‹ Loin de Paris (volume 2)Chapitre 15 sur 20 · ROTTERDAM, LA HAYE, SCHEVENINGUE · texte numérisé non relu

ROTTERDAM, LA HAYE, SCHEVENINGUE

Thackeray, l'auteur de la Foire aux vanités et du Livre des snobs ^ avec lequel nous causions, il y a quelques années, à Londres, nous dit dans le courant de Tentretien une phrase singulière et mémorable : « Oh l oui, je connais beaucoup l'Espagne, je suis resté une demiheure à Cadix 1 »

Nous primes d'abord le mot pour une saillie du spirituel humoriste; mais, plus tard, en y réfléchissant, la vérité de cette assertion bizarre nous fut démontrée complètement : un œil exercé sait tout de suite les différences des villes et des pays entre eux. Si Ton séjourne, bientôt le regard s'habitue et la sensation s'émousse : vous ne faites pas plus d'attention aux choses que les habitants eux-mêmes.

Donc, nous afSrmons connaître, d'après la méthode

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de Thackeray^ Rotterdam, que nous avons simplement traversé en omnibus pour aller de notre point d'arrivée à la station du chemin de fer de la Haye.

Rotterdam est bien le type de la ville hollandaise : bâtie moitié sur terre, moitié sur l'eau. Cependant l'aspect général n'a pas de rapport avec celui de Venise que ' l'esprit est tenté d'évoquer comme point de comparaison. A Venise, les habitations ont le pied dans le canal même; l'eau clapote sur les marches des escaliers, et la gondole détachée du poteau bariolé vient vous prendre au bas des degrés au sortir de votre chambre. En Hollande, le canal est partout bordé d'un trottoir et souvent ombragé de grands arbres ; il y a des rues où circulent des voitures, tandis qu'à Venise des ruelles étroites, qui ne sauraient admettre même un cheval, relient seules, au moyen d'innombrables ponts, les quartiers de la ville. Chaque maison a une face sur le canal et une face sur la ruelle, une porte d'eau et une porte de terre, disposition qui constitue une physionomie toute particulière qu'on ne retrouve pas à Rotterdam.

Nous longions un canal couvert de grandes barques, stagnant entre deux allées d'arbres, encaissé de larges quais sur lesquels roulaient des voitures, des calèches,

des tilbarys tratnôs par de rapides trotteurs. De chaque côté s^ôlevaieat des maisons de brique rouge surmontées de pignons à volutes, dont les fenêtres et les portes se détachaient, encadrées de blanc, avec une propreté toute hollandaise ; quelquefois; une coupure de me, interrompant la ligne du quai, nous permettait de plonger du regard dans Tintérieur de la ville, de saisir quelque profil d*édiQce, quelque fuite de perspective bleuâtre. Au bout du canal se dressait la tour d'un moulin & épuisement, dont les ailes au repos ressemblaient, avec leurs nervures noires , à des ailes de libellule grossies plusieurs milliers de fois par le microscope solaire ; un autre canal s'embranchait sur celui que nous venions de quitter, également encombré de koSs, de galiotes, de pinasses dont les mâts de sapin grattés à vif avaient une nuance saumon à réjouir Isabey. Des magasins, des chantiers de construction laissant passer au-dessus de leurs murs des carcasses de navire pareilles i des squelettes de cachalots ; des jardins fermés de planches goudronnées ou peintes en noir, clouées horizontalement comme des bordages de bateaux, défilaient devant nos yeux avec mille petits détails caractéristiques; au-dessus des arbres flottait parfois la banderole d'un vaisseau; un mât d'artimon éborgnait

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une fenêtre, une voiture se croisait avec une barque.

Et la population? nous direz-vous; et les figures du tableau ? Attendez, le malheureux écrivain n'a pas les ressources du peintre, dont la toile s'embrasse d'un seul coup d'œil; il ne peut présenter les objets que successivement, et phrase à phrase. Les Hollandais sont d'assez grande taille; ils ont des physionomies avenantes, et leur costume ne diffère en rien du nôtre. Les femmes, au teint blanc et reposé, rappellent les types chers à Gérard Dow, et font penser à ces jolies têtes de ménagères que l'on voit dans les musées, encadrées par une fenêtre guirlandée d'une brindille de liseron, d'une grâce si calme, si intime et.si douce, qu'elles vous donnât envie de les épouser.

