Lohengrin, instrumentation et philosophie
LoHENGRiN a le don de soulever de vives colères et de provoquer d'ardents enthousiames. Je ne viens point prêcher V accord parfait : il est décidément impossible.
Je tiens simplement à affirmer certains principes , avec lesquels il serait puéril désormais de ne vouloir point compter.
Le reste est le secret de l'avenir.
ec plus ultra, dit l'École. Spiritus flat ubi vult, répond le Progrès.
Et le Progrès a raison.
Contester aujourd'hui l'incommensurabilité du domaine musical , quelle folie !
En présence des prodiges accomplis depuis
un demi siècle par un art qui jamais n'aura
dit son dernier mot, on ose encore invoquer le
vieux cliché du goût, de la raison, de l'autorité.
Fi donc !
Comme si le sort de la musique dépendait du caprice d'un individu ou de la fantaisie d'un aréopage !
Le génie ne connaît point ces barrières-là. Il s'affirme. Lux fada est.
Un tyran impitoyable, c'est l'oreille. Rien ne résiste à son despotisme. La routine lui fait surtout horreur. A peine certaines pages , illuminées d'un chaud rayon d'inspiration, échappent-elles comme par miracle à sa soif destructrice.
Heureusement, sur ces ruines accumulées s'élèvent de nouveaux édifices, capables de braver longtemps encore les fureurs de cet agent impitoyable, que Cicéron nomme jiidicium auriitin superbissiimcm.
Dans ce temple, fraîchement construit, on ne se contente plus de sacrifier à certains phénomènes moraux et physiques, imposés par la convention; on dresse des autels à tout ce qui se meut au fond et à la surface de ces deux mondes de la matière et de l'esprit, trop longtemps réputés inaccessibles.
Ah! nous voilà loin d'un certain programme stéréotypé, qui se limitait, d'un côté, aux subdivisions banales de la colère, de l'amour, de la tristesse, et, de l'autre, aux dérivés de l'eau qui coule, du tonnerre qui gronde, du feu qui s'allume.
Un génie puissant est presque l'égal de Dieu.
A son gré, il décompose indéfiniment un
rayon de lumière , et en tire les couleurs les plus riches et les plus variées. Il combine de même le son , pour lui emprunter les harmonies les plus caractéristiques et les plus étonnantes.
Laissez donc cette palette du musicien , comme celle du peintre, concourir à l'Harmonie universelle par les moyens nombreux dont elle dispose. Craignez, en en retranchant un seul, de l'écarter du vrai but de la création.
Et votre centre commun ? Et votre point de rappel ? Et vos intervalles ? Et vos gradations ?
Foin de tout cela !
« L'univers entier est aux beaux-arts , » s'écrie un esthéticien du siècle dernier. Mais , immédiatement après vient ce piteux correctif : « On ne doit en faire usage que selon les lois de la décence. »
Décence se dérive de decere. Cette racine seule est la condamnation de la clause restrictive du malavisé législateur. Toujours l'artificiel, toujours l'étroit, le convenu : quod decet.
Pardonnons lui , car c'est à sa sagacité , cette fois incontestable, que l'on doit la thèse bien avancée pour l'époque où il la produisit :
« La plus mauvaise de toutes les musiques est celle qui n'a point de caractère. Il n'y a pas de son dans l'art qui n'ait son modèle dans la
matière, et qui ne doive être au moins un commencement d'expression, comme une lettre ou une syllabe l'est dans la parole. »
A la bonne heure !
Si des sons existent dans la nature pour toutes les idées, pour tous les sentiments, qu'en fera l'instrumentiste, sinon s'en servir de la manière la plus large, la plus illimitée, pour en arriver à sonder à fond le labyrinthe immense de la vie réelle ou idéale ?
Il ne saurait donc s'en tenir exclusivement à peindre :
« Les oiseaux qui chantent, comme pour nous piquer d'émulation ;
» Les échos qui leur répondent avec tant de justesse ;
» Les ruisseaux qui murmurent ;
» Les rivières qui grondent ;
» Les flots de la mer qui montent et qui descendent en cadence comme pour mêler leurs sons divers aux résonnemens des rivages ;
» Les zéphirs qui soupirent parmi les roseaux ;
» Les aquilons qui sifflent dans les forêts;
» Les vents conjurés, ou plutôt concertés ensemble par la contrariété même de leurs mouvemens, qui, après s'être choqués dans les airs, se réfléchissent contre les corps terrestres : monts, vagues, rochers, bois, vallons, collines,
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palais, cabanes , pour en tirer toutes les parties d'un concert ;
» Enfin , cette belle base dominante , vulgairement nomniée Tonnerre, si grave, si majestueuse, et qui sans doute nous plairoit davantage, si la terreur qu'elle nous imprime ne nous empêchoit quelquefois d'en bien goûter la magnifique expression (^). »
(') Essai sur le Beau. — Amsterdam, 1760, p. 116.
endant que la « belle basse » du père André roule dans les abîmes, abordons une autre gamme d'expression pittoresque, celle-ci purement philosophique, et, j'ajouterai , longtemps inaperçue.
