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Bertram. Les cuivres plaqués qui soutiennent sa mélopée, dite infernale, me paraissent plutôt inventés pour servir de contraste ou de repoussoir, que créés pour accentuer une idée philosophique et dramatique.
La statue du Commandeur descendant de son piédestal pour empoigner son lâche insulteur, au milieu d'un luxueux festin , est bien plus heureusement campée, à l'aide des trombones que Mozart a réservés intentionnellement jusqu'à cette scène.
L'effet en est foudroyant.
Rossini a encore été dans le vrai, en adaptant , par moments , à la voix grandiose de Moïse, un accompagnement de cuivres, parce que le législateur des Hébreux est un personnage autoritaire, qui ne saurait revêtir au théâtre son prestige et son importance, qu'à l'aide' de la phalange bruyante des trompettes , des trombones et des ophicléides.
Ces instruments solennels dominent monarchiquement aussi dans Lohengrinj pour traduire la volonté suprême du souverain , qui vient sous le vieux chêne tenir cour plénière.
Quelle majesté ils prêtent au récit introductif ! Que de force persuasive ils ajoutent à la prière avant le combat, prière qui semble incrustée dans le fer et dans le bronze ! Et quel
dialogue réaliste résulte des huit trompettes accordées en quatre tons différents (mi bémol, ré, mi et fa) et faisant leur entrée isolément, chacunes dans leurs tons respectifs, sur une figure de basse continue qui simule le grand tumulte des chevaux... (^)!
La basse dure sans discontinuer en triolets croches, pendant plus de cent mesures, jusqu'à l'entrée des quatre trompettes de l'empereur, qui , à travers tout l'opéra , font retentir la même fanfare éclatante, dès que le monarque paraît.
La phalange des trompettes seigneuriales les saluent tour à tour, s'y joignent et éclatent toutes simultanément. Une sorte de marche hiératique, pleine d'une imposante grandeur, est chantée successivement en deux tons différents, par les gros cuivres, et laisse présager l'accomplissement d'un grand événement.
A ceux qui s'offusqueraient, dès le début du drame, de cette profusion de sonorité métaUique , je me contenterai de dire :
Il ne s'agit point, dans une œuvre d'inspiration , de calculer froidement les effets matériels, en vue d'en arriver finalement, et en passant du simple au composé, à des résultats de sur-
(') Consultez, à ce sujet, la belle étude de Liszt, p. 89.
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prise et d'étonnement; il s'agit d'être vrai et de toucher juste, tout en restant noble et beau.
Si le drame de Lohengrin se termine aux sons voilés de deux flûtes , où est le mal ?
N'avons-nous pas dans la nature le lever et le coucher du soleil, la montagne et la vallée, le fleuve et le ruisseau ?
Les crescendos d'un acte à l'autre, aboutissant artificiellement au summum de l'eflet vocal et instrumental, ne sont que des procédés d'où tout vrai art est exclu , des mirages qui ne sauraient éblouir que la foule ignorante et trop facilement impressionnable.
Lohengrin, écrit, — pour emprunter une métaphore admirable, — avec une plume arrachée à l'aile d'un ange, devait finir par un reflet de l'idéalisme céleste.
ù s'arrêtera la révolution commencée ?
Nous voilà loin de l'incroyable défi lancé à la perfectibilité humaine : « Ceci
est le dernier terme de la science et de l'art ('). »
Nec plus tdtra.
(^) FÉTis , Histoire de Vharmonie, et Traité d^harmonie; ad finem. Rapprochez cette thèse étrange de celle que le même écrivain a soutenue dans la Revue et Gazette Musi . cale, où il dit notamment que : « de tout temps , les musiciens et le public ont été sous l'influence d'un illusion singulière, à savoir, que certaine forme de l'art, découverte par un artiste de génie, était le but final et le dernier terme de progrès. » Et concluez !
Château de cartes, renversé d'un souffle !
Non seulement les combinaisons multiples de l'harmonie ont ouvert des mondes nouveaux , mais les aggrégations infinies des timbres de l'orchestre ont frayé des routes inaperçues dans le domaine de la psycologie et de la physique.