Une sorte de camisole d'indienne lilas, taillée comme les vestes à basquine que portent les Parisiennes pardessus leur robe, constitue la senle originalité de leur vêtement. Quelquefois sous la mousseline du bonnet scintille un reflet d'or ou d'argent; mais n'anticipons pas sur les coiffures. — Nous voulons avoir, comme Âristote, sinon notre chapitre, au moins notre paragraphe des chapeaux.

n est bien entendu que ces détails ne s'appliquent

qu'aux femmes du peuple ; la classe aisée suit comme partout la mode anglaise ou française.

L'omnibus nous dépose au débarcadère du chemin de fer qui mène à la Haye, et aussitôt nous voilà de nouveau en roule. Vous voyez que Tépithète demoboros (dévorateur de peuples), dont Homère gratifie les chefs grecs, nous convient parfaitement.

L'aspect du pays est le môme, à peu près, qu'en arrivant à Rotterdam par Dlrecht. Ce sont de grandes plaines vertes, coupées de canaux, constellées de chevaux et de vaches ; mais le vert est moins frais, le jonc pointe, la tourbe affleure, l'eau croupit; le sol n'a plus la même richesse ni la même fertilité, et cette ligne implacablement horizontale que dentellent à peine, au lointain, quelques silhouettes de fermes, de bouquets d'arbres ou de villages, finit par lasser les yeux. Ce pays absolument plat, nivelé à souhait pour le chemin de fer qui le traverse sans tunnel, sans tranchée, sans remblai, a besoin, pour plaire, de premiers plans accidentés, tels que bondes d'écluse, ponceaux, chaumières, cabarets, moulins, barques, et surtout d'une extrême fraîcheur de ton. La condition d'un ciel d'un gris fin ou d'un azur léger, papelonné de quelques cumulus de nuages blaiics, n'est pas moins indispensable, car le ciel occupe en Hol-

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lande un immense espace, et la terre ne fait qu'une ligne étroite au bas de ce cadre.

Rien ne semble moins favorable à la peinture, et cependant la Hollande tient une grande place dans Fart, tandis que la Suisse, avec ses glaciers, ses rochers, ses lacs, ses abîmes, ses torrents, ses forêts de pins, ses chalets pittoresques, sa magnifique végétation alpestre, n'a produit que Calame. En Suisse, la nature n'est pas proportionnée à l'homme et l'écrase : on peut faire beaucoup de peu, mais on ne fait rien* de tout. En art, l'énorme est irréductible. Ne tentez pas ce qui dépasse l'échelle humaine. Mais laissons là cette métaphysique, et arrivons à la Haye.

La Haye a une physionomie de Versailles aquatique ; on y sent la présence d'une cour à la grandeur des places, à la largeur des rues, à la régularité et à l'élégance des édiGces. Des gens moins affairés que ceux de Rotterdam habitent ces maisons riches, calmes et propres qu'assainit un fossé de drainage où verdit souvent la lentille d'eau ; des barques plus rares glissent en silence sur les canaux ou stationnent paresseusement le long des berges; il y a plus de boutiques et moins de magasins; on vient dépenser ici la fortune acquise ailleurs. Des ponts en dos d'âne, à montée abrupte, à des-

cente rapide, que les voitures escaladent au galop, enjambent le canal toutes les fois que la rue le rencontre et se présentent bien au bout des perspectives. A chaque pas, Ton découvre un motif d'aquarelle pour William Wyld, Cattermole ou Callow : une barque séchant sa voile, une allée d*arbres se mirant dans Teau bniae, un clocher ou un moulin entrevu à travers une coupure dans les maisons. Mais, avant de pousser plus loin nos courses et nos descriptions, il ne serait peut-être pas mauvais de descendre à quelque hôtel pour vaquer à ce que Rabelais appelle plaisamment la réparation de dessous le nez : certes, nous sommes sobre^ nous avons appris la frugalité en Espagne, en Afrique et en Grèce, un dé à coudre plein de chocolat, une cuillerée de cooscoussou, une poignée d'olives noires nous suffisent... avec quelques cigares; mais n'oubliez pas que, depuis les œufs de perdrix consommés à Dusseldorf, nous n*avons rien pris que la Aimée, et pardonnez-nous de vous conduire à la table d*hôte de Thôtel Bellevue^ sur la place du Parc.

