‹ Loin de Paris (volume 2)Chapitre 16 sur 20 · LIBRAI&IB DB L HACHETTE ET G · texte numérisé non relu

LIBRAI&IB DB L HACHETTE ET G

■OOUTABI» MIKT-OUIUIH, H* 77

La marquise de Champrosé est à sa toilette; ses femmes raccommodent. Le galant édiflce de sa coiffure touche à sa fin. Des houppes de cygne s'échappe un nuage de poudre à la maréchale dont la marquise préserve ses yeux en tenant cachée sa charmante ligure dans un cornet de maroquiji vert-pomme, au grand désespoir de M. l'abbé, qui proteste contre cette éclipse.

Enfin l'opération est terminée ! Les cheveu:s: blond cendré de la marquise relevés en hérisson sur le sommet de la tête, crêpés en neige sur chaque face, ont disparu sous cette poussière blanche qui s'allie si bien aux tons de pastel de sa peau. Un long repentir^ faiblement bouclé, descend le long de son col et -vient jouer sur sa poitrine un peu découverte.

Mme de Champrosé abaisse le fatal cornet, et son

joli TÎsage, frais comme ooe rose pompon, apparaît dans tout son édat ; Tabbé ne se sent pas d'aise, il s^est levé brusquement de la duchesse où il était étendu et papillonne dans la chambre.

Dans sa joie, il heurte les meubles, renverse les porcelaines, gêne les femmes, fait japper le petit chien et glapir le sapajou effrayés de sa turbulence ; il jette au loin le malencontreux cornet, qu'il appelle réteignoir des grâces, et va se placer au bon point pour détailler les charmes de la marquise.

c Au vrai, marquise, dit Tabbé dans son enthousiasme, cette coiffure vous sied à ravir; les Amours ont pétri votre teint, et vous avez aujourd'hui les yeux d'un lumineux particulier.

— Vous trouvez, l'abbé? répond la marquise en minaudant et en jetant un coup d'œil à sa glace, entourée de dentelles, posée sur sa toilette ; cependant j'ai passé une nuit affreuse et j'ai une migraine horrible.

— Je souhaiterais à la baronne de ces migraineslà, qui vous mettent la joue en fleur et vous font plus fraîche qu'Hébé : la vraie migraine a l'œil battu et le teint plus jaune qu'un coing, et je m'in* scris en faux contre la vôtre.

— Eh bien ! soit, je n'ai pas eu la migraine, mais j'ai eu des vapeurs.

— Par la cerise de votre bouche, par les roses de vos pommettes, par le brillant humide de vos prunelles, je soutiens que vous allez au mieux et que vos vapeurs sont de pures chimères.

— L'abbé, vous êtes d'une barbarie insoutenable.

Je suis mourante, et vous me brutalisez de compliments à brûle-pourpoint sur ma fraîcheur et mon air de santé. Allons, dites-moi tout de suite que je suis potelée et rougeaude; comparez-moi à quelque divinité mythologique de plafond qui a des joues de pommes d'api et des appas de nourrice.

— La la, ne vous fâchez point : j'avais mal vu et vous admirais d'habitude et de confiance. Je m'aperçois^ en effet, que vous avez une mine d'enterrement et de lendemain de bal. Allons, tendez-moi voire petite main blanchette, que je vous tâte le pouls ; je me pique un peu de médecine, et je donne des avis qui ne sont pas à mépriser. »

D'un air languissant qui fait un contraste parfait avec les lis et les roses de son teint, Mme de Champrosé tend à l'abbé, qui le prend délicatement entre le pouce et l'index, un joli bras fait au tour qui sort d'un sabot de dentelle.

L'abbé paratt écouter et compter les pulsations avec une attention profonde, et si sa bonne figure rebondie, où le rire a creusé deux fossettes, pouvait se prêter à une expression grave, il eût semblé sérieux en ce moment.

La marquise le regarde, émue, retenant sa respiration, de Fair de quelqu'un qui attend son arrêt.

« Êtes-vous convaincu maintenant? dit-elle en voyant la mine pleine de componction de l'abbé.

— Hem! hem! fit l'abbé, voilà un pouls qui ne dit rien de bon : cette gentille veine bleue ne se comporte pas bien sous mon pouce ; elle est capriciante en diable.

JRA19

grièTonest malade ? soupira la mar-

— €c : EMi pas, répliqua Fabbé d'un ton rassurant. 0 ne s'agit pas ici de ces grosses maladies, ccT.ry rhumes, fièrres oa fluxions de poitrine, qui rennknt Tp^odiin ou Borden, mais je vous soup- C:-:use Têfcementen)ent d'avoir le moral affecté.

— Le moral, c'est cela! s'écria la marquise, end:ai:te« d'être si bien comprise.

— n T a là-dessous quelque peine de cœur, conrr.ae rihtvê. tft Cupidon a fait des siennes. Ce petit dkv milin ne respecte pas toujours les marquises. >

A cette assertion, Mme de Champrosé prit un air scpr^fEement dédaigneux et dit à l'abbé :

« Des peines de cœur, fi donc ! Me prenez-vous pour quelqu'un de bas lieu, ou bien ai-je Tair d'une crisette amoureuse?

— Ce n'était qu'une supposition ; je la retire.

— J'ai feur que vous ne voyiez depuis quelque temps mauvaise compagnie, et que vous ne donniez dans la fréquenlalion des bourgeois, pour m'accusa de pareilles choses.

— Peut-être le veuvage vous pèse-t-il^ et avez- Tous de ces mélancolies qui viennent d'être seule le soir dans un vaste hôtel?

— Décidément votre esprit est en baisse, dit la marquise en modulant un petit éclat de rire clair, argentin, vibrant, plein d'une naïve insolence de grande dame.

— Alors qu'avez-vous donc, car les diagnostics me trompent et ma science est en défaut?

— Je m*ennuie I » répond la marquise avec un air d'accablement et en se laissant aller sur son fauteuil.

A ce mot, la figure de Tabbé prit une expression d'étonnement extrême : ses fossettes se comblèrent, et ses yeux restèrent fixés sur Mme de Champrosé, pleins d'inquiétude et d'interrogation. Le dix-hui« tième siècle ne s*ennuyait pas avec ses magots, ses porcelajnes, ses trumeaux tarabiscotés, ses petits soupers, ses faciles conquêtes, ses couplets égril-* lards, ses gouaches libertines, ses sofas, ses tabatières, ses nymphes, ses carlins et ses philosophes.

n n'avait guère le temps de s*attrister, ce joyeux dix-huitième siècle! Aussi le mot de la marquise cousterna-t-il l'abbé et lui parut-il incompréhensible.

< Qu'une marquise riche de deux cent mille li<» vres de rente, et charmante, veuve à dix-huit ans du mari que voilà, fit l'abbé en tendant la main vers un pastel oval où grimaçait, sous le harnois du dieu Mars, une figure jaune, sèche, ridée et plus que sexagénaire, dise qu'elle s'ennuie, cela manque de toule vraisemblance.

— Cela est pourtant....

~ Vous dont l'existence coule parmi les ris, les jeux et les plaisirs , vous ennuyer I

~ Que pourrai-je faire pour sortir d'un état si funeste?

— Si vous changiez votre sapajou contre un ouis* tlti, et votre carlin contre un gredint

—C'est une idée que vous me donnez là : j'essaye-

rai ; mais j'ai bien peur que ce moyen ne me suffise pas.

— A votre place, je renouvellerais la tenture de ce cabinet ; le bleu a quelque chose de trop langoureux qui pousse à la rêverie; une nuance plus égayée conviendrait mieux à la situation de votre âme : rose tendre, par exemple ?

— Oui, rose tendre glacé d'argent, cela me tirerait un peu de mes idées noires ; je manderai mon tapissier. £n attendant, trouvez-moi quelque chose qui m'amuse.

— Voulez-vous que je vous fasse la lecture! la table est couverte de brochures, de livres et d'ana de toutes sortes d'auteurs. Ce n'est pas que je fasse le moindre cas de ces grimauds, de ces gratte-papier; mais quelquefois, parmi les saugrenuités que ces espèces tirent de leurs cervelles biscornues, il se trouve des drôleries dont on peut rire sans conséquence. Voici le Grelot, VÈcumoire, les Matines de Cythère, dit l'abbé en feuilletant les volumes. Vous plairait-il d'entendre le discours où la fée Moustache, métamorphosée en taupe par la rancune du génie Jonquille, énumére à Tanzaï et à Néadarné les perfections du prince Cormoran, son amoureux? C'est un beau morceau. »

La marquise de Ghamprosé fit un signe d'assentiment, s'arrangea dans sa bergère, allongea sur un tabouret ses petits pieds chaussés de mules qu'une Chinoise n'eût pas trouvées trop grandes, et parut résignée à l'audition du chef-d'œuvre.

L'abbé commença le panégyrique de Cormoran,

par Moustache, d*un ton minaudier et superlicocantieux :

< C'était le plus beau danseur du monde. Personne ne faisait la révérence de meilleure grâce; il devinait toutes les énigmes, jouait bien tous les jeux, tant de force que d'adresse, depuis le troumadame jusqu'au ballon. Sa figure était charmante et empaquetée, si l'on peut le dire, dans les agréments les plus rares ; il savait accompagner de toutes sortes d'instruments une voix charmante qu'il avait.

« Outre les talents que je viens de nombrer, il faisait joliment les vers. Sa conversation enjouée et sérieuse satisfaisait également par ses grâces et sa solidité. Austère av^c la prude, libre avec la coquette, mélancolique avec la tendre, il n'y avait pas à la cour une dame dont il n'excitât la jalousie.

< La supériorité de son esprit ne le rendait pas insociable ; complaisant avec finesse, il savait se plier à tout ; il possédait mieux que pas un le jargon brillant, et il n'y avait personne qui ne fût comblé de l'entendre ; et, quoique cet être farouche, intitulé le bon sens, n'agit pas toujours civilement avec ce qu.'il disait, l'élégance insoutenable de ses discours faisait qu'il n'y perdait rien, ou que le bon sens caché derrière une multitude miraculeuse de mots placés au mieux, aurait paru d'une insipidité affadissante à ses sectateurs les plus absurdes , s'il eût été vêtu moins légèrement. >

Un imperceptible bâillement, réprimé par poli^ tesse, contracta la mâchoire de Mme de Ghamprosé,

qui d'abord avait souri aux aimables qualités de Cormoran.

< En effet, continua l'abbé, la raison est vulgaire : elle parait toujours ce qu'elle est ; elle craint de se noyer dans l'enjouement, et ne manque pas de faire un saut en arrière quand une idée singulièrement tournée se présente ou qu'une imagination lumineuse se place commodément dans le cœur.

c Après cela, si elle triomphe, c'est d'une façon si insultante pour l'humanité, l'amour-propre le mieux élevé y trouve tant de décri, y perd tant de ses grâces, prend si mauvaise opinion de lui-même, qu'il faudrait qu'il fût bien ridicule pour ne pas lui rompre en visière.

— Grâce I abbé, dit la marquise, en laissant voir toutes ses belles dents blanches dans un bâillement coquet.

Ce que vous lisez là est sans doute le plus joli du monde, mais je n'y saurais rien comprendre et n'ai guère envie de m'y efforcer. »

Le volume fut replacé sur la table. On annonça des visites : le petit chevalier de Yerteuil, le gros comn^andeur de Livry; le financier Bafogne, un Midas qui n'avait pas d'oreilles d*âne, bien qu'il les méritât, et qui changeait en ^r tout ce qu'il touchait...

On s'accorda à trouver l'œil de Mme de Champrosé légèrement battu et sa mine inquiétante, quoique toujours jolie; seulement le petit chevalier se récria et dit qu'il était déshonorant, pour la jeunesse française, qu'une charmante marquise se

mourût d*ennui au milieu du joyeux règne de Louis XV le Bien-aimé.

Il fut décidé qu'une promenade serait de bon effet, et que Tair du boudoir, chargé de parfum d'ambre, portait aux nerfs, causait des vapeurs et faisait donner dans mille bizarreries que le grand air dissiperait infailliblement. Le chevalier promit d'être de la dernière folie; le commandeur jura de ne point parler de ses conquêtes; Bafogne prétendit qu*il comprendrait les turlupinades du chevalier en se les faisant répéter seulement trois fois ; quant à Tabbé, une affaire l'appelait ailleurs ; il devait retrouver la compagnie diez le garde, au pont tournant, où Ton dînerait en revenant du Gours-la- Reine, avant d'aller à l'Opéra.

Ce qui fut dit fut fait : l'on attela les quatre chevaux soupe de lait à la calèche lilas tendre, vernie par Martin y qui, par sa coupe, représentait la conque de Vénus.

La marquise étala ses grâces languissantes sur les coussins de velours blanc. Le chevalier dit des choses de l'autre monde en termes d'une singularité piquante et d'un inattendu merveilleux : il déchira le

tiers et le quart, la cour et la ville, raconta des histoires scandaleuses avec des détails d'une vivacité incroyable et juste assez gazés pour ne pas forcer la pudeur de la marquise à se réfugier derrière Féventail.

Le commandeur allait commencer le récit d'une de ses bonnes fortunes avec une demoiselle de l'espalier, mais il s'arrêta à temps. Le Gnancier ne fut que sufGsamment stupide pour l'emploi.

Le cocher coupa toutes les voitures avec une insolence inouïe, et qui sentait son cocher de bonne maison, sûr de ses mattres. Tout alla au mieux. Le garde s'était surpassé; les mets furent déclarés exquis, et les vins de choix, par l'abbé, qui se piquait d'être gourmet et de ne laisser point surprendre sa religion en pareille matière.

A l'Opéra, les Indes galantes furent chantées avec moins de cris que d'habitude, grâce aux critiques de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, qui avait tympanîsé dans ses écrits le urlo francese ; et les danseurs exécutèrent un ballet où le sentiment de l'amour était peint par des attitudes voluptueuses, mais décentes, qui jetaient une douce langueur dans l'âme et arrivaient au cœur par le chemin des yeux; et cependant, lorsque Mme de Ghamprosé rentra chez elle, assez tard dans la soirée, elle s'en* nuyait toujours!

La marquise avait-elle donc une de ces humeurs atrabilaires et sauvages, un de ces esprits insociables qui prennent tout au rebours et se forgent dans la solitude de lugubres chimères?

On ne peut mieux née, et ayant toujours vécu dans rextrémement bonne compagnie, débarrassée des préjugés gothiques d'une vertu ignoble qui Teût empêchée de demander le bonheur au plaisir, Mme de Ghamprosé ne donnait pas dans le travers des idées romanesques ; pourtant elle ne pouvait se dissimuler qu'elle connaissait d'avance les plaisanteries du chevalier et les ariettes des Indes galantes.

Bien des fois déjà elle était allée se promener au Cours-la-Reine en calèche découverte, précédée de son coureur Almanzor, Basque dératé et léger comme un cerf. Ce n'était pas non plus la première fois qu'elle soupait chez le garde, et, sans avoir l'esprit tourné aut nouveautés de mauvais goût, la marquise eût souhaité quelque divertissement d'un régal plus vif.

Lorsque Justine vint pour mettre sa maîtresse au lit, elle lui trouva l'air excessivement abattu, et en femme de chambre favorite à qui la fidélité de ses services donne des droits à une certaine familiarité, elle hasarda quelques questions auxquelles la marquise répondit avec cette ouverture de cœur d'une personne qui souffre et se veut soulager de sa peine en la contant : veuve depuis deux ans d'un homme pour qui l'extrême différence d'âge ne lui permetlait d'avoir que du respect, la marquise de Champrosé, sans avoir eu personne en pied, s'était laissé faire la cour d'assez près, et peut-être Justine, si elle n'eût été la discrétion même, eût-elle pu affirmer que, si sa maîtresse ressemblait à quelque femme

de l'antiquité, assurément ce n'était point à la belle Arthétnise, veuve de Mausole.

Après avoir écouté le récit des douleurs de sa maitresse, Justine dit avec le ton le plus respectueux :

« Il semble que madame n'a pas d'amant en ce moment-ci.

— Non 9 ma pauvre Justine, répondit Mme de Champrosé d'un air découragé.

— C'est la faute de madame , car les soupirants ne lui manquent pas, et j'en sais un tas des mieux situés qui font le pied de grue devant ses perfections.

— Oh I sans doute^ on n'est point encore laide à faire peur, dit la marquise en lançant un coup d'œil à un trumeau de glace.

— Le chevalier de Verteuil est fou de madame.

— Combien de louis t'a-t-il donnés pour me le souffler dans le tuyau de l'oreille, à mon coucher ou à mon lever?

— Madame sait que je suis le désintéressement même. La passion du chevalier me touche, voilà tout. Mais s'il ne platt pas à madame, il y a encore le commandeur de Livry qui l'adore.

— Oui y il m'aime un peu plus que Rose ou la Désobry. Que le chevalier et le commandeur perdent la tète pour moi , cela m'est bien égal si je ne la perds pas pour eux.

« Je voudrais aimer quelqu'un de jeune, de frais, de pur, de naïf, qui croie encore au sentiment et dont je sois la première flamme; il m'ennuie de partager avec les filles d*Opéra et les impures!

— Ce que madame demande là est bien difficile, répondit Justine, pour ne pas dire impossible.

— Et pourquoi cela, Justine?

— MM. les ducs, marquis, Yicomtes et chevaliers n'ont pas les mérites qu'il faut pour aimer de la sorte que madame désire.

— Tu crois ?

— Oh ! j'en suis sûre; les femmes se jettent à leur tête par vanité, coquetterie ou intérêt : ils ont leurs poches pleines de poulets, de miniatures et de tresses de cheveux, et puis, comme dit madame, l'Opéra est un lieu terrible pour la commodité des soupirs.

— Ainsi, à ton avis, Justine, les gens de qualité ne sont point capables d'une flamme au goût dont je la voudrais?

— En aucune façon ; et, à moins que madame la marquise ne déroge, j'ai bien peur qu'elle ne puisse se satisfaire l'imagination.

— Déroger! y penses-tu, Justine?

— Ce n'est point un conseil que je donne , c'est une réflexion que je fais.

— Je ne saurais descendre plus bas qu'un baron.

— Les barons manquent totalement de naïveté, et il y en a qui sont pires que des ducs.

— Eh bien! je choisirai mon soupirant parmi les écuyers.

— Les écuyers se font si retors par les morales qui courent !

— Je ne puis cependant pas aimer un roturier.

— Un roturier seul vous aimera.

— Quelle folie étrange !

— L'amour est notre richesse , à nous gens de rien qui ne possédons ni titres, ni châteaux, ni carrosses, ni diamants, ni petites maisons au faubourg.

— Gomme tu dis cela ?

— Il faut nous en tenir à Famour; le plaisir est trop cher.

