‹ Loin de Paris (volume 2)Chapitre 17 sur 20 · EAN · texte numérisé non relu

EAN

Autour de la maison s'étendaient des tonnelles pu treillages formant cabinets, et toutes couvertes de houblon, de vigne vierge, de rosiers grimpants et de chèvrefeuille. C'était champêtre, rustique et galant au possible.

Les parfums des fleurs corrigeaient à propos les arômes culinaires , plus substantiels , mais moins suaves, et une feuille de rose tombait dans un verre, comme pour mêler Vénus à Bacchus.

Les deux amants s'établirent sous une de ces tonnelles, vis-à-vis d'une table garnie d'une grosse nappe bise fort propre, traversée d'une large raie rose, de couverts d'étain, de verres & cOtes, et d'un broc d'un petit crû d'Argenteuil assez vert, mais naturel , et n'ayant point reçu le baptême , chose rare chez les cabaretiers, grands convertisseurs de vins, et qui n'en souffrent point dans leurs caves qui ne soient bons chrétiens.

Le repas fut le plus gai du monde; les mets, quoique simples, étaient assez bien préparés, et l'appétit leur servait de sauce.

A coup sûr, si quelqu'un eût passé sur la route et regardé à travers les découpures du feuillage ce commis et cette grisette mangeant et riant à belles dents, il n'eût pas soupçonné que ce commis était un vicomte, la grisette une marquise, M. Jean M. de Caudale , et Mlle Jeannette Mme de Champrosé.

On revint à la ville par le plus joli clair de lune, et Jeannette, qui prenait tout à fait l'esprit de son rôle, salua gracieusement M. Jean au seuil

de sa maison, dont elle lui referma fort proprement la porte sur le nez.

C*est ainsi que cette journée, commencée sous les auspices de Vénus, déesse de l'Amour, finit sous ceux de Minerve, déesse de la Sagesse.

La pauvre Rosette attendit vainement le marquis de Candale, à qui le personnage de M. Jean rendait difficile d*en soutenir un autre ailleurs.

Elle s'étonna de ce manque de galanterie dans un gentilhomme si accompli, et en prit une humeur qui lui fit rabrouer fort aigrement un officier de mousquetaires, un petit-collet, et même un fermier général qui se voulait émanciper à sa toilette, quoi* que ces derniers soient en* bonne odeur à TOpéra, et n'y trouvent pas de cruelles, à ce que Ton pré* tend.

Le soir, elle dansa son pas tout de travers, perdit la mesure, confondit les temps, et risqua de se faire sifDer, car elle cherchait des yeux le vicomte dans la salle, et, ne le voyant pas dans sa loge habituelle, elle tâchait de fouiller du regard les clavecins et les bonnets d'évéque où elle le soupçonnait en bonne fortune avec quelque rivale; elle ne put

112 J£ÀN

rien découvrir et rentra toute dépitée dans la coulisse, sans même penser au peu d'effet de la gar* gouillade qu'elle venait d'exécuter assez mal, il faut le dire, et qui lui eût attiré» bien réussie, des applaudissements qui, certes, eussent fait enrager son amie Guimard.

Le souper, qu'elle était dans Thabitude de donner après la représentation, fut le plus triste et le plus maussade du monde, quelques efforts que fissent pour régayer les convives et les parasites qui ne manquent jamais à ces sortes de fêtes. — Ce fut peut-être pour la première fois qu'on s'ennuya chez Rosette.

Le lendemain, voyant que Caudale n'arrivait pas, elle résolut un grand coup de tête : ce fut de l'aller trouver, quoique son amour-propre de femme en pût souffrir; mais l'amour, qui est plus fort que la mort, n'a pas de peine, lorsqu'il est véritable, à l'emporter sur la vanité.

Elle s'habilla comme une femme qui veut être irrésistible, avec un goût, une grâce et une richesse inouïs. Il semblait que les fées eussçnt arrangé de leurs mains les délicates merveilles de sa coiffure, et bâti sa robe avec des pétales de fleurs, tant elle était frêle et légère, quoique relevée d'agréments de toute sorte.

