CHAPITRE II
FOI. — SCIENCE COMPAREE
Mais, disions-nous, qu'est-ce que Dieu veut de Fesprit humain ? Grande question, que je n'aborde pas ici tout entière. Je poursuis ces conseils pratiques. Il est vrai qu'ils nous mènent à considérer un (ùté, fort important pour nous, de cette question .
Je vous ai dit que quand un homme se donne vraiment à Dieu et devient son disciple. Dieu le pousse à une œuvre : le salut du siècle où il vit. Dieu lui montre le monde malade, couché dans les ténèbres et la souffrance ; il lui donne le regard (lu Christ pour en sonder les plaies, et quelque chose du cœur du Christ pour les sentir : puis il lui dit au fond du cœur : « Il y a peu d'ouvriers. »
LES SOURCES
Quand Thomme comprend ce mot et se décide à devenir un ouvrier, un de ces « ouvriers dont « parle le prophète, qui travaillent sur les na- « tions*, » qui fortifient leurs frères, et que Dieu suscite quelquefois pour sauver un siècle ou un peuple, alors Dieu lui inspire, par la compassion et l'amour, rintelligence, ou instinctive ou (lèveloppée, de Tceuvre à entreprendre.
Or, aujourd'hui, quelle est la plaie et quelle ( st
Foeuvre ?
11 n'est pas nécessaire d*ètr<' prophète pour le savoir. JésusChrist dit aux hommes dans l'Évangile : « Vous savez bien prévoir le beau temps ou « l'orage; hypocrites! pourquoi ne connaissezcc vous pas aussi les signes des temps ^ ? )>
Vous donc qui voulez devenir ouvrier parmi les liommes, rendez-vous attentif aux signes des temps qui s'aperçoivent.
Mais d'abord, qu'attendez-vous de la marche de l'humanité sur la terre? Vers quel avenir va le monde? Comment finira-t-il?
Pour moi, je crois que le monde est libre, et finira comme il voudra. Le monde finira comme un
■ Zach., r, 20, 21. Et osteiidit mihi Dominus quatuor faliros... ut dejiciant cornua gentiurf.
* Luc, xn, 56.
FOI. ~ SCIENCE COMPARÉE
saint, comme un sage, ou comme un méchant; peut-être comme une de ces âmes insignifiantes et inutiles que Dieu seul peut juger. Tout est possible. L'humanité est libre. Il n'y a pas d'article de foi sur ce point. La seule chose qu'en ait dite le Christ, si toutefois j'entends bien ses paroles, est une question qu'il a posée sans la résoudre. «Quand c( le Fils de l'Homme reviendra, dit-il, pensez-vous K qu'il trouve encore de la foi sur la terre? » Il semble que, sur ce sujet, le doute est la vérité même. Or je ne sais si vous sentez ceci comme jele sens, mais ce doute m'électrise. Ledoute énerve d'ordinaire; ici, il vivifie et il transporte. Oui, sur la face (le notre terre, il se peut que, comme fruit de tant de larmes et de luttes, le bien l'emporte enfin, c|ue le règne de Dieu arrive, et que sa volonté soit faite en la terre comme au ciel . Il se peut que l'histoire finisse par une moisson. Et il se peut aussi que tout finisse par la stérilité, comme la vie du figuier maudit, et que, comme on voit des hommes, épuisés de débauche et perdus de folie, mourir avant le temps, le monde aussi vienne à mourir avant le temps, épuisé de débauche et perdu de folie. Il se peut que la justice et la vérité soient vaincues, et rentrent dans le sein de Dieu en maudissant la terre qui aura refusé de donner son fruit.
LES SOURCES
FOI. — SCIENCE COMPARÉE
rià:
Or vous savez qu aujourd'hui, parmi nous, bien des esprits découragés soutiennent qu'il en sera certainement ainsi. D'autres, étrangement confiants, déclarent qu^il en sera, sans aucun doute, tout autrement, et que le bien doit triompher sur terre. Moi je l'ignore, et ne sais qu'une seule chose, c'est qne rhumanité est libre et que Thomme finira comme il voudra. Je sais que vous, moi, chacun de nous, nous pouvons ajouter nos mouvements et notre poids au mouvement de décadence qui nous emporte vers l'abîme, ou bien, au nom de Dieu, et en union avec le Christ, travailler à sauver le monde, et à redresser, en ce moment même, la direction du siècle et de Fhistoire, si elle est fausse.
Mais, je vous le demande maintenant, et ceci est la plaie du siècle, qu'est-ce qui nous manque à tous pour cette œuvre ?
Il nous manque la foi.
«Si vous aviez de la foi, seulement comme un grain de sénevé, a dit le Christ, vous transporteriez les montagnes, et rien ne vous serait impossible. « Or qui est-ce qui croit maintenant que rien n'est impossible ? Qui est-ce qui croit qu'on peut transporter les montagnes, qu'on peut guérir les peuples, faire prédominer la justice dans le monde, et, dans Tesprit humain, la vérité? Où sont-ils ces croyants?
La foi manque dans ceux qu'il faut sauver, et on ne peut pas les saisir ; et la foi manque dans ceux qui veulent ou croient vouloir sauver les autres, et ils n'ont pas la force d'entraîner ceux qu'ils auraient saisis.
Quand le Fils de l'Homme reviendra, pensezvous qu'il trouve encore de la foi sur la terre ?
Je le vois, nous sommes sous le coup de cette question. Voilà la plaie.
y « Seigneur, augmentez-nous la foi. » Voilà donc la prière qu'il faut faire, et l'œuvre à laquelle il faut nous attacher.
Mais comment ?
Il y a deux manières. L'une, plus haute que la philosophie, ne nous regarde pas ici. Je l'indiquerai cependant. L'autre, précisément, est l'œuvre de la philosophie, et répond à la question posée plus haut : Qu'est-ce que Dieu veut de l'esprit humain ?
Le plus puissant moyen de retrouver la foi est i t'Iui qu'a employé saint Vincent de Paul. On lit dans la vie de cet homme héroïque un fait trop peu connu. Un jour, ému de compassion par l'état
LES SOURCES
FOI. — SCIENCE COMPARÉE
(riiii malhorireux prêtre, clocteur en tliéolooio, qui perdait sa foi parce qu'il avait cessé d'étudier la grande science, saint Vincent de l\aul pria Dieu de loi rendre la vivacité de sa foi, s'offrant de se soumettre lui-même, s'il le fidiait, au iardeau que ce pauvre frère ne pouvait pas porter. Il fut exaucé à l'heure même, et ce grand saint resta, pendant quatre ans, comme privé de cette foi qui cependant était sa vie. Savez-vous comment il sortit de cette épreuve? Il en sortit en devenant saint Vincent de Paul, c'est-à-dire tout ce que signifie ce nom. (''est cette épreu\<\ inexplicable en. apparence, cpii ali^iit saint Vincent de Paul, c'est-à-dire l'esprit de foi, d'amour, de compassion incarné dans une vie tout entière. C'est en se donnant à la compassion sans rést rve que ce grand coîur a retrouvé la possession paisible de sa foi. « \|)res trois ou quatre ans « passés dans ce riule exercice, dit son historien, (c gémissant toujours devant Dieu , il s'avisa un <ï jour de j)rendre luie résolution lérmi^ cl inviolé lable de s'adonner toute sa \ ie, poin- l'amour de n Dieu, au service des jjauvKS. H n eut pas plutôt a formé cette résolution dans son esprit qu(* ses (£ souffrances s\ viinouirent , que son cœur se « trouva reBîis dans une douce liberté ; et qu'il a a avoué depuis, en diverses occasions, qu'il ha
(c semblait voir les vérités de la foi dans la luf( mière\ »
Voilà l'exemple. Que notre siècle en fasse autant, et se donne, pour l'amour de Dieu, au service (les pauvres. Il n'y aura bientôt plus de luttes contre la foi.
Tel est le grand et premier moyen de ramener la foi sur la terre pour la sauver. Voici le second.
r.e premier est ce que Dieu veut du cœur humain. Le second est ce cpie Dieu veut de Tesprit Immain. Ceci regarnie la Logique. Donnez-moi toute votre attention.
Quel est, depuis trois siècles, en France, et plus ou moins dans toute l'Europe, et par conséquent dans le monde, la marche de l'esprit humain sous le rapport de la foi ? .Te vois un grand siècle de foi, le dix-septième; je vois un siècle d'incrédulité, le dix-huitième; je vois un siècle de lutte entre la foi et d'incrédulité, c'est le nôtre. Qu'est-ce qui l'emportera ? C'est là, dis-je, ce qui dépend de nous.
» Abely, t. Il, p. 298.
FUI. — SCIENCE COMPARÉE
LES SOURCES
Qu'était le dix-septième siècle? Un docteur en théologie, d*abord ; et en outre, sous le rapport in- / tellectuel, le point le plus lumineux de l'histoire. Le ^ dix-septième siècle , lui seul, est le père des sciences, le créateur de cette grande science moderne dont nous sommes si fiers aujourd'hui. On a, depuis, perfectionné , déduit et appliqué : mais il a tout créé; et, si Ton ose ainsi parler, tout, dans l'ordre scientifique, a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait jusqu'à présent n'a été fait sans lui. Il y a eu là comme une inspiration du Verbe pour Tavénement des sciences. Ce siècle, du reste, était le plus précis, le plus complet des siècles théologiques; le plus grand sans comparaison des siècles philosophiques, et le plus grand des siècles littéraires.
Mais après cet immense élan, l'esprit humain, semblable à ce docteur qui avait cessé d'étudier, cessa aussi de travailler, non la physique, non les mathématiques, mais la théologie et la philosophie, la science de Dieu et celle de l'homme. Et alors la foi se perdit.
Je dis qu'on a cessé de travailler la théologie et la philosophie. La théologie, cela est visible; et l'œuvre du dix-huitième siècle a précisément consisté à chasser la théologie de toutes les directions de l'esprit humain. On la chassait au nom de la
philosophie. On proclamait le règne de la philosophie, et, pendant ce temps, on chassait la philosophie à tel point que je ne connais aucun siècle qui en ait eu moins. C'est ce que j'ai clairement démontré au livre précédt^nt par une citation de Voltaire, suivie d'une citation de Condillac. Je dis donc qu'après l'immense lumière du siècle précédent, l'ignorance philosophique du dix-huitième siècle est un prodige qui ne saurait être expliqué que par la dépravation générale des mœurs, la paresse et l'abâtardissement qui en résultent. Je ne connais qu'un seul phénomène analogue : c'est l'histoire, du reste trop fréquente, de ce pauvre enfant, d'abord briU lant et admirable dans ses premières études, tant qu'il est pur et pieux; mais le vice et l'impiété survenant le font descendre, d'une année à l'autre, aux derniers rangs.
On cessa donc de s'occuper de théologie et de philosophie, et on perdit la foi, ou plutôt le tout vint ensemble : il y a là une cause et un effet mêlés, qui se produisent réciproquement : imnioralité, incrédulité, et paresse, font cercle. Le commencement est où l'on veut.
Je n'ajoute qu'un mot sur le dix-huitième siècle. Sa ressource devant Dieu, et ce pourquoi, peut-être, il n'a pas absolument rompu avec le cours provi-
Vî
LES SOURCES
FOI. — SCIENCE COMPARÉE
dentiel de Fliistoire, cVst (|ii'il a parlé de justice et d'amour des liomnies, parfois sincèrement, et que, pendant qu'il s égarait (Failleurs, il y avait, au fond du siècle, je ne sais quel mouvement du cœur universel des bons, qui cherchait, par une adoration plus i)rofon<l(', à de\enir plus semblable au cœur du (Vhrist ; et lesirrle superficiel lui-même, à travers ses (iébauclu^s cl s< s folies, bénissait saint Vincent de Paul, et le prenait \)o\ ir son patron.
Mais revenons. La question est aujourd'hui de savoir lequel des deux mouvements sera le notre? A qui voulons-nous ressembler, à nos pères ou a nos aïeux? Il est clair cpif n deux mouvements, parmi nous, hittent encore c^t (jue nous liésitons. Laisserons-nous courir la déculence , qui court toujours, ou remonterons-nous vers la lumière?