La saison des voyages n*était pas encore commencée, et il n*y avait que trois ou quatre convives dans la salle à manger de Thôtel, tapissée d'un superbe papier représentant diverses scènes tirées des Incas de Marmon-

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tel. Tout en dévorant, nous regardions le temple et les vierges du soleil, les grandes feuilles vert-pomme des lataniers, des talipots et autres végétations exotiques ; le conquérant du Pérou en costume troubadour sur son cheval blanc, dans une attitude qui rappelait celle du Henri 1 Y de Gérard; les Indiens à peau couleur de brique se livrant à la pécbe, à la chasse et à la cueillette des fruits; et, la mémoire nous revenant, nous reconnûmes tour à tour, sous leurs coiffures et leurs pagnes de plumes, Cora, Amazili et Telasco dessinés dans un style d'Académie, et pas plus mal que bien des ligures de paysages historiques.

Ce témoignague enfoui à la Haye d'une vogue tombée en désuétude depuis longtemps nous fit songer à Tinstabilité des fortunes littéraires; peu de livres, malgré les railleries qu'on a pu en faire, ont été plus souvent imprimés que les Incas. Cette épopée en prose, dont tout le monde se moque sans l'avoir lue peut-être, a joui d'une grande popularité, et tel auteur célèbre aujourd'hui se moque de Marmonlel, qui n'obtiendra jamais l'apothéose du papier peint, l'illustration de la salle à manger.

Vous avez sans doute oublié que cette course effrénée à travers les pays, les villes et les hommes dont nous

retraçons Titinéraire avait pour but de voir une exposition de Tindustrie à la Haye. Tel était le motif plausible, honnête et modéré que nous avions donné à nôtre naïve envie d'être dans un autre endroit que celui où nous écrivons ces lignes.

Puisque tel était le prétexte de notre voyage, nous allâmes donc tout de suite, après dtner, à TExposition de l'industrie : c'était sur la place même ; figurez-vous une sorte de temple grec hexastyle, avec grosses colonnes blanches et fronton triangulaire, une de ces façades de bon goût qui peuvent servir également à une église, à une bourse, à un tribunal, à un théâtre, à une salle de concert, à un musée, et même à une Expositioa de rindustrie. Mais à peine quelques ballots ]étaient-ils arrivés, malgré l'activité des promoteurs de cette solennité, qui n'avait pas l'air d'émouvoir beaucoup le flegme hollandais ; l'ouverture de l'Exposition, promise pour-le 23 ou le 24, devait être reculée d'un mois ou deux, pour donner le temps de se mettre en mesure à des industriels trop pénétrés du précepte de Boileau : « Hàtez-vous lentement. »

Notre conscience rassurée à cet endroit, notre domestique de place nous suggéra l'ingénieuse idée d'aller à Scheveningue, la promenade favorite de la Haye; c'était

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précisément jour de fête, occasion excellente pour un voyageur pressé ; car les fêtes, comme les foires et les marchés, réunissent forcément au même lieu une fouie de types et de costumes qu'on serait obligé de chercher çà et là avec la chance de ne pas les rencontrer.

On va de la Haye à Scheveningue par une longue avenue d'arbres bordée de maisons de plaisance, de brasseries, de cabarets, de boutiques de conûseurs et de petits objets confectionnés avec des coquillages. A chaque instant passaient de grands omnibus à trois chevaux menés très-vite, des calèches, des berlines, et d'autres voitures particulières ou de louage d'une carrosserie confortable, mais un peu lugubre, n'évitant pas assez la forme et la couleur des corbillards; des cavaliers, en assez grand nombre, excitaient leurs montures et piaffaient à travers la foule; c'était en petit l'effet des Champs-Elysées à sept heures du soir. Sur la chaussée marchaient les paysannes endimanchées, en robe étroite, à taille sous les bras, le jupon partant du dos, mais couronnées, depuis l'aïeule jusqu'à la fillette de sept ou huit ans, de ce demi-casque d'argent, coiffure digne d'une impératrice byzantine, qui enveloppe la nuque, contient le chignon, laisse le sommet de la tête