L'être moral peut-il être dépeint d'une façon saisissante par les seules ressources de l'instrumentation? Le fait a été résolu victorieusement par plusieurs œuvres d'un mérite supérieur.
Chaque voix d'un orchestre a le don d'assigner au caractère d'un individu une nuance particulière qui le détermine éloquemment.
L'affinité ph3'sique est évidente ; l'analogie morale ne saurait faire l'ombre d'un doute depuis que Wagner a produit Lohengrin.
La harpe, par exemple, est un instrument de lumière. De toute antiquité elle a chanté les attributs du Tout-Puissant. David en est la personnification légendaire.
La lyre a servi au même usage. La lyre d'Orphée, celle d'Amphion ont été célébrées par les poètes grecs et latins.
Ce symbolisme religioso-mystique domine tout le moyen-âge.
Pour ne parler que de la glorieuse Flandre, toutes les cérémonies pieuses y étaient rehaussées d'instruments à cordes.
Le choix variait suivant les localités, les époques, ou d'après les éléments d'exécution dont on disposait Ç),
La lyre, la harpe, le psaltérion prédominaient dans le haut moyen-âge.
A partir des croisades , c'est le luth qui a la préférence ; puis , c'est le tour de la rote , du
(') C'est chose merveilleuse que de voir à quel point le génie musical flamand s'est mis à l'unisson de cette esthétique philosophique de l'instrumentation. La Flandre touchait au Brabant , oii se déroule le drame.
rebec, de la viole et de toute la famille similaire d'instruments à cordes.
Les villes situées sur les bords de la mer ont le plus longtemps conservé ces vénérables traditions.
A Furnes, notamment, l'appareil à cordes : violon, harpes, luths, s'y déploie encore en plein seizième siècle. Furnes semble donner la main, à travers l'Océan, à la lyrique Ecosse (').
A Ostende, le même fait se remarque; mais Ostende a surtout gardé, avec une fidélité des plus scrupuleuses, le legs des coutumes intimes, des fêtes de famille.
Il y a un livre à faire sur les pratiques traditionnelles qui s'y accomplissent, jusque bien avant dans le dix-septième siècle , restes curieux du paganisme, dont la bénédiction des flots, à la fête de Saint-Pierre, me semble être le couronnement suprême.
La trompette et sa famille représentaient l'autorité, la puissance ; c'est l'instrument rouge.
(') Voy. ma notice: Le Noordsche Balk (instrument de musique) dit Musée archéologique d'Ypres. (Ypres, 1868 p. 9.), et le 2"^^ volume de ma Musique aux Pays-Bas. La monographie des Ménestrels , au 4^6 volume de ce dernier ouvrage , renchérit considérablement sur ces indications concises.
s'il m'est permis de hasarder cette épithète.
C'est au son de la trompette que défilait le magistrat de Flandre; c'est au son de la trompette qu'il promulguait ses ordonnances.
La trompette stimulait aussi l'ardeur guerrière et menait au combat. Toutefois, l'élément militaire a été symbolisé dans les anciennes coutumes flamandes par le tambour, instrument oriental, et par le fifre, instrument germain.
Et quand les associations guerrières de Flandre dégénérèrent en sociétés d'amusement, de par les ducs de Bourgogne, le tambour et le fifre continuèrent à remplir leur singulier rôle d'autrefois.
Les Huguenots offrent un exemple de cette particularité, dans la chanson àupiff, paff! qui forme, avec le choral de Luther et le couvre-feu parisien, ce qu'il y a de plus remarquable, en fait de couleur locale, dans cet opéra.
Aujourd'hui encore , dans maintes villes flamandes, les tirs à l'arc, à l'arbalète et à la carabine s'organisent aux sons de ces deux instruments, si dissemblables pourtant de forme et de diapason ('). C'est comme les gnomes, Kaboii-
(') Voir mon Théâtre villageois en Flandre , t. I , p. 48.