Je le itpcle, cela dépend de nous.
Vous avez vu la décadence simultanée delà philosophie et de la foi. Relevez l'une et l'autre en même temps, et Lune j)ar Fautre. Est-ce que vous ne conqirenez i)as que votre philosophie stérile, nulle, épuisée, et dont ne s'occupe plus ([ue la lignée des professeurs, n'est telle que parce qu'elle est vide dr foi "^ Kl ne vovez-vous pas de vos veux que la foi est cha^M u de Fesprit de tous les demisavants, et même des ignorants, par le préjugé
séculaire que la philosophie et la raison sont contraires à la foi ?
Travaillez donc à les réunir, et vous travaillerez
au salut du siècle.
Mais je ne m'arrêterai pas aux généralités, je veux en venir au détail. Voici pour arriver à ce orand but, — qui est précisément ce que Dieu veut de Fesprit humain ; — voici encore, si vous ne vous lassez pas de me suivre, un conseil pratique qui, du reste, est indispensable au développement de vos facultés et au progrès de la lumière dans votre
esprit.
Voici ce conseil : Travaillez la science comparée.
Ceci demande explication.
Travailler la science comparée, c'est prendre pour devise, dans vos études, cette parole de Leibniz : ce 11 y a de Fharmonie, de la métaphysique, « de la géométrie , de la morale partout. » C'est ajouter encore à cette immense et profonde parole deux mots que Leibniz ne désavouera pas, et dire : « 11 y a de Fharmonie, de la métaphysique, delà //^ea-
« lo^ie, de la physique, de la géométrie, de la morale « partout. » C'est y ajouter encore une autre pa-
LES SOURCES
FOI. - SCIENCE COMPz\RÉE.
rôle que nous citons sans cesse, (jue nous voudrions pouvoir écrire partout en lettres d'or, et que voici : a II faut savoir qu'il y a trois sortes de sciences : « la première est purement humaine ; la seconde, If divine simplement; la troisième est humaine et a divine tout ensemble; c'est proprement la vraie « science des chrétiens*. »
Si vous voulez aujourd'hui travailler utilement, et contribuer au retour du siècle vers la lumière, à la renaissance de la foi, à la restauration de la raison publique, c'est dans ce sens qu'il vous faut
travailler.
Rappelez-vous les paroles du grand Joseph de Maistre, ce demi-prophète :
a Attendez que Taifinité naturelle de la religion « et de la science les réunisse dans la tête d'un seul n liomme de génie : l'apparition de cet homme ne (c saurait être éloignée, et peut-être même existe- « t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au « dix-huitième siècle, qui dure toujours^. »
Remarquez toutefois que si l'homme de génie était né avant 1810, ou même avant 1 820, il aurait bien probablement déjà donné signe de vie. Considérez de plus que l'œuvre est tellement immense
» ViedeM.01icr,t. Il, p. 277.
2 Soirées de Saînt-Pélersbuurç. Onzième entretien.
qu'Aristote ou Leibniz n'y suffiraient pas. Aristote a trop peu d'élan; Leibniz a trop de singularités. Peut-être saint Thomas d'Aquin pourrait-il entreprendre la Somme du dix-neuvième siècle : génie d'un élan prodigieux, sans aucune singularité, sublime et rigoureux, aussi étendu tout au moins qu'Aristote ou Leibniz, on n'ose lui tracer de limites, ni dire ce qu'il ne pourrait pas.
Mais où est saint Thomas d'Aquin ? Où est la plus haute sainteté, unie au plus haut génie? Où est l'absolue chasteté d'une vie entière, unie à la richesse d'une nature méridionale? Où sont la solitude, le silence, le cloître, et ces douze frères écrivains, qui déchiffrent, copient, cherchent pour saint Thomas, et sont prêts nuit et jour à écrire ces dictées que Dieu inspire ?
Que faire donc ? Il faut, en attendant que quelque coup de génie nous réveille et entraîne l'esprit européen dans cette féconde et magnifique carrière, il faut, vous qui entrevoyez ces vérités, vous y |/ donner d'abord et tout entier. Qui sait si l'on ne fera pas, par le nombre et l'union, ce que Joseph de Maistre attend de l'unité et de la solitude du génie?
Peut-être, en effet, le temps est-il venu où il n'y aura plus d'Écoles, où l'on ne donnera plus à aucun homme particulier le nom de maître, où l'on prati- II .L. ^^
LES SOURCES
FOI. — SCIENCE COMPAREE
quera en un certain sens élevé ce mot du Christ : « IN'appelez personne sur la terre votre maître, c parce que vous n'avez qu'un maître, qui est le « Christ, et que \ ous êtes tous frères. » Peut-être que plusieurs humbles disciples du Christ, unissant leurs intelligences dans ThumiUté fraternelle , et méritant, dans l'ordre de la science, cette bénédiction du vrai maître : « Lorsque deux ou trois d'en- « tre vous s'unissent en mon nom sur la terre, je « suis au milieu d'eux ; » peut-être, dis-je, que plusieurs humbles frères , unis en Dieu , feront plus qu'un grand homme.
Peut-être que plusieurs bons ouvriers, décidés, courageux, laborieux, et poussés par un architecte invisible, construiront l'édifice comme des abeilles construisent une ruche.
Mais je suis seul, me direz-vous. Alors, soyez du moins aussi courageux que Bacon, mais plus modeste. Ne dites pas comme lui : Fiam aut irweniam aut faciam; mais travaillez pourtant, et si vous êtes persévérant et convaincu, peut-être, plus heureux que Bacon, qui cherchait à briser une porte déjà ouverte par de plus forts que lui, peut-être vous sera-t-il donné d'ouvrir modestement à d'autres plus forts que vous, qui [sauront conquérir la place, une porte qu'ils n'apercevaient pas.
SCIENCE COMPARÉE
Cela posé, voici comment vous travaillerez, si VOUS voulez parvenir à la science comparée.
Je suppose que vous sortez du collège, avec de bonnes études Httéraires, et quelque commencement de philosophie.
il vous faut maintenant la théologie et les sciences. Vous savez que les grands hommes du dixseptième siècle étaient à la fois mathématiciens, physiciens, astronomes, naturalistes, historiens, théologiens, philosophes, écrivains. Qu'on en cite un qui n'ait été que philosophe ! De Kepler à Newton, tous sont théologiens. Voilà vos modèles.
Donc, reléguez un peu, et même beaucoup, les lettres et la philosophie, et faites place à la théolo* gie et aux sciences.
Du reste, il est heureux que vous ayez à prendre ce parti, car, si vous avez du goût pour les lettres et la philosophie, la première précaution à prendre, c'est de ne pas vous y enfermer. « Homme littéraire, dangereux et vain ! » disait quelqu'un.
Comprenez-vous ce texte de l'Écriture sainte !
Si
^5g LES SOURCES.
.f Parce que je ne suis pas littéraire, j'entrerai daiib « les puissances sacrées. Qmniani mm eognovi litte^ « rataram, ideo introiho in polendas Doniini. . N'avez-vous jamais remarqué la différence, le contraste, je dirai même l'opposition qui se rencontrent entre la puissante profondeur des divines idées, et surtout des divins sentiments, et leur expression littéraire ? N'avez-vous jamais remarqué ces deux natures d'esprit, si bien décrites par Fénelon, dont ^ Tune exprime, à peu près sans voir ni sentir ; dont l'autre sent et voit, mais n'exprime pas ou du moins
pas encore ?
Défiez-vous de cette première espèce d'esprits, et tâchez de n'en être pas. Si vous avez acquis déjà quelque art d'exprimer ce que vous tenez, cherchez maintenant les choses à exprimer ; car il vous faut d'abord savoir :
Scribendi reete sapcre est el principium et fous.
I.aissez maintenant dormir en vous l'esprit littéraire et cherchez l'esprit scientifique. Soyez savant. Votre esprit non-seulement en deviendra plus riche, mais aussi plus fort et plus grand.
Heureux ceux qui soumettent leur esprit au conseil que Virgile donnait aux laboureurs :
Qttid qui proscisso quae suscitât œquure tcrga
FOI. - SCIENCE COMPARÉE. 357
Rursus in obliquum verso perrumpit aratro, Exercetque frequens tellurem atque imperat arvis » î
Faites de même. Croisez votre littérature par la science, la science par la théologie. Rompez vos premières habitudes d'esprit, vos premières formes de pensée. Surtout, si vous avez pris, au collège, une première attache à un système particulier de philosophie, hâtez-vous de rappeler la charrue, et de diriger les sillons dans un tout autre sens :
UursDs in obliquum verso perrumpit aratro.
Dans ce second travail,'rien de bon ne sera perdu; mais que de préjugés, d'erreurs, d'incohérences disparaîtront! Quelle mince culture que celle de la première éducation ! Superposez à cette éducation une autre éducation, et puis une autre encore. Rompez et domptez votre esprit en le labourant plusieurs fois en plusieurs sens :
Exercetque frequens tell urem atque imperat arvis.
Ne craignez pas de changer plusieurs fois de culture. Rien n'est plus favorable à la terre, dit ailleurs le poëte. Le changement de culture repose :
< « Que dire de celui qui, après avoir ouvert le sol et soulevé «. la terre, retourne la charrue, croise et brise les premiers sil- ^ Ions, exerce ainsi la terre et la gouverne ! »
LES SOURCES
Sic quoque mutatis requiescunt fœtibus arva *.
Il y a plus, telle et telle production brûle et dessèche la terre, si on la continue. Mais que les moissons se succèdent sans se ressembler, et la terre les porte gaiement.
Urit enim Uni campum seges, urit avenae, Unint lethaeo perfusa papavera somno. Sed lamen alternis facilis labor *.
C'est ainsi, par exemple, que les mathématiques isolées brillent et dessèchent Tesprit : la philosophie le boursoufle ; la physique Tobslrue ; la littérature Fexténue, le met tout en surface, et la théologie parfois le stupéfie. Croisez ces influences; superposez ces cultures diverses ; rien de bon ne se perd, beaucoup de mal est évité.
L'esprit est une étrange capacité, une substance d*une nature surprenante. Je vous excite à la science comparée ; je vous demande, pour cela, d'étudier tout : ihéologie, philosophie, géométrie, physique,
1 « C'est ainsi que la terre se repose par le changement de cul-
« ture. »
' « Le Un brûle le champ qui le porte ; l'avoine aussi et le pavot u chargé du sommeil de la mort. Mais la terre n'en souffrira tt point, s'ils se succèdent. »
FOI. - SCIENCE COMPARÉE
physiologie, histoire. Eh bien, je crois vous moins charger l'esprit que si je vous disais de travailler de toutes vos forces, pendant la vie entière, la physique bcnle, la géométrie seule, la philosophie ou la théologie seule. Il se passe pour l'esprit ce quelasciencea constaté pour l'eau dans sa capacité d'absorption. Saturez l'eau d'une certainesubstance : cela ne vousempécheen rien delà saturer aussi tôt d'une autre substance, comme si la première n'y était pas, puis d'une troisième, d'une quatrième et plus. Au contraire, et c'est là le fort du prodige, la capacité du liquide pour la première substance augmente encore quand vous l'avez en outre remplie par la seconde, et ainsi de suite, jusqu'à un certain point. Donc, ajoutez à votre philosophie toutes les sciences et la théologie, vous augmenterez votre capacité philosophique ; votre philosophie, à son tour, augmente de beaucoup votre capacité scientifique et théologique; ainsi de suite, jusqu'à un certain point qui dépend de la nature finie de l'esprit humain, et du tempérament particulier de chaque esprit. Il ne faut point oublier surtout que ces capacités de l'eau dépendent principalement de sa température. Refroidissez : la capacité diminue ; elle augmente si la chaleur revient. De même, rien n'augmente autant la vraie capacité de l'esprit
LES SOURCES
FOI. - SCIENCE COMPARÉE
qu'un cœur ardent. L'esprit grandit quand il fait chaud dans l*ânie. Les pensées sont grandes quand le cœur les dilate. Il y a des esprits où il fait clair ; il y en a où il fait chaud, disait excellemment Joubert. Oui, parfois la chaleiir et la clarté se séparent, mais la chaleur et la grandeur, jamais. Les esprits les plus grands sont toujours ceux où il fait chaud .
Donc ne vous effrayez pas du travail de l2i science comparée; la science comparée, au contraire, est une méthode pour travailler énormément, sans trop de fatigue; c*est le moyen de déployer toutes vos ressources et toutes vos facultés, et surtout d*approfondir chaque science plus qu'elle ne pouvait l'éfre dans Tisolement.
L'avenir montrera la vérité de cette remarque, si Ton entre courageusement dans la voie de la science comparée.
Quelle n'a pas été la fécondité de l'algèbre, appliquée à la géométrie; puis la fécondité de cette science double, appliquée à son tour à la physique et à l'astronomie ! Que sera-ce quand on ira plus loin, et que l'on saura comparer les sciences morales aux sciences physiologiques, et même physiques, et le tout à la théologie?
Sous ce rapport, les Allemands nous donnent l'exemple. Seulement, le panthéisme en égare un grand nombre. Le faux principe des hégéliens opère, dans le domaine des sciences, la parodie de ce que nous annonçons ici. Ils prétendent qu'il n'y a qu'une science, parce que tout est absolument un ; qu'il ne faut plus morceler la science en logique, morale, physique, métaphysique, théologie : tout cela, disent-ils, est précisément un et identique, parce que tous les objets sont identiques, tout étant Dieu.
Voilà la confusion. Nous parlons, nous, de comparaison. C'est autre chose. Comparaison suppose, au contraire, distinction.
On sait assez les résultats risibles, et quelquefois odieux, qui sortent de ce principe de confusion panthéistique, soit en Logique, soit en Morale, soit en Physique. Mais ce que l'on sait moins, c'est que cette voie de rapprochement, cette tentative impossible d'identifier toutes les lignes de l'esprit liumain, a cependant poussé à la comparaison, et produit, en quelques esprits éminents, dont plusieurs, du reste, sont libres de tout panthéisme,
3ti2
LES SOURCES
FOI. - SCIENCE COMPARÉE
de très-grands résultats. Il suffit de citer Ritter, le grand géographe, Burdacli, le grand physiologist«^ Gœrres, Humboldt le philologue, Schubert surtout.
Nous pouvons d'ailleurs attendre de ce peuple de grandes choses pour la science comparée. Ces âmes profondes, mystiques, harmonieuses, vont volontiers au centre des idées, en ce point où les racines des vérités se touchent. La monstrueuse philosophie, absolument absurde, dont ils sont aujourd'hui victimes, n'est point, pour toute l'Allemagne, une preuve de réprobation intellectuelle. Ils ont poussé à bout, les premiers, la raison humaine isolée et séparée de Dieu ; dès que la raison de ce peuple reprendra sa racine en Dieu, on verra ce que peut produire la puissance harmonique
de ces âmes.
Mais, même dès maintenant, il est vrai de dire que leurs travaux, malgré la confusion panlhéistique qui s'y rencontre, ont préparé beaucoup de matériaux à la science comparée. Quand la véritable science comparée s'élèvera, elle traitera ce monstrueux produit comme l'Écriture sainte nous rapporte que Tobie, inspiré par l'ange, traita ce monstrueux poisson qui l'effrayait d'abord. « Sei- « gneur, il m'envahit, » criait l'enfant, comme
nous disions du panthéisme qui nous envahissait de toutes parts. t( Ne crains rien de ce monstre, « lui dit l'ange, prends-le et amène-le à toi : tu te « nourriras de sa chair. » Quand nous aurons conçu quelque chose de l'idée et du plan de cette science nouvelle, qui sera celle du prochain grand siècle, nous traiterons ainsi le panthéisme, qui maintenant s'engraisse pour nous.
Ainsi ne craignez ni la masse, ni le nombre, ni la diversité des sciences. Tout cela sera simphfié, réduit, et fécondé parla comparaison.
Mais il vous faut, en tout cas, de toute nécessité, une connaissance suffisante de la géométrie et des mathématiques en général ; de l'astronomie, de la physique et de la chimie; de la physiologie comparée, de la géologie, et de l'histoire, sans parler de la théologie, dont il sera question plus tard.
Et n'oubliez pas, d'ailleurs, qu'il ne faut jamais consacrer à ces choses tout votre temps. Il en faut, au contraire, réserver la meilleure partie pour Dieu seul, et pour écrire.
La tâche, peut-être, vous paraît impossible. Elle ne l'est pas. Mais à deux conditions : c'est que vous
1<01. - SCIENCE COMPARÉE
saurez étudier et que vous choisirez vos maîtres. Vous ne prendrez pas la science comme on prenait autrefois le quinquina, avec Fécorce; le malade alors mangeait peu de suc et beaucoup de bois. Vous prendrez la science, le plus possible, comme on prend aujourd'hui la quinine, sans écorce ni bois. Puis vous aurez des maîtres qui n'enseignerontpas avec cette excessive lenteur que nécessite la faiblesse des enfants dans les collèges, et surtout qui s'éloigneront de la manière de ces trop nombreux professeurs, qui jamais ne présentent un ensemble à TaudiToire, mais toujours des parcelles indéfiniment étendues ; en sorte que le cours n\'st jamais termine, mais court toujours, quel que soit le nombre des années qu on y mette. Vous chercherez des maîtres qui sachent vous présenter très-rapidement les résultats et les totalités.
Ceci posé, commencez par consacrer, par exemple, deux ans aux mathématiques, à la physique et la chimie, et à la théologie.
Prenez une heure et demie de leçon par jour dans Taprès-midi. Deux leçons de mathématiques par semaine ; deux leçons de physique et de chimie, deux leçons de théologie. Travaillez chaque leçon deux heures, immédiatement après les leçons. Ceci est lemploi de l'après-midi.
Donnez ensuite deux ans aux trois cours suivants : astronomie et mécanique; physiologie comparée;
théologie.
Puis deux autres années aux cours suivants : géologie, géographie, histoire, philologie, tliéoiooie.
N'oubliez pas que je parle à un homme décidé à travailler toute sa vie; qui [trouve que l'étude même, après la prière, est le bonheur ; qui veut creuser et comparer chaque chose pour y trouver la vérité, c'est-à-dire Dieu. Du reste, tenez pour certain que de grandes difficultés vous attendent, vous qui entrez les premiers dans cette voie.
Mais que de peine on pourrait s'épargner si on savait s'unir et s'entr'aider ! si, au nombre de six ou sept, ayant la même pensée, on procédait par enseignement mutuel, en devenant réciproquement et alternativement élève et maître; si même, par je ne sais quel concours de circonstances heureuses, on pouvait vivre ensemble ; si, outre les cours de l'après-midi, et les études sur ces cours, on conversait le soir à table même, sur toutes ces belles choses, de manière à en apprendre plus, par causerie et par infiltration, que par les cours eux-mêmes; si, en un mot, on pouvait former quel(|uepart une sorte de Port-Royal, moins le schisme et l'orgueil. Quoi qu'il en soit, j'ai supposé que vous pourriez
LES SOUHGEb.
MATUËMATIQUËS.
trouver des maîtres capables de vous présenter rapidement l'ensemble de chaque science et son résultat utile ; et aussi , que vous sauriez prendre , dans chaque science, le suc en négligeant l'écorce. Mais là même est la difficulté. Si nos sciences étaient ainsi faites, et nos professeurs préparés à enseigner ainsi , les admirables résul^ats de nos grandes sciences cesseraient bientôt d'être un mystère réservé aux écoles et aux académies. Mais puisqu'il n'en est pas ainsi, j'essayerai de vous donner, sur la manière d'étudier ou d'enseigner ces sciences, quelques avis très-incomplets auxquels, j'espère , VOUS saurez suppléer.
MATHÉMATIQUES
Parlons d'abord des mathématiques.
Platon avait écrit, dit-on, sur la porte de son école de philosophie, ces mots : ISul neutre ici s il ne sait la géométrie. Ce mot a été récemment commente par M. Bordaz-Desmoulin, lun des rares esprits qui, parmi nous, ont cherché à entrer dans la voie de la science comparée, et qui écrit sur la première page de son livre cette épigraphe : « Sans
« les mathématiques, on ne pénètre point au fond « de la philosophie ; sans la philosophie, on ne pé- ' <c nètre point au fond des mathématiques ; sans les .( deux on ne pénètre au fond de rien . »
Quand Descartes, l'un des quatre grands mathématiciens, anathématise les mathématiques en ces termes : « Cette étude nous rend impropres à « la philosophie, nous désaccoutume peu à peu de « Tusage de notre raison, et nous empêche de sui- « vre la route que sa lumière nous trace ; » Des- CLU tes, par ces mots, ne contredit point Platon ni ses commentateurs ; il parle de l'usage exclusif des mathématiques isolées. De même qu'une terre est épuisée par tel produit unique revenant chaque année, mais le supporte par alternances, ainsi de ootre esprit. Les mathématiques seules ruinent l'esprit : cela est surabondamment prouvé. Quant à ce (|ue peut l'union de la philosophie et des mathématiques, Descartes en est lui-même la preuve, avec Leibniz, encore plus que Platon.
Kegler, le plus grand peut-être des mathématiciens, disait : « La géométrie, antérieure au monde, « coéternelle à Dieu, et Dieu même, a donné les « formes de toute la création, et a passé dans « l'homme avec l'image de Dieu... » D'après lui, la géométrie est en Dieu, elle est dans l'âme. On
LIS SOlIRCtS.
MATHÉMATIQUES
II
ne connaît Dieu et Fâme, sous certaines faces, que par idées géométriques.
Non-seulement Kepler a montre le premier ciur la géométrie, non approximativement , mais en toute rigueur, comme le dit l.aplace, était dans le ciel visible; il l'y a vue, et cette vue est la vue des grandes lois qui régissent toutes les formes et tou^ les mouvements astronomiques. Non-seulement on a su, depuis, introduire les iiialhématiques dans toutes les branches de la phvsiciue ; non-seuleme.U on a trouvé que la lumière et les couleurs sont nombres, lignes et sphères ; que le son est aussi nombre et sphère; que la musique, dans sa forme sensible, n est que géométrie et proportions de nombres : mais voici que déjà la physiologie ellemême commence à s'appliquer la géométrie comme dans les travaux de Carus et autres, par exemple, dans ce beau théorème de Burdach : « Dans la « forme la plus parfaite, le centre et la périphérie ce sont doubles. » Mais on ira plus loin. On .nlroduira les mathématiques dans la psychologie ixuir j mettre de Tordre et en apercevoir le lV)n(l ; ir. vagues pressentiments de l^laton, de Pythagore, de sahît Augustin, et de tant d'autres : « L'Ame est un a nombre ; Tàme est une sphère ; lame est une har- «monie; » deviendront des précisions scientifi-
ques. Nous avons essayé d'en montrer quelque chose dans notre Connaissance de Vàme ^ On verra ce qu'a dit Leibniz : ce II y a de la géométrie par- «tout; ù on en trouvera jusque dans la morale.
Mais comment étudier et enseigner cette vaste science ? Comment en cultiver toutes les parties : arithmétique, géométrie, algèbre, application de l'algèbre à la géométrie, calcul infinitésimal, différentiel et intégral; comment embrasser toutes ces sciences ?
Voici ce que je vous conseille .
Posez d'abord à votre maître une première question : Qu'est-ce que tout cela ? Demandez-lui une première leçon d'une heure et demie sur ce sujet. Quand il vous aura dit et fait comprendre qu'il n'y a en tout cela que deux objets, les nombres et les formes, arithmétique et ^comctrie ; puis une manière de les représenter, de les calculer, de les comparer, ali;ebre et application de ralgèbre ii la ;œmctrie; puis une manière plus profonde encore le les analyser, calcul infinilcsimaf dont le calcul
» Livre IV, chap. m. Voyez aussi le livre V, chap. ii, portant ce titre : « Le Lieu de l'Immortalité. »
3,g LES SOURCES.
dijférentiel et \e calcul inlégraUon\ les deux parties, alors vous demanderez à votre maître une leçon sur chacune de ces branclios.
' Il j a une règle générale d'enseignement presque toujours renversée aujourd'hui, c'est qu'il faut commencer, en tout enseignement, par la racine et par le tronc, passer de là aux maîtresses branches, puis aux branches secondaires, puis aux rameaux, puis aux feuilles et aux fruits, puis a la graine et au noyau, et montrer a la fin, dans chaque noyau et dans chaque graine, la racine et le tout. Aujourd'hui, d'abord, nous ne parlons jamais du tout, ni au commencement ni à la fin. Du reste, nous commençons arbitrairement par tel ou tel rameau, et quand nous avons plus ou moins décrit toutes les branches, sans en approfondir ni même en montrer l'unité, nous croyons notre tâche achevée. Les professeurs sont trop souvent, comme le poète dont parle Horace, assez habiles dans certains détails, mais incapables de produire un tout :
Infelix operis summa quia ponere tntuiii Nesciet.
Apres cette leçon générale sur chaque branche, recommencez cinq ou six leçons sur chacune; puis reprenez le tout encore avec plus de détail.
MATHÉMATIQUES
On peut enseigner de cette manière ; on le doit, (kl moins pour certains esprits; il le faut, et nous y viendrons.
Ici je veux vous indiquer une simplification fondamentale qui doit vivifier et accélérer, dans une incalculable proportion, renseignement des mathématiques. Je suis heureux de pouvoir m'appuyer en ce point sur l'autorité de deux mathématiciens éminents, M. Poisson, dont les ouvrages sont entre toutes les mains, et M. Coriolis, ancien directeur des études de l'École polytechnique, homme d'autant d'expérience que de pénétration. M. Poisson, pendant les dernières années de sa vie, travaillait à renouveler en France l'enseignement des mathématiques, par la méthode que je vais dire, et qui est aux anciennes méthodes ce que notre nouveau moven de locomotion est aux anciens. Mais les efforts de l'illustre et habile géomètre ont échoué contre la force d'inertie et le droit de possession des vieilles méthodes. Tout ce qu'il a pu obtenir comme conseiller de l'Université, c'est une ordonnance décrétant le changement de méthode. L'or-
3„ LES SOURCES
donnance a paru, mais elle n'a pas été suivie
d'effets.
11 faut la reprendre. M. Poisson disait que toutes les parties des mathématiques devaient être enseignées parla méthode infinitésimale. Quelques personnes se souviennent encore qu'un jour, présidant un concours d'agrégation. M. Poisson, oubliant un instant le candidat qu'il avait à juger, prit la parole et développa ceci : « (^u'd y a en géométri.. quatre méthodes : méthode de superposition , méthode de réduction à l'absurde ; méthode des limites ; méthode infinitésimale. La superposition, disait-il. n'est applicable qu'en très-peu de cas ; la réduction à l'absurde suppose la vérité connue, et prouve alors qu'il ne peut en être autrement, mais sans montrer pourquoi. La méthode des limites, isolée de l'idée des infiniment petits', cette méthode plus généralement applicable que les deux autres, suppose aussi la vérité connue, et n'est, par conséquent, pas davantage une métliode d'investigation : ce sont trois méthodes de démonstration, applicables
• Je dis » isolée de l'idée des infiniment pclits, » <^ir on <^ plemement dans le Mai lu>s,u,., .-.ncc M. imlK.u.el on re^ar, ; . la notion des mliniment petits, et la eoncepl. ■» londamtnu
e intimement unies luee à I autre, et connu.
MATHÉMATIQUES
«étant les deux nl.es géniales les plus féeondes '|' :-''■''';- « mathématiques.. (Prélace des £7me«»srfe calcal mUmUumal..
chacune, dans certains cas, aux vérités déjà connues. Au contraire, la méthode des infînimenl petits se trouve être à la fois une méthode générale et toujours applicable, et de démonstration et d'investigation. » — Il est vrai, pendant que M. Poisson parlait ainsi, à côté de lui un autre mathématicien illustre crovait l'arrêter tout court en lui disant : Qu'est-ce que les infiniment petits? Je ne sais ce (|u'a répondu M. Poisson. Mais, quant à la méthode, qu'importe la réponse? Il suffit qu'avec notre notion, telle quelle, des infiniment petits, qui sont ce (pie Dieu sait, aussi bien que le point, la ligne, la surface, le solide et le reste, il suffit, dis-je, que rintroduclion de cette notion soit la voie, sans comparaison la plus facile et la plus courte, pour trouver et montrer la vérité mathématique. C'est donc celle-là que nous prendrons.
Sans m'arrêter aux objections de ceux qui disent qu on ne sait ce que c'est, qu'elle n'est point rigoureuse, je l'emploie parce qu'elle mène au but. D'ailleurs nous avons répondu, ce me semble, à ces difficultés dans le quatrième livre de notre Loaique, et surtout dans notre Introduction à la
Logique.
Il y a dans cette défiance de la rationalité des infiniment petits, ce que disait déjà Fontanelle, lors-
LES SOURCES
MATHÉMATIQUES
que les esprits chagrins .le l'Académie des sciences voulaient étouffer dans son germe la découverte de Leibniz, il y a, disons-nous, wie .udntc horreur de r infini; il y a c<- rationalisme pédant qui se donne bien du mal pour démontrer rigoureusement le poslulatum d'Euclide, qui n'en a pas besoin; il v a cepédantismequi se (latte, comme nous le disait un spirituel mathématicien, de trouver des difiicultés li. où personne n'en avait vu; il y a ce que pensait Bordaz-Desmoulin , lequel a dit fort à propos : < L'infini qui ne fait qu'apparaître dans la sciencel'é- « blouit ; » il y a cette étroite disposition d'espritqui poussa Lagrange a ccrire sa Tfu'orie des fondions analytiques, déi^agee de loiilr considération d'injiniment petits, etc. ; il y a enfin cet élrai.-c aveuglement des esprits d'une certaine nature, qui ne veulent point d'idées plus grandes que nous, et ignorent que, comme le dit Bossuet, « nous n'égalons « jamais nos idées, tant Dieu a pris soin d'y mar- « quer son infinité. »
Nous citions un autre mathématicien compétent, M. Coriolis, lequel, peu avant sa mort, nous avouait qu'il eût aimé à consacrer le reste de ses forces à la réforme, dans ce sens, de l'enseignement mathématique. Tout ramener à la méthode infinitésimale était, me disait-il, l'idée de toute sa vie, comme
professeur et comme directeur des études. A ses yeux, l'enseignement des mathématiques, aujourd'hui, en France, était le plus lourd, le plus pédant, le plus fatigant pour les élèves et pour les maîtres (|u'il fût possihle de rencontrer, et présentait le plus étrange exemple de routine qu'ait offert aucun enseignement dans aucun temps. « Quand on parle t( comme on le fait souvent, disait-il, de la routine a des séminaires dans renseignement théologique, u on est loin de se douter que l'enseignement rt mathématique est victime d'une routine incomc( parablement plus lourde et plus barbare. »
D'après ces autorités, ces raisons, et bien d'autres, je ne pense pas qu'il soit téméraire d'affirmer qu'une seule année d'études par la méthode infinitésimale^ convenablement applicpiée et présentée, donnerait, non pas plus d'acquis ni de détail, mais plus de résultats utiles, plus d'intuition géométrique, et surtout plus de développement des facultés matliématiques , que le séjour même de l'Ecole polytechnique, qui est de deux ans, et qui suppose d'ordinaire trois années d'études préalables.
Par cette voie, qui est vraiment, comme le disait M. Poisson, la seule voie d'invention, ne voiton pas qu'en peu de temps on apprendrait à l'élève géomètre à faire de petites découvertes, et à voir
37g LES SOURCES.
par lui-même, au lieu d'apprendre par cœur, sans voir? Il développerait ses facultés, en acquérant la science, et accélérerait sa vitesse par chaque effort.
Je conchi<i. sur ce point, en répétant mon assertion : la méthode inlinitésimale appliquée partout en mathématiques, c'est la lumière introduite dans la masse, c'est la vitesse substituée à la IcMiteur. Aussi, je ne doute pas un seul instant que la solution du problème de renseignement ne réside surtout en ce point. On peut doubler, plus que doubler, la vitesse, la clarté, la fécondité de l'i iiseignement matliématique par l'introduction décidée de la méthode inlinitésimale. On peuj alors superposer les deux éducations nécessaires de Tesprit, faire pénétrer la science dans les lettres, trop vides et trop banales sans ce vigoureux aliment, et, parcontre, donner à la science la chaleur lumineuse, le feu, qui seul en transfigure la masse, et la change en diamant. I.e premier qui, en France, instituera sur une base durable, par la voie que nous indiquons, cette pénétration mutuelle des lettres et des sciences dans la première éducation, celui-là doublera les lumières de la génération suivante, et deviendra peut-être le Richelieu d'un grand siècle.
MATHÉMATIQUES
Reste un point dont personne ne s'occupe. Nous étudions aujourd'hui les mathématiques, soit pour passer un examen, soit pour apprendre aux autres à le passer, mais non pas pour savoir, pour voir et posséder la science. Quand donc nous savons démontrer un théorème, c'est tout. Mais que fait on de ce théorème démontré ? Que fait notre esprit de cette vérité dévoilée? Quand est-ce qu'il la médite, la contemple en elle-même, et s'en nourrît "^ Quel est l(^ sens de cette géométrie et de ces formes? Ces formes sont des caractères que nous avons appris à distinguer, à désigner, à reproduire, à comparer. Mais que veulent dire ces caractères ? S'il est vrai que les caractères mathématiques sont des vérités absolues, éternelles, elles sont m Dieu, etellessontla loi detoutechose.INous commençons à le comprendre pour la nature inanimée : mais que sont-elles dans l'ordre vivant? Que sontelles dans l'àme? Que sont-elles en Dieu? Et quelle est la philosophie de ces formes? Questions étranges pour les mathématiciens purs, aussi bien que pour les philosophes purs, mais questions que l'on posera, et que peut-être on résoudra un jour, quand
MATIIÉMATIQUKS.
w rcl
IXS SOURCES.
les malhéiiialiques se répaiHlront dans Fensemblp de la science comparée.
Du reste, si vous avez lu et compris le quatrième livre de notre Logicjue, intitulé I'induction, on PROCÉDÉ INFINITÉSIMAL, VOUS v avez VU uu exemi)lo de la comparaison de la philosophie el des matlumatiques : exemple qui me paraît jrter une vive lumière sur le point capital de la Logique, lequel, étant demeuré obscur jusqu'à présent, cpioique vaguement entrevu de tout temps, était une vraie pierre d'achoppement pour la philosophie.
Nul n'est juge dans sa propre cause. J'ose pourtant exhorter mes jeunes lecteurs à travailler, avec plus d'attention qu'on ne l'a su faire jusqu'ici, ce cliapitre delà Logique, tel que je l'ai écrit. Il y a douze ans bientôt que j'ai publié la théorie du Procàlr de transcendance. Depuis, cette théorie a été publiée en Allemagne par un auteur qui, de son coté, arrivait au même résultat. Nulle objection sé« rieuse ne nous a été foite, et j'ai d'ailleurs démontré ma pensée une dernière fois dans une Introduction' qni me semble ne pouvoir plus être
t Logique : Introduction. Celte iolrodaclion ne se trouve pas dans la première édition, mais dans les suivantes.
attaquée, du moins dans sa thèse principale. Voici cette thèse : La raison a deux procédés, déduction^ induction^ procédé de continuité et procédé rfc TRANSCENDANCE. Ces dcux procédés nécessaires y de déduction et de transcendance, sont les deux procédés logiques fondamentaux de lu géotnétrie^ comme de toute autre science. En géométrie^ comme partout y le procédé de transcendance ou F induction est le procédé d'invention par excellence.
Or, si j'ai raison, il s'ensuit que le chapitre principal de la logique, la logique d'invention^ disait Leibniz, ce chapitre oublié par la philosophie contemporaine, est remis en lumière. Il s'ensuit encore, selon moi, que le secret^ la formule géné^ raie de ces jugements prompts, rapides et sûrs que pose le sens commun^ formule que cherchait ou regrettait Jouffroi^ et qu'il croyait possible de déterminer, se trouve maintenant en effet déterminée. Les obstacles logiques, élevés contre l'instinct des âmes et le mouvement spontané des esprits, sont scientifiquement renversés.
Cela mérite d'être vérifié.
Pascal a dit : « Le cœur a ses raisons que la rai- «son ne connaît pas. » Eh bien ! je suis très-fier
» Nouveaux Mélanges, p. 94.
, yt
3g(j LES SOURCES.
d'avoir écrit des volumes de logique qui démontrent, entre autres choses, que les raisons du cœur
sont bonnes.
J'ajoute que quiconque sera en état de comprendre la théorie de l'induction, celui-là sera pour jamais préservé de l'athéisme et du matérialisme.
Mais ciuittons brusquement ce sujet, pour quM ne nous mené pas trop loin.
Passons à la principale application des inatlié-
matiques, l'astronomie.
ASTRONOMIE
i;ignorance du public au sujet de l'astronomie est véritablement étrange.
J'ai coniui des hommes très-instruits qui m'ont longtemps souteiui, très-vivement, en me quahihoi à'empirisle, que le vieux système astronomique, plus philosophique, clisait-on, que le nouveau, était le vrai ; que le soleil tourne autour de la terre non la terre autour du soleil.
Ainsi cette science simple, facile, régulière, lumineuse, majestueuse et religieuse, cette science pleine , dans ses détails, du plus saisissant intérêt ,
ASTRONOMIE
cette science, modèle des sciences et chef-d'œuvre de l'esprit humain, non-seulement n'est pas encore deveiuie populaire, mais même est absolument inconnue de la plupart de ceux qui ont reçu une éducation libérale complète.
Il est vrai que cela tient en grande partie à la manière dont on l'enseigne.
D'abord la science est encombrée d'instruments, hérissée d'algèbre, défigurée par un bon nombre de mots effrayants, enveloppée de cercles dont l'ima- «^ination ne peut sortir, masquée surtout par les incroyables figures d'animaux, de dieux et de serpents que vous savez. Rien n'effraye plus les esprits que ces figures. De sorte qu'il faut braver les tentations de découragement, et briser une épaisse écorce pour parvenir jusqu'au noyau, au résultat utile, au fait. De plus, on expose d'ordinaire l'astronomie d'une étrange façon. On commence par décrire longuement et minutieusement à l'élève des apparences, dont on lui apprendra ensuite la fausseté. Pourquoi ne pas dire tout de suite et franchement ce qui en est?
Je me souviens d'un fort habile homme qui, sur la lecture du premier volume d'un de nos plus savants traités d'astronomie, voyant l'auteur parleitoujours des mouvements du soleil, des cercles
LES SOURCi:s.
qu'il parcourt, delà révolution diurne, de ses mouvements annuels, progrès, stations et rétrogradations, croyait, d'après cet exposé, que l'Académie des sciences était revenue^ au système de Ptolémée.
Je ne pense pas qu'il faille procéder ainsi quand on n'a pas de temps à perdre.
Commencez comme pour toute autre science, patune seule leçon sur l'ensemble; puis une leçon snr le système solaire, une autre sur le système stellaire, une troisième sur les nébuleuses. Reprenez le système solaire en dix ou douze leçons, le système stellaire en trois ou quatre, les nébuleuses plus brièvement encore. Dans ces leçons^ ne parlez pas des apparences, qui fourvoient l'imagination, ne dites que ce qui est, donnez les résultats, les résultats certains; mettez à pari ce qui est contestable au sujet des étoiles, et au sujet surtout des nébuleuses. Parlez très-peu d'abord des instruments et des méthodes, qui sont l'échafaudage du monument; montrez le monument luimême; il le mérite. Puis recommencez encore plus amplement, et, tout en multipliant les détails précis, serrez de près l'unité de la science ; montrez la cause unique de toutes les formes et de tous les mouvements, l'attraction et sa loi. Voyez sortir de là, par voie de conséquence, la courbe du second
ASTRONOMIE
degré, le cercle et sa famille, pour régner seuls sur tous les astres ; et ne rejetez pas trop vite ce que disait Kepler, compétent en ces choses, puisque c'est lui qui les a découvertes, que le cercle est un symbole de l'àme et de la Trinité de Dieu, de sorte que l'âme et Dieu seraient partout retracés dans le ciel et en seraient la loi. Placez ici la mécanique céleste, et l'applicalion, surprenante de précision et de délicatesse, du calcul infinitésimal à l'analyse de toutes ces formes et de tous ces mouvements. Faites connaître cette puissance du calcul qui pèse les astres, et qui annonce leurs mouvements, plusieurs années d'avance, non pas à la minute, ni à la seconde, mais par dixièmes de sc'conde; qui, sur l'imperceptible frémissement d'un astre, affirme, comme l'a fait M. Le Verrier, (pi'il y a un astre invisible, à un milliard de lieues, qui inquiète celui que l'on voit ; puis enfin, calculant le sens et l'am- |)litude du frémissement, dénonce le lieu et l'heure où l'on apercevra l'astre inconnu.
Pendant ces leçons développées, la description des instruments, des méthodes et des procédés, et l'histoire de la science se placent cà et là comme digression, avec un très-i>rand intérêt; surtout l'admirable liistoire de Kepler, qui est la Genèse de Tastronomie.
LES SOURCES
ASTRONOMIE
Mais quand vous connaîtrez tout le matériel dv la science, les faits et leurs lois, que votre imagination se représentera, jusqu'à un certain pouit, IVnsemble des formes et des mouvements, — jv parle ici du système solaire, qui est la partie achevée de la science; — quand vous saurez les distances des planètes au soleil, leur grandeur relative, leur densité, le temps des rotations et des révolutions; quand vous verrez toute cette flotte de mondes voguer de concert, et avancer dans le même sens ; et notre terre aussi flottant, comme un navire, autour de cette île de lumière qui est notre soleil; quand vous verrez les décroissances étranges de lumière, de chaleur et de mouvement pour les mondes éloignes du centre; puis l'incroyable excentricité et Fespèce de folie des comètes, qui semblent se débattre sous la loi dont elles sont iVMleurs dominées tout autant que les mondes liabitables; et puis leur étonnante mobilité de f()rnu>, leurs combustions furieuseb, tantôt dans la chaleur et tantôt dans le froid; quand vous verrez tout'' cette géométrie en action, toute cette i)hysir]ue mvante, tout ce merveilleux mécanisme de la nature, toujours entretenu par la présence de IHeu, et manifestement réglé par sa sagesse, sous des lois qui sont son image; quand vous verrez la vie et la
mort dans le ciel : un monde brisé dont les débris roulent près de nous, le ciel emportant avec lui ses cadavres dans son voyage du temps, comme la terre emporte les siens; quand vous verrez les étoiles disparaître, pendant que d'autres naissent, croissent et grandissent; quand vous apercevrez ces Nébuleuses, — que ce soient des groupes de soleils ou bien des groupes d'atomes^ que les unes soient soleils, d'autres atomes, poussière d'atomes, ou poussière de soleils, qu'importe? — quand vous verrez les groupes de même race, mais de différents âges, parvenus sous nos yeux à différents degrés de formation, et laissant voir la marche du développement, comme nous voyons, dans une foret de chênes, le développement de l'arbre dans tous ses âges; puis, quand vous verrez sur tous les mondes ces alternances de nuit et de jour, ces vicissitudes de saisons, en harmonie avec la vie de la nature, je dirai même avec la vie de nos pensées et de nos âmes : vicissitudes partout inévitables, excepté dans ce monde central où règne un plein été, un plein midi ; alors, s'il n'entre dans votre astronomie ni poésie , ni j^hilosophie , ni religion, ni morale, ni espérances, ni conjectures de la vie éternelle et de l'état stable du monde futur; si vous ne comprenez rien à ce mot sublime u. L. 25
LES SOyHCKS.
PHYSIQUE
de Ritter : « La terre, dans ses révolutions perpé- « tuelles, cherche peut-être le lieu de son éternel If repos ; » si vous ne comprenez ces mots de saint Thomas d'Âquin : « Rien ne se meut pour se mou- « voir, mais bien pour arriver : tous ces mouve ■ « ments cesseront ; » — si vous ne comprenez ces mots de Herder : « La dispersion des mondes ne « subsistera pas, Dieu les ramènera à Funité, et a réunira dans un même jardin les phis belles fleurs «c de tous les mondes ; d ™- si vous ne croyez pas à cette prophétie de saint Pierre : « Il y aura de « nouveaux cieux et une nouvelle terre; » et à cet oracle du Christ : « U n'y aura plus qu'une berge- « rie; » — si, en face de ces caractères grandioses, et de ces traits fondamentaux de l'œuvre visible de Dieu, vous regardez sans voir et sans comprendre, sans soupçonner la possibilité du sens ; alors, oh ! alors, je vous plains!
PHYSIQUE
Qu*est-ce que la physique ? Nous appelons physique la science de la nature inorganique, eiphysioh'rie la science de la nature organisée. Ces mots s'entendent suffisamment.
Dans la nature inorganique, nous distinguons deux choses : la matière et la force. Sans discuter si ce qu'on nomme matière n'est pas aussi purement un effet de la force (ce que nous ne pensons pas, du moins dans le sens ordinaire des dynamistes), continuons à poser, avec le peuple, la distinction de matière et de force.
Qu'est-ce que la matière? La physique n'en dit rien, (^est une question fondamentale de métaphysique, qu'il est certes permis au physicien de méditer et de poursuivre; mais, de fait, dans l'état actuel de la science, la physique ne parle que peu ou point de la matière, et ne traile que des forces. La physique, c'est donc la théorie des forces de la nature inorganique.
N'y a-t-il qu'une seide force ? Y en a-t-il trois? Y en a-t-il quatre ? Le fait est que la science tend à les ramener toutes à une seule, l'électricité, qui produit trois effets ou forces dérivées, l'attraction, la lumière, la chaleur.
Ceci renferme donc toute la physique.
Qu'il y ait une première leçon d'ensemble sur ce sujet, c'est-à-dire sur T électricité , en notant, toutefois, que la physique traite aussi du son, qui n'est qu'une imitation et une image grossie de la lumière, et rentre sous la même théorie.
38ft
LES SOURCES
PHYSIQUE
Viendront ensuite trois leçons sur l'attraction, sur la lumière, sur la chaleur, considérées dans leurs effets généraux, et comme produits de Télectrieité. — Puis une leçon spéciale sur Tacousti-
que.
Ensuite, il faudra reprendre en détail les grands
chapitres de la physique, en développant, dans chacun de ces chapitres, la théorie des ondes, qui est le fond et Tunité de la science.
C'est par ce point que la physique touche à la géométrie, et que l'on entre en physique et en géométrie comparées. La théorie des ondes enveloppe et emhrasse toute la physifjue. Et qu'est-ce que les ondes ? Des sphères se développant avecune vitesse calculable, se succédant a intervalles comptés. Ce sont des mouvements, des formes, des nombres. Là encore les matliématiques : la géométrie est partout. La Bible l'avait bien dit : « Tout a est compté, pesé et mesuré. » Oninia in numéro y pondère et mensura. Descartes avait raison de dire : « Tout se fait par formes et mouvements ; » il avait raison d'aftirmer qu'on poursuivrait dans le détail des phénomènes les lois précises de ces formes et de ces mouvements, espérance que Pascal lui-même n'osait concevoir, et qui est aujourd'hui accomplie, en grande partie du moins.
Du reste , la science avance chaque jour dans cette voie. Tout se calcule, et tout est compté, pesé et mesuré. On finira probablement par soumettre à l'analyse mathématique les phénomènes chimiques eux-mêmes. IN'avons-nous pas déjà les étonnants travaux d'un illustre mathématicien * sur les atomes, non-seulement atomes des corps, mais atomes de lumière : travaux où le génie atteint par le calcul les formes de l'atome, et leurs variations, et leur polarité, d'où résultent le jeu variable des forces dans la matière, et les variations de chaleur, de couleur, de répulsion et d'attraction? Là se trouve bien probablement la prochaine grande découverte à faire dans les sciences : il nous faut les Kepler et les Newton de l'imperceptible. On attend les législateurs de l'atome, comme on a les
législateurs des astres.
Rien ne me semblerait plus utile, en physique, que de méditer ces questions, dùt-on se borner à
les poser.
Quoi qu'il en soit, une fois rattachées à la géométrie et au calcul, la physique et la chimie se rattacheront plus haut encore.
Je ne crains nullement d'affirmer, conformément à ma thèse générale sur la science comparée, qu'il
» M. Cauchy.
LES SOURCES
PHYSIQUE
faut remonter, par la physique et la chimie, à travers les mathématiques, jusqu à la philosophie, et jusqu'à la théologie : la philosophie et la théologie, du reste, étant certainement comparables et mutuellement pénétrables.
Si nous croyons, comme raffiniie un esprit distingué qui entre dans cette voie', que ce toute « science qui s*isole se condamne à la stérilité ; » que « cette philosophie (pii continue à la fois les
« grandes traditions ' de Descartes, de
« Leibniz, est capable de passer la fivntière^ et « d'entrer sur le terrain de la physique; » nous croyons de même que la physique aussi est aujourd'hui capable de monter plus haut, et que cette tentative de physique et de philosophie comparées est, comme le dit encore le même auteur, une tentative « qui; un jour ou Tautre, doit réussir*. »
Il faut en venir à comprendre ce qu'il y a sous cette théorie universelle des ondes, sous ces formes sphéroïdales qui sont partout, sous cette loi générale de la raison inverse du carré des distances, ce qu'il y a enfin dans toute force. Il faut savoir s'il est vrai et visible en physique, comme cela est visi-
I M. Henri Martin. Philosophie spiritualUte de la nature. a Philosophie spiritualité de la nature. Préface, p. xxii.
ble en psychologie, que Dieu opère en tout ce qui opère : que l'attraction, la lumière, la chaleur, sont des effets de la présence de Dieu, produits par lui comme cause première, et radicalement impossibles sans son action perpétuelle. Il faut voir si cette vérité théologique n'est pas impliquée dans cette étrange propriété du mouvement et de la pro- |)agation des forces, leiu persistance indéfinie , sans fatigue ni (dtcration, de sorte que le rayonnemiiet d'une force quelconque se conserve toujours tout entier à quelque distance du centre que l'onde soit parvenue. Il faut savoir si on ne peut dire que Dieu, par là, a pris soin de marquer son infinité dans la force, comme il a j)ris soin, dit Bossuet, de marquer son infinité dans nos idées; si dès lors on ne peut pas apercevoir le côté de la force qui est de Dieu, comme on aperçoit, en psychologie, le côté (le la raison et des idées qui est donné de Dieu; comme en effet on doit finir par distinguer, dans tout ce qui est créé, le fini, qui est le créé lui-même, et l'indispensable présence de l'incommunicable infini, qui porte et soutient le fini.
Je vais plus loin ; je crois, avec l'auteur déjà cité, qui en a montré quelque chose, « à l'accord des « conclusions légitimes de la méthode rationnelle « en philosophie et dans les sciences naturelles avec
LES SOURCES
PHYSIOLOGIE
« les enseignements chrétiens sur la nature de Dieu, ce sur sa providence et sur sa création '. »
Et pour vous dire le fond de ma pensée qui, au premier abord, pourra choquer bien des esprits, je suis très-convaincu qu'il est possible d'entreprendre, d'une manière véritablement scientifique, ce qui a été déjà vaguement entrepris tant de fois, je veux dire d'appliquer à toute la physique et même à toutes les sciences l'idée qui inspira Kepler dans sa merveilleuse découverte du monde astronomique, et qu'il indique dans son chapitre : « Du re- « flet de la Trinité dans la sphère. » De adumbratione Trinitalis in sphœrico. Si la sphère ou ses dérivés sont partout, si cette forme renferme, en effet, quelque vestige, quelque ombre du grand mystère, il s'ensuit donc qu'il y a partout vestige de la Trinité, comme l'affirmait Kepler d'après la théologie catholique.
Et, pour ce qui est de la physique en particulier, je ne dirai pas avec les Allemands, ni avec Lamennais, dans son Esr/aisse fFune philosophie^ « que « toute force, quelle qu'elle soit, est un écoulem ment du Père, un don qu'il fait de lui-même; que « toute intelligence, toute forme, quelle qu'elle « soit (notamment la lumière), est un écoulement du
« PàUosophie spiritualUte de la nature. Préface, xi.
« Fils, un don qu'il fait de lui-même ; que toute « vie (notamment le calorique) est un écoulement « de l'Esprit, un don qu'il fait de lui-mêmeS » et que par conséquent les trois forces de la nature sont les personnes divines. Nous dirons que si tout ce panthéisme est absurde, il renferme pourtant une vérité qu il défigure, savoir : l'universelle présence de Dieu, et son action universelle, et la signature en toute chose de son indivisible Trinité, ce que saint Paul touchait quand il disait : « Nous « sommes en lui, vivons en lui, et nous mouvons « en lui. » In ipso vivimus, moi^cmur H sumus.
PHYSIOLOGIE
S'il est une science que stérilise son isolement, et que vivifierait, ou plutôt que transfigurerait son union à la philosophie, et par celle-ci à la ihéologie, c'est la physiologie^
Je vous signale l'état actuel de cette science. Il était tel on France, il y a vingt ans, que le doyen
I Lamennais. Esquisse d\ine philosophie, 1. 1, p. 338. » Voir le Traité de la Connaissance de l'dme, livre I, chap. m, et livre JU, chap. m.
mi
LES SOURCES
d'une faculté de médecine, dans son cours de i85o, citait à ses élèves Ilelvétius, Cabanis et Condillac, comme les auteurs à consulter sur les rapports du physique et du moral. Mais aujourd'hui (1868), la décadence est arrivée au fond, c'est-à-dire au matérialisme absolu, et à la barbarie. La plus ténébreuse ignorance en vient, au nom de la physiologie, à nier la liberté morale et la raison. Phénomène étonnant, mais prévu ! Ton repousse formellement la raison, en théorie aussi bien qu'en pratique*. 11 faut lire une préface de la Patho/oifie mMkale du docteur xMonneret, où le savant professeur, cherchant à combattre le mal, se voit forcé de réclamer pour ta raison [empire des sciences et de montrer que Vobserçation et C expérimentation ne peuvent suffire, à moins quelles ne soient [une et ï autre dirigées et vim fiées par la raison *.
C'est donc bien en effet la raison et la libertt: qu'attaque en face ce monstrueux retour de barbarie. L'étude de la physiologie aura pour vous, entre autres avantages, ce résultat pratique, de vous faire toucher du doigt la profonde décadence de la philosophie médicale parmi nous, de vous mon-
« Voir notre Petit manuel de critique, extrait de l'ouvrage intitulé : Les Sophistes et la critique.
« Voir la Connaissance de i'dme, livre 111, chap. ht, n" 4.
PHYSIOLOGIE
trer clairement la possibilité d'une magnifique réforme, et de vous inspirer peut-être la grande pensée de l'entreprendre.
Lisez Burdach. Burdach avait écrit un premier traité de physiologie (^Blick in s Leben?) où il cherche à montrer dans l'ensemble et les détails de la science une seule idée, celle de la Trinité. Mais ce travail ayant été taxé de conception physiologique (i priori (grande injure aux yeux des physiologues), Fauteur a écrit, en conservant le plan invisible de son idée, son traité Ae physiologie expérimentale.
Un esprit au moins aussi profond que Burdach, oiais plus exact et entièrement chrétien, c'est Schubert (de Munich). Il faut connaître surtout son Uvre intitulé Histoire de tdme. Vous y trouverez de trèsgrandes vues de théologie, de philosophie et de physiologie comparées, sans panthéisme.
Quant à nous, nous avons parlé de ces choses dans le Traité de la Connaissance de l'ame, et nous croyons avoir posé les bases de la Psychologie et de la Physiologie comparées*. Efforcez-vous de comprendre, de juger par vous-même, les thèses que j'ai essayé d'établir sur ce point. Elles sont le fruit d'un fort grand travail suivi pendant un quart de siècle au moins. Elles n'ont point été attaquées.
« Connaissance de l'âme, liv. l, ch. m.
LES SOURCES
Du point de vue physiologique, des esprits éminents les ont jugées solides.
GÉOLOGIE, GÉPGRAPHIE, HISTOIRE.
GÉOLOGIE, GÉOGRAPHIE, HISTOIRE
Ce qui manque, à peu près partout dans l'enseignement, c'est l'ensemble. Mais dans aucun enseignement ce défaut n'est plus sensible ni surtout plus fâcheux qu'en liistoire.
Le défaut d'ensemble en histoire équivaut à Terreur. Faute d'ensemble, on perd de vue la proportionnahté des faits : dès lors toute la science du passé devient informe sous nos yeux. On fausse Fhistoire en ùlant aux faits leur mesure. On ne ment pas, on ne tronque pas absolument, on n'ajoute pas, mais on groupe les objets, et on dirige où Ion veut la lumière qui les montre. On a deux manières inverses de voir. Tune qui grossit, l'autre qui diminue, ce qui détruit toute la vérité du spectacle ; on voit, comme cet animal de la fable, successivement avec les verres opposés d'une lunette :
On voit de près tout ce qui charme.
On voit de loin ce qui déplaît.
Par là on peut établir par l'histoire les plus redoutables mensonges et les plus pernicieuses erreurs. C'est pour cela que M. de Maislre a pu dire : a L'histoire, depuis trois cents ans, est une conspi- « ration permanente contre la xérité. » Parole capitale, à laquelle on commence à faire droit.
Je voudrais, pour cette seconde éducation que vous entreprenez par amour de la vérité, vous voir reprendre vos études historiques en commençant par l'histoire universelle, vue d'abord dans le plus rapide ensemble. Dès ce premier coup d'oeil jeté sur toute l'histoire, je voudrais faire entrer toute la science comparée que comporte l'histoire, astronomie, géologie, géographie, philologie, philosophie, théologie. Evidemment l'esprit moderne travaille à la philosophie de l'histoire, et la vanité d'un si grand nombre de tentatives malheureuses sur ce point n'empêche pas cette tendance d'être profondément utile et vraie.
Et puisque j'ai nommé la théologie, je voudrais, en effet, que l'histoire fût pour vous une étude sacrée, et que vous pussiez dire avec Ritter : « Cette « science est pour moi une religion. » Je voudrais qu'avec saint Augustin et Bossuet vous pussiez contempler dans son ensemble k marche du genre humain, en y cherchant cette trace de Dieu dont
LES SOURCES
il est dit : « Seigneur, qu'il nous soit donné de « connaître votre route sur cette terre, et votre plan « providentiel pour le salut de tous les peuples '. » Est-ce que le progrès de riiistoire est autre chose que le progrès de la religion ? Est-ce qu'on ne peut pas donner de la religion et de l'histoire cette seule et même définition : « l^e progrès de l'union des « hommes entre eux et avec Dieu? »
Puis il faudrait étudier d'abord le théâtre où se passe la scène de l'histoire, - cette planète qui nous est donnée, — et méditer ce qui nous est connu de sa nature, de son origine et de ses destinées.
11 faut d'abord la voir voguer comme un navire et louvoyer sur l'écliptique, en roulant sur son axe, et courant autour de ce centre glorieux d'où lui viennent la lumière et la vie. Il faut voir sa petitesse relative, connaître sa jeunesse, et savoir qu'elle mourra. Nous avons parmi les planètes une planète morte, les autres mourront aussi. Nous voyons parmi les étoiles s'éteindre des soleils ; le nôtre s'éteindra aussi. Ce qu'il faut en conclure d'abord, c'est que nous sommes des passagers sur un vaisseau. Puis en voyant courir ce vaisseau,
. ut cognoscamus in terra viam tuam, in omnibus gentibus iiaJutare luum. Ps. lxvi.
GÉOLOGIE, GÉOGKAPHIE, HISTOIRE.
avec son infatigable vitesse et la surprenante précision de sa marche, demandons-nous : Pourquoi court-il, et où va-t-il? et répondons avec le prince des géographes : « La terre, dans ses révolutions « perpétuelles, cherche peut-être le lieu de son « éternel repos ^ »
Quand nous saurons par l'astronomie et la géologie que nous avons commencé, — puisque si notre terre n'a pas été d'abord un nuage, ce dont pour moi je ne doute pas, du moins il est certain qu'elle a été tout entière dans le feu, puis tout entière sous l'eau; — quand nous saurons que nous avons commencé, que nous sommes jeunes, que nous devons finir, nous tiendrons les deux bouts de l'histoire, notre origine et notre fin, et nous ne pourrons regarder l'une et l'autre que dans une humble et rehgieuse contemplation. La vue de ce monde qui est né, qui doit mourir, qui est en marche, qui est toujours à moitié dans la nuit et à moitié dans la lumière, qui est fécond par places et par intermittences, nous fera parfaitement comprendre ces poétiques assertions de Herder : « Notre « humanité n'est qu'un état de préparation, et le « bouton d'une fleur qui doit éclore. L'état pré-
I Voir dans la Connaissance de l'dme le livre intitulé: Le lieu de l'immortalité*
LES SOUHCKS.
GKOLOGIK, GÉOGRAPHIE, HISTOIRE.
a sent de Thomme est le lien qui unit deux mon-
cf des. »
Puis regardant en elle-même cette demeure du genre humain ; examinant son plan géographique, aussi visiblement tracé avec intelligence que le plan d'une maison ; contemplant aussi le prodige de sa vie météorologique et de ses arrosements, ces inondations de lumière, de chaleur, d'électricité, d'eau féconde, qui ont un but aussi visible, aussi prémédité que le travail d'un jardinier; n'oubliant pas de remarquer aussi la richesse de son sein, plein d'armes, d'instruments, de trésors, — vous conclurez encore, avec Rittcr, « que notre gloire est a manifestement une demeure préparée par une « intelligente bonté, pour l'éducation d'une race
ce d'hommes. »
Et lorsqu'enfin, sur ce théâtre, vous verrez venir successivement des créatures irraisonnables et muettes, pour y attendre un être intelligent et libre, qui parle, qui connaît et qui veut; quand vous verrez, comme de vos yeux, Dieu même déposer sur la terre l'homme qui n'y était pas l'heure d'avant, et quand vous aurez bien compris qu'il est une date précise, un lieu précis où un homme a été tout à coup suscité dans le monde pour être père du genre humain ; je crois que ce spectacle,
si vous savez le contempler, en laissant tomber un instant le lourd aveuglement et l'inquiète incrédulité qui nous dérobent tout rayon de lumière, je crois que ce spectacle mettra en vous le germe de riiistoire, et l'esprit de l'histoire pour développer le germe.
Vous verrez bien que cet homme, qui est intelligent et libre, a un but idéal qu'il peut connaître, et que sa liberté doit atteindre. La marche vers le but, c'est l'histoire, et comme l'homme marche au but librement, par le chemin qu'il veut, vous comprendrez qu'il est le roi du monde et en dirige, sous l'œil de Dieu, la destinée.
Et aussitôt vous diviserez l'histoire en trois questions.
Premièrement : Où en sommes-nous, relativement au but ?
Secondement : Quelle route avons-nous parcourue ?
Troisièmement : Quel chemin nous reste-t-il à laire ? qu'est-ce que le passé nous apprend sur la marche de l'avenir?
Notez que l'enseignement ordinaire de l'histoire
ne traite jamais la première question. Je me suis H. L. 26
^jj LES SOUKCtS.
souvent demandé pourquoi il n'y avait nulle part un cours d'histoire sur ce sujet : état présent du GLOBE. C'est par là qu'il vous faut commencer dans votre seconde éducation. Il semble du reste qu'un homme religieux , aimant Dieu et ses frères, devrait toujours avoir limage totale .lu globe présente h la pensée. Nous prions devant le crucifix. ( 'est justement ce qui convient. Mais la vraie croix n'est pas isolée de la terre : la vraie croix est plantée en terre ; le crucifix réel tient au globe ; la base, le pied du crucifix, c'est un globe arrosé du sang de Jésus-Christ. Ne faites jamais de ces deux choses qu'une seule image. C'est là la vraie, la belle, la complète image de piété. Regardez, contemple/. cette terre, temple de Dieu, celte .lemeure conimune de nos frères et de nos sœurs, donnée de Dieu à ses enfants; et dites-vous : Où en sont-ils :' Que deviennent-ils? Qu'est-ce que leur passé? Où sont leurs espérances? Priez alors pour eux, et rappelez-vous cette partie d'une prière catholique : „ G père qui as donné à tes enfants ce globe pour . le cultiver, fais qu'Us n'aient qu'un cœur et . qu'une âme. de même ciu'ils «'ont qu'une seule
« demeure. » • i.i •
Ici encore vous pourrez recevoir l'esprit de I histoire et l'amour de son plan providentiel.
GÉOLOGIE, GÉOGRAPHIE, HISTOIRE
Regardez donc et comparez, sur toute la terre, l'état présent des hommes, les circonscriptions naturelles dans le plan de la terre habitable, les races, les langues, les religions, l'état intellectuel et moral, l'état social et politique. Faites intervenir ici les grands résultats de la physiologie, de la philologie, et de la symbolique comparées.
Vous ne tarderez pas à découvrir une race centrale et civilisatrice, enveloppée par le reste du genre humain, comme un noyau })ar son écorce^ race blanche, géographiquement entourée d'hommes de toute couleur, dépositaire du culte d'un seul Dieu, entourée d'idolâtres ou même d'adorateurs explicites du mal ; dans cette race seule, la famille, c'est-à-dire l'élément social, constituée par l'unité du hen; dans cette race seule, quelques traces de chasteté, c'est-à-dire de spiritualité, tempérant la fermentation maladive de la génération charnelle, et permettant à quelques hommes, en quelque chose, de devenir lumière et amour libre, afin de diriger le monde vers la justice, la vérité, la liberté, l'union; partout ailleurs, l'humanité découronnée, dégradée par la sensualité débordante, et par l'intempérance sans frein ; partout ailleurs, l'humanité paralysée, écrasée dans l'un des deux côtés d'elle-même, l'un des deux sexes ; mais tou-
^^^ LES SOURCES
jours la justice, l'intelligence, la science, la force, la dignité, la liberté, ou leur absence, proportionnées, dans chaque partie du genre humain, à la nlus grande ou moindre participation de chaque peuple à la lumière et à la religion du noyau ce„-
tral et civilisateur.
Mais parmi les peuples même les plus rapprochés du modèle, quelle distance relativement à l'idéal ! A part quelques héros, où en sont les meilleurs des hommes et les peuples les plus éclairés? Que savent-ils et comment vivent-ils? Chez qui Dieu règne-t-il? De quel peuple Dieu peut-il sr servir aujourd'hui pour faire marcher l'histoire, et avancer le monde vers le but de sa volonté
sainte?
Voilà quelques remarques sur la première que.-
lion : Où en sommes-nous ?
MX.
Entrez alors clans la seconde, et, sans jamais perdre de vue tout ce premier tableau, reprenez, toujours par voie de synchronisme, et d'histoire gênéraie comparée , l'histoire distincte des races et des nations ; toujours avec rapidité, en parcourant, aussi rapidement qu'il se pourra, chaque lignt.
GÉOLOGIE, GÉOGRAPHIE, HISTOIRE
depuis son origine perceptible jusqu'à nos jours. Des revues de totalités peuvent seules instruire. Par là seulement, vous comprendrez ce qui retarde ou avance chaque nation et l'ensemble de l'humanité. Par là, vous verrez clairement où est le courant principal de Thistoire, on sont les eaux stagnantes. Vous verrez à quelle époque précise s'est enfin écoulé du lac un fleuve d'eau vive et vivifiante, qui peut-être entraînera tout.
Vous suivrez focilement ensuite le chemin parcouru par le fleuve.
Quant à la troisième des questions historiques, «Quelle est la voie de l'avenir? ^^ je crois qu'il vous sera utile de la poser et de la traiter. Ce n'est plus, si l'on veut, que de la philosopliie de l'histoire. Soit. C'est précisément la science comparée que nous cherchons.
Dans cette question, il faut partir de ce principe, que rhomme est libre et que le genre humain finira comme il voudra. Il faut admettre, avec TÉcriture sainte, que « Dieu a mis Thumanité et l'a a laissée dans la main de son propre conseil, « que la vie et la mort sont devant nous ; qu'il
Et-
LES SOURCES
' LA MORALE
« nous sera donné ce vers quoi nous tendrons la « main. » D'après cela, Herder avait raison de dire: «Tout ce qu'une nation ou une partie de « l'humanité voudra sincèrement pour son bien If lui sera donné. » Ce qui s'appuie encore sur la parole du Christ : « Si vous aviez la foi, rien ne « vous serait impossible. »
Cela posé, nous devons croire qu'il est possible d'atteindre le but, et que si l'Église catholique dit : « O Père, qui as donné à tes enfants ce globe « pour le cultiver, fais qu'ils n'aient qu'un cœur « et qu'une âme, de même qu'ils n'ont qu'une « seule demeure ; « si cette sublime parole est manifestement le but, nous pouvons y atteindre ou tout au moins en approcher, autant que l'homme sur terre peut approcher de la perfection. a Si on le voulait, dit saint Augustin, si on suivait « les préceptes de Dieu, la république terrestre ce ferait, par sa félicité, l'ornement de ce monde « présent, et s'avancerait, en montant toujours, a vers le royaume de la vie éternelle ^ »
Voilà le but, l'idéal, le possible. Nous sommes
« Cujus prfficepta de juslis probisque moribussi siniul audlreiit atque curarent... et terras vitai praesentis ornaret sua felicitate respublica, et vite aîterna; eulmen beatissimeregnaturaconscenderet. (De Civit. Dei, lib. m, p. 72.)
libres d'y arriver. Mais y arriverons-nous, et par quelle voie, et quel serait, en ce cas, le plan de l'histoire future? C'est la question. Et quelle question plus grande et plus pressante ? C'est l'homme voyageur sur la terre qui se demande : Où est ma route? Où est « ce chemin de Dieu sur la terres » qu'il faut connaître, et qui mène au but? Vous comprenez que cette question est digne des plus sérieuses méditations d'une vie entière. Je me suis efforcé d'y répondre, après l'avoir en effet méditée, toute ma vie, dans le hvre intitulé : La Morale et la Loi de l'histotre (1868).
LA MORALE
A vrai dire, l'histoire n'est que la morale en action. Mais il faut ajouter un mot sur la morale considérée comme science.
Je viens de lire avec bonheur un livre intitulé : Conscience el Science au devoir''.
Ce livre est un signe du temps.
Oui, nous sommes dans le siècle de la science comparée, et aussi dans cette époque du monde qui correspond à l'état d'esprit de Leibniz lors-
* Ut cognoscamus in terra viam luam.
« Par J. Oudot, professeur à la Faculté de droit de Pans.
LES SOUBCES.
LA MORALE
qu'il disait : « Je n'ai traversé la métaphysique et « les sciences que pour arriver à la morale. »
Et c'est l'état d'esprit où je me trouve moi-même depuis bien des années. Aujourdliui, je suis obligé d'avouer que j'ai horreur de la métaphysique abstraite, et de toute science qui ne se relie pas à la morale, à Dieu, au bien des hommes. Et je vois, avec une joie profonde, mon siècle en venir au même point.
La civilisation chrétienne, depuis trois cents ans, a créé ces sciences merveilleuses que traversa Leibniz, et qui changent aujourd'hui la figure du monde matériel; et maintenant, par l'histoire et la science sociale, développées surtout en notre siècle, l'esprit humain arrive à la morale, je dis à la morale considérée comme science, comme science trés-éteudue, très-féconde et très-inconnue : science destinée à terminer la crise où T Europe se débat depuis un siècle ; science destinée à nous conduire à cet ordre nouveau dont Chateaubriand dit : « C'est sur la « base du christianisme, » — c'est-à-dire de la morale universelle, — a que doit se reconstituer, après un a siècle ou deux, la vieille société qui se décom- « pose à présent. »
Tel est le temps où nous vivons. Et c'est un signe du temps que l'existence de plusieurs livres,
tels que celui dont j'ai cité le titre, et d'un enseignement public aussi large et aussi élevé que celui qui se donne dans plusieurs chaires de la Faculté de droit de Paris. C'est une grande joie, pour ceux qui connaissent la courbe que suit notre siècle, d'entendre des discours où l'on recueille cette conclusion : « La jurisprudence est placée au point € d'intersection où les données de toutes les autres « sciences viennent converger, pour que la science «< du devoir les coordonne. Le droit, qui doit diricc ger les nations, que peut-il sans les enseignece ments de la religion comme de la physiologie, « de l'histoire comme de l'économie politique! « Ce n'est pas une parole ambitieuse, c'est une tf vérité très-certaine que cette antique définition : « La science du devoir est la science d'ensemble des a choses divines et des choses humaines^.
L'on comprend donc enfin que Droit, soit naturel, soit positif, Législation, Science gouvernementaie, Politique, Économie politique. Science sociale et le reste, ne sont que des chapitres séparés d'une science unique et supérieure, qui n'est autre que la morale ou la science du devoir, et que cette science ne saurait être séparée de la religion. Et
« Oudot, l. Il, p. 244.
LES SOURCES
J.A MORALE
l'on proteste enfin hautement contre la mutilation qu on opère quand on prétend voir des sciences différentes dans les divers aspects d'une science
unique*.
Oui, mutilation ! Et de là les jugements si opposés que portent, sur la valeur et la tendance de plusieurs de ces sciences, des esprits qui devraient s'entendre. L'on m'assure, par exemple, que l'Économie politique est un fléau. Moi, je dis : C'est le salut des sociétés. Fléau , je le veux bien , pour ceux qui parlent de l'économie politique séparée, mutilée ; mais moi qui crois devoir toujours, d'après le conseil des sages, considérer les choses et en parler selon leur vérité «»t non selon leur vanité, je vois, ou du moins je veux voir, les êtres et les idées, non dans leur essence isolée, mais dans leurs relations vivantes et nécessaires. Quand je dis Jeuille it arbre, je n'entends pas feuille tombée, mais feuille tenant à Farbre. Et quand je parle d'Économie politique, je parle de la science sociale, et de la science sociale ramenée à la morale, et de la morale ramenée à la religion. Voilà donc ce que Ton commence à comprendre. Et Ton comprend aussi, dès lors, que la science du devoir est aussi étendue, aussi riche, aussi capable de progrès, que
« Conscience et science du deroh. t. ï, p. 358.
la conscience du devoir est simple, universelle, primitive, antérieure à tout.
Science, c'est conscience éclairée, conscience qui veut et sait, qui, voulant la justice, connaît le point d'application où doit porter la force pour faire jaillir la justice triomphante, et atteindre le but, salut des hommes, des peuples et du genre humain. L'effort pour pousser le monde à son but, voilà notre devoir. La lumière qui éclaire cet effort, voilà la science du devoir.
Ici, jeunes gens, est le grand point; connaître son devoir ! Savoir ce qu'en ce siècle même vous tievez à votre patrie, ci au genre humain tout entier; ne pas seulement avoir au cœur le dévouement, rhéroisme peut-être, qui est en vous; mais savoir ( omment doit s'appliquer la bonne volonté du devoir ; savoir juger les illusions du but, les effets des milieux, des distances; connaître les faux mouvements des bonnes volontés ignorantes, les faux élans des héroïsmes subversifs qui tuent pour délivrer, ,jui écrasent pour sauver. Il ftuit que, si l'on donne son ànie, sa vie, son enthousiasme, on sache du moins mener au but ces forces magnifiques avec la précision même de la science, qui mène au but l'emportement du feu, qui dirige sur des lignes tracées l'insaisissable éclair.
LES SOURCES
Vouloir et savoir, c'est pouvoir; vouloir ne suffit pas.
Oh! liguons-nous pour connaître le détail du devoir, ses voies utiles et véritables, en chaque temps, pour chaque àiiie, et surtout au temps où nous sommes. « Qu'il nous soit donné de connaître a la marche de Dieu sur la terre, et son plan de a salut pour tous les peuples. Ul cognoscarnus in a /end via m (luun, in omnibus gentihus sa hit n te « tiium . m
Je n'en dirai pas plus sur la morale, puisque je viens de vous offrir mon faible essai sur ce couronnement de la philosophie : La Morale et la loi
DE l'histoire.
Quant aux rapports de la science du devoir, de toute la science sociale et de la tliéolo|2;ie, je n'en dirai ici que ce seul mot, c'est que le grand progrès de science morale, de science sociale que j'aperçois, est l'aurore de ce retour à la théologie, enfin comprise, «pie j'attends et annonce.
LA THÉOLOGIE
On disait autrefois que la théologie est la reine des sciences, que la philosophie est sa servante.
LA THÉOLOGIE
Voici, je crois, la vérité sur ce sujet. Il y a, dit Pascal, trois mondes : le monde des corps, le monde des esprits, et un troisième monde qui est Dieu, qui est surnaturel, relativement aux deux premiers. Or la philosophie est du second monde ; elle doit régner sur le premier, et elle doit se soumettre au troisième, non pour s'anéantir, mais pour monter
plus haut.
En d'autres termes, la philosophie est la science propre que porte et que possède l'esprit humain; c'est l'esprit humain développé. L'esprit humain développé doit pénétrer le monde des corps, en connaître les lois. Mais il doit, en même temps, se soumettre à Dieu, non plus seulement de cette soumission nécessaire à son développement propre, mais de cette autre soumission plus profonde qui développe en lui la lumière de Dieu même; qui, k la propre racine et à la propre substance de l'homme, ajoute les fruits dont Dieu est la racine et la
Cl I licf 1 uce
Or l'esprit humain est capable du développement qui vieut (le Dieu, comme un arbre est capable «le greffe,
Et peut purlLT des fruits qui ne sont pas les siens.
Ces fruits nouveaux détruisent-ils le vieil arbre?
LES SOURCES
Ils l*honorent et le glorifienl. Lui enlèvent-ils sa sève ? Non ; mais ils donnent à cette sève, qui demeurait stérile, un cours glorieux. C/est ainsi que la science divine ne détruit pas la science humaine, mais Tillumine.
Or la théologie, c'est la philosophie greffée. Et cette greffe, c'est l'esprit de Dieu même enté sur Fesprit humain. Et cette donnée nouvelle est et doit être surnaturelle, c'est-à-dire d'une autre nature que l'esprit humain même, infmie en présence de lui qui est fini, quoique indéfiniment grandissant.
Je n'explique pas ici le mystère de la greffe, n. pour le monde des corps, ni pour le monde des esprits. Je n'entends pas, du reste, prouver ici ces assertions. Je veux seulement vous donner des conseils pour l'étude de la théologie, et vous \ exhorter.
Remarquez d'abord que la théologie catholique, indépendamment de tout ce qu'enseigne la foi chrétienne, est manifestement, et ne peut pas ne pas être le plus grand monument, sans nulle comparaison, qu'ait élevé l'esprit humain. Je dis qu'outre la lumière divine, surnaturelle, dont, selon nous, la théologie catholique est remplie, cette théologie est et ne peut pas ne pas être le plus immense fais-
LA THÉOLOGIE
ceau de lumière humaine que les hommes aient jamais formé.
Voyez le fait. Quels sont les grands théologiens? — Je ne parle pas de saint Paul. —Nos deux plus grands théologiens sont saint Augustin et saint Thomas d'Aquin. l.e troisième est très-difficile à nommer. Il y en a vingt, vraiment grands et profonds, et dont le plus glorieux n'est pas, comme théologien, le plusgrand. Mais enfin, pour leshommesde lettres, mettons Bossuet. Voici donc saint Augustin, saint Thomas et Bossuet. Or, je vous prie, ne voyez-vous pas que saint Augustin renferme tout Platon, mais Platon précisé et encore agrandi? Me direz-vous que saint Thomas d'Aquin ne contient pas en lui tout Aristote, mais Aristote élevé de terre, lumineux et non plus ténébreux? Me direz-vous que Leibniz n'est pas d'accord avec Bossuet ? Prétendrez- N ous que Descartes tout entier n'a pas nourri Bossuet, et n'ait passé dans son génie? Voici donc, dans nos trois grands théologiens, un faisceau composé des principaux génies du premier ordre. Citez un homme vraiment considérable qui pense dans un autre sens, et qui ait une autre lumière, un autre soleil de vérité que cette société de ge-
nies
L'autorité d'un homme du premier ordre est
LES SOURCKS.
LA THÉOLOGIE
grande assurément. Mais qu'est-ce que l'autorité de plusieurs hommes de premier ordre, je dis plus, l'autorité de tous les hommes du premier ordre, parlant à l'unisson? Or saint Augustin, saint Thomas d'Aquin et Bossuet parlent à l'unisson ; ceux qu'ils impliquent en eux parlent de même; tout co qui, dans Platon, dans Arislole, dans Leibniz et Descartes, n'entre pas dans cet unisson que forment tes trois autres, qui sont théologiens, tient de Terreur, de l'accident, et ne saurait compter. O sont des fautes, comme les plus grands hommes en commettent.
Mais est-ce là toute l'autorité humaine de la théologie? Je n'en ai dit que la moindre partie. La théologie, toujours considérée seulement dans son coté humain, est la seule science, ceci est capital, que le genre humain ait travaillée en commun. Tout ce que le père des hommes, sorti des mains de Dieu, et ses premiers enfants ont livré à la mémoire du genre humain et à la tradition universelle; tout ce t|ue les prophètes et les vrais fils de Dieu, dans tous les temps, ont pu voir et recevoir de Dieu ; tout ce que les apôtres du Christ, les martyrs et les Pères ont compris; tout ce que les méditations des solitaires , qui n'aimèrent que la vérité, ont mystérieusement excité dans l'esprit
humain ; tout ce que les grands ordres rehgieux, travaillant en commun, comparant, débattant sans cesse leurs travaux, ont développé et précisé; tout ce que les conciles généraux, les premières assemblées universelles qu'ait vues le monde, ont défini; tout ce que les erreurs mises à jour, reconnues et jugées à leurs fruits, dans l'importante histoire des sectes, nous ont oté d'incertitudes ; tout ce que les saints et les saintes, ces sources vives de pure lumière, ont inspiré, sans écrire ni parler : tout cela mis en un, voilà la théologie catholique. Vous le comprenez maintenant, c'est la seule science que l'esprit humain ait enfantée d'ensemble. Les grandes œuvres philosophiques sont des œuvres de grandeur isolée ; l'œuvre théologique est un mouvement de totalité du vaste cœur et de l'immense esprit humain. De plus, s'il est vrai, comme on n'en peut douter, que là où les esprits s'unissent, là se trouve Dieu, il s'ensuit que la théologie catholique est l'œuvre universelle et la voix unanime des hommes qui ont été unis entre eux et aACC Dieu. C'est pourquoi je répète, parce que je l'ai prouvé, que la théologie catholique est et ne peut pas être autre chose que le plus grand monument qu'ait élevé l'esprit humain, et le plus grand faisceau de lumière qu'il y ait en ce monde.