déconrert, et vient presser les tempes et le front de ses oreillettes arrondies; de chaque côté, à la hauteur de Fcôl à peu près, scintillent des spirales d*or semblables i des vrilles de volubilis, des étoiles, des rosaces, ou des carrés d*orfévrerie taillés en miroir ; une zone de mousseline ou de gaze cachant la racine des cbeveui comme un bandeau de religieuse, complète la coiffare et laisse transparaître le métal poli du casque. G*est charmant, d'une originalité et d*un caprice exquis. Nous n'avons pas besoin de vous dire que les femmes comme il faut et les bourgeoises sont en chapeau conune chez nous. Pour les femmes, le beau n'existe pas ; il n'y a que la mode, et encore ce qui doit faire conserver aux paysannes cette délicieuse coifiùre, c'est que, par booheur, elle est chère; y renoncer pourrait sembler plutôt un aveu de pauvreté qu'une preuve de goût.

On gravit une espèce de dune surmontée d'un casino, et la plage de Scheveningue se déroule à vos pieds avec son sable blanc comme du sel ou du grès en poudre, tamisé fin par le vent et la mer. Des bateaux de pèche échoués, à coque bitumineuse, à bordage noir, semblent poser là pour des peintres de marine, . et s'arranger au premier plan eu repoussoirs.

En ce moment, la mer du Nord tracassait ses vagues

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grises, ourlées d'écume, sous un ciel presque blaifc. On eût dit un tableau de van de Velde, sans cadre, si un vent glacial venant tout droit du pôle ne vous eût averti que vous étiez en plein air et non dans un mu* sée. Cependant une 4nusique militaire exécutait des valses et des polkas. Des gens accoudés à des tables fumaient ou prenaient des rafraîchissements, par cette température arctique, comme s'il eût fait une chaleur tropicale. De jeunes filles , en robes de printemps, se promenaient sur l'esplanade, éclatant de rire au nez de notre paletot à longs poils.

Quand nous fûmes suffisamment transi, nous regagnâmes l'hôtel Bdlevue en claquant des dents, et ainsi finit notre cinquième journée.

LA HÂY£, nORDRECHT, ANVERS, BRUXELLES.

Quelque pressé qu'on soit, il est imposible de passer à la Haye, ne fût-ce qu'une heure, sans aller mettre sa

c^te de visite au Musée. Le musée de la Haye D'est pas grand, mais il ne contient guère que des chefs-d'œuvre; en attendant qu*il fût ouvert, nous errâmes à travers la ville, saisissant au vol quelque prospect, quelque détail particulier d'architecture et d'aménagement. Parfois, les fenêtres ont des vitres légèrement bombées et de teinte violette. Nous avions déjà remarqué à la pinacothèque de Munich cette préférence donnée au verre violet sur le verre blanc. Cette nuance est, en effet, douce à l'œil et favorable aux tableaux. Nous revîmes au jour un clocher qui, la nuit, nous avait paru d'une ornementation compliquée et fantasque^ laissant scintiller le bleu sombre et les étoiles par ses interstices. Dne certaine couronne en saillie, très-touffue et très-hérissée de chochetons, à ce qu'iJ nous semblait, nous avait étonné comme spécimen d'un style inconnu, mais qui se rattachait au gothique fleuri. C'était tout bonnement une galerie de charpente appliquée au sommet du beffroi pour cause de réparation et soutenue d'échafaudages et de poutrelles enchevêtrées. Voyez à quelles bévues s'exposent les voyageurs trop hâtifs 1

Notre guide nous conduisit dans une rue bordée de .boutiques d'orfèvres où nous pûmes examiner de près et pièce à pièce les bijoux pleins d'originalité des

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femmes de Scheveningue ; mais une bonne fortmienous attendait au Musée qui ne nous laissa plus rien à apprendre sur la joaillerie hollandaise.

Le rez-de-chaussée du musée de la Haye renferme, comme on sait, une collection de chinoiseries et de euriosités; il faudrait huit jours pour l'examiner, car il n'y manque rien, pas môme des sirènes de fabrique japonaise qui démentent le mulier formosa supernè d'Horace, bien qu'elles finissent en poisson ; mais ce qui est beau doit l'emporter sur ce qui est seulement curieux, et nous montâmes, non sans un soupir de regret au premier étage; le voyage, comme la vie, se compose de sacrifices. Qui veut tout voir ne voit rien. C'est assez de voir quelque chose.