— Tu as donc un amoureux bien épris, bien tendre, bien fidèle I

— Puisque madame le dit, je ne la démentirai pas.

— Sans doute quelque prince de la livrée, mon coureur Âlmanzor, ou Azolan, le chasseur du marquis?

— Pardonnez-moi, madame; des domestiques de grande maison deviennent presque aussi vicieux que des maîtres.

— Qui est-ce donc?

— Un pauvre garçon très-ordinaire, courtaud de boutique de son état, et qui n'a d'autre beauté qu'une santé vermeille, et d'autre mérite que de m'aimer comme une bête.

— Cet amour-là est le bon. Que tu dois être heureuse !

— Oui, surtout les jours où madame n'a pas besoin de moi et m'accorde la permission de sortir. Ce soir, par exemple, si vous m'en donniez le congé, j'irais à un petit bal, au Moulin-Rouge, pour les noces de ma cousine.

— Est-elle jolie, ta cousine ?

— Gomme un cœur! Des yeux bleus, des cils longs comme le doigt et un air de rosière.

— Quelles gens y aura-t-il à ce bal î

— Oh! des gens très-huppés, des bourgeois ayant pignon sur rue, des fils et des filles de marchands, des clercs d'huissier et de procureur; il y aura un yiolon, un fifre et un tambourin; ou soupera, et le malin on ira cueillir des lilas dans les prés Saint- Gervais.

— Tu me donnes envie d'aller à ce bal, cela me distrairait. Quelle drôle de mine doivent avoir tous ces gens-là !

— Si cela pouvait amuser madame, rien ne serait plus aisé; je lui mettrais un de mes costumies et l)3i ferais passer pour une de mes amies.

«Avec mon fourreau et mon casaquinde poult de soie rayé rose et blanc, un fichu de linon, un chignon plat et un bavolet de dentelles, elle sera parfaitement déguisée et cependant toujours belle.

— Flatteuse.... et tu crois que tes habits m'iront bien?

— Nous sommes à peu près de même taille, seulement madame a le corsage plus fin que moi, mais avec un pli et deux épingles on arrangera cela. »

Mme de Champrosé, éveillée par le piquant d'une fantaisie, n'était plus la femme nonchalante de tout à Theure ; elle avait quitté son air languissant et ses poses endormies. Son œil brillait, sa petite narine rose frémissait.

Elle aidait elle-même Justine à tirer, sur sa jambe faite au tour, de fins bas gris de perle à coins

rouges ; à chausser des souliers miguons ornés de petites boucles d'argent. Le savant édifice, élevé le matin avec tant de soin et de travail, fut démoli en quelques coups de peigne. Mme de Ghamprosé d'bd fut pas moins jolie.

Le déshabillé de Justine se trouvait aller au mieux à la marquise: en ce temps -là les femmes de chambre, se modelant sur les soubrettes de comédie , se permettaient d'être aussi bien faites que leurs maîtresses, quelquefois mieux, ce qui n*était point le cas de Justine ; car madame la marquise de Ghamprosé ne devait point ses charmes aux ressources mystérieuses d'une toile savante.

Elle n*avait rien à cacher, rien à réparer, et restait jolie même pour sa soubrette, à rencontre de ces héros qui n'en sont plus pour leur valet de chambre.

Justine envoya chercher une voiture de place qu'on fit approcher de la petite porte du jardin, et la marquise, bien emmitouflée d'une calèche en taffetas gorge de pigeon dont le capuchon lui rabattait sur les yeux, s'élança joyeuse dans le char de louage, et le cocher fouetta les haridelles dans la direction du Moulin-Rouge, croyant emmeoer deux femmes de chambre allant en partie fine.

A peu près à Theure où Mme de Champrosé venait de quitter son hôtel, déguisée en griselte endimanchée* un souper avait lieu chez la Guimard, célèbre sujet de l'Académie royale de musique et de danse.

Ce souper réunissait plusieurs seigneurs des plus beaux noms de France, qui ne dédaignaient pas de venir se délasser chez cette belle damnée, comme rappelle M. de Harmontel, de l'ennui que leur avait causé des sociétés plus décentes.

La salle à manger, décorée avec un goût qui faisait honneur à l'esprit de l'illustre impure, et une richesse qui faisait honneur à la magnificence de M. de S***, réunissait tout ce qu'un luxe délicat peut mettre au service d'une élégance raffinée : les marbres les plus précieux avaient été rassemblés à à grands frais pour en revêtir les lambris ou des dorures placées à propos, mais sans cette surcharge qui sent son traitant et son financier, encadraient des peintures ajustées à ladestination du lieu, et dues au pinceau moelleux et léger de M. Pragonard , l'élève des Grâces et le peintre ordinaire de Terpsichore; de petits culs nus d'Amours fouettés de roses entas*

saient dans des corbeilles les dons de Cérès, de Bacchus et de Pomone; Tun d'eux même acceptait des mains d'Âmphitrite différents poissons de couleurs variées, entre autres un homard qui lui pinçait le doigt et lui faisait faire la plus gentille grimace du monde; des guirlandes de fleurs et de fruits d'une touche spirituelle autant que fraîche rattachaient entre eux ces médaillons auxquels leur auteur avait mis tous ses soins, par reconnaissance pour son aimable protectrice.

La table était servie avec une délicatesse inouïe : ce n'étaient que raretés, primeurs, mets exquis à profusion : le vin d'Aï et de Sillery, ce vin vraiment français qui rit dans la fougère et semble pétiller de bons mots, refroidissait au milieu de la glace dans des urnes d'argent ciselées par Germain , et, fréquemment renouvelé, animait la gaieté des convives.

Des personnes moins habituées à de pareilles magniOcences auraient oublié la bonne chère pour contempler le surtout, merveille de Clodion , où ce statuaire, qui excelle dans ces sortes d'ouvrages, s'était vraiment surpassé.

Ce surtout de bronze doré représentait l'histoire de la nymphe Syrinx poursuivie à travers les roseaux par le grand dieu Pan ; l'exemple du dieu libertin était suivi par une foule d'égipans, de satyres et de faunes qui agaçaient, lutinaient, embrassaient et renversaient les nymphes compagnes de Syrinx sur des joncs et des feuillées formant de jolis motifs d'ornement.

Ces figurines avaient une liberté dans Texécution» une volupté dans les attitudes, une passion dans les gestes qui les faisaient paraître vivantes, et décelaient chez le sculpteur un grand feu d'imagination et une facilité merveilleusement tournée aux choses de galanterie; les nymphes surtout étaient charmantes ; leur pudeur, bien qu'effarouchée , n'avait rien d'outrageusement sauvage.

Dans son trouble, Syrinx faisait les trahisons les plus utiles aux charmes qu'elle essayait de cacher. Les roseaux et les herbages, se fermant ou s'ouvrant à propos, laissaient tout voir sans mon-* trerrien.

Dans les ligures de ces nymphes, les connaisseurs prétendaient reconnaître les traits de plusieurs des beautés à la mode (cette supposition n'avait rien d'invraisemblable), et, dans les masques des satyres et des égipans, ceux de traitants, de financiers, et même de certains vieux seigneurs fort connus par leur luxure.

La société n'était pas des plus tiombreuses , mais elle était choisie; quatre ou cinq hommes, et à peu près autant de femmes, la composaient.

Gomme nous l'avons dit, les hommes appartenaient au plus grand monde, aux familles les mieux situées à la cour ; quant aux femmes, c'étaient des , impures, des damnées, des comédiennes, pour qui la scène n'était qu'un prétexte, car on ne sait pas pourquoi la bonne compagnie, lorsqu'elle veut se divertir, est forcée d'avoir recours à la mauvaise, ce qui ferait croire que le vice a plus d'agréments

que la vertu , conclusion que doit réprouver la morale.

La Guimard présidait le souper avec cette grâce spirituelle, cette volupté et ce feu qui faisaient d'elle la grande prétresse du plaisir, religion qui comptait bien peu d*athées dans ce galant dix-huitième siècle.

Sa maigreur célèbre s'expliquait par l'entraînement de la danseuse, qui avait bien voulu sacrifier quelques-unes des rondeurs de la femme à la légèreté de son art : cette maigreur, qui n'avait rien de désagréable, ne se traduisait que par des élégances, des grâces et des finesses. Sa taille, dégagée d'appas superflus, s'enchâssait naturellement dans un corsage fluet comme le corps d'un papillon, dont sa jupe étincelante semblait former les ailes.

Sa main frêle et diaphane se jouait dans des bagues de diamants qu'une petite fille de dix ans n'eût pu mettre à son doigt.

Sa poitrine, intrépidement décolletée, étalait les plus délicieux néants, et l'on peut dire que jamais le rien ne fut plus joli.

Son col mince et blanc avait beaucoup de noblesse et lui faisait porter la tèle comme un oiseau ou comme une fleur.

Ce qu'il avait fallu de millions jetés au vent et de fortunes absorbées pour arriver à cette ardente maigreur, on pouvait le supputer dans les yeux dévorants illuminés de fantaisies impossibles qui animaient cette figure, dont le fard rougissait, sans Taltérer, la pâleur délicate.

Beaucoup de femmes ont eu le goût du luxe et des plaisirs, la Guimard en avait le génie.

Les trois autres avaient ce teint de pastel fait d*un Doage rose et blanc veiné d'azur, cet œil en coulisse tout chargé de moquerie et de désir, ce nez irréplier, ni grec, ni romain, plein de caprice et d'es*prit ; cette bouche en cœur prête pour le baiser ou le sarcasme, ces fossettes où les Ris donnent l'hospitalité aux Amours, cette physionomie mobile, éveillée et piquante si bien en accord avec les mœurs, les arts' et les modes du temps, et dont le type est aujourd'hui perdu.

Leur ajustement, de la plus charmante folie, plein de nœuds de rubans et de papillons de pierreries et de fleurs , égayait les yeux par ses couleurs agréables et tendres, car, vu la saison, ces dames étaient en habit de printemps vert-pomme, rose et bleu de ciel; la Guimard, seule, était en blanc, comme une vestale, sans doute par antiphrase ; il n'y avait de coloré dans toute sa personne que ses lèvres et le haut de ses pommettes.

Toute la lumière se concentrait sur elle et sem* blait la désigner comme reine de la fête.

M. Fragonard lui-même, s'il eût voulu faire un tableau de cette fête, n'eût pas autrement disposé les groupes et contrasté les nuances.

Certes, si l'on demandait à un jeune homme, et même à un homme d'âge mûr, s'il connatt un moyen plus agréable de tuer le temps que de faire uo excellent souper dans une salle éclairée par un incendie de bougies, avec les plus gens d'esprit de

%k JEAN

la cour et les plus jolies femmes de TOpéra et de la Comédie, il répondrait que non, et que rien n'est comparable au plaisir de porter des santés à la plus belle avec du vin de Champagne, assis entre deux nymphes brillamment parées, dont le rire éclate et dont la joue rougit sur le fard, d*aise et de plaisir.

Eh bien ! ce divertissement paraissait très-peu réjouir le vicomte de Gandale, qui, renversé sur sa chaise, attendait d'un air triste et nonchalant que la mousse qui écumait dans le cornet de cristal de son verre se fût éteinte pour le porter à ses lèvres, et répondre à la santé que la belle Guimard, debout et sa jolie main appuyée sur la table, venait de por* ter en ces termes :

< A M. le vicomte de Caudale, autrement dit le Beau ténébreux.

— Oui, à la santé du nouvel Amadis des Gaules ! » crièrent en chœur les autres convives en tendant leurs verres du côté du vicomte de Gandale.

Le vicomte, après avoir choqué son verre avec celui de chaque convive, le vida silencieusement et le reposa près de lui.

< Ce cher vicomte, dit en souriant une jolie

ET JEANNETTE. 2ô

femme dont Tœil déjà vif était allumé par une touche de fard placée à propos sous la paupière; ce cher vicomte, a-t-il reçu quelque mauvaise nouvelle? Est-ce que, par hasard, Toncle dont il hérite at qui paraissait sentir le ridicule qu'il y a de ne pas mourir à soixante et dix ans, aurait renvoyé ses médecins et se remettrait à vivre ?

— Tais-toi, Cidalise, reprit une grande fille en taffetas vert-pomme glacé d'argent et qui faisait avec sa voisine un contraste parfait ; M. de Gandale n'est point encore si bas percé qu'il en soit à soupirer après les héritages ; cet incomparable fils de famille mange à même sa légitime, et il a encore de quoi être aimé à l'Opéra pendant un lustre.

— Oh ! dit Cidalise, quand il n'aura plus d'argent, on lui fera crédit et on l'aimera sur billets payables avec la dot de sa femme.

— Et moi, dit une blonde fort jolie en se penchant à l'oreille du vicomte avec un abandon voluptueux, je l'aimerai pour rien.

— C'est bien cher, Rosette, répondit Caudale en donnant une petite tape amicale sur l'épaule nue et frémissante de la jeune femme. Je préférerais, je crois, dans une extrémité pareille, déclarer ma flamme à Cidalise en engageant mes héritages futurs sur papier timbré; mais rassurez-vous, je ne suis pas beaucoup plus ruiné qu'à l'ordinaire, ' et j'ai toujours quelques milliers de louis en réserve pour les choses inutiles.

— Alors, qu'avez-vous donc , Caudale ? dit la Guimard , intervenant dans la conversation ; vous

êtes d'un morne inouï, et Ton ne vous recon- . naît pas?

Vous, d'habitude si vif aux reparties, vous donnez dans la gravité à faire peur, et vous vous tenez à ce souper comme quelqu'un de robe siégeant sur les fleurs de lis. Nous ne jugeons personne, mon cher.

— C'est vrai que ce pauvre Candale a la plus piteuse mine du monde, et fait piètre contenance devant les flacons et les beautés, cri^ de l'autre bout de la table le marquis de Yalnoir, qui se sentait déjà de ses nombreuses libations à Bacchus, et s'était plusieurs fois fait donner de l'éventail sur les doigts par une voisine peu. sévère pourtant.

— Je vais le confesser, moi, » dit la blonde Rosette en prenant le vicomte par la main et en l'entraînant vers une riche paphos qui se contournait sur ses pieds rocaille, au fond de la salle, et ofirait aui entretiens amoureux toutes les facilités désirables.

« Cher frère, il faut d'abord vous mettre à genoux, c'est l'attitude obligée au tribunal de la pénitence, dit Rosette avec un air de componction tout à fait éditiant.

— Je n'y dérogerai pas, répondit le vicomte, surtout lorsque le confesseur a l'œil si tendre et la voii si douce. »

£t il s'agenouilla devant Rosette, qui pencha vers lui sa tète charmante.

« Quel remords vous agite, que vous portez de par le monde cette physionomie lugubre et pitoyable ?

Quelle conquête avez-vous manquée? à quelle innocence^ à quel mari avez-vous fait grâce dans un moment de vertu ridicule ? car ce sont là des fautes dont on ne se console point.

— Je n'ai rien de ce genre à me reprocher. D'innocence, je n'en ai rencontré nulle part. Quant aux époux, ils sont trop Vulcains pour qu'on en ait pitié ; ma conscience est donc en règle de ce côté-là.

— Dès que vous n'avez point commis de ces péchés-là, je vous absous, et il n'est pas nécessaire que vous restiez agenouillé ; prenez place à côté de moi, et baisez ma main pour toute pénitence. »

Caudale se releva et posa galamment ses lèvres sur la main fine et potelée de Rosette.

« Alors, expliquez - moi cette physionomie funèbre.

Si ce n'est pas le remords qui Tassombrit, c'est le chagrin, et quel chagrin pouvez-vous avoir ? un amour malheureux ? Il ne doit pas y en avoir pour vous.

-^ Vous me flattez ; mais je n'ai point les conditions qu'il faut pour ce malheur-là, puisque je n'aime personne.

— - Savez-Yous que ce n'est ni galant ni français, ce que vous venez de dire, monsieur ?

Apprenez qu'à Paris, un homme du monde est toujours censé amoureux de la femme à laquelle il parle.

— Vous n'êtes pas une femme, puisque vous êtes mon confesseur.

— Nullement. Vous vous êtes relevé et nous eau-

28 JBAN

sons. Fi! monsieur le vicomte.... Je suis femme et très-femme.

— Eh bien, petite, si j'étais amoureux de toi, ce n'est pas cela qui me rendrait triste, car tu ne me recevrais pas en ligresse d'Hyrcanie, si j'en crois ce que tu me chuchotais tout à l'heure à Toreille.

— Qu*ai-je donc dit tout à l'heure ?

—Que tu m'aimerais quand même je serais ruiné.

— Oui ; mais comme vous n'êtes pas ruiné, je ne vous aime plus; j'aurais fait cette générosité à votre indigence.

Nous qui recevons toujours, il nous plaît quelquefois de donner ; c'est une douceur nonpareille. -

Et en disant cela la voix enjouée et moqueuse de Rosette avait pris un ton d'attendrissement, et ses beaux yeux bleus s'étaient illuminés d'une douce lueur dont Caudale fut frappé.

c Quel regret j'ai de ne pas être aussi pauvre qu'un poëte! J'ai bien envie,, pour me mettre dans l'état qu'il faut pour être aimé de vous, de jouer toutes les nuits.

— Vous pourriez gagner.

— De marier des rosières^ de doter des académies, de faire faire des cascades dans le jardin de mon château, ce qui ruine même les rois.

— Tout cela ne serait pas nécessaire, continua Rosette en faisant bouffer sa jupe étalée; si vous m'aimiez un peu, je me résignerais à souffrir votre richesse; mais vous n'avez pas la moindre flamme à mon endroit.

— C'était vrai tout à l'heure; maintenant, peut-

être, ce ne Test plus, répondit Candale en se rapprochant de Rosette autant que le permettait le panier, et en saisissant sa main qu'elle abandonna sans résistance.

— Bh bien ! savez-vous le secret de Candale? cria le marquis de Yalnoir en s*avançant d'un pas mal assuré, que maintenait encore l'habitude de l'ivresse, vers le groupe qui s'était isolé pendant quelque temps du tumulte général de l'orgie.

— Oui, je le sais, répondit Rosette en se levant et sans retirer la main que tenait le vicomte; il m'a conGé ses malheurs., et je vous le ramène tout consolé.

— Peste ! quelle consolatrice ! il faudra lui confier la guérison des désespoirs, » grommela le marquis de Yalnoir en reconduisant d'un air ironique le couple vers la table.

Le vicomte de Candale, s'il n'était pas guéri radicalement de sa tristesse, avait Pair à coup sûr beaucoup moins mélancolique ; son œil avait repris du brillant, et il répondit avec beaucoup de grâce et d'esprit à toutes les plaisanteries qu'on lui lançait des quatre coins de la table, et la Guimard avoua que les malfaisantes vapeurs qui offusquaient la gaieté du jeune gentilhomme étaient dissipées complètement, et qu'elle reconnaissait son Candale d'autrefois.