Le drame musical, en complète voie de transformation, s'est vivement imprégné de l'élément cosmique, s'il m'est permis d'employer cette expression. Il a repris possession de son bien, et ce n'est que justice.
Redisons-le : tout l'univers visible et invisible est dans ses attributions, comme ce microcosme vivant, moral et matériel, l'homme.
On se croyait parvenu aux confins extrêmes de l'idéal entrevu, avec l'orchestre de Beethoven, avec le drame, faux selon moi, de Meyerbeer, avec la mélodie de Bellini , mélodie enchanteresse, il est vrai, mais qui n'est, en définitive, qu'une sorte d'aigrette dorée au haut d'un pignon dressé dans le vide, tandis qu'elle devrait briller aux sommets d'un édifice qui a son rez-de-chaussée, son premier, son deuxième et son troisième étages, comme la mélodie de Walter, d'une architecture immense, équilibrée, dans toutes ses parties, du faîte à la base, à la péroraison des M eistcr singer.
Que de progrès accomplis ! Et se douterait-on
qu'un seul homme ait pu réunir à la fois, et l'éloquence du drame, et l'éloquence de l'harmonie et de la mélodie ?
Le Lohengrin cependant n'est qu'un premier pas dans la voie de la réforme. Il fait entrevoir d'immenses tentatives régénératrices pour l'avenir. Et qui sait ? Une vraie métempsycose. ' Les replis les plus secrets de l'âme sont scrutés et exprimés. Le passé et l'avenir trouvent leurs nuances équivalentes. Tout ce qui s'agite, dans le monde réel et imaginaire, est dépeint avec des couleurs assorties. L'espace même a sa gamme particulière. Fluides ou solides, incandescences ou frigidités, tout a une voix, tout a une résonnance similaire qui vous le fait palper du bout du doigt pour ainsi dire.
Spiritus flat uhi vidt. Saluez Vévocatciir artistique des éléments !
Et dire, après cela, que chaque semaine, un musicien aussi admirable , un peintre aussi colossal, un philosophe, un esthéticien et un archaïste aussi consommé se voit en butte aux plaisanteries indécentes et aux injures sarcastiques de MM. les feuilletonistes parisiens, la plupart plus littérateurs, en somme, que musiciens , et incapables de disséquer scientifiquement la moindre partition. Cela, à propos des
représentations de l'une des plus merveilleuses créations de l'esprit humain : la tétralogie des Nibehcngen.
Ah! messieurs les Parisiens, qui avez vécu presqu'exclusivement jusqu'ici, à votre Opéra démodé, de l'intervention étrangère — témoin Lulli, Gluck, Spontini , Rossini, Meyerbeer, Donizetti, Verdi et d'autres — vous tenez, paraît-il, à vivre désormais de votre propre vie artistique.
En vérité, en vérité, je vous le dis : le moment viendra où vous mourrez littéralement de faim.
Incapables de vous soutenir jusqu'au bout, même dans les banalités creuses et ridicules où l'Opéra actuel se traîne si péniblement, que ferez-vous, privés que vous êtes du grand souffle épique, de l'inspiration dramatique sublime, lorsque la transformation de votre principale scène lyrique sera devenue, comme elle l'est déjà — nécessaire, imminente, inévitable ?
Ce que vous ferez de mieux ? Je vais vous le dire : Retournez à vos moutons :
Le Français, né malin, cr6a le vaudeville.
Reprenez la houlette et la musette. Quittez la lyre. Composez des opéras-comiques. Là est votre génie , là est votre gloire.
ŒUVRES DU xMÈME AUTEUR
parues chez J. Baur, i i , rue des SS. Pères, à Ptms
VOLTAIRE MUSICIEN. — Concerts, Inteimèdes (Mozart à Ferney); Lullisme, Ramisme , Gluckisme; Prophétie pour 1885 ; l'Opéra, l'Opéra- Comique ; Organographie , Acoustique ; Biographies; Locutions, Anecdotes. — In-8° de 300 pages.
LA MÉLODIE POPULAIRE dans l'opéra Guillaume Tell de Rossini. — In-8° de 44 page avec de nombreuses planches de musique.
ML
Straeten, Edmond vander, Lohengrin