Son chignon à la Dubarry, invention charmante due à la favorite, et qui séduit par un air voluptueux et négligé, comme si la chevelure détachée par une main téméraire eût été relevée à la hâte ; l'épingle d'or, ayan pour tête un gros diamant, et piquée de

biais, ornement que n'adoptent pas les prudes, mais qui sied à ravir, lui donnaient une physionomie de nymphe en conquête des plus agaçantes, et à laquelle le vieux Priam lui-même n'eût pas résisté, malgré les neiges de Tâge.

Elle monta dans un superbe vis-à-vis dû à la tendresse du prodigue prince de R..., et qui n'avait pas coûté moins de cinquante mille livres; magnificence qui ne doit point surprendre, lorsqu'on songe que la Guimard se promène à Longchamps dans une voiture aux roues cerclées d'argent et traînée par six chevaux ferrés de même, rien ne semblant assez beau à ces impures qui prennent plaisir à souiller l'or pour narguer la vertu pauvre.

Rien n*était plus magnifique et plus élégant en même temps que la voiture où monta Rosette la danseuse ; une reine ne l'aurait pas souhaitée plus luxueuse.

Outre le chiffre de Rosette tracé en fleurs, qui formait le milieu des quatre panneaux principaux sur fond d'or, sur chacun des panneaux de côté Ton voyait répétés, d'une part, une corbeille garnie d*un lit de roses sur lequel deux colombes se becquetaient lascivement ; de l'autre, un cœur transpercé d'une flèche, le tout enrichi de carquois, de flambeaux, de tous les attributs du dieu de Paphos.

Ces emblèmes ingénieux étaient surmontés d'une guirlande en fleurs de burgau, la plus belle chose qu'on pût voir de ses deux yeux. Le reste était proportionné.

La housse du siège du cocher, les supports de^

lU JBAN

laquais par derrière, les roues, les moyeux, les marchepieds étaient autant de détails recherchés et finis, qu'on ne pouvait se lasser de contempler, et qui portaient Vempreinte des grâces de la divinité d'un char aussi voluptueux.

Chacun, en le voyant passer, s*écriait que jamais les arts n'avaient été poussés à ce degré de perfec* tiont et que la galanterie ne pouvait aller plus loin.

Ce fut dans ce superbe équipage que Rosette se rendit à l'hôtel de Candale, faisant Tadmiration des hommes et le désespoir des femmes, qui s'indignaient de ce qu'une espèce affichât un tel luxe, lorsque elles-mêmes étaient forcées de marcher à pied ou de se faire voiturer dans des carrosses de l'autre siècle, aussi surannés que ridicules, mais bien dignes de charrier ces laiderons rechignes et ces vertueuses momies.

Le suisse, colossal et convenablement vermillonné et bourgeonné, secouant la poudre de sa perruque à chaque mouvement, et faisant osciller sur le dos de sa livrée son énorme queue garnie d'un crapaud, ouvrit la porte avec empressement, et le vis-à-vis, traîné par^iuatre magnifiques chevaux aux crinières natées de rose et d'argent, tourna dans la cour sablée et vint s'arrêter devant le vestibule de Tescalier qui égalait celui d'un château royal , pour la mcgesté et lé grand goût de la décoration.

Là, un valet de pied, assis sur une banquette, et jouant aux cartes avec un piqueur, répondit au laquais de Rosette que le vicomte de Candale n'y était point.

Peu contente de cette réponse, qui déconcertait ses plus chères espérances, Rosette fit approcher le valet de pied et le voulut interroger elle-même. .

« Lafleur ou Labrieî dit-elle d'un ton interrogatif.

— Lafleur, pour servir madame, répondit le valet en saluant.

— Réponds-moi franchement, Lafleur, ton maître est chez lui ?

— Non, madame, il n'y est point.

— Tu es sûr qu'il ne se fait point celer?

— S'il se faisait celer pour les fâcheux, il y serait pour madame. M. le vicomte de Caudale nous donne pour consigne de laisser passer les jolies femmes, répondit le maraud, qui se piquait d'esprit et lisait quelquefois des romans dans les antichambres.

— Tu es galant, Lafleur, comme un valet de' comédie. Voilà deux louis pour ton compliment.

« Tu dis que ton maître t'ordonne de laisser passer les jolies femmes.... à moins cependant qu'il n*y en ait déjà une chez lui.

« N'est-ce pas qu'il y en a une?

— Oh! non, madame. Lorsque M. le vicomte est en affaire réglée, il va dans sa petite maison du faubourg.

— C'est juste, dit Rosette ; où avais-je l'esprit î ^

— Paudra-t-il dire à M. le vicomte que madame est venue ?

— Oui, n'y manque pas.

— Madame.... de quoi? dit le valet avec un air malicieux» quoique plein de respect.

JEAN • Roselte tout court, ou, s'il te faut un titre, | I de l'Opéra, cela vaut un litre de du- i chease. i

— C'est bien, madame, je n'aurai garde de l'oublier, et je vais boire les deux louis à votre santé, avec mon ami Champagne. ■

Rosette fit dire à son cocher de toucher vers ie fauboui^ de..., où se cachait la petite maison du vicomte de Candale, qu'elle connaissait par les récits de ses compagnes, sans y être allée elle-même, hélas I

Ce n'est pas d'ordinaire en si brillaal équipage qu'on se rend à ces mystérieux asiles, mais bien en carrosse uni, avec une livrée grise, empaquetée d'une vaste thérëse ou quelque voile rabattu sur la figure, ou dans une chaise hermétiquement close "qui vous jette à la porte, ouverte et refermée aussitêt, sans que le passant curieux ait pu saisir autre chose que la pointe d'une mule de satin et le bout des doigts gantés soulevant le marteau ou tirant le pied de la sonnette.

Gomme Rosette n'avait rien à ménager, ni frère féroce, ni mari jaloux, ni protecteuren titre, elle ne risquait rien à se montrer à découvert, et s'en alla heurter bravement à la porte de la petite maison.

Un valet, couvert d'une livrée de fantaisie, et qui

habitait là au cas qu'un rendez-vous de jour ou de

nuit V amenât M. le vicomte, ouvrit aussitôt et in-

ttedansle sanctuaire.

3 portier de Cylhère avait l'air grave,

et et pénétré de l'importance de sa

place, qui n'était pas une sinécure, car jusqu'alors le vicomte avait mené joyeuse vie.

Il ne parut nullement étonné de la présence de Rosette, quoiqu'il ne l'attendît pas ; mais M. de Caudale avait auprès des belles des façons si persuasives et si triomphantes, que le temps lui manquait souvent pour prévenir les ministres de ses voluptés ; celui-ci pensa donc que c'était un rendez-vous impromptu, et que le vicomte allait arriver.

Cette petite maison, que rien ne décelait du dehors, et qui se cachait derrière de grands murs insignifiants, vieillis à dessein pour ne pas attirer rœil, était une des plus élégantes du faubourg : tout y était disposé pour le plaisir et le mystère.

Quatre ou cinq pièces plafonnées en coupole et prenant le jour de haut, la composaient. Tout ce que le luxe peut inventer de rare et de voluptueux y était réuni.

Des mythologies amoureuses dues au pinceau agréable et léger de Boucher, le peintre des Grâces et des Amours, agrémentaient les plafonds et les dessus de porte.

Les lambris tourmentés et tarabiscotés avec un caprice inouï étincelaient de dorures en or de plusieurs couleurs et représentaient des rocailles, des palmes, des fleurs entremêlées de musettes, de flûtes de Pan, de nids de colombe, de lacs d'amour, de flèche», de cœurs, de coupes, de flacons et autres attributs galants, sculptés avec beaucoup d'art et de délicatesse.

L'ameublement était des plus galants et des plus

magnifiques. De grandes glaces semblaient prêtes à multiplier les objets charmants dont ces lieux enchanteurs avaient le privilège de recevoir la visite.

D*énormes vases de Chine en céladon craquelé y contenaient les fleurs les plus rares, incessamment renouvelées ; des tapis épais, semés de roses, y assourdissaient les pas.

Mais une partie qui avait été l'objet d'un soin tout particulier, c'était celle des sophas, des duchesses et des paphos.

Le sopha du boudoir, entre autres, d'une étoffe bleu de ciel relevé de passementerie et de glands d'argent, eût offert un logement riche et commode à l'âme d'Âmanzëi, le conteur favori de Schahabam et eût pu lui fournir autant d'aventures à lui seul que tous les divans d'Agra.

La solitude de la petite maison fit plaisir à Ro« sette qui, tout en désirant voir Caudale, craignait de l'y rencontrer.

Pour laisser un signe de sa venue, elle défît un superbe bracelet orné d'un camée représentant Terpsychore dansant, tandis qu'Euterpe joue de la flûte, et le posa sur un oreiller du sopha, de façon à ce

qu'il pût être vu et trouvé facilement ; mais elle se retira après avoir regardé à sa montre l'heure qu'il était, comme quelqu'un qui ne peut plus attendre.

« Je reviendrai, dit-elle au laquais.

— C*estbien, madame, » répondit-il en s'inclinant.

En sortant de la petite maison, elle se fit conduire chezlaGuimard, où le vicomte de Caudale fréquentait, et qui aurait pu lui en donner des nouvelles^ mais la célèbre danseuse n'avait pas vu Caudale depuis le souper.

M. de Valnoir l'avait vainement cherché pour une fête qu'il donnait et où l'on devait jouer une parade amphigourique de Collé, des plus libres et des plus divertissantes.

Rosette rentra chez elle fort mécontente et fort triste. Elle n'avait plus qu'une chose k faire, attendre que le vicomte, mû de quelque résipiscence galante, la vînt trouver de lui-même, parti mélancolique et piteux qu'une amoureuse ne saurait admettre.

Le lendemain, elle retourna à la petite maison du faubourg et retrouva son bracelet à l'endroit où elle l'avait mis, preuve de la sagesse de Caudale.

La chose devenait grave : un vicomte de vingtcinq ans, beau, riche.... et sage. Cela n'était pas naturel.

Il devait y avoir quelque passion là-dessous ; le bonheur peut seul distraire du plaisir.

Après avoir erré une demi-heure dans cette solitude voluptueuse dont il lui eût été si doux de pro-

fiter, Rosette se retira, à la grande surprise du grison qui ne pouvait comprendre que son maitre manquât de la sorte deux rendez-vous qui devaient êlre agréables.

Il eût compris qu'il ne fût pas venu au second, mais qu'il eût oublié le premier, cela blessait ses principes de valet don Juan qui avait eu l'honneur d'appartenir à M. de Richelieu, et de travailler avec M. Lebel, ministre des plaisirs de Sa Majesté, aussi prit-il sur lui d'écrire à M. le vicomte ce qui se passait. Voici la missive du vénérable serviteur.

« Monsieur le vicomte,

« J'ai toujours rempli avec beaucoup 'de zèle la place que monsieur a daigné me confier, et je crois m'en être montré digne. Sans vouloir en rien préjuger des intentions de monsieur, qui est bien le maître de faire ce qu'il lui plaît, je pense qu'il est de mon devoir de l'avertir qu'il est venu deux fois à sa petite maison, dont j'ai la garde et la direction, une fort belle dame en grand équipage, point masquée ni cachée, et qui m'a paru être de l'Opéra. Elle semblait avoir un grand désir de voir monsieur.

« Il se peut qu'entre tant d'affaires que monsieur a sur les bras, comme de princesses, de duchesses, marquises, baronnes, présidentes et autres, il ait oublié celle-ci. Je sais que ce ne sera pas pour monsieur un bien grand triomphe, vu qu'il a tout ce qu'il y a de plus huppé; mais, outre que celte dame est très-bien de sa personne, elle en tient vérita-

blement pour monsieur et s'en va le cœur bien gros. Nous qui voyons passer beaucoup d*amours, nous nous y connaissons ; c'est du véritable, et j'en préviens monsieur pour qu'il en fasse comme il lui

conviendra.

« Roux, dit Hector, valet de cœur et

grison de M. le vicomte. »

Cette lettre parvint à Caudale qui reconnut tout de suite Rosette à ce portrait, et se promit d*aller chez elle ; mais Thomme propose et l'amour dispose, et Caudale, vêtu de l'habit de droguet de M. Jean, se trouva dans la petite chambre de l'ouvrière en dentelles, au lieu d'être dans le boudoir de la danseuse comme il en avait le dessein.

Contrariée du peu de succès de ses démarches. Rosette se sentit si triste qu'elle se crut malade ; elle dit qu'elle avait ses nerfs et ses vapeurs, et s'établit dans une chaise longue. Ses amis la vinrent visiter, entre autres la Guimard, qui, au fond, était une assez bonne diablesse.

Elle vit tout de suite, en femme d'expérience, quel était le mal de Rosette, et au lieu d'y chercher une foule de noms barbares comme un membre des quatre facultés n'eût pas manqué de le faire, elle lui dit sans autre préambule :

« Tu es amoureuse.

— Hélas ! oui,

—Comment, hélas! n'est pas amoureuse qui veut; c'est un bonheur qui ne m'est arrivé qu'une fois, et je donnerais bien les mille écus de pension par se-

maine que me donne le prince pour en être encore là!

— Hais être amoureuse pour n'être point aimée !

— Qu'est-ce que cela fait? On aime, cela est si bon ! Et, d'ailleurs, faite de la façon dont tu es, tu ne dois pas trouver de cruel.

Tiens I je ne sais pourquoi ce mot au masculin me fait rire. Il semble fait pour rimer avec belle dans les chansons et les madrigaux.

— Comme tu ris !

— Faut-il pleurer celui qui t'a inspiré cette flamme ? C'est donc un Hippolyte, un être farouche et maussade qui ne se plalt qu'aux bois et préfère au beau sexe les cerfs et les daims, comme celui de M. Racine ?

— Oh ! non, il n'est pas sylvestre à ce point.

— Et peut-on savoir son nom t

— M. le vicomte de Caudale.

— Alors la situation n'est pas désespérée ; car ii n'est pas barbare outre mesure, et l'autre soir, à mon souper, vous paraissiez du dernier mieux.

— Oui, je le croyais assez tendre à mon endroit; mais depuis ce souper, je n'ai pu le revoir.

— Il n'est cependant pas introuvable : on ne voit que lui à Versailles, au Cours-la-Reine, au Palais- Royal, aux Tuileries, à l'Opéra, à la Comédie, au Concert spirituel.

— Eh bien ! depuis quelques jours, il a passé à l'état de chimère.

— Il est peut-être allé dans quelqu'une de ses terres, ou bien il suit le roi au voyage de Marly.

—Point ; je m'en suis informée auprès de Lafleur, son valet de pied; il n*a pointemmené ses équipages, et même il paraît de temps en temps chez lui, mais sans suite et fort irrégulièrement.

— Voilà qui est singulier !

•— One peut-il faire ?

— S'il avait une affaire réglée avec quelque grande dame, le mari ou l'amant supplanté nous l'aurait dit, car c'est chez nous qu'on vient chercher consolation de ces désastres.

— C'est vrai.

—S'il avait donné dans les lacs de quelque beauté de théâtre, elle l'aurait déjà crié sur les toits; quand on est de l'espalier ou des chœurs , ou même premier sujet, on ne cache pas un vicomte de Caudale.

— Alors, où a-t-il logé son cœur ?

— J'ai bien peur qu'il n'ait donné dans quelque amour bourgeois ou de robe au Marais ou à Ftle Saint-Louis.

— Tu m'effrayes, chère Guimard.

— Sans cela, il ne serait pas naturel , ma pauvre Rosette, que toi, une des plus belles filles de l'Opéra, tu soupirasses en vain.

— Je sens le vrai de ce que tu dis ; mais comment se conduire en une telle occurrence?

— Fais-toi faire la couc par deux autres amants, cela te distraira toujours un peu.

— Point. J'écouterai tes conseil^ à la condition qu'ils ne me diront pas de renoncer à mon amour.

— A la bonne heure, c'est être franche, et je vais

te conseiller selon ton goût. Il faut absolument savoir ce que fait M. Candale.

Tu y es bien décidée, n'est-ce pas, car tu n'es pas de ces courages pusillanimes qui préfèrent i'incertitude à la vérité?

— Non, certes ; mais comment savoir ce qu'il fait ? Je l'ai essayé vainement.

— Belle manière de pénétrer le secret des gens que de l'aller demander à eux-mêmes !

— Alors, comment s'y prendre?

— M. de Sartines, qui est fort de mes amis, m'a rendu quelques petits services dans les choses de son ressort, et cela le plus galamment du inonde.

— M. le lieutenant de police?

— Oui.

— Quel rapport y a-t-il entre la police et l'amour?

— De très-grands rapports. J'avais un amoureux que je soupçonnais de quelques frasques en dessous; je n'y tenais pas autrement; mais je n'aime pas à être prise pour dupe.

M. de Sartines, pour éclairer sa conduite, me prêta ses deux plus fines mouches, des gens admirables pour la sape et l'intrigue, qui en revendraient à tous les Scapins de comédie, des hommes de génie qui lisent les lettres que vous avez dans vos poches, reconnaissant les gens masqués, voient à travers les murs et vous racontent tous vos secrets.

— En qu'en arriva-t-il ?

— Mes Sbrigani me démontrèrent en vingt-quatre heures que j'étais indignement trompée, et j'eus le

plaisir de confondre le parjure avec des preuves de trahison si évidentes, qu'il crut qu*il y avait de la diablerie là-dessous, ou tout au moins de la magie blanche.

— C'est admirable !

— Je vais demander avec toi à M. de Sartines qu'il mette à ton service ces deux Argus, ce qu'il t'accordera à coup sûr, à moins qu'ils ne soient employés à des choses qui concernent le salut de l'État. «•

Rosette donna dans cette idée avec la furie d'une personne amoureuse et jalouse qui voit un moyen d'éclaircir ses doutes, et les deux danseuses s'en allèrent chez M. de Sartines qu'elles trouvèrent dans un cabinet plein de perruques, en train d'en essayer uo^ nouvelle.

Ce magistrat les reçut de la manière la plus affable et la plus gracieuse, et se fit un plaisir d'attacher temporairement au service de Rosette les sieurs Clochebourde et Pincecroc qui, en virtuoses émérites, ne purent s'empêcher de sourire lorsque la danseuse leur dit ce qu'elle désirait savoir.

Le lendemain , un petit rapport fort proprement écrit se trouvait sous l'oreiller de Rosette, placé là par une main inconnue. Il contenait ces mots :

« M. le vicomte de Candale va tous les jours chez M. Bonnard, son intendant, où il quitte ses habits de ville pour prendre ceux d'un jeune commis aux gabelles, puis il se rend , ainsi déguisé , rue de ***, n"***, au troisième étage, chez Mlle Jeannette, ou-

vrière en dentelles, emménagée là depuis peu. Il y reste deux heures environ.

c Dimanche dernier, M. le vicomte et Mile Jeannette sont allés se promener à la campagne et ont *dtné au cabaret du Lapin blanc. Nous ne savons pas au juste ce qu*ils ont mangé, mais si madame y tient, nous ferons nos efforts... »

« Ah ! grands dieux! soupira Rosette en lisant le fatal rapport, une grisette est encore pire qu'une bourgeoise; » et, se laissant aller en arrière, elle perdit connaissance ; on ne put la faire revenir qu'avec l'eau de la reine de Hongrie «t les gouttes du général la Mothe, souveraines dans ces occasions.

Le caprice de Mme de Ghamprosé de se transformer en Jeannette devait troubler plus d*un cœur.

Le sensible droguiste de la rue Sainte-Âