On sait qu'il n y avait pas de livre si déîtestable dont Leibniz ne tiriit quelque fruit.

Faites de même, ou plutôt faites mieux. Puisqu il est permis de choisir, ne lisez que les excellents. H faut peu lire, disait Malebranche. Il ne faut lire qu un livre, disait un autre, voulant faire comprendre par là la puissance toujours considérable de runité. Mais que serait-ce si vous saviez trouver l'unité des esprits du premier ordre, et si vous pouviez fréquenter comme une seule société, par voie de comparaison continuelle, Platon et Aristote, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin, Descartes, Bossuet et Fénelon, Malebranche et Leibniz? Ce sont là, je crois, les principaux génies du premier ordre. Puissiez-vous parvenir à en voir Tunité! Puissiez-vous parvenir îi comprendre dans quel sens général et commun Dieu inspin* les grands hommes, et cequil veut de l'esprit humain! Puissiez-vous clairement comprendre, dans Aristote et dans Platon, la grandeur de l'esprit de l'homme et ses bornes, et, dans les autres, l'immensité qu'ajoute à la raison humaine la lumière révélée de Dieu!

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