Une santé générale fut volée en l'honneur de Rosette, qui avait opéré ce miracle, et les verres furent vidés . religieusement jusqu'à la dernière goutte, grâce à la vigilante police du marquis de Yalnoir

qui mettait une solennité ponctuelle à ces sortes de libations, et ne permettait à personne d'être moins ivre que lui.

Au milieu de la bacchanale qui suivit cette santé» sans que personne prît garde à eux, tant chacun était occupé de ses propres affaires, Caudale et Rosette s*éclipsèrent

Rosette, qui ne devait s'en aller que plus tard avec Tamie qui l'avait amenée, monta dans le vis-à-vis du vicomte de Caudale.

Ce genre de char semble avoir été inventé par TAmour pour la facilité des aveux et des larcins galants; beaucoup d'amants timides y ont dû au hasard d'un choc un bonheur qu'ils n'eussent point eu l'audace de demander.

Le pied rencontre le pied , le genou frôle le genou, les mains se touchent, les bouches et les joues viennent au-devant les unes des autres. Pour peu que rénorme cocher, plus ivre que de coutume, coupe brusquement un ruisseau, peu de vertus sortent d'un vis-à-vis comme elles y sont entrées.

Rosette, comme on a pu le voir, n'était pas d'une vertu bien farouche, et Caudale ne péchait pas par un rigorisme outré: eh bien! nous pouvons afCrmer, ce qui ne paraîtrait croyable à personne, que, pendant le trajet, qui fut assez long, le cocher du vicomte étant trop spirituel pour pousser ses chevaux quand son maître était en vis-à-vis avec une jolie femme. Caudale ne se permît pas la moindre liberté, bien que Rosette se penchât souvent vers lui et montrât son émotion par ses soupirs étouffés

et le mouvement de sa gorge qui faisait trembler son bouquet.

Oui, ce fait invraisemblable au dix-huitième siècle se produisit ce soir-là.

Candale remit Rosette chez elle sans lui avoir pris un seul baiser, et la quitta après Tavoir saluée au seuil de son appartement.

Lorsqu'il fut remonté dans sa voiture, il dit en bâillant :

c Dieu ! que ces filles et ces soupers m'assomment I Hais comment vais-je finir ma nuit?

Si j'essayais de m'encanailler un peu et d'aller incognito à ce bal dont Bonnard m'a parlé, et où il doit se trouver quelques jolis minois de la bourgeoisie et du peuple, plus frais que tous ces museaux célèbres, lustrés de pommade et de fard, qui semblent s'être polis comme les idoles sous les baisers des dévots! »

Rosette, à qui pareille aventure n'était jamais arrivée, s'abandonna toute rêveuse aux mams de ses femmes, qui l'accommodèrent , et se coucha dans une solitude dont elle paraissait étonnée et chagrine.

< Ah ! Candale ! Candale 1 » murmura-t-elle en s'endormant.

Mme de Ghamprosé, que nous avons laissée eo fiacre avec sa fidèle Justine, s'amusa fort des cahots du sapin qui vacillait sur ses ressorts fatigués, el pendant le trajet, qui dura longtemps, bien que le cocher, grassement payé, fouettât ses deux rossinantes avec toute la conscience imaginable, elle poussait de petits cris mêlés de rire chaque fois que la machine chancelante penchait d'un cAté ou d'un autre, suivant les inégalités d'un pavé détestable, car monseigneur le lieutenant de police s'occupait beaucoup plus alors de chercher des histoires scandaleuses pour l'amusement du roi son maitre, que de la commodité des citadins.

Enfin l'on arriva, car on finit toujours par là, même quand on est parti en fiacre.

Un petit Savoyard, porteur d'un falot, tendit galamment le coude aux dames, qui descendirent par le marchepied glissant avec une maladresse afiectée. qui leur laissa le temps de faire voir aux gens attroupés à la porte une cheville bien tournée et un bas bien tendu.

Le bal était commencé, les fenêtres de la guinguette du Moulin-Rouge, vivement illuminées, mon-

traient que les ordonnateurs de la fête, quoique bourgeois, n'avaient pas lésiné sur Thuile, fournie d'ailleurs par quelques-uns d'entre eux, qui exerçaient la noble profession d'épicier : des tapissiers avaient apporté des banquettes et des festons de fleurs de papier, de sorte que la salle n'avait pas si mauvaise grâce qu'on eût pu se l'imaginer d'abord.

L'orchestre, grinpé sur un tréteau recouvert d'une housse passeroentée de paillon, occupait lembrasure d'une porte dont on avait enlevé les battants : il se composait d'un violon qui , après avoir raclé sa partie au spectacle d'Âudinot ou des Grands Danseurs du roi, n'était pas fâché de gagner un petit écu de trois livres, dans le reste de sa nuit, à faire danser des bourrées et des rigodons ; d'un tambourin, qui marquait fortement la mesure pour la rappeler à des oreilles disposées à la mettre en oubli; et d'une flûte, qui ne se permettait qu'un nombre suffisant de couacs.

Certes, M. Rameau, qui sait inventerde si savantes combinaisons musicales, eût pu trouver cet orchestre un peu maigre et barbare, mais il sufGsait de reste à ce qu'on exigeait de lui : il suppléait au nombre par le zèle; le violon grattait les boyaux de son instrument avec furie, et faisait les démanchés les plus extravagants du monde, accompagnés de grimaces de possédé; la flûte gonflait ses joues comme un suppôt d'Éole dans le ballet des vents, et soufflait dans« son turlututu de manière à se rendre la face du plus beau cramoisi; le tambourin, agitant ses bras en démoniaque, battait sa peau

d*âne à la crever, et tous trois, de peur de perdre la mesure, la battaient fortement du pied, comme des ménétriers de village, et faisaient lever un nuage de poussière de la planche qui les supportait.

Un broc de vin où ils buvaient tour à tour de larges lampées, était placé à côté de ces Amphions; et 1 hôte du Moulin-Rouge le «emplissait complaisamment, ayant appris par expérience que rien n'est salé comme la musique, à en juger par ralttration inextinguible des musiciens.

Cette harmonie qu'on entendait de l'escalier divertissait Mme de Champrosé qui, jouant elle-même fort proprement du clavecin, était à même de distinguer les licences que cet orchestre sauvage se permettait avec les règles de la musique.

Dans 1q trajet, Mme de Champrosé avait permis et recommandé à Justine de ne la point traiter avec un respect qui n'eût pas été naturel entre cousines.

Elle lui ordonna même de la tutoyer, et comme elle ne pouvait pas s'appeler de son nom véritable, elle avait choisi celui de Jeannette comme simple, pastoral et candide au possible.

Quand Justine parut, accompagnée de Jeannette, tout le monde se précipita vers elle avec beaucoup d'empressement; elle présenta sa fausse cousine le plus naturellement du monde, et les galanteries de l'assemblée éclatèrent en compliments qui, pour être mal tournés, n'en furent pas moins acceptés avec plaisir : les dieux, les rois et les jolies femmes avalent tout dans ce genre, et madame la marquise

trouva que ces petits «bourgeois étaient plus gens de ^oût qu'on ne le supposait : un peu de balourdise, en matière de madrigal, ne nuit pas toujours, cela prouve la sincérité. Trop de facilité inspire la défiance.

Aussi Mme de Champrosé, qui était peu flattée d'entendre Tabbé ou le commandeur la comparer à Hébé, rougit-elle de plaisir en entendant un jeune fils de droguiste de la rue Sainte-Avoie dire en passant près d'elle : « Quelle joue de pêche!... On y mordrait! >

Il est vrai qu'on ne pouvait rien voir de plus joli, déplus mignon, de plus frais et de plus lin que la fausse Jeannette.

Quoiqu'elle portât l'habit de cour avec un air de pcjncesse et la noble impudence d'une personne des mieux nées, le simple costume de la grisette lui seyait encore mieux.

Le cotillon lui donnait encore plus de grâce que le panier de six aunes.

Débarrassée de tous les attifets que la mode entasse, elle en était cent fois plus charmante : ses beaux cheveux, d'un blond cendré, au lieu d'être crêpés, pommadés, étages en édifice extravagant sur carcasse de lil de fer et surchargés de nœuds, de plumes, de fleurs et de papillons de porcelaine, à peine nuages d'un œil de poudre, retombaient sur bii col blanc en large chignon, et, relevés à la chinoise sur le haut de la tête, marquaient les sept pointes et découvraient un front poli et d'une forme parfaite.

3ô JEAN

Mme de Ghamprosé n'était pas de ces ennuyeuses beautés à la grecque ou à la romaine, qui soDt meilleures pour le marbre que pour l'amour. Ses yeux charmants, pleins d'esprit, animaient une physionomie éveillée, bien que capable, à cause de son extrême jeunesse, de jouer la naïveté en perfection.

Son nez, à la Roxelane, manquait heureusement de ces régularités qu'on célèbre, mais qui ne plaisent point; quant à sa bouche, c'était, pour le dessin, une miniature de l'arc de Cupidon, et pour la couleur, une de ces cerises doubles que JeaD-Jacques Rousseau jetait du haut de l'arbre sur le sein de Mlle Gallet.

Quoique fort grande dame, elle n'avait rien d'invraisemblable en grisette.

Son pied était bien petit et son soulier bien mignon ; mais il est reconnu que les grisettes parisiennes, qui trottent comme des perdrix, valent, pour la petitesse du pied, les marquises andalouses, et mettent beaucoup de coquetterie à se chausser.

Pour les mains, dont les doigts effilés et roses dépassaient une petite mitaine de filet noir, leur délicatesse s'expliquait naturellement.

Mlle Justine n'avait-elle pas dit que sa cousine était ouvrière en dentelles, et, certes, ce n'est point à entrelacer des fils d'Arachné que l'on peut s'érailler les doigts et se casser les ongles.

Jeannette devint tout de suite l'héroïne du bal; à peine pouvait-^Ue s'asseoir sur la banquette appuyée à la muraille, à côté de Justine, qu'elle était aussitôt invitée : un galant avait été lui chercher un gros

bouquet de roses du roi, qu*elle tenait en dansant, et dont elle avait placé un bouton sur son sein, à l'endroit où les pointes de son fichu se rejoignaient. Dorât, le poète mousquetaire, eût dit que c'était pour parfumer la fleur. Un autre, clerc d'huissier de son état, lui avait fait le régal de deux oranges et d'un éventail de papier vert, au dos duquel était gravé un air d'Ernelinde.

Ces galanteries réjouissaient fort Jeannette, qui recevait tout d'un air riant, et s'amusait des gros roulements d'yeux et des grands soupirs du jeune droguiste et du troisième clerc ; elle ne s'était pas imaginée que ces espèces ressemblassent autant à des hommes que cela.

Ces bourgeois et petites gens que jusqu'alors elle avait à peine entrevus du haut de son carrosse, fourmillant dans la crotte ou éclaboussés par son cocher, ou fuyant sous un déluge de pluie, la surprenaient par des façons presque humaines ; elle n'aurait pas cru que ces animaux-là sussent s'exprimer en langage intelligible, dire des choses sensées et même galantes.

Elle éprouvait le même étonnement que si son carlin eût un jour, au lieu de japper, pris subitement la parole, ou que son sapajou se fût mêlé u la conversation, et encore cela l'eût beaucoup moins surprise : son carlin était si intelligent et son sapajou si spirituel , ayant été élevés par M. l'abbé.

Ce n'est pas que Mme de Champrosé eût des hauteurs affectées et fût méprisante le moins du monde ; elle n'était pas entichée de sa noblesse, ne parlait

jamais de ses aïeux et se souciait fort .peu de son .trbre généalogique; mais elle n'avait jamais été en I apport avec d*autres gens que ceux de sa classe; • {Ui tous se croyaient d'une argile choisie et d'uu sang particulier.

Elle remarqua que le troisième clerc d'huissier .vait la jambe aussi bien tournée que celle du chevalier de Verteuil, qui la dandinait perpéluellemeut nour la faire remarquer.

Ce qui Télonna profondément, c*est que le fils du droguiste, bien qu'il ne rit pas à tout propos et hors de tout propos, avait les dents d'un aussi bel orient que les perles dont M. Tabbé tirait si fort vanité, quMl eût ri en apprenant les nouvelles les plus désastreuses.

« Ces maroufles sont aussi bien faits que des gentilshommes et ne disent pas beaucoup plus de sottises, » pensa Mme de Champrosé, en acceptant une invitation pour la contredanse suivante.

Entraînée par Télan et la naïveté du plaisir généraly la fausse Jeannette s'abandonnait de tout cœur à la danse et tendait sans façon ses pâles mains aristocratiques aux pattes rougeaudes de ses corn-

pères, lorsqu'il s'agissait de former la ronde, surprise d^ayoir» malgré son extrêmement bonne naissance, la trivialité de s'amuser elle-même comme une personne de peu ou de rien.

On eût dit qu'avec les paniers, les diamants et le rouge, elle avait dépouillé cette langueur qui ne s*attache qu'aux gens qui sont de qualité, et dédaigne les constitutions plus massives de la bourgeoisie.

L'admiration naïve dé ces patauds la flaltait! si elle n'était pas des plus finement exprimée, elle avait du moins le mérite de la sincérité.

Pour toutes ces bonnes gens, elle n était que Jeannette, cousine d'une femme de chambre, soubrette en haut lieu, il est vrai, mais nullement titrée.

Là, point de marquisat autre que celui de ses beaux yeux, et point de richesses que celles de son corsage.

Elle fut heureuse de ne pas décheoir en prenant Tanonyme, qui n'est pas favorable à beaucoup de personnes, même des plus haut placées.

Elle dansait la gavotte, le menuet, la bourrée, en tAchant de ne pas laisser trop voir les grâces que lui avait apprises Marcel, et de se restreindre aux naturelles, qui lui allaient encore mieux.

Cependant, quoiqu'elle s'amusât fort, elle n'avait encore rien vu qui répondit particulièrement à son projet, et parmi ces bonnes figures elle n'en trouvait pas une qui produisit l'effet désiré.

Us coups de foudre étaient à la mode, en ce temps où l'on avait beaucoup abrégé les formalités gothi-

ques dont s'entourait la pruderie de nos aieux, et il était convenu que les cœurs faits l'un pour Fautre pouvaient s'entendre à première vue sans se faire languir par tous ces soins mortels.

Mais Mme de Ghamprosé, quelque désir qu'elle eût d'être foudroyée, ne trouvait pas un tel charoie à la conversation de l'aimable droguiste présomptif et aux œillades du délicieux troisième clerc d'huissier, qu'elle ne joutt de sa parfaite liberté d'esprit et de cœur ; et comme, dans une figure de la contredanse, Justine, en passant auprès de sa mattresse, semblait l'interroger de l'œil et lui demander si sa fantaisie avait fait un choix parmi ces galants, d'un imperceptible mouvement de léte elle lui lit signe que non.

Si elle restait insensible, elle avait fait d'eOroyablés ravages dans les cœurs de cette petite bourgeoisie, et les beautés du lieu, qui brillaient d'un éclat passable avant le lever de l'astre nouveau, se trouvaient presque à demi éteintes par sa lumière.

Mlles Javotte, Nanette et Denise, presque abandonnées de leurs adorateurs habituels, restaient dans une solitude maussade, comme si elles eussent été des douairières ou des aïeules destinées par la multitude de leurs automnes à faire tapisserie de haute-lice le long de la muraille.

Elles avaient pourtant de fortes couleurs sur leurs joues de pommes d*api, des corsages remplis à craquer, et des bas de soie à coins rouges tirés sur leurs jambes dodues, et s'étonnaient qu'une petite personne, à peine potelée, presque pâle, pût lutter

contre d'aussi robustes appas et des avantages si palpables.

Pour ramener à elles leurs amoureux envolés, elles faisaient les avances les plus marquées, louchaient à force d'œillades en coulisse , riaient bruyamment d'un rire un peu jaune, et même Denise, en passant près du jeune droguiste, qui, jusque-là, s*était posé sur le pied de son soupirant ordinaire, et acquitté fort régulièrement de cet office, ne put s'empêcher, pour ramener à elle une attention qui s'éloignait, de lui faire ce qu'en termes vulgaires on appelle un pinçon; mais le passionné droguiste, qui parlait en ce moment à Jeannette, aussi stoïque que le petit garçon Spartiate qui se laissait ronger le ventre par le renard, ne témoigna point par un cri ou par un geste qu'il eût la chair tordue par des doigts qui ne manquaient pas de vigueur, et à qui la colère en eût donné quand même ils eussent été faibles.

Il ne retourna même pas la tête, et Denise fut obligée de revenir à sa banquette sans recueillir de sa démarche l'aumône d'un coup d'œil ou le fruit d'un sourire.

En vain Javotte étendait le pied aux yeux du troisième clerc et faisait briller sa boucle d^ marcassite ou de cailloux du Rhin pour s'attirer le compliment que le jeune suppôt de Thémis ne manquait pas de lui faire à cette occasion, cela ne servit do rien, les regards du clerc étaient trop occupés ailleurs pour s'abaisser jusque-là, et mademoiselle Javotte en fut pour ses frais de coquetterie.

Nanette, qui d'ordinaire n*avait pas le temps de s'asseoir, tant elle était poursuivie, perdit au moins une demi-douzaine de contredanses.

Bien que personne dans cette réunion « ne soupçonnât la qualité de la marquise , on eût dit que la force de la naissance et du sang plus pur produisait son efFet sur ces braves gens qui, certes, avaient à l'endroit de la fausse Jeannette, des attentions et des délicatesses involontaires que ne leur eût pas inspirées une grisette d'égale beauté.

Plaire à ces espèces n'était pas le but de la marquise, bien qu'elle fût flattée de l'admiration qu'elle inspirait.

Des reines, dit-on, et des plus sévères, ont été quelquefois plus sensibles aux grossiers compliments d'un matelot qu'aux madrigaux étudiés des courtisans et des poètes de cour.

Il y a, dans certaines brutalités, quelque chose qui ne déplatt pas aux personnes les plus délicates, et madame de Champrosé jouissait délicieusement des compliments adressés à Jeannette.

La grisette répondait à la marquise de la sincérité des galanteries du chevalier, du commandeur et de l'abbé.

Cependtttit, tourner des tètes de roturiers ne lui suffisait pas, elle aurait voulu être touchée ellemême de caprice ou de passion, et ne pas borner son escapade à de simples rigodons dans une guinguette.

L'air modeste de la mariée, chez qui la pudeur modérait l'amour et qui cherchait à contenir l'ardeur de son jeune époux, dont les baisers bruyants,

accueillis par les rires de l'assemblée, la faisaient rougir jusqu'au blanc des yeux, ramenait l'imagigination de la marquise à des idées de bonheur simple et vrai comme la nature le dispense à ceux qui ne méconnaissent pas ses lois.

Elle songeait à cetie main tordue par la goutte, dans laquelle elle avait mis sa main au sortir du couvent, à cette tigure morne, ridée et froide du marquis de Champrosé , espèce de momie desséchée par l'ambition et la débauche, qu'elle avait trouvée si laide et si ridicule sans perruque, sous le baldaquin de son lit de noces, et elle ne pouvait pas s'empêcher de dire que la cousine de sa femme de chambre était mieux traitée par l'hymen qu'elle ne l'avait été elle-même.

Il est vrai que le marié n'avait pas soixante quartiers , mais il n'avait pas soixante hivers, ce qui est une compensation.

Pendant que la marquise faisait ces réflexions, en s'évcntant de son éventail de papier vert avec une aisance qui eût pu la trahir à des yeux plus expérimentés, le fils du droguiste et le troisième clerc, méditant des aveux dont la rédaction compliquée s'embrouillait dans leur tête, restaierft lichés devant elle comme des pieux, avec l'air le plus fiiteux et le plus risible du monde ; madame de Champrosé s*en amusait sous cape , et , par une malicieuse cruauté , ne les aidait pas le moins du inonde , en sorte qu'ils roulaient des yeux comme des nègres qui ont une pendule dans le ventre. Justine , voyant sa maîtresse ainsi bloquée, vint

à elle, et, lui prenant le bras, fit quelques tours dans le bal en causant à voix basse.

c Madame s'est-elle ennuyée au bal de ma cousine, et que lui semble de ces petites gens ?

— ^Non, jeme suis amusée comme une femmç qui danse, et ces bourgeois me semblent assez joyeux.

— Est-ce là tout?

— Oui.

— Le fils du droguiste est pourtant bien vu dans la rue Sainte-Avoye, et les plus jolies filles ne dédaignent pas son coup de chapeau.

—C'est possible, mais il ne m'inspire nullement l'envie de déroger.

— Et le troisième clerc?

— A tout ce qu'il faut pour passer second clerc, rien de plus.

— Je suis désolée que madame en soit pour ses frais de dérangement.

— J'ai presque envie de faire avancer le ûacre et de retourner àThôlel.

— Si madame me permettait de lui donner un conseil, ce serait de rester encore un peu.

— Tu t'amuses donc beaucoup ?

— Je' ne m'amuse pas si madame s'ennuie , mais ce sera peut-être lorsque nous serons parties que ce que nous cherchons arrivera. On attend encore quelques jeunes gens, et d'ailleurs, d'un bal comme d'un feu d'artifice, le plus beau c'est la fin, le bouquet. >

Mme deChamprosé se rendit à de si bonnes raisons et n'eut pas tort , comme on le verra tout à l'heure.

Comme la vie est faite et que le train du monde est bizarre I

Si Mme de Ghamprosé avait quitté sa place un quart d'heure plus tôt, elle n*eût jamais été amoureuse.

Les prévisions de Justine ne tardèrent pas à se justifier, et montrèrent toute la sagesse de cette femme de chambre modèle, que M. de Marivaux n'eût pas manqué d'introduire dans une de ses comédies sous le nom de Lisette ; et Mme de Ghamprosé n'eut qu'à se louer d'avoir écouté le conseil de sa suivante.

Le bal était à peu près à la moitié d'un bal raisonnable, c'est-à-dire à deux heures du matin, et déjà Ton passait les rafraîchissements, consistant en cidre doux, vin de Suresnes et châtaignes grillées à la poêle, lorsqu'il se fit un grand bruit à la porte, et un personnage, qui paraissait d'importance, opéra son entrée d'une façon superbe et triomphante : c'était l'intendant du marquis de***, qui, bon prince ce soir-là, ne dédaignait pas de venir se dérider un instant, et se reposer des soucis de la grandeur dans cette petite fête.

L'intendant, qui frisait la cinquantaine, avait une

tro^e vermeille Sous sa petite perruque à boudins serrés, qui montrait que le culte de Bacchus possédait en lui un desservant plein de ferveur, en même temps que ses mollets nerveux, enfermés dans des bas chinés , et sa carrure qui se moulait dans un large habit marron, montraient qu'il était encore, malgré son âge, un vert-galant, et ce qu'on appelle à Cylhère un payeur d'arrérages.

Ce personnage, auquel toute rassemblée marquait beaucoup de déférence, et à qui on donnait du M. de Bonnard gros comme le bras , çn amenait un autre qu'il annonça sous le nom modeste de M. Jean, un parent de province qui venait à Paris dans l'espoir d'entrer commis aux gabelles, par sa toute-puissante protection.

« Il est un peu timide, ajouta à cette explication reçue avec toute la bénignité possible le majestueux M. de Bonnard, secouant d*un air d'aisance aristocratique, à la manière des grands seigneurs, qu'il tâchait de singer, quelques grains de tabac d'Espagne arrêtés aux plis de son jabot; mais j'espère que ces dames ne le traiteront pas trop en provincial et voudront être indulgentes pour les débuts d'un jeune garçon tout frais débarqué par le coche d'Auxerre, et qui ne demande pas mieux que de se former aux belles manières de Paris. »

Cette petite harangue terminée, maître Bonnard pirouetta sur son talon avec assez de prestesse, et, croyant avoir fait tout ce qu'il fallait pour son protégé, l'abandonna à lui-même, — lâchant le coq parmi les poulettes, — et s'en alla dire des gau-

drioles aux mères et pincer la joue aux Glles, d*un air semi-paternel , semi-libertin , dont le secret est perdu.

M. Jean, que Jeannette regardait de son coin avec beaucoup d'attention, n'avait pas autant de disgrâce qu'on aurait pu l'attendre d'un provincial ; il se tenait même avec assez d'aisance, surtout en pensant à l'embarras qu'il devait éprouver de se trouver seul dans un bal où il ne connaissait âme qui vive, au milieu de bourgeois ayant pignon sur rue, de droguistes, de clercs d'huissiers, de femmes de cham* bre de grandes maisons, mises comme des princesses, et de marchandes cossues, toutes vêtues de soies flatfiboyantes et portant des coques de perles aux oreilles ; il avait la taille bien prise pour une taille de province; son habit de droguet tourterelle à boutons d'acier, sur une veste de soie rayée lilas, ne faisait pas trop mauvaise figure pour avoir été coupé dans une petite ville.

Le nouveau venu , à ce que remarqua Jeannette, avait la jambe belle et le pied petit, et son soulier^ ciré à'I'œuf, où scintillait une boucle d'acier, le chaussait à merveille.

Quant à sa figure, il avait une physionomie charmante, à laquelle ne nuisait pas un certain air d'ingénuité que les femmes, même les moins usagées^ ne haïssent pas de trouver aux jeunes gens; son œil, quoique doux, ne manquait pas de feu, et à la vivacité de son regard, on devinait que, s'il n'eût été retenu par sa timidité, il se fût montré aisément spirituel; cette timidité n'allait cependant pas jus-

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qu'à cette bêtise qui étrangle les débutants , leur fait commettre bévues sur bérues, et les rend les plus ridicules du monde.

Quoique de province , il ne paraissait pas éprouver ces vertiges de niaiserie qui poussent un malheureux jeune homme brûlant d'inviter une jolie cousine dont il est amoureux , comme il convient^ à demander pour la contredanse un affreux laideron qu'il abhorre.

Il alla , de l'air le plus humblement poli , mais toutefois sans trop de confusion, inviter du premier coup la plus jolie, la plus élégante, et la plus fâtée du bal, c'est-à-dire Mlle Jeannette en personne.

Ce coup d*éclat stupéfia trois ou quatre* dadais à tournure d'échalas, à cheveux de ûlasse et à mains rouges, qui tournaient depuis une heure autour de Jeannette comme des hérons en peine, changeant de patte de temps en temps, et méditant le projet chimérique et fabuleux d'inviter la belle ouvrière en dentelles... pour la prochaine.

Un soupir plein de mélancolie s'échappa de la poitrine des quatre imbéciles, qui, bien que nés rues du Puits-qui-Parle, de la Femme-sans-Téte, de THomme-Armé et du Petit-Musc, ne purent s'empêcher d'envier la facilité avec laquelle ce petit gringalet débarqué d'Auxerre se présentait aux jolies filles.

L'aimable droguiste, qui croyait n'avoir pas produit une impression désagréable sur Mlle Jeannette, et qui, depuis le commencement 4u bal, se torturait l'esprit pour en tirer des madrigaux et des compli-

ments qui ne sentissent pas trop leur rue Sainte- Avoie, ne vit pas entrer dans la lice ce nouveau coU' current sans en éprouver du déplaisir.

Car on a beau dire que l'amour-propre aveugle rhomme^ il n'aveugle pas assez les droguistes pour ne pas leur faire redouter la présence d'un joli garçon auprès de l'objet de leur préférence. • Le troisième clerc ne put s'empêcher non plus de regarder d'un œil farouche et de maudire in petto ^H. JBonnard d'avoir amené ce jouvenceau propret et tiré à quatre épingles, qui réussissait, au bout d'une phrase, mieux que lui au bout de deux heures de soins et de galanteries , car le sourire avec lequel Jeannette accueillit la demande de M. Jean avait quelque chose de si gracieux , de si doux et de si bienveillant, que le bazochien en éprouva de la jalousie; il n'avait jamais obtenu, lui, que de petits sourires du bout des lèvres et comme accordés par grflee, et pourtant sa gaieté intarissable eût déridé les morts, et cette soirée avait été pour lui la soirée suprême.

H. Jean prit délicatement Mlle Jeannette par le bout de ses jolis doigts, et la conduisit & sa place dans la danse.

Il ne s'acquitta pas mal des figures, ne se montra nullement emprunté, et si M. Bonnard n'avait pas dit que ce jeune homme arrivait de province depuis peu, l'on ne s'en serait vraiment pas douté.

> Vous n'avez jamais vu Paris, monsieur Jean? dit Jeannette à son partenaire dans l'intervalle d'une contredanse.

— Non, mademoiselle, c'est la première fois que je viens dans cette grande ville.

•— Et que vous en semble : répond-elle à ce que vous imaginiez?

— Oui et non : j'y trouve des monuments superbes qui attestent la puissance de nos rois et la richesse des particuliers ; mais tout cela mêlé à tant de misère, de boue et de fumée, que je ne sais pas< si je dois admirer ou blâmer. Ce que j'ai vu de plus remarquable à Paris, jusqu'à présent, c'est vous, soit dit sans vous flatter.

— Oh 1 si vous n*avez vu que moi de remarquable, c'est qu'il n'y a pas longtemps que vous êtes débarqué, et vous n'avez pas eu le temps de pousser vos observations bien loin.

-• J'ai trouvé 1 Je ne chercherai plus. Quoique de province, je sais apprécier la beauté, la décence et les grâces, ce qu'elles valent.

— Taisez-vous, vilain flatteur, vous allez me faire rougir.

— Quel plus joli fard pourrait colorer vos joues que le sang de votre cœur ému par l'accent honnête d'un garçon qui vous aime?

— A qui je plais, je le veux bien.... Quoique modeste, on sait qu'on n'est point faite à inspirer de l'horreur ; mais comment pouvez-vous dire que vous m'aimez 1... Vous me connaissez à peine depuis une heure.

— Une heure ! il n'en faut pas tant. Je ne vous ai pas plutôt aperçue, que j'ai senti là que je vous appartenais.

« Je ne VOUS connais pas, grands dieux 1 N*ai-je pas vu Texpression céleste de votre regard, la grftoe charmante de votre sourire, entendu le son argenté de votre voix?

« N'ai-je pas touché votre main avec une pression, légère? N*ai-je pas, en dansant, respiré votre bouquet parfumé par votre sein? ne sais-je pas que vous avez les cheveux blonds , la taille souple et . nonchalante, que vous dansez à ravir?

€ Qu'auraije appris de plus sur vous , quand je vous aurai suivie pas à pas pendant plusieurs mois, comme votre chien ou comme votre ombre?

" Une existence claire et limpide comme la v6tre se pénètre d'un seul coup d'oeil.

— Vous croyez? répondit la fausse Jeannette, qui ne put réprimer un imperceptible sourire à ces dernières paroles de M. Jean; j'ai des yeux bleus et les cheveux blonds, comme vous l'avez très-bien remarqué ; mais qui vous dit que je ne sois pas perfide, acariâtre, méchante, insupportable? Toute jeune Glle est charmante au bal, et la danse adoucit les caractères les plus revéches.

— Calomniez-vous à plaisir ; les divinités peuvent seules mal parler d'dles sans blasphémer; mais vous ne me ferez pas changer d'avis.

— Eh bien I soit; je suis un composé de perfections; je ne contesterai pas là-dessus avec vous, quoiqu'il y ait bien de l'exagération dans ce que vous venez de dire ; mais, de tout cela, il ne s'ensuit pas que je doive accepter votre amour aussi vite qu'il est né.

— Qui vous demande cela? Je veux, si vous me le permettez, vous prouver combien peut être durable un sentiment qui n'a eu besoin que d'une minute pour naître et d'une heure pour se développer. . — Oh! je voufen préviens, si cette fantaisie née avec le bal ne meurt pas avec lui, et si vous vous souvenez de la petite ouvrière en dentelles que le contraste de plusieurs laiderons vous a fait trouver gentille, vous serez obligé de me faire une cour dans les règles, de filer le parfait amour comme un héros de roman d'autrefois, et il n'est pas dit qu'au bout

de toutes ces épreuves je ne vous rie au nez et ne vous fasse une belle révérence en vous disant : Votre servante. »

Un nouveau rigodon interrompit cette conversation à propos, et Justine, qui se tenait discrètement k l'écart et chaperonnait assez négligemment sa prétendue nièce, comprit bien vite, avec cette profonde entente du cœur humain en général , et de celui de leur maîtresse en particulier, qu'ont les femmes de chambre dignes de ce nom, que Mme de Ghamprosé s'intéressait à M. Jean d'une façon assez suivie, et n'était pas loin de voir son vœu exaucé.

Le bal tirait à sa fin; les méDétriers, fatigués de racler, de souffler et de taper leurs instruments, tâchaient vainement de réveiller un reste d'ardeur en profitant des poses de la musique pour s*humecter le gosier; le sommeil et l'ivresse les gagnaient; les quinquets commençaient h manquer d'huile ; et les bougies, arrivées à leur fin, menaçaient de faire éclater leurs bobèches.

L'Aurore, qui venait de quitter la couche du vieux Tithon, jetait à travers les rideaux ses tons de pastel bleo&tres.

Quelqu'un de bien avisé proposa, avant de rentrer se coucher, d'aller dans les prés Saint-Gervais voir le lever de l'aurore, boire du lait chez le nourrisseur, et cueillir des lilas. On était au commencement de mai, qui est l'époque de ces fleurs si chères aux Parisiens, et dont ils admirent avec raison les jolis thyrses violets.

La proposition fut accueillie comme elle le méritait, et tout le bal, même les gens d'Age plus mûr, à qui le lit aurait mieux convenu qu'une course dans la rosée, partit avec des cris de joie pour les fameux prés, une des plus fraîches verdures des environs de Paris.

M. Jean ofi'rit son bras à Mlle Jeannette, qui l'accepta, sous la sauvegarde toutefois de Mlle Justine, qui répondaU de sa vertu.

Le droguiste offrit le sien à Denise, qui, tout heureuse de reprendre son captif, ne jugea pas à propos d'entrer dans des récriminations inutiles.

Le troisième clerc fut tout heureux que Nanette,

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la belle aux boucles de marcassite, voulût bies marcher à côté de lui, et, ainsi appareillée, la baode s^enfoDça couple à couple dans les petits sentiers qui séparent les massifs odorants.

Parmi ces groupes, la plupart d*amants et de fiancés, quelques baisers, grAce aux détours des allées, avaient été pris et rendus, car ces choses*là ne se gardent pas.

M. Jean, lui, n'osa pas s'émanciper jusqu'à de telles hardiesses; mais il serra quelquefois contre son cœur le bras de Mme de Champrosé, pour laquelle il fit la plus énorme gerbe de lilas blancs et violets que jamais grisette ait emportée des prés Saint'-Gervais dans sa mansarde. Il avait renversé pour elle toute la corbeille de Flore.

C'eût été un charmant si^get de tableau pour M. Lancret, peintre des fêtes galantes, que ces groupes d'amoureux qui se perdaient exprès dans le étroites allées.

Ces jupes de soie et de pékin, aux couleurs riantes, tranchant sur le fond de la verdure ; ces corsages qui, sans être échancrés avec la noble impudence des femmes de la cour, laissaient apercevoir ou plutôt deviner des charmes naissants, mais déjà mûrs pour l'amour ; ces bras jetés nonchalamment autour des tailles ; ces têtes rapprochées, sous pré«texte de se parler bas; ces lèvres adressant à la joue la confidence destinée k l'oreille ; tout cela invitait le pinceau d'un artiste accoutumé à sacrifier aux Grâces, et formait un coup d'œil aussi agréable pour les yeux que pour le cœur.

Un peu en arrière, marchaient des groupes de parents et de personnes entre deux âges, les papaSi, en grand habit à la française à larges basques, à gros boutons miroitants, d'une coupe pleine de bonhomie, la main fortement appuyée sur la canne à bec de corbin, le lampion carrément enfoncé sur la tête ; les mamans, dodues et vermeilles, encore appétissantes, vêtues de leurs robes de noces rélargies et d'étoffes à grands ramages et à grandes fleurs, à la mode au commencement du règne, écoutant les gaudrioles de leurs compères en guignant leurs filks du coin de l'œil, bien qu'elles fussent sûres de la sagesse de leurs enfants.

Ces groupes, que le peintre eût pu colorer de tons plus chauds et plus mûrs, faisaient ressortir à merveille toute cette jeunesse éclatante et fraîche , que l'aurore baignait de sa lueur rose, l'aurore, cette jeunesse du jour !

M. Lancret eût assurément mis Jean et Jeannette au centre de sa composition.

Pour se garder de la fraîcheur. Jeannette avait jeté sur ses épaules la calèche de taffetas gorge de pigeon; mais la soie avait glissé, et, comme elle penchait la tète, on voyait sa nuque blanche et polie, où brillaient quelques petits cheveux follets échappés au peigne d'acier qui mordait son chignon; elle se tenait serrée contre H. Jean, pour éviter les branches emperlées de rosée qui dégouttaient sur sa robe et semblaient vouloir lui barrer le passage pour la retenir plus longtemps.

G* était du moins la raison qu'elle se donnait à

elle-même ; car il était sûr qu'elle pesait sur le bras de M. Jean plus que ne Texigeaient un chemin parfaitement uni et sa légèreté naturelle.

Pour se donner une contenance, elle faisait prendre à sa figure un bain de fleurs en la plongeant dans la grosse toufié qu'on avait cueillie pour elle, noyant ainsi les roses dans les lilas.

On arriva chez le nourrisseur, qui se hâta de traire ses vaches, étonnées de voir leur étable envahie par cette joyeuse troupe, et qui retournaient la tête tandis que leur lait écumeux tombait dans des jattes d'une propreté fabuleuse.

Gomme le nourrisseur n'avait pas une quantité de tasses suffisante, Jean et Jeannette, qui formaient un couple que déjà Ton ne séparait plus, tant la nature les avait bien assortis, n'eurent qu'une tasse pour eux deux ; Jeannette but la première, et Jean put retrouver sur le bord de la coupe l'empreinte des lèvres charmantes de la jeune ouvrière en dentelles.

Les vieux et M. de Bonnard se firent apporter du vin, préférant le jus de la vigne à ce régal arcadique et fait pour des morveux sevrés depuis peu de temps.

Puis enfin l'on se sépara.

Au moment de se quitter, M. Jean demanda s'il aurait le bonheur de revoir Mlle Jeannette, et celleci, s'étant consultée quelques minutes avec Justine, lai répondit qu'elle irait le surlendemain reporter de l'ouvrage à une pratique, et que si M. Jean se voulait trouver rue Saint-Martin, à trois heures du soir, on pourrait faire un bout de chemin ensemble.

Puis le iiacre qui les avait amenées vint les reprendre, et Mme de Ghamprosé, rentrant dans son appartement par l'escalier dérobé, qui ne manquait jamais aux maisons même les plus vertueuses du dix-huitième siècle, se livra, sous le ciel armorié de son lit, à un sommeil que traversa plus d*une fois l'image de M. Jean.

La belle dormeuse s'éveilla à midi passé, heure qui n'avait rien d'invraisemblable, et avant laquelle il était rare qu'elle sonnât jamais.

Pour tout le monde , excepté pour la iidèle Justine, elle avait bien réellement passé la nuit à l'hôtel, et qui que ce soit au monde ne pouvait soupçonner son équipée, à laquelle personne d'ailleurs n'avait le droit de trouver à redire, puisqu'elle était veuve et libre de ses actions ; mais il est si facile de faire ce que l'on veut en gardant les bienséances les plus étroites, qu'il n'y a que les maladroits qui s'ôtent volontairement ce vernis de bonne réputation toujours agréable et nécessaire.

La discrétion de Justine était assurée; la marquise possédait un secret que pour tout au monde sa femme de chambre n'eût voulu voir divulguer; en outre,

une rente assez considérable promise à Justine» au bout d'un certain nombre d'années, ai l'on était content d*elle, répondait de sa fidélité.

Mme de Champroséne risquait donc rien avec elle.

Les rideaux doubles et les volets rembourrés qui protégeaient ce temple du sommeil contre la lumière et le bruit furent ouverts, et Phœbus, admis au petit lever de la marquise, vint lui &ire sa cour et papillonner dans la ruelle.

Justine leva sa maîtresse un peu fatiguée, ou plutôt allanguie de ses prouesses du bal, car Terpsycbore, qui donne de si fortes courbatures aux hommes, n'a pu parvenir encore à lasser véritablement une femme, tant ce sexe charmant et léger est fait pour la danse.

Un bain était préparé; Justine y plongea sa maitresse, et si quelque indiscret se fût trouvé là, sans être couronné de bois de cerf et dévoré par les chiens, comme Actéon, il eût vu des appas bien plus parfaits que ceux de Diane, car il n'est point croyable qu'une déesse vraiment bien faite se fût gendarmée à ce point d'avoir été surprise nue ; il fallait qu'elle y perdit et ne se souciât point qu'on fit de ses cfaa^ mes un détail qui ne leur eût point été favorable.

Ge n'était pas le cas de Mme de Ghamprosé, de qui l'on pouvait dire que la parure ne lui lyoutait rien, et même qu'elle lui ôtait.

Quant le corps de Mme de Ghamprosé se fut déroulé dans l'eau parfumée et tiède, une conversation s'établit entre la maîtresse et la suivante : on pense bien qu'il y fut question de M. Jean.

« N'as-tu pas remarqué, disait la marquise à Justine, combien ce jeune homme diffère des autres qui se trouvaient là, et ne trouves-tu pas qu*il a le meilleur air du monde ?

— Je suis de l'avis de madame, répondit la complaisante Justine ; ce garçon paye effectivement de mine.

— Il n'est point emprunté ni gauche dans ses manières.

— Oh ! pour cela, non ; il a les façons fort bonnes.

— Il s'exprime agréablement; ses mots, pour être simples, n*en sont pas moins choisis,

— Pour cela, je m'en rapporte à l'avis de madame, qui s*y connaît mieux que moi ; et d'ailleurs ce jeune homme parlait trop bas et trop près de Toreille de Mlle Jeannette pour que je l'entendisse.

— Penses-tu qu'il soit amoureux de moi ?

— Je crois que madame n'a pas besoin de mes lumières là-dessus.

— Il m'a dit des galanteries ; il m'a fait même une déclaration ; mais ce n'est point assez : je veux savoir s'il sent à mon endroit une de ces passions fortes et soutenues, comme tu dis que les roturiers en éprouvent. ^

— Autant que je puis me fier à mes faibles connaissances, H. Jean me semble avoir dans le cœur le germe d'un amour véritable.

— Le germe seulement?

— Un peu de vertu et de résistance feraient de cela une de ces passions dont je parlais à madame, et qui n'existent point dans le grand monde.

— Justine, il me parait que vous êtes un peu bien impertinente ; il semblerait, à too dire, que nous autres, duchesses et marquises, nous n'ayons pas la défense qu'il faut dans les choses d'amour.

— On n'est pas grande dame pour se gêner en tout, et les règles de morale, faites pour les petites gens, n'ont rien qui doive gêner les personnes de qualité ; mais je voulais insinuer que c'était peutêtre grâce à cela que les marquis, vicomtes et chevaliers ne sont amoureux que superGciellement.

— Ainsi donc, si je veux être aimée de M. Jean, tu me conseillerais la vertu ?

— Je n'aurais pas osé dire cela formellement à madame, de peur de lui paraître ridicule ; mais telle est mon idée.

— Quelle fille singulière tu fais, Justine ! tu as vraiment des imaginations de l'autre monde ; mais je m'y conformerai, ne fût-ce que pour voir.

— Madame veut-elle sortir du bain ?

— Oui ; roule-moi dans un peignoir, et porte-moi à mon lit; nous continuerons la conversation. »

Quand Mme de Champrosé se fut établie sur les oreillers que Justine faisait boufl'er d'une main légère, l'entretien se poursuivit de la sorte entre la maîtresse et la femme de chambre :

« Justine, cela contrariera peut-être tes idées de vertu, mais j'ai donné rendez-vous à M. Jean, rendez-vous en plein vent , il est vrai, et qui ne peut tirer à conséquence ; mais un rendez-vous, enfin.

— Madame, je ne vous blâmerai point de cela.

Paisque vous désiriez poursuivre cette aventure, il ne fallait pas en perdre tout d'abord la trace.

t Sans ce rendez-vous comment aurions-nous retrouvé M. Jean, que nous ne connaissons pas^ à moins de le demander à H. Bonnard, qui le connaît.

— Tu as l'esprit judicieux, Justine, mais ce projet, quoique bien conçu, ne laisse pas que d'être assez embarrassant à l'exécution.

— Que madame la marquise daigne se reposer sur moi des détails et des fatigues de l'exécution ; je m'en vais lui dérouler mon plan de campagne : d*abord il me faudrait vingt-cinq louis.

— Prends-les. Il y a de l'or dans le tiroir du petit bureau en bois de rose, là-bas, près de la fenêtre.

— Je les ai .

--- Continue, maintenant.

— Avec ces vingt-cinq louis, je vais louer une jolie chambre très-virginale et très-modeste, et je la garnirai de meubles tels que peut les avoir une ouvrière en dentelles qui a les doigts agiles et à qui Touvrage ne manque pas , car si vous voulez voir plus tard M. Jean avec un peu plus de commodité et de mystère que dans la rue, vous ne pourrez, à moins de détruire complètement son illusion, le recevoir à l'hôtel de Champrosé, oii votre suisse ne serait pas médiocrement étonné de s'entendre jeter un nom si uni.

— Tu raisonnes à merveille, cette chambre me parait le plus nécessaire du monde.

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—Je l*arr6torai dans la journée, puisque madame en tombe d'accord ; il faudrait ensuite un trousseau complet : fourreaux, déshabillés, casaquins, cornettes, car la garde-robe de Mme de Ghamprosé, toute bien fournie qu'elle soit, ne peut servir à Mlle Jeannette. Abondance de bien nuit quelquefois.

— Tu es sententieuce comme un philosophe; mais tu as raison : ce qui n'arrive pas toujours aux philosophes.

« Le trousseau est accordé ; mais que tout cela soit de bon goût. Je ne veux pas pousser le travestissement jusqu'à n'être pas jolie.

— Soyez tranquille, on vous aura des toiles unes qui ne vous blesseront point, des milleraies rose et blanc, ou blanc et bleu, des indiennes à petits bouquets et autres étoffes printanières fraîches et de peu de prix, que la saison autorise, et comme madame est blonde, et que ses cheveux sans poudre vont paraître davantage, il lui faudra de petits bonnets simples et coquets, où, vu l'état de Jeannette, nous pourrons mettre de la dentelle.

— Ce sera charmant, dit en frappant ses petites mains l'une contre l'autre, la marquise déjà tout enthousiasmée de ces toilettes , dont l'idée lui souriait comme à un gourmet celle d'un repas de pain bis, de crème et de fraises fait sur l'herbe, au printemps, devant quelque métairie.

— Madame serait du dernier mieux, même en torchon ; elle pare tout ce qu'elle porte, et d'ailleurs les choses n'ont pas toujours besoin de coûter beau-

coap pour être jolies, et elle ne sera pas, je Tespëre, trop rebutée^e sa garde-robe de grisette.

— Ce qui va me coûter beaucoup, ce sera de ne pas être chaussée de soie.

— II y a des bas de 01 ou de coton , si fins que madame ne s'apercevra pas de la différence.

« L'on pourrait même risquer le bas de soie sans pécher contre la vraisemblance, car quelques-unes d'entre les plus huppées des grisettes se permettent cette coquetterie.

— Tu me rassures ; .mais comment nous arrangerons-nous demain pour aller à ce rendez-vous? ]e ne puis sortir d'ici à trois heures en grisette.

— Assurément, non ; mais madame n'a qu'à se faire conduire par son carrosse à quelque église ou à quelque magasin ayant une double issue où un fiacre nous attendra ; nous y monterons, et nous irons à la chambre de Jeannette, où j'habillerai madame de façon à lui faire croire qu'elle n'a jamais fait toute sa vie que de la dentelle. »

Les choses ainsi convenues, Justine leva la marquise de Ghamprosé, et, après l'avoir remise aux mains des autres femmes pour finir de l'accommoder, la quitta après lui avoir demandé le congé de sortir.

L*abbé fut introduit et admis comme de coutume à faire sa cour ; malgré les souffrances que devait lui causer Tamour qui le brûlait, il avait Le teint rose et paraissait très-frais pour un homme rôti, calciné, tombé en cendres ; le chevalier ne tarda pas à paraître, suivi du commandeur, qui précédait le financier, de sorte que la ménagerie familière de Mme de Gham prose se trouva au grand complet.

Us furent tous enchantés de voir la marquise dans de meilleures dispositions, qu'ils attribuèrent d*un commun accord à l'influence salutaire de la promenade au Cours-la-Reine.

Mais pas un parmi ces honunes perspicaces ne devina que la fraîcheur de Mme de Ghamprosé venait de ce qu'elle avait passé la nuit au bal, et le feu de ses prunelles de ce qu'elle n*aimait aucun d'eux.

Justine ne perdit pas de temps, et, en effet, il n'y en avait pas à^perdrey puisque tout devait être prêt pour le lendemain.

Elle loua près d'une église une chambre et un cabinet fort convenables, au prix de cent cinquante livres par an, dont elle paya sur le champ un quartier; puis, elle alla chez un marchand de meubles d'occasion, où elle acheta ce qu'il fallait pour garnir les appartements de Mlle Jeannette, ayant soin de ne rien choisir que de très-propre, mais qui n'eût point l'air trop neuf; et, avec l'aide de deux garçons tapissiers assez adroits, elle eut bientôt mis le nid en état de recevoir l'oiseau.

Elle se procura aussi, chez une lingère de ses

amiesy du linge tout fait et assez bon, et quâlre couturières largement payées eurent bientôt coupé, bâti et cousu les étoffes qu'elle leur avait livrées, sur un patron à la taille de Mme de Champrosé.

Le lendemain tout se passa comme il avait été réglé.

Sortie de chez elle, dans sa voiture et avec les habits de sa condition, Mme de Champrosé se fit conduire à l'église Saint-R..., entra par une porte, se déroba par une autre, et trouva dans le fiacre qui l'attendait une mante que Justine y avait mise pour qu'elle la pût jeter sur son costume de grande dame, et monter à la chambrette sans qu'on la remarquât. L'escalier était un peu roide et fait en échelle de moulin, une grosse rampe de bois le bordait d'un côté, et, de l'autre, une corde aidait i l'ascension. 11 y avait loin de là à l'escalier de l'hôtel de Mme de Champrosé, si commodément ménagé par le sieur Ledoux, architecte de la favorite, orné de bas-reliefs représentant des bacchanales d'enfants, par Lecomte, et côtoyé d'une rampe ouvrée et fleuronnée par le célèbre serrurier Amour; mais ce contraste plut à la marquise, qui posait en chancelant, sur des marches raboteuses, un pied habitué à fouler les degrés de marbre et des tapis moelleux. En entrant dans la chambre, Mme de Champrosé ftit on ne peut plus satisfaite du zèle de Justine, car ce pelit asile, tout en ne dépassant en rien la médiocrité, avait tout ce qu'il fallait pour nicher convenablement l'innocence ou l'amour.

Si Mme de Champrosé eût été philosophe (mais

elle ne l'était pas)« elle eût pu faire mille réfleiions fastidieuses sur la folie des mortels qui se tourmentent de mille manières pour acquérir un luxe qui n'est point nécessaire au bonheur.

En efiety cet intérieur que le peintre Chardin, si vanté à bon droit par M. Diderot, eût aimé à reproduire, formait avec sa boiserie grise, son carreau recouvert d'un tapis usé, sa cheminée de faux marbre surmontée d'un camaieu, sa fenêtre aux vitres étroites et dont quelques-unes avaient un bouilloo au milieu, son pot de faïence de Yincennes où trempe une fleur, sa lumière sobre, tranquille, discrète, concentrée sur la table à ouvrage, un fond tout aussi favorable à la beauté de la marquise que son opulent boudoir encombré de cabinets de laque, de magots de la Chine, de biscuits de Sèvres, d'impostes de Boucher, de gouaches de Baudouin et de mille superfluités coûteuses.

Le mobilier était des plus simples, mais Justine n'avait rien oublié.

Une couchette de bois ordinaire, peinte en gris et rechampie de blanc, se cachait à demi sous de pudiques rideaux de perse ; quelques chaises à pieds de biche, une bergère en velours d'Utrecht vert un peu passé, un peu miroité, mais sans tache ni déchirure, où Ton eût pu jurer que la grand'mëre s*était assise pendant dix ans; une commode en marquettarie à dessus de marbre, à tiroirs garnis de poignées de cuivre rocaille, une petite table bien luisante, bien cirée, à faire honneur à la propreté d'une ménagère flamande , et sur laquelle étaient placés les

planchettes, les écheveaux de fil, les pelotes d'épingles et les bobines qui servent à faire la dentelle» un trumeau garni de sa glace, car il faut bien à la fillette la plus modeste et la plus pauvre un bout de miroir pour se regarder» composaient un ameublement qui fit voir plus tard à Mme de Ghamprosé qu'il ne fallait pas de grandes dépenses pour logar le bonheur.

La fenêtre, car cette chambre avait été celle d'une véritable grisette, était entourée d'un cadre de pois de senteur, de liserons et de capucines, les uns en fleur, les autres en train de faire» en attendant mieux, grimper leurs feuilles découpées en cœur, et d'entortiller leurs vrilles après les ficelles tendues par une main prévoyante.

Cette fenêtre donnait sur les jardins d'un vaste hôtel du voisinage, et, par cet accident heureux, la fenêtre de Jeannette échappait à ces horizons de Paris composés d'angles de toits, de tuyaux de cheminées, de grands murs maussades délavés par la pluie, et qui ne sont pas faits à souhait pour le plaisir des yeux.

Les cimes des marronniers, panachées de fleurs, ondoyaient, et le zéphyr en apportait l'amer parfum sur le bout de son aile.

L'examen du logis achevé, l'on procéda à la toilette qui fut faite en un tour de main : il ne s'agissait que de changer de robe et de coiffure, d'aller du composé au simple.

Grâce à l'habileté consommée de Justine, la métamorphose fut complète.

Il n'est peut-être pas si aisé que l'on croit de changer une marquise en grisette ; le contraire serait peut-être plus facile.

Aussi Justine a-t-elle avoué plus tard que cette toilette avait été son coup de génie, son œuvre suprême, et elle a dit que pas une des grandes toilettes de madame ne lui avait coûté de si vifs efforts de conception, et ne lui avait semblé plus impossible à exécuter.

Madame de Ghamprosé jeta un coup d'œil dans la glace, qu'elle n'avait pas regardée jusque-là, cédant à la prière de Justine qui lui avait demandé de ne point se mirer en détail, mais d'une seule fois peur jouir de la surprise du changement à vue.

La marquise fut à la fois étonnée et ravie ; elle se trouvait une beauté inconnue ; quoique p^us charmante que jamais , elle se reconnaissait à peine : tout en elle était changé, jusqu'à la couleur des cheveux et du teint; par l'absence de rouge et de poudre, l'air, l'expression n'étaient plus les mêmes ; au lieu de cette grâce piquante, de ce grand air, insolence de la beauté, elle avait une physionomie douce, modeste, virginale, presque enfantine, car celte simplicité fraîche la rajeunissait de deux ou trois ans ; elle était une fois plus belle qu'au bal de la veille, où, vêtue des habits de Justine, elle avait nécessairement pris quelque chose de moins pur et de moins distingué, car les habits se moulent sur le caractère, et Tdme de ceux qui les portent leur font prendre certain^ plis, et Justine avait une âme de femme de chambre.

« Madame voit qu'elle peut perdre sa fortune sans risque pour sa beauté, et que ses charmes ne sont ni chez la marchande de modes, ni chez le bijoutier, dit Justine avec un légitime sentiment d*orgueil ; tout ce que madame porte ne vaut pas trente livres.

— Mais aussiy c'est Justine qui m'a habillée, répondit Mme de Champrosé, rendant le compliment à sa camériste.

c Mais il est plus de trois heures. Donne-moi ce petit carton, et conduis-moi jusqu'à l'angle de la rue Saint-Martin, où tu m'abandonneras à mon sort. »

Le travestissement achevé > Mme de Champrosé descendit l'escalier, suivie de sa fidèle camériste, qui la soutenait par le coude av^c une sollicitude obséquieuse.

Gela sembla singulier à la marquise, de marcher elle-même dans la rue; c'était la première fois qu'elle se trouvait en contact avec le pavé de Paris, si boueux, si inégal, si glissant^ et pourtant si plein de charmes pour l'observateur et le moraliste, qui savent y glaner mille anecdotes bizarres ou philosophiques.

Elle voyait le peuple de plaio-pied^ elle qui jusqu'alors ne l'avait aperçu que du haut de son carrosse^ et s'étonnait parmi beaucoup de figures tristes etbftves, sur lesquelles la misère ou le malheur avaient laissé leur empreinte, d'en rencontrer plusieurs qui ne différaient pas beaucoup des visages ayant leurs grandes et petites entrées à Versailles.

Contrairement aux habitudes des grisettes qui trottent menu et se faufilent à travers les embarras, la marquise marchait avec une gaucherie adorable; elle hésitait à chaque pas et semblait essayer chaque pavé, comme une danseuse novice qui tâte la corde de sa semelle frottée de blanc d'Espagne.

Les voitures l'effrayaient et lui arrachaient de petits cris.

Le cœur lui battait fort comme celui de toute jolie fenune qui va en aventure, et, sans donner dans les rigueurs des Vestales, la marquise n'avait pas tellement l'habitude de ces équipées qu'elle n'en éprouvât quelque émotion.

Il est vrai que les médisants eussent pu dire que Mme de Ghamprosé n'avait pas vingt ans, et que sans doute elle se formerait, comme la duchesse de B., la baronne de G. et la présidente de T.

Tout en marchant elle se représentait la hardiesse de sa démarche, qui lui avait paru toute simple en projet, tant il y a loin du projet à l'exécution.

Le rêve est toujours charmant, mais la réalité a ses exigences grossières, faites pour blesser les Ames délicates, que la même situation pensée n'effrayerait pas.

Les passants la regardaient sous le nez avec un air de curiosité et un sans façon qui l'eussent indignée, si Justine ne lui avait rappelé à propos que ces œillades , impertinentes pour Mme de Champrosé y ne devaient pas offenser Mlle Jeannette allant porter de l'ouvrage en ville.

Au bout de quelques rues, la fkusse Jeannette, mieux entrée dans l'esprit de son rdle, sautillait sur les pavés sans moucheter de boue ses jolis bas de soie gris de perle, et soutenait assez bien les madrigaux un peu vifs des amateurs qui croisaient son chemin.

Justine, hardie et délurée comme une soubrette de comédie, formait l'aile et l'arrière-garde, et empêchait les brusques entreprises des jeunes libertins et de ces vieillards luxurieux qui n'ont pas changé de caractère depuis le bain de Suzanne.

On arriva de la sorte rue Saint-Martin, lieu du rendez-vous.

Là, Justine dut quitter Mme de Ghamprosé, car il n'est pas d'usage que les grisettes aient des dames de compagnie ou des suivantes lorsqu'elles trottent par la ville.

Cependant elle ne s'éloigna pas tout à fait et se tint à l'écart^ en observation, pour accourir en cas où son assistance serait nécessaire.

Mme de Ghamprosé, quand Justine l'eût quittée, bien qu'elle fût au milieu d'une rue populeuse, se trouva aussi seule qu'au milieu d'un désert d'Afrique ou d'Amérique» et, prenant son courage à deux mains, se mit i raser les maisons comme une hirondelle furtive.

Sa solitude ne fut pas de longue durée. M. Jean, bien que Theure indiquée par le rendez-vous n'eût pas sonné encore à Thorloge de la paroisse, faisait depuis longtemps pied de grue, car si l'exactitude est la politesse des rois, la politesse des amoureux consiste à devancer le temps ; si Ton n'arrive pas trop tôt, Ton arrive trop tard.

M. Jean, qui avait aperçu de loin Mlle Jeannette, tout en semblant examiner avec beaucoup d'attention, pour se donner une contenance, un barbouilleur qui ornait d'une couche de peinture l'enseigne du Chat qui pêche^ s'avança d'un pas vif, mais mesuré, vers la belle ouvrière en dentelles qu'il salua très-respectueusement lorsqu'il se trouva nez à nez avec elle.

Jeannette joua l'étonnement, lorsque M. Jean lui parla, comme si cette rencontre eût été l'effet du hasard, el la plus aimable rougeur vint colorer ses joues ; car bien qu'elle fût du monde , madame de Champrosé avait cette particularité de rougir à la moindre émotion.

Lorsque Justine vit M. Jean cheminer auprès de mademoiselle Jeannette, et le couple remonter vers le boulevard d'un air de parfaite intelligence, elle crut que sa surveillance devenait inutile et se retira discrètement pour laisser le champ libre à sa mattresse.

Rien n'était plus charmant que ce groupe : on eût dit l'Amour déguisé en commis cherchant à faire la conquête de Psyché travestie en grisette.

En les voyant passer, les hommes disaient:

ET JKANNETTE. 73

Qu'elle est jolie ! Les femmes : qu'il est bien fait I c'est CupidoDy c*est Vénus!

Et chacun se souhaitait une telle maîtresse, chacune un tel amant.

La rue Saint-Martin, qui voit voltiger le long de ses boutiques tant de gentilles ouvrières et d'agréables coureurs d'aventures, semblait émerveillée de tant de grâces.

En effet, il était difficile de rêver quelque chose de plus charnoant que Jeannette; la venue de M. Jean, bien qu'elle l'attendit avait fait épanouir spontanément sur ses joues deux bouquets de roses que Flore eût enviés pour sa corbeille ; un feu mor deste animait ses prunelles bleues voilées sous de longs cils blonds, comme sous un éventail d'or, et son sein, agité par les battements de son cœur, soulevait le linon de son corsage.

Quant à M. Jean, il avait, sous ses habits simples et propres, un air de distinction à faire douter de la vertu de sa mère, car il était difficile de supposer qu'un pareil Adonis fût sorti d'une souche provinciale, et il fallait que quelqu'un du bel air, en passant par là, eût conté fleurette à madame Jean.

C'était le raisonnemeni que se faisait Mme de Champrosé, persuadée de la roture de M. Jean.

Quant au lecteur il ne s*étonnera pas de la bonne mine du jeune homme, en se rappelant l'ennui du vicomte de Caudale au souper de la Guimard, sa froideur avec Rosette dans le vis*à-vis, et le caprice <toi lui avait pris d'aller au Moulin-Rouge terminer

sa nuit par des plaisirs de moins bon Ion, mais plos vifs.

« J'avais peur que vous ne vinssiez pas, dit Jean, entrant en matière sans trop d'embarras. •

Un regard de Jeannette contenant un doux reproche, et qu'il était impossible de traduire autrement que : < Vous saviez bien que je viendrais, ^ fut sa seule réponse.

< Le cœur me bat bien fort, car il y a plus d'une heure que je fais semblant de regarder les enseignes des boutiques.

— Je n'étais cependant pas en retard, répliqua Jeannette en levant son doigt effilé vers le cadran de l'église, devant laquelle le couple passait en ce moment.

L'amour avance toujours, et pour lui les horloges les mieux réglées retardent quand elles ont à sonner les rendez-vous.

— Monsieur Jean, vous êtes d'une galanterie....

— Galant, non ; amoureux, oui. Les beaux messieurs du grand monde sont galants, ils savent dire mille impertinences aimables 1 mais nous autres petites gens nous sommes passionnés et sincères ; ce n'est pas notre esprit , c'est notre cœur qui parle. >

A ces paroles débitées avec feu, madame He Ghtmprosé pensa que Justine avait eu raison de prétendre qu'en amour il fallait déroger pour trouver un cœur neuf au sentiment et capable d'aimer de la bonne façon.

— fih bien! oui, j'admetsque vous êtes amoureux,

mais il ne faut pas gesticuler de manière à nous faire regarder des passants.

— Pardon, mademoiselle, permettez-moi de vous offrir le bras : à marcher près vous, j*ai Tair d'un inconnu qui cherchée vous aborder, et qui peut-être vous importune.

Si vous l'acceptez, vous êtes sous ma sauvegarde, et si votre beauté attire encore les regards, du moins ma présence les forcera d'être respectueux. »

La marquise de Ghamprosé, qui sentait que ce raisonnement était juste, et qui s'y serait rendue quand même il n'eût pas été juste, appuya le bout de sa main délicate et gantée d'une petite mitaine de filet sur la manche bien brossée de M. Jean ; ainsi appuyée, elle marcha d'un pied plus sûr sur le pavé glissant, et parvint bientôt au boulevard.

« Hais je , voudrais bien retourner chez moi , ré* pondit du ton le plus naïf et le plus modeste du monde Jeannette, qui n'était pas fâchée de prolonger ainsi le rendez-vous et donner d'une façon naturelle soQ adresse à M. Jean.

—-Chez vous? rien de mieux; mais où est-ce chez vous? »

Jeannette nomma la rue.

Seulement, comme elle ne connaissait nullement les rues de Paris, n'étant jamais sortie qu'en voiture, il lui fut impossible d'en trouver le chemin.

Il eût paru invraisemblable à quelqu'un de moins amoureux et de moins préoccupé que M. Jean, qu'une ouvrière en dentelles ne sût pas le chemin de sa maison ; la jeune femme donna pour excuse

qu'elle sortait fort peu et babitueUement en compagnie d'une amie qui savait mieux s'orienter qu'elle à travers la grande ville, et que, ce jour-là, elle ne l'avait pas amenée pour une cause que H. Jean apprécierait sans doute.

Ce n'était pas à notre jeune homme de trouver cette excuse mauvaise ; il s'en contenta.

Quant à lui, sa position de provincial nouveau débarqué le dispensait de rien connaître aux rues de Paris; il n'y avait d'autre moyen que de demander sa route de carrefour en carrefour, ce qui serait fort ennuyeux, ou bien de prendre une voiture de place, et il faut avouer que tout modeste et réservé que fût H. Jean, la perspective d'un téte-à-tâte un peu moins en plein vent, dans ce boudoir roulant qu'on appelle un fiacre, lui souriait très-fort.

Il proposa ce dernier moyen à Jeannette qui l'ac^ cepta, non sans rougir un peu, mais elle commençait à être un peu lasse, car de sa vie elle n'avait autant marché.

Trouver un fiacre, ce ne fut pas long ; il en flânait un par là, la caisse peinte en bleu perruquier et doublée en vieux velours d'Utrecht jaune. En amour, souvent un fiacre vaut un bosquet de Gythère.

Nos deux amants y montèrent, et dans le trajet qui malheureusement n*était pas long, Jean, avec une hardiesse respectueuse, s'était emparé de la main de Mlle Jeannette, qui ne l'avait pas trop disputée, et eu couvrait les ongles roses de baisers.

La voiture s*arr6ta, et un: déjà! naïf s'échappa des lèvres de Mme de Ghamprosé. Exclamation qui dut charmer beaucoup M. Jean, car elle pouvait passer pour un aveu, ou tout au moins pour la préface d'un aveu.

H. Jean, qui a;vait donné la main à Mlle Jeannette pour descendre du fiacre, n'avait pas lâché les jolis petits doigts qu*il tenait pressés délicatement entre les siens.

La stricte bienséance eût peut-être voulu qu'il saluât et se retirât ; mais M. Jean, quoique de province et le plus respectueux du monde dans ses façons, n'était pas homme à lâcher le toupet de l'occasion lorsqu'il le tenait.

II suivit Jeannette pour l'aider à monter l'escalier, bien qu'elle prétendit le pouvoir faire aisément toute seule, les- grisettes n'ayant point d'écuyer pour leur tendre le poing.

Avec une instauce douce quoique -opiniâtre, M. Jean, en dépit de la révérence que lui fit Jeannette, arrivée à sa porte, pénétra dans la chambre d'un air si candide, si décent, si réservé, que Mme de Ghamprosé ne le put trouver mauvais.

< Ah I que dira Justine, pensa la marquise, dès la

seconde entrevue, l'ennemi est d^jà dans la place et mon cœur bat la chamade. »

Un peu fatiguée de sa course et plus émue qu'elle n'osait se l'avouer, Mme de Gbamprosé se laissa tomber dans Tantique ba^gère, s'éventant de son mouchoir, quoi qu'il ne fit pas très-chaud.

Prenant un petit tabouret, M. Jean vint s'établir aux pieds de Jeannette, ce qui n'était pas si gauche, se dit la marquise, pour quelqu'un d'Auzerre; car cette position si respectueuse en apparence, et qui se peut prendre vis-à-vis des reines, a cet avantage de ne se prêter pas moins aux audaces qu'aux adorations.

C'est d'un grand stratégiste dans la guerre de l'amour que de s'y mettre tout d'abord, et les Polybes de la chose l'ont toujours conseillé. C'est donc un coup de maître que de débuter ainsi.

« Vous êtes bien logée, mademoiselle Jeannette, dit M. Jean, en promenant son regard autour de lui.

— Oui , fit négligemment Jeannette], il y a assez de place pour travailler et pour chanter.

— Et pour aimer I

— Oh ! pour cela, je n'en sais rien ; ma tante Ursule avait des principes. Avec sa mine rébarbative, elle recevait les galants de Turc à Maure. »

Malheureusement, elle est morte Tannée passée! Pauvre tante ! Et ici Jeannette éleva vers le plafond, qui représente le ciel dans les scènes d'intérieur, un œil aussi sec que possible.

c Que Dieu veuille avoir son âme, s'exclama d'an air de componction suffisante Jean, qui n'était nul-

lement fâché du trépas de cette tante revéche, dragon qui gardait les pommes d'Hespérides, — ^ vous vivez seule, ici ?

— ^Je ne vois que ma cousine Justine ; vous savez» celle qui m*a conduite au bal ; une bien bonne fille. Je ne sors dans la semaine que pour reporter mon ouvrage, et le dimanche pour aller à la messe et à vêpres.

— Où diable la vertu va-t-elle se nicher ? pensa M. Jean, appliquant à la grisette le mot de Molière au mendiant.

— Ma mère et mon père sont morts lorsque j'étais toute jeune; c'est ma tante qui m'a élevée» et maintenant que je n'ai plus que Justine, vous êtes la première personne étrangère qui ait mis le pied daos ce réduit. Ma cousine me grondera bien, de vous avoir laissé entrer.

— Et moi, je vous en remercie comme d'une pré* cieuse faveur. On ne peut voir voler la fauvette sans désirer connaître son nid. Ce me sera une satisfaction bien douce» en pensant à vous, de pouvoir mettre derrière votre image le fond sur lequel elle se détache habituellement.

Le jour» je vous verrai assise dans ce grand fauteuil, près de cette fenêtre , où un rayon de soleil viendra se dorer à vos cheveux , occupant au travail des doigts faits pour le sceptre ; la nuit, je me représenterai votre tête virginale faisant des songes enfantins sur le chaste oreiller de ce petit lit bleu et blanc, et je saurai le matin quelles sont les fleurs que vous respirez lorsque, pour faire honte

à Taurore, vous allez en vous levant ouvrir votre croisée.

— Oh ! monsieur Jean, vous parlez comme écrivent ceux qui font des chansons. Seriez-vous un auteur et méditeriez-vous une pièce pour la comédie? dit Jeannette d'un air un peu alarmé.

•— Rassurez-vous, mademoiselle Jeannette , je ne suis pas assez dénué de poésie pour faire des vers.

— Oh ! tant mieux, si j'aimais quelqu'un , je voudrais qu'il n'eût d'esprit que pour moi.

— Ainsi donc, vous vivez contente.

^ Oui, mon travail de dentelles , qui n'a rien de répugnant ni de pénible, et que je ferais même par amusement , me donne suffisamment de quoi vivre; il est vrai que je vis de peu.

— Et vous ne sentez pas qu'il vous manque quel* que chose ?

— Nullement. N'ai-je pas du bon lait pour mon déjeuner et une voisine officieuse qui prépare mon humble ref^, car dans notre état il faut se conserver les doigts nets ?

Mon mobilier n'est-il pas gentil , surtout depuis que ma tante Ursule m'a légué son fauteuil à oreilles et sa belle commode à poignées de cuivre ? Allez, il y a peu de griseltes qui soient aussi fières et aussi braves que moi : j'ai un déshabillé pour chaque saison , vert pour le printemps , rose pour l'été, lilas pour l'automne , feuille-morte pour l'hiver, sans compter les fourreaux pour tous les jours.

Qnant aux bonnets , ce n'est pas cela qui m'embarrasse, je me fais de quoi les garnir et je me traite en bonne pratique.

En faisant cette énumération de ses richesses^ Jeannette s'était levée et déployait ses robes avec un mouvement de coquetterie enfantine suprêmement bien joué ou peut-être naturel.

Ces ajustements , quoique simples , étaient de bon goût, venaient des meilleures faiseuses et pouvaient flatter la marquise, car ils la rendaient jolie aux yeux de M. Jean.

« Vous n'avez pas besoin de tout cela pour être belle, dit galamment le jeune phénix d'Auxerre après avoir admiré les richesses de Jeannette.

— Oii I pas besoin I cela est bon à dire ; mais vous ne ferez jamais croire à une jeune fille qu'un joli bonnet gâte une jolie figure, et qu'une robe neuve n'ajoute rien à une taille fine. »

M. Jean , se souvenant un peu trop du vicomte de Caudale, avait sur le bout de la langue une réponse décolletée et mythologique qui eût été de mise chez la.Guimard ou dans les coulisses de TOpéra, mais qui ne convenait nullement dans la chaste mansarde d'une grisette honnête.

Aussi se borna-t-il à convenir que la parure cmhdUssait la beauté, axiome que les femmes ont toujours trouvé raisonnable , et qui a été mis en lumière un siècle plus tard par un célèbre faiseur doperas-comiques.

Cette concession faite, il revint à son idée première et continua :

—Un fauteuil k oreilles, une commode à poignées de cuivre ne remplissent pas tout un cœur, surtout un cœur de dix-sept ans. Justine est une compagne agréable , mais être deux femmes ensemble c'est être seule. N'avez-vous pas désiré d'avoir ud ami?

— Oh 1 si, mais ma tante Ursule m'a dit que tous les hommes étaient des engeôleurs et qu'il n'y avait pas d'amitié entre une jeune fille et un jeune homme.

— D'amitié, non; mais de l'amour.

— L'amour est un péché.

— Le plus charmant péché du monde et celui qui se pardonne le plus facilement dans le ciel, dit M. Jean en attirant à lui Mlle Jeannette, qui le repoussa d'un < laissez-moi » si faiblement acceotué , qu'il n'en fit rien et posa un baiser sur le front rose de la jeune fille , qui se trouvait à la hauteur de ses lèvres. »

Un bruit de pas dans Tescalier se fit entendre fort à propos pour la vertu de Jeannette.

M. Jean, pensant que cette occasion se retrouverait, laissa s'envoler la colombe qu'il tenait déj^ par l'aile, et prit congé de l'air le plus civil du monde, après avoir pris toutefois rendez-vous pour le dimanche suivant.

Mme de Ghamprosé prit par contenance un livre dépareillé sur une étagère, Huon de Bordeaux, ou les quatre fils Aymon, nous ne savons plus lequel, se jeta sur le fauteuil, allongea ses pieds sur le tabouret, et attendit Justine qui ne

vint pas encore, car le bruit de pas n*avait été qu'une fausse alerte.

Justine ayant vu sa maîtresse sous la sauvegarde de M. Jean, avait profité de l'occasion pour aller rendre visite à ce courtaud de boutique, frais et béte, qui lui semblait le type du véritable amour, et dont la solide galanterie lui plaisait plus que les grâces un peu mièvres du chevalier.

S'il ne parlait pas en mots choisis, le courtaud avait auprès des femmes l'éloquence qui persuade, et Mlle Justine le trouvait un Cicéron dans le téteà-téte.

Aussi eurent-ils ensemble une conversation assez longue, et lorsque la femme de chambre vint retrouver Mme de Ghamprosé dans la chambre de Jeannette, le jour était-il entre chien et loup.

Sa maîtresse tenait en main un livre plutôt par contenance que pour s'occuper l'esprit, qu'elle avait suffisamment en éveil comme cela car, pour une femme, les romans qu'elle fait sont plus amusants que ceux qu'elle lit, fussent-ils du citoyen de Genève, de M. Arouet de Voltaire ou de M. de Crébillon le fils.

La prévoyante Justine, qui avait arrangé en route une petite excuse pour rendre son absence un peu prolongée décente et plausible, n'en eut aucun besoin.

Mme de Ghamprosé ne s'était pas aperçue que Justine eût tardé si longtemps; elle ne vit même pas rœil brillant, la joue allumée de sa camériste, et sa coiffure un peu irrégulière, quoique rajustée, qui eût pu lui donner le soupçon que Justine nV vait point passé tout son temps à faire sentinelle; et d'ailleurs la marquise, bonne et indulgente , ne s'en fût pas autrement formalisée» surtout en ce moment où elle avait besoin d'elle.

« Ah ! vous voilà, Justine , dit la marquise , en sortant de sa rêverie et avec un petit cri qui indiquait plutôt la surprise que l'attente.

— Jesuis aux ordres de madame, répondit la soubrette en s'inclinant d'un air respectueux et contrit.

— Justine, défaites-moi, dit la marquise en s'abandonnant aux mains de sa femme de chambre.

— Ce sera bientôt fait, et j'ai là tout ce qu'il faut pour rajuster madame.

L'habile Justine, en quelques tours de peigne, eut bientôt fait disparaître Touvrière en dentelles et remis Mme de Ghamprosé à la place de Jeannette.

Le déshabillé à mille raies, le iichu de linon, les bas de soie gris et les petits souliers à boucles disparurent comme par enchantement, pour laisser paraître les vêtements d'une personne de qualité qui ne veut pas tirer l'œil.

Ainsi accoutrée, Mme de Cbamprosé regagna, suivie de Jastine , la voiture qui l'attendait, et se fit mener à son hôtel ^ où son absence, parfaitement motivée, n'avait pas été remarquée.

Pendant le trajet, Justine avait respecté le silence de sa maltresse qui, le cœur agité d*émotions inconnues, se livrait délicieusement à ces douceurs nouvelles ; un frais étonnement la rendait distraite à la fois et joyeuse; quoiqu'elle ne dtt rien, sa charmante figure pétillait de pensées.

Le financier et l'abbé, qui ce soir-là soupèrent avec elle, la trouvèrent la plus jolie du monde sans savoir pourquoi, et d'une beauté qu'on ne lui avait pas vue encore; car cela soit dit sans vouloir faire de comparaison irrespectueuse, il en est d'une femme comme d'un cheval de race : il faut les voir tous deux animés.

Et certes, Mme de Cbamprosé avait une âme ce soir-là : elle sourit fort agréablement au financier, et traita l'abbé beaucoup mieux que de coutume.

Elle riait de leurs plaisanteries, qui lui fournissaient un prétexte d'épancher sa gaieté intérieure, comme s'ils eussent dit les choses les plus piquantes et les plus spirituelles; et cependant M. le financier Bafogne avait de l'esprit comme un coffre et de la grâce comme un sac ; et l'abbé, bien qu'il sût du latin et qu'il fût au courant du jargon des ruelles, ne promettait nullement, s'il persistait à être d'église , d'égaler l'aigle de Meaux ou le cygne de Cambrai.

Mais, comme le disent certains philosophes qui

ont du boa, malgré leur obscurité, rien n'eiiste qu'en nous-mêmes; c*est notre gaieté ou notre tristesse qui rend les horizons riants ou tristes : une personne ayant Tâme en joie trouve à se divertir là où d'autres moins heureusertient disposées ne voient rien qui les puisse intéresser.

Mme de Ghamprosé, dans l'état d'esprit où elle était, se fût amusée fort avec des gens de moins d'agrément que l'abbé et le traitant.

Cependant à la fin ils la fatiguèrent, car le vacarme de leurs éclats de rire, devenus bruyants et incommodes, la distrayait d'une pensée trop agréable pour la vouloir perdre dans les banalités d'une conversation superficielle.

Pour indiquer à ses hôtes, disposés à prolonger la séance, que l'heure de la retraite était sonnée, elle fit quelques-unes de ces petites mines que les gens qui sont du monde comprennent à demi-mot, quoique souvent l'idée de laisser un rival seul avec la dame de leurs pensées leur fasse faire la sourde oreille.

La marquise contracta sa bouche de rose en un joli bâillement nerveux, comprimé poliment par la paume de la main, mais assez significatif pour qui voulait l'entendre.

Comme le financier, qui s'était levé et avait pris son chapeau au second bâillement, vit que l'abbé ne bougeait pas, il se rassit avec une opiniâtreté jalouse.

Voyant Bafogne prendre position dans sa bergère, comme un homme qui s'arrange pour le reste

de la nuit, et l'abbé posé vis-à-vis de lui en chien de faïence, Mme de Ghamprosé sentit qu'il fallait frapper un grand coup, et demanda l'heure qu'il était d'un ton de fatigue et d'ennui assez marqué.

L'abbé, qui était plus usagé que le traitant, comprit qu'il serait de mauvais goût de rester plus longtemps, et, par une manœuvre savante, saisissant le bras de Bafogne, il lui dit d'un ton leste et dégagé ;

« Venez-vous, mon cher? Vous voyez bien que ceUe chère marquise a besoin de repos. »

Bafogne, quoique énormément contrarié, ne put s'empêcher de faire demi-voile et de suivre la courbure de l'échiné de l'abbé dans le salut profond que celui-ci fit à la marquise.

Ces deux messieurs partis, Mme de Ghamprosé, sur qui Morphée semblait tout à l'heure distiller ses pavots les plus forts, faits d'expositions de tragédies et de discours académiques, se trouva soudain plus éveillée qu'une chatte guettant un oiseau.

Elle se leva de la duchesse où elle était nonchalamment étendue avec les grâces mourantes d'une femme accablée, et fit deux ou trois tours par la chambre; puis se dirigeant vers la cheminée, elle tira le cordon de moire de la sonnette.

Au tintement argentin de la sonnette, Justine parut aussitôt, car elle sentait l'heure des conversations confidentielles arriver, et elle se tenait prête dans l'antichambre à se présenter au premier appel.

Justine était trop femme de chambre de grande

maison pour ignorer combien il est avantageux pour une soubrette d'avoir voix consultative dans les cho* ses de cœur de sa maîtresse.

Quand elle eut défait Mme de Champrosé, qui passa un grand manteau de lit de mousseline des Indes garni d'une dentelle de Malines large de trois travers de doigt, et mit sur le coin de l'oreille un petit bonnet le plus coquet du monde, dont les ailes en papillon faisaient le plus charmant effet, Justine ût mine de se retirer en adressant à sa maîtresse la question sacramentelle :

« Madame a-t-elle encore besoin de quelque chose ?

— Reste, Justine, je ne sens nulle envie de dormir, dit la marquise en se soulevant sur son joli coude rose enfoui dans un oreiller de batiste.

— Madame a quelque chose à me dire?

— Voyez la maligne bote, avec son air étonné. Certainement, j'ai quelque chose à te dire.

— J'écoute, répliqua la soubrette en croisant l'un sur l'autre ses bras nus ornés de mitaines.

— Il faut que je commence moi-même , car tu affectes d'avoir bouche cousue: comment trouves-tu H. Jean?

^ — Au mieux.

— Il a les dents belles.

— Fort belles.

— La taille fine.

— Très- fine.

— Ah çà! Justine, allons-nous faire une conversation en écho?

— Je ne puis qu*étre de Tavis de madame. M. Jean me paraît un jeune homme accompli ; il a bonne grâce, se met proprement et danse à ravir.

Quant à son esprit, je ne puis rien dire, car il n*a parlé qu'à Mlle Jeannette ; mais Tesprit n*est pas nécessaire en amour.

— Il en a, je t'assure, et du plus fin.

— Tant pis.

— Pourquoi tant pis? l'esprit ne gâte rien.

— Je croyais que madame voulait un amour dans le genre naïf.

— Oui; mais est- il indispensable d'être un sot pour aimer?

— On dit : aimer comme une bête ; et les proverbes sont la sagesse des nations.

— Que diable, Justine, t'ont fait ces pauvres gens d'esprit pour que tu les maltraites à tout bout de champ?

— Madame, ils ne m'ont rien fait du tout.

— Et c'est pour cela que tu préfères les bêtes?

— N'est-ce pas une raison?

— Rassure-toi, M. Jean n'a pas cet esprit que tu crains.

— Je ne cacherai pas à madame que je l'avais soupçonné d'abord d'être poëte , à un certain air mélancolique qu'il a.

— Pi donc! ses ongles sont trop nets, ses cheveux trop bien en ordre, ses bas trop bien tirés pour cela, et d'ailleurs, je n'ai rien remarqué d'amphigourique dans ses manières de s'exprimer.

— Dès que madame est sûre que ce n*est pas un grimaud de lettres, je le trouve charmant de tout point.

— Penses-tu qu'il m'aime à la façon dont je veux ?

— Je le crois, au juger, fort éperdument épris de madame, de Mlle Jeannette, veux-je dire....

— Oh! certes, il n'aurait pas la hardiesse de lever l'œil jusqu'à la marquise de Champrosé.

— Peut-être, je lui trouve un certain brillant dans l'œil, et il a l'air d'avoir le cœur assez haut.

— Mais il faut qu'il ignore que Mlle Jeannette est marquise.

— Rien n'est plus facile, car ce jeune homme ne doit pas aller dans les endroits où fréquente madame, et ne monte assurément pas dans les carrosses du roi.

— D'ailleurs, il me rencontrerait, qu'il ne me reconnaîtrait pas : tu as su faire de moi-même deux êtres si différents, que lorsque j'ai sur le dos le casaquin de Jeannette, je ne sais vraiment plus qui je suis.

— Et quand madame le doit-elle revoir, ce beau jeune galant?

— Dimanche, jour où je suis censée n'avoir point de tâche à remplir ni de besogne à faire en ville.

— Si j'osais donner un conseil à madame, je lui recommanderais, pour la vraisemblance du rôle, de faire un peu la farouche à l'endroit de M. Jean, lorsqu'il lui débitera des douceurs, et de lui donner

un peu du buse sur les doigts s'il s'émancipe. Ce sont les façons des petites gens.

— Gomme je vais lui dire» finissez! d'un ton.... d'opéra comique.

— Je dis cela, madame, parce que si Jeannette, qui dans les idées de sa petite sphère doit avoir des préjugés gothiques sur la vertu, se laissait aller tout de suite à des facilités de grande dame, M. Jean pourrait bien la soupçonner marquise.

— Mais sais -tu que c'est insolent ce que tu dis là?

— Oh ! madame ne peut pas se faire une idée de l'importance qu'on attache à ces choses parmi le menu peuple : aucune défaite n'est vraisemblable avant six semaines ou trois mois de cour ; et puis, en forçant M. Jean à filer le parfait amour comme le font les bourgeoises, madame, j'en réponds, éprouvera des choses qu'elle ne saurait concevoir aujourd'hui.

— Mon Dieu, Justine, que tu es métaphysique ce soir.

— Avez-vous eu faim quelquefois ?

— Quelle singulière question me fais-tu là ! — Jamais!... Est-ce qu'on a faim?

— Les paysans et les ouvriers prétendent que si.

— Rien ne me ragoûte à table ; je tâle un blancmanger, je suce une aile de perdrix, je touche à quelques drogues, je bois un doigt de crème des Barbades, et c'est tout.

— Eh bien ! si madame restait un jour ou deux sans manger, elle mordrait à belles dents dans un

chignon de pain bis et le trouverait délicieux « encore qu'il fût plein de bûches et de son.

— Bon! Et tu me conseilles la diète pour me donner de Tappétit?

— Précisément.

— Il y a peut-être du vrai dans ce que tu dis là.

— Quinze jours de résistance, et je prédis à madame qu'elle sera amoureuse comme une contarière.

— Et M. Jean, que dira-t-il de ce régime.^

— Il s'afTolerade mademoiselle Jeannette au point de faire toutes les sottises.

— Tu me dis là des choses de l'autre monde, mais qui ont un certain sens; tu fais bien de me raffermir dans ces idées, car aujourd'hui même j'ai manqué de faire une faute de costume, et oublier que Jeannette n'était pas la marquise de Champ* rosé.

Il était temps, pour ma vertu, que tu revinsses, et peu s'en est fallu que mon roman ne commençât parle dernier chapitre; mais pour me conformer à tes plans, je serai désormais d'une pudicité hyrcanienne et bourgeoise.

Tout en tenant ces menus propos, madame de Ghamprosé se fît mettre au lit, et Justine se retira lorsqu'elle vit Morphée jeter sa poudre d*or dans les yeux de sa belle maltresse, ce qui ne tarda guère.

La marquise de Ghamprosé n*était pas la seule qui fût préoccupée tendrement à l'endroit de M. Jean.

Rosette la danseuse pensait aussi fort assidûment au vicomte de Caudale, depuis le souper de la Guimard.

Rosette, qui avait le cœur sensible, malgré sa vie de Manon Lescaut (et il faut dire à son excuse qu'il n'était guère possible alors d'en mener une autre à l'Opéra), éprouvait des émotions assez rares pour un sujet de la danse récemment sorti de l'espalier: elle aimait!

Ce qui l'avait séduite chez le vicomte, c'était une certaine grâce triste, un vague air d'ennui qui, derrière son esprit, faisait supposer une âme, chose dont on s'inquiétait fort peu dans ce joyeux dixhuitième siècle.

En ce temps-là il fallait pour plaire avoir la bou-

che en cœur, le nez au vent, le rouge à la joue, naturel ou faux, le jarret tendu, Tépée en verrouil, le claque sous le bras, la main au jabot avec un air de marquis de Moncade, offrir des pastilles de sa bonbonnière, débiter des fadeurs ou des équivoques, chanter les derniers couplets contre la favorite, être gai, vif, pimpant, superficiel et surtout rieur, cai c'était l'époque des Ris, des Jeux et des Plaisirs, qui devaient régner dans la vie comme dans les ballets et les dessus de porte.

La mélancolie, cette fleur délicate de l'âme, était considérée comme une maladie qui, d'après son étymologie, regardait M. Purgon et M. Fleurant.

Aussi fallait-il à Rosette un naturel plus tendre et plus distingué pour aimer le vicomte, au moment où ses compagnes, et même des femmes d'un rang plus élevé eussent trouvé qu'il donnait dans le morne et frisait l'ennuyeux, par faute de pointe et de montant.

Quand il était pétillant comme un feu d'artifice, sous le fourmillement des paillettes de son costume et de son esprit, et que dans le premier moment de ses conquêtes il n'avait pas reconnu le vide des plaisirs, Rosette ne s'était pas sentie touchée de son mérite comme elle le fat depuis, circonstance qui tendrait à prouver ce paradoxe énorme, que, sous le règne de Cotillon III, à l'Opéra, une danseuse a pu avoir de l'âme, ce qui semble tout à fait invraisemblable : ces espèces, n'aimant que l'or, les con* trais de rentes, les diamants, la vaisselle plate, les carrosses, les laquais, de six pieds de haut^et autres

choses solides, et ne s'amusantque des plaisanteries les plus insoutenables, en jargon de coulisse ou de débauche.

La pauvre Rosette avait été profondément étonnée de ce que Gandale, après l'avoir reconduite en visà-vis, Teût si vertueusement saluée à la porte de sa chambre, car, sans vanité, elle se croyait faite de façon à ne pas mériter tant de respect, et, dans tout le règne de Louis XY, un fait semblable ne s'était peut-être pas produit.

Rosette n en dit rien, car cette lûstoire divulguée eût perdu Candale de réputation.

Aussi le matin, très-inquiète de cette mésaventure elle fit devant une glace Texamen détaillé de ses charmes : elle déroula ses cheveux qui était à pleines mains; elle regarda ses dents en les découvrant jusqu'à leurs gencives roses.

Jamais jeune loup, égorgeant dans les bois son premier mouton, n'en eut de plus pures; elle examina son teint plus uni que le satin, que le marbre, que tout ce qu'il y a d'uni au monde, et elle n'y trouva ni un pli, ni une ride, ni une gerçure, ni une tache de rousseur, ni une vergelure; Jlébé, la déesse de k jeunesse ; Hygie, la déesse de la santé, ont à coup sûr moins de fraîcheur.

Par un heureux privilège, que le vice a plus souvent que la vertu, les joues de Rosette, malgré le fard et les baisers, conservaient cette fleur de pêche que le moindre contact enlève ; elle passa en revue ses bras, qui étaient les plus beaux du monde, et ses jambes, que tout Paris admirait, brillantes comme

le marbre sous leur réseau de soie, dans les ballets de Dauberval.

Le résultat de cette inspection fut un sourire. Ro* sette se trouvait belle.

Elle était rassurée et se donna pour explication que Gandale avait ce soir quelque souci dans Tâme, ou bien qu'il était fatigué, quoique le dix-huitième siècle n*adroit pas que l'on pût être fatigué.

Elle prit donc une grande résolution, surtout pour une danseuse, plus adroite de ses pieds que de ses mains ; ce fut d'écrire au vicomte de Gandale !

Les danseuses et même les grandes dames du dixhuitième siècle ne brillaient pas précisément par la calligraphie et l'orthographe.

On a conservé des lettres de madame de Pompa dour, de madame la Popelinière, d'un style charmant mais écrites comme ne le feraient pas aujourd'hui des cuisinières.

Rosette n'en savait ni plus ni moins que les jolies femmes de son temps. Elle prit une grande feuille de papier et y traça en lettres longues d'un pouce, et de l'aspect le plus hiéroglyphique le billet suivant qu'elle aurait mieux écrit en trempant le bout de son orteil dans l'encre :

« Mon cher vicomte,

« Je suis très-inquiète de vous, car sans doute vous étiez malade l'autre soir, ou troublé de remords de conscience, lorsque vous vous retirâtes si brusquement et si maussadement. Je vous soupçonne de ni'avoir celé quelque gros péché quand vous

étiez à mes genoux, chez cette grande désossée de Guiraard. Venez achever votre confession et ne craignez rien, la pénitence sera douce. Je suis pour vous chez moi toute la nuit et tout le jour, excepté de midi à deux heures, où je répète un pas nouveau avec des gargouillades dont vous serez content, et qui me vont mieux que les rigodous, les tambourins et les loures.

c Adieu, mon cœur,

« Rosette,

« SecoQd sujet de danse à TOpéra. »

« P. 5. N'est-ce pas que Guimard est trop maigre et qu'elle a l'air d'un faucheux quand elle danse? ^

Cette lettre fut portée à l'hôtel de Caudale, et remise au vicomte sur un joli plateau d'argent ciselé par Réveil.

Candale ne s'étonna pas autrement des jambagéis hasardés et de l'orthographe fantastique du poulet qu'il déchiffra assez couramment, et dit au grand laquais qui attendait la réponse, avec cet air adorable de fatuité des seigneurs d'autrefois, moitié excédé, moitié protecteur :

« C'est bon, j'y passerai. »

Lorsque Mme de Champrosé s'éveilla, sa première pensée fut pour M. Jean. Tous ses rêves avaient été pour lui : toute la nuit, sous son ciel à baldaquin, la noble marquise s*était vue dans la petite chambre, louée par Justine, avec le costume de Jeannette, assise dans ce fauteuil qui avait sf bien Tair d'avoir appartenu à une aïeule, tenant sur ses genoux l'étroite planchette de l'ouvrière en dentelles §t croisant avec ses doigts menus des (ils iaiperceptibles qui s'embrouillaient sous les baisers de M, Jean, dévotement agenouillé sur un petit tabouret devant elle.

Changeant de sphère, Mme de Champrosé semblait avoir changé d'âme et de caractère ; Tobsession des galantins qui la bourraient de madrigaux fades, de compliments édulcorés, lui avait jusque-là produit l'effet de ces sucreries, de ces crèmes fouettées, de ces meringues à la glace qui ôtent le goût des aliments sains et rassasient sans nourrir.

Trop entourée pour faire un choix, trop prévenue pour éprouver un désir, elle consumait sa vie dans une nonchalance fantasque. Les amours avaient

chassé l'Amour. Depuis sa rencontre avec M. Jean, TAmour avait chassé les amours.

Dès qu'elle fut habillée, le désir d'aller à la petite chambre s'empara d'elle ; mais Justine, qui était prudente, malgré ses airs évaporés, représenta res* pectueusement à sa maîtresse qu'il ne serait pas toujours facile de sortir de Thôtel incognito, et que les stratagèmes qui réussissaient bien une fois ou deux, à cause de l'imprévu, finissent par s'éventer et se découvrir.

< Madame ferait mieux de prétexter un séjour de six semaines à la campagne, dans un château quelconque.

— Rien ne serait plus facile; mais si j'annance que je vais dans une de mes terres, j'y serai attendue; mes amis de Paris pourraient vouloir me rendre visite, et tout se découvrirait.

— Aussi n'est-ce pas dans un de ses châteaux que je conseillerais à madame d'aller.

— Chez une de mes amies la chose serait bien plus vile découverte.

— N'ai-jepas entendu dire à madame qu'elle avait uDe parente en Bretagne?

— C'est vrai, je n'y pensais plus, une vieille tante sempiternelle, perchée comme une chouette dans un ancien donjon, en compagnie d'un tas de hiboux, avec un nom qui fait saigner la bouche tant il est dur il prononcer.

On dit qu'il faut passer par une série de casse-cou pour arriver à cette gentilhommière, qui surplombe de deux ou trois cents pieds sur l'Océan.

— Eh. bien, madame ferait bien d'aller rendre visite à sa tante, pour un mois ou deux.

— Justine, que me dis-tu là!

— La parente de madame ne vient jamais ni h Paris nia Versailles!

— Oh! non; elle se croit encore au temps d'Anne de Bretagne et des parlements, et regarde Paris comme une Babylone d'abominations.

— C'est ce qu'il nous faut; madame, accompagnée de la fidèle Justine, monterait en chaise de poste, s'excusant de ne pas emmener de suite, sur l'humeur quinteuse et revêche de la vieille dame, et partirait bien ostensiblement avec un grand bruit de grelots et de fouets; puis, au premier relai de poste, nous prendrions nos habits de bergère et nous rentrerions dans Paris par une autre porte.

— C'est délicieux! s'écria la marquise en frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre; do cette façon, j'aurai devant moi six semaines de liberté! Justine est un vrai trésor.

— Puisque madame la marquise daigne le dire, je n'en disconviens pas, fit Justine avec une révérence comique ; je vaux bien mon prix; et M. de Marivaux a mis dans ses pièces du Théâtre-Français des soubrettes qui ne sont pas de ma force. »

Mme de Champrosé lit un petit signe d'assentiment, et toutes les choses se passèrent de la façon que Justine les avait réglées.

Le départ convenablement annoncé, la chaise sortit de la cour de l'hôtel, entraînée par trois vigoureux percherons, au bruit d'un tintamarre de

fouets qui faisait pousser de pitoyables glapisse-* ments aux sylphes fessés dans l'air.

La chaise eut bientôt traversé les rues fangeuses de la grande ville, couvrant les piétons d*un déluge de boue, rouant les chiens, renversant les philosophes qui, à l'instar de Jean-Jacques, tâchaient de se faire accrocher par les équipages, afin de pouvoir mettre dans leurs feuilles des déclamations contre les gens riches à l'adresse de la canaille, que ces sortes d'invectives déclamatoires réjouissent toujours.

L'on sortit de la barrière et l'on entra dans la campagne; quoiqu'il eût tombé de la pluie dans la matinée et que les chemins fussent détrempés, le ciel brillait dans tout son éclat, et quelques jolis nuages pommelés, aussi légers que ceux des plafonds de Fragonard, erraient sur le fond d'un bleu tendre aussi pur que celui de la porcelaine de Sèvres la mieux réussie; un feuillage d'un vert tendre et gai, car le printemps ne faisait que de naître, et Flore n'avait pas encore vu ses fleurs, changées en fruits, aller remplir les corbeilles de Pomone, rendait l'horizon agréable et riant comme un décor champêtre peint a l'Opéra par Boucher : le paysage, quoique moins azuré et vert-pomme dans le lointain, n'en avait pas moins son charme, car la nature, bien que manquant de grâce et un peu grossière, s'entend assez bien à tenir la palette et à manier les pinceaux, et, si elle avait un peu d'académie, on n'aurait rien à lui reprocher»

Il est vrai que les personnages qui peuplaient ces

campagnes n*étaient pas habillés en taffetas gorge de pigeon et de satiii vert céladon, comme ceux des dessus de porte et des pastorales : les moutons qui paissaient ne méritaient guère Tépithète de blancs que leur prodigue Mme Deshoulières ; ils paraissaient n*avoir pas été savonnés depuis longtemps, si même ils l'avaient jamais été; les tendres agneaux ne portaient au col aucune faveur rose ou bleue, et si la belle Philis eût voulu en serrer un contre son cœur, elle eût infailliblement taché son corsage à échelle, car rien n'était plus crotté que ces agnelets.

Ces moutons étonnèrent un peu la marquise, qui s'était fait, d'après les petits vers de M. l'abbé, et les gouaches de son éventail, une toute autre idée de la race ovine.

« Qu'est-ce donc que ce tas de haillons qui chemine sur deux grands vilains pieds plats et rouges?

— Cela, madame, c'est un berger.

— Ciel! que me dis-tu là, Justine. Tu te moques! Un berger,^ ce pataud!... C'est impossible I

— 11 ne ressemble guère à ceux de l'Opéra.

— Et il a bien tort, Justine. La réalité devrait copier le faux.

— Sans doute, Marcel et Vestris, quand ils dansent la courante dans les bergerades, ont bien meilleure façon que cela.

— Et cette autre horreur, qui va battant des dindons avec une gaule?

— Nous venons de voir Tircis; maintenant, nous voyons Philis. «

— Justine, tu abuses de ce que je ne me connais

pas aux choses de la campagne pour me dire des histoires incroyables.

< Cet affreux morceau de chair mal taillé, cette perruque de filasse emmêlée, ce teint truite, ces gros jupons rapiécés, cette affreuse cape en guenille, non, ce n*est point Philis.

— C*est Philis en personne. Il y a des milliers de Philis, en France, aussi laides que cela.

— Ah ! tu déranges furieusement mes idées pastorales. »

En conversant ainsi, Mme de Ghamprosé penchait sa tête tantôt à droite, tantôt à gauche, s'émerveillant de tout ce qu'elle voyait, et toute joyeuse del'idéeque tout en paraissant s^éloignerdeM. Jean, elle s'en rapprochait en réalité.

Quand la chaise s'arrêta au relai, Mme de Ghamprosé se prétendit un peu fatiguée, et demanda une chambre d'un air languissant, comme une personne qui se sent attaquée d'une indisposition qu'elle n'a pu prévoir, et voudrait ne s'être pas mise en route.

La chaise fut dételée, et Mme de Ghamprosé dit qu'elle verrait si dans deux heures elle pourrait continuer son chemin. Gomme vous le pensez bien, l'indisposition ne fit qu'augmenter, et Justine, du ton d'autorité d'une personne qui s'entend aux choses de la médecine, décida qu'il fallait rebrousser chemin, et l'on repartit, non cette fois dans la chaise de poste, mais dans une carriole louée d'avance par Justine.

Le cheval percheron» attelé à la carriole, ramena

d'un joli petit train la marquise et la soubrette à la barrière Saint-Denis, où les raalles furent emballées dans un fiacre, et bientôt les deux femmes se trouvèrent dans le petit logis dont M. Jean, quoiqu'il n'en eût pas l'adresse par écrit, et qu'il n*y fût venu que le soir, sut parfaitement retrouver le chemin.

On voit dans certains contes indiens des personnages, soit dieux, soit génies, ou tout simplement magiciens, qui ont la facilité de changer de corps et d'existence sans changer d'âme pour pour cela.

Grâce à l'industrie de Justine, qui avait su mettre le caprice de sa maîtresse en action, Mme de Cbamprosé, sans talisman, sans paroles de grimoire, se trouvait dans la situation de ces personnages fabuleux.

La transformation, ou si vous l'aimez mieux, la métamorphose était complète. Rien dans ce réduit ne rappelait à Jeannette la marquise deChamprosé. C'était une existence toute nouvelle.

Il arrive souvent qu'on se déplace dans les conditions même les mieux réglées, mais l'on emporte toujours quelque chose de soi dans la situation qu'on traverse, ne fût-ce que le vêtement, ne fût-ce

que le nom; ici tout était différent, et Mme de Champrosé ne savait plus au juste si elle était mar* quise ou grisette.

Un rendez-vous avait été pris pour le dimanche. M. Jean, vous le pensez bien, n'eut garde d'y manquer.

Comme c'était jour de fête, le jeune protégé de M. Bonnard, qui était venu de bonne heure, et avait failli surprendre au lit la fausse Jeannette, habituée à se lever tard, proposa, comme c'est l'usage entre commis et grisette, une partie de campagne aux environs de Paris, avec une collation de fraises, course à âne dans le bois , et dtner au cabaret du Lapin blanc.

Ce plan fut agréé. Seulement Jeannette voulait emmener Justine; mais celle-ci, qui préférait à la compagnie la plus aimable celle de son courtaud de boutique, garçon peu éloquent sans doute, mais expressif dans le téte-à-tête, s'excusa en disant qu'elle avait à faire des visites qui étaient d'importance et ne se pouvaient remettre. Jean lui sut beaucoup de gré de cette éclipse, et madame de Champrosé ne lui en voulut pas.

On gagna la barrière en fiacre; M. Jean, encore qu'il ne fût que surnuméraire aux gabelles, paraissait avoir apporté d'Auxerre un nombre suffisant d'écus de six livres dans sa bourse de peau, et se pouvait permettre ces magnificences qui eussent effrayé et épuisé de petits clercs de la bazoche, et même des fils de droguistes.

Les environs de Paris, sans être de la beauté dont

les voyageurs prétendent ceux de quelques autres villes, offrent cependant un agréable mélange de cultures, de jardins, de marais, et de bocages, où les oiseaux et les amours peuvent trouver à se nicher.

Les maisons des cultivateurs avec leurs toits rustiques, les moulins à vent tournant leur aile flasque, les guinguettes qui rient et qui chantent , animent ce paysage qui, sans être agreste ni pittoresque, a néanmoins de jolis détails, et des charmes imprévus.

Et d'ailleurs il n*y a pas besoin des ombres et des fraîcheurs de Tempe pour encadrer les amours d*une grisette parisienne et d'un commis.

Jean et Jeannette s*en allaient donc par la campagne, le long des haies où la jeune femme apercevait toujours quelque fleurette à cueillir, le long des blés trop jeunes encore pour pouvoir prêter leurs gerbes et leurs rideaux à Tamour.

L*on arriva ainsi en devisant au bois, où Jean* nette fut hissée sur un âne, à son grand amusement, et parcourut plusieurs allées, accompagnée de Jean et de rânier, frappant de conserve la croupe de maître Aliboron. La bête & longues oreilles ne s'en inquiétait pas autrement et happait, tout en trottinant, quelque brindille de feuillage ou quelque tige de chardon, d'où s'envolaient les papillons aussi empressés à courtiser^la fleur épineuse que la rose .dont on les peint si épris.

La conversation qu'ils eurent ensemble serait difficile à rapporter. Des phrases insigniflantes

prennent beaucoup de valeur par Téclaîr de l'œil , le tremblement de la voix, la rougeur des joues.

Jean et Jeannette s'aimaient déjà trop pour se le dire, et jouissaient, sans avoir le besoin d'eiprimer ce qu'ils sentaient, du bonheur de se trouver ensemble, dans les champs, parmi les fleurs et la ver- .dure^ un beau jour de printemps.

Gomme l'amour est une passion primitive » on la ressent peut-être avec plus de vivacité quand on se trouve au sein de la nature. Les conventions humaines et sociales s'oublient plus facilement lorsque rien de factice ne les rappelle, et telle vertu qui serait restée farouche à la ville, s'humanise aux champs.

C*est pour cela que les poètes qui, sous leurs images^ cachent quelquefois des idées philosophiques, ont peuplé les montagnes, les vallées, les bois et les prairies, les fontaines, d'Oréades, de Dryades, de Napées, de Linmiades, de Naïades, de Pans, d'^Egypans, de Satyres et de Faunes, fort galants et fort amoureux, et n'ont rien imaginé de semblable pour les villes.

Mme de Champrosé, cependant, ne succomba point à ce charme, et, si elle entendit les conseils des oiseaux qui se becquetaient dans leurs nids, des fleurs qui se penchaient Tune vers Tautre en entr'ouvant leurs calices, elle ne les écouta point.

Fut-ce par rigorisme ou par souvenir des recommandations de Justine, ou H. Jean, rendu timide par rémotion, ne sut-il pas profiter de l'ombre protectrice des bosquets et des facilités de la fougère ? Non.

L*état où se trouvaient les deux jeunes gens était si délicieux, qu'ils craignaient d*en sortir par quelque entreprise qui eût pu augmenter leur bonheur, mais peut-être aussi le troubler.

C'est ainsi qu'une marquise et un vicomte, déguisés l'une en grisette, l'autre en commis, mangèrent des fraises dans les bois, sans que la vertu eût à gémir que de quelques serrements de mains et de quelques baisers sur le front ou les cheveux, dont la bergère la plus prude se serait à peine formalisée. — S*il semble étrange à quelque lecteur que M. Jean, qui avait paru plus vif et plus délibéré à son début, se soit alangui de la sorte, nous répondrons qu'alors il était pris de goût seulement, et que maintenant il est pris d'amour.

La sensible lectrice comprendra, nous y comptons, cette nuance délicate.

Les amoureux prétendent vivre d'air, à la façon des sylphes dont M. Grébillon le lils et M. le comte de Gabalis racontent des choses on ne plus étonnantes; mais cette assertion nous parait fort hasardée, et il est certain que Jean et Jeannette, malgré tout le plaisir qu'ils avaient à cueillir des violettes, des fraises et des baisers dans les bois, arrivèrent avec un certaip contentement au cabaret du Lapin blanc.

Le cabaret du Lapin blanc faisait assez bonne figure sur le bord de la route.

Son enseigne, connue depuis un temps immémorial, avait été barbouillée par un descendant fort éloigné d'Apclles, des deux côtés d'une plaque de

lùle qui brimballait au vent et qu'ombrageait une longue branche de pin ; mais Tiiôtelier, peu sâr du talent de Tartiste, et se défiant de la fidélité de la représentation du lapin blanc, avait jugé à propos d'établir dans une cage une enseigne parlante où les yeux les plus ignorants ne se pouvaient tromper.

Un énorme lapin blanc, aux oreilles démesurées, aux gros yeux vermeils, brochait des babines en broutant une carotte à côté de sa fallacieuse image, qu'on aurait pu prendre pour un cheval, un cerf ou un éléphant.

La façade du Lapin blanc était enluminée, comme le teint d'un buveur, d'une joyeuse couche de rouge qui indiquait aux desservants de la dive bouteille un temple ou tout au moins une chapelle de Bacchus.

Sur le toit de vieilles tuiles moussues où avaient fleuri quelques joubarbes se promenaient des pigeons de toutes couleurs, pauvres oiseaux de Vénus, ne prévoyant pas la crapaudine et les petits pois, et faisant l'amour comme si la broche ne tournait pas incessamment au rez-de-chaussée.

Les poulets montraient dans la cour la même insouciance, bien que quelque gâte-sauce, veste blanche au dos, en casque à mèche, coutelas au côté, sortît de temps à autre de la salle basse et en empoignât un par l'aile, malgré ses piaillements, car le cabaret était bien achalandé, et la vrille de fumée de sa cheminée, qu'on voyait monter en spirale bleuâtre sur un fond de verdure, ne s'arrêtait jamais.

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