Aussi allâmes-nous tout droit â la Leçon d'anatomie du docteur Tulpj de Rembrandt, une vieille connaissance à faire pour notre compagnon de route. Heureux l'homme intelligent qui ignore un chef-d'œuvre î quelle adorable sensation il s'est gardée 1 On a tort peut-être (l'aborder trop tôt Homère, Eschyle, Dante, Shakspeare, Gœthe, et de s'éblouir les yeux, dès la jeunesse, de Phidias, de Léonard de Vinci, de Michel-Ange, de Raphaél, de Tilien, de Rembrandt. II ne reste plus à lire el à contempler que des œuvres .inférieures, secondaires, mé-

fi.mli'mU.-wi

Dumvaises, €ft oeiâ, krsqae le goAlfonné est devenu superbe el dédaigneux; com* mencer par rambroisie et finir par la panade, c est triste; mais qa\ faire? Le seigneor Pococuraote, dans son palais de la Brenta, se consolait en disant du mal des grands poêles et des grands maîtres qui ne Témou- YiieDt plus; nous ne rimilerons pas, certes. La Leçon d^^mtii&mie du docteur Tulp nous produisit, moins la swprise, le même effet qu^autrefois. Le cadavre, d'une pUeor MenUre, était toujours étendu sur la table de I, et les disciples de Tulp, têtes douces, graves regardaient avec une curiosité sans hor- ^; car ce qolls demandaient & la mort, c'était le se* oet de la vie. Le professeur tenait dans sa {unce les neift du bras dépouillé de sa peau et faisait sa leçon, toiûoQis refigiensement écoutée. Toutes ces figures sont desi portraits sur lesquels on pourrait encore mettre les noms, car la tradition les a conservés. Nous ne les transcriTiMis pas, nous les avons déjà cités ailleurs. Ces noms,hérissés de consonnes,^]c Hollandaiséconomise les voyelles ccwime si elles étaient plus précieuses que les autres lettres, — ne représenteraient rien à nos lectrar& Ceux qui les portaient, recouverts par roubli, n'ont laissé d'eux que leurombre sur celte toile. Là, ils

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▼ivent de la vie iminortelle de Fart, spécimen* des hommes d'autrefois, et avec une réalité si intense, que leurs contemporains mêmes n'ont pas dû les connaître mieux; ce sont des faces aux chairs colorées, aux barbiches blondes posées sur des fraises blanches, que fait ressortir un costume noir, et qui semblent dérobées, dans une glace. Vous vous retournez involontairement pour voir si tous ces dignes personnages ne sont pas derrière vous, projetant leur réflexion sur le tableau. Rembrandt n'avait que vingt-six ans lorsqu'il fit ce chefd'œuvre. Il copiait alors scrupuleusement la nature en plein soleil et ne s'était pas encore eufoncé, à travers des ténèbres rousses, dans cette caverne pleine d'ombres et de rayons qui ressemble plus à l'officine d'un alchimiste qu*à l'atelier d'un peintre. Le Rembrandt de la Haye est le Rembrandt réaliste, auquel nous préférons de beaucoup le Rembrandt visionnaire d'Amsterdam.

Le tribut d'admiration payé aux merv^leus^ qualités de l'œuvre, notre ami se permit une critique qu'il a plus que personne ledroit de faire, car il s'est penché longtemps sur le marbre noir où l'on étale les cadavres blancs ; il prétendait que le docteur Tulp avait nettoyé et paré trop soigneusement le bras disséqué qui

devait servir de modèle à Rembrandt. C^était, selon lui, de l^anatomie à Tusage des gens dn monde. Sa remarque doit être juste; mais peut-être l'artiste a-t-il bien fait de ne pas distraire l'œil par des détails d'une vérité horrible. Qui sait, d'ailleurs, si l'emploi de tons rouges et sanguinolents n'eût pas dérangé l'harmonie grise et blonde du tableau?

C'est dans ce musée que se trouve le Taureau de Paul Potter, toile d'un prix inestimable, dont, à notre grand regret, nous n'apprécions pas tout le mérite, qai nous semble consister principalement dans la dimension insolite du cadre. Le taureau nous a paru cette fois-ci, comme à notre première visite, copié sur une béte empaillée ; mais les moutons du premier plan sont à tondre : ils vont bôler. — La Petite Vache réfléchie dans l'eau nous plaît beaucoup plus que cette grande machine.

Nous n'avons le temps de vous parler ni de Y Adam et Eve de Rubens placés dans un paradis de Breughel, ni du portrait d'homme d'Holbcin, merveille de dessin, de couleur et de ressemblance : — oui, de ressemblance I nous la garantissons, quoique le modèle, comme le peintre, soit mort depuis plus de deux siècles; mais jamais individualité plus reconnaissable ne se détacha du

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fond vert d'un panneau; — ni de r/n/i^ni/c de Velasquez, ni de \dL Suzanne au bain de Rembrandt; mais il faut à toute force, dût le convoi partir sans nous, rester quelques minutes devant ce tableau de van Mccr!

C'est une vue d'une ville de Hollande quelconque : des murs de brique rouge, des arbres, une arche de pont, des toits de maisons que dépasse un clocher ou un beffroi, un canal dont le quai forme le premier plan du tableau. — Vous trouvez cela à Delft, à Dordrecht, à la Haye, en sortant, au détour de la rue. C'est un motif traité mille fois, mais non dans cette manière abrupte, empâtée et puissante. Van Meer n'a pas le léché de l'école hollandaise. Il point au premier coup avec une force, une justesse et une intimité de ton incroyables. Au bout de quelque temps, quand le regard s'est isolé des autres toiles, sa Vue produit une illusion complote : la peinture a disparu, les bonshommes debout sur le bord du canal prennent un tel relief, qu'on s'étonne de ne pas les voir remuer. L'eau miroite et le ciel brille comme un vrai ciel au-dessus des tuiles brunes et fies arbres d'un vert foncé. La magie du diorama est atteinte sans artifice. Quel réaliste que van Meerl

Un coup de coude de notre compagnon nous fit retourner. Comme cela nous est arrivé plusieurs fois dans

notre vie, nous abandonnions la proie pour Tombrc, et le tableau nous empêchait de voir la nature. Âh I vieux critique d*art incorrigible que nous sommes; pendant que nous regardions l'œuvre morte, l'œuvre vivante passait derrière nous : la Hollande, en babils de fête, se promenait au Musée sous la figure d'une jeune fille plaquée d'or comme la reine de Saba. Un casque de vermeil enveloppait sa tôte gracieuse, et de ses tempes s'avançaient de mignonnes cornes en spirale, comme si elle eût été fille de Jupiter Ammon; à ces cornes se balançaient en scintillant de longues pendeloques de filigrane partant d'étoiles d'or à rayons multiples. Un bandeau de dentelles serrait le haut du front, et le visage ressemblait à de la crème rose et blanche, où l'on aurait laissé tomber deux violettes pour faire les yeux.

Elle avait un petit air modeste et charmant; et, quand elle se penchait vers les tableaux, ses boucles d'oreilles et ses plaques d'or frissonnaient, bruissaient et reluisaient amoureusement le long de ses joues, que colorait la honte ou le plaisir d'être regardée. Hais elle comprit bientôt qu'elle avait afiaire à un étranger, et elle s'arrêta avec une virginale assurance, se tournant du côtô du jour et souriant dans sa rougeur pour nous pcroicUrc

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d*étudicr à notre aise la richesse et roriginalité de sa^ coiffure nationale.

Et d'autres vinrent, jolies encore, mais moins jolies cependant, avec des coiffures semblables ou variées par quelque caprice de détail, une marguerite au lieu d'une étoile, des plaques carrées ou en losange à la place de filigranes ; mais, hélas! faut-il le dire? toutes portaient sur ce charmant casque d*or un affreux petit chapeau à la mode de Paris, — comme on peut s'imaginer la mode de Paris dans TOslrFrise. — Heureusement, ce chapeau était posé tout à fait sur la nuque et ne cachait pas trop les vieilles et magnifiques orfèvreries; nous étions enchanté d'une telle rencontre due à la solennité du jour (la Pentecôte), qui faisait sortir des armoires luisantes et exhiber ces parures caractéristiques qu'on ne porte pas dans la vie ordinaire ; car la civilisation fait disparaître toute différence de peuple à peuple, et, à l'époque où le réseau de hîr terminé, l'on pourra aller partout, il n'y aura plus rien à voir nulle part. Peut-être même, Tannée prochaine, les voyageurs qui parcourront la Hollande nous accuseront-ils de fantaisie on de mensonge. Ils ne retrouveront plus les casquesd'argent, et les cornes d'or auront fait place à des boucles à l'anglaise.

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Diable! déjà midi!... Comme les chefs^'cêuvTe et lesjeunesflUes dorées abrègent le temps qu'on dit si long! — Nous voulions aller dans le parc, à la maison du bois, voir la grande peinture triomphale deJordaens, le plus splendide bouquet de chairs roses et blanches queTécole flamande ait fait s'épanouir sur une toile ou sur un mur, sous prétexte d'allégorie; mais il faut y renoncer, car le commissaire de l'exposition future et le direcleur de r Artiste hollandais — il y a un Artiste à la Haye et très-bien fait encore ! — nous attendent à déjeuner, et le convoi de Rotterdam part à une heure.

Nous avons déjeuné, et nous voici à la gare, assez en avance pour fumer un cigare avant le départ du train. — A propos de fumage ou de fumerie, — lequel des deux se dit? —avertissons les romanciers qui n'ont pas renouvelé depuis quelques années les couleurs de leur palette locale , de ne pas s'aviser de mettre, à la bouche des Hollandais ou des Allemands modernes qu'ils dépeindront, des pipes de terre, de porcelaine ou d'écume de mer , — Alphonse Karr écrirait : de Kuramer ; — on ne fume plus que le cigare par tous les pays que nous avons parcourus. 11 est vrai qu'en général on l'implante perpendiculairement dans une espèce de pipe bâtarde à bout d'ambre, avec laquelle il fait un angle

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aigu d'un aspect drolatique. La fumée monte ainsi pardessus la tôle du tabacolàtre et semble s'exhaler du tuyau d'une locomotive en miniature. Nous notons ce détail, insignifiant sans doute ; mais l'on continue si longtemps à décrire des mœurs disparues, qu'on nous le pardonnera.

Si vous vous rappelez, nous avons décrit le chemin de Rotterdam à la Haye, ce qui nous dispense de décrire le chemin de la Haye à Rotterdam. Supposez-nous arrivé et embarqué sur le bateau à vapeur qui va rejoindre à Moerdyk le tronçon de voie ferrée menant de Hollande en Belgique; car nous devons dîner à Anvers.

Était-ce la Meuse, le Rhin, le Wahal ou tous ces fleuves môles ensemble sur quoi nous naviguions? Il nous serait difficile de le dire, môme avec une carte sous les yeux, tant l'écheveau des embouchures s'enchevôtre et s'embrouille en ce pays plat et stagnant, quelquefois même au-dessous du niveau de la mer ; mais c'était à coup sûr une eau large et profonde, une eau grise comme la mer du Nord, où elle se rendait ; des navires d'un fort tonnage s'y mouvaient avec aisance; notre bateau lui-même était de taiUe à défier la houle. Outre les voyageurs à deux pieds, il transportait des passagers quadrupèdes, de belles vaches hollandaises dignes de

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5erî-:r i? rj:.i-l-râPaiil Pollcr, qui tournaient^ non sans ritîrse i^rriT jie, leur mufle humide vers le rivage, r rs ranîfSîkz: regretter leur plancher, — le plancher Lk'S Ticbe? ! — â estimé de Panurge et de tous ceux riî m: xzzz !€s afres du mal de mer.

>:ir -es rives à peine tîerées de quelques pouces aui-ascs fe Texi se distinziment des maisons aux toits de cîjfs 5112 ::c Tit des clôtures de planches goudronr*f«^ d-rs rarzées d'arbres, et parfois Tëbauche d'un aaTîre en cc-^straction avec ses côtes à jour et ses échafon'iir-^ n: jtlant ΀s arcs-boutants d'une église gothiq::e : d-es pni^ie^ semblaient flotter sur le fleuve comme ces pi--o?s d'étcfe que les teinturiers lavent au fil de Teau ; de Icîa en loin, une barque, écartant des oseraies, s*enf:n*.:ait, par une saignée latérale, dans un champ qu'elle avait Tair de labourer.

Çà et là, la silhocctle d*un vaisseau engagé dans un canal dépassait les verdures d un jardin ou les toits d*uD village, et le del immense, léger de ton, brouillé de nuages colorés en blanc par-dessus, en gris bleuitrc par-dessous, posait sur uce ligne de terre et d'eau parfaitement horizontale, où les saillies des maisons et des . arbres ne Taisaient que de faibles bavochures; c'était très-beau, très-grand et très-étrange dans sa platitude,

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plas singulier peut-ôtre que les élévations d'un pays de montagnes. Tout objet rapproché prend ainsi de la valeur : une cabane de planches, une écluse, un tronc de saule, une vacher, une coque de barque forment tableau tout de suite; ils ont derrière eux de Tair , de Tespace et du ciel, et rien ne les rapetisse. En voyant cette nature, on comprend pourquoi les Hollandais sont si bons coloristes, tandis que les Suisses n'ont jamais su peindre.

Dordrecht fait une fort bonne mine au bord du fleuve, large à cet endroit presque comme un bras de mer. Elle a sur le quai une porte à fronton échancrô et à volutes, formant une façade tout historiée d'inscriptions latines qui témoignent de la science et des vertus civiques de ses habitants. Ses maisons réjouissent l'œil par ce mélange de blanc, de rouge et de vert, relouches franches et gaies dont la Hollande ravive si à propos ses ciels laiteux et ses eaux grises. Une longue chaussée plantée d'arbres part de la ville. Sur cette chaussée roulait un tilbury traîné par un trotteur rapide. Les chevaux vont très-vite en Hollande, où il n'y a d'autres montées et d'autres descentes que celles des ponts.

Tous les HoUandais portent une cravache, fatuité de peuple maritime.

Lebaleau, cependant, continuait àbrasscrde Técumo, et nous n'étions pas loin de Moerdyk. Enfin, nous aperçûmes une jetée en pilotis au bout de laquelle apparaissait la gare du chemin de fer; Tcau commençait à prendre des airs de marine assez inquiétants pour les coeurs sensibles, et sa rencontre avec la marée ou le courant d'une autre branche la faisait bouillonner fortement. Ce fut avec plaisir que nous débarquâmes, tenant une vache par la queue comme un sannyasi ou un fakir indien.

De Moerdyk à Anvers, la route n'a rien de bien inli^ ressaut ; elle répète, d'une manière affaiblie, les paysages plats dont nous avons déjà donné la description; puis viennent des landes désertes où nous aperçûmes quelque hérons, les uns rêvant sur une patte, les autres s'enfuyant en batlant des ailes au râle de la locomotive.

Vers les six heures, nous étions à Anvers, qui n'a plus sa physionomie caractéristique d'autrefois, ses maisons roses, vert-pomme, ventre de biche,' jauneserin, lilas; ses madones au coin des rues; ses grands Christs porte-lanternes, peinturlurés à l'espagnole et si lugubres le soir; et ses femmes encapuchonnées de la faille, l'antique mantille flamande. Nous descendîmes a l'hôtel Saint' Antoine^ et, après quelques bouchées ava-

CK qu'on peut voir en six jours 369

lées à la hâte, nous courûmes à la cathédrale. Elle était ouverte, et les quelques lampes qui étoilaient l'obscurité des nefs ne nous permettaient pas de discerner les tableaux des chapelles, d'ailleurs fermées. Il fallut nous contenter de passer devant le Crucifiement et la Descente de Croiœ^ de Rubens. Heureusement, nous les connaissions de longue date, et, le lendemain, à Bruxelles, nous nous dédommageâmes en rendant une visite matinale au Martyre de saint Lieven de Rubens, à la Bacchanale de Jordaens, au Silène de Van Dyck, et à ce mystérieux tableau du Calabrèse, réprésentant dans une ombre sinistre des combattants inconnus, énigme indéchiffrable où Ton ne comprend que la beauté d'une femme; mais quelle femme ! Elle sort de la nuit à moitié, comme la lune d'une nuage noir, et son souvenir ne vous quitte plus.

Le soir même, nous étions à Paris.

Mai 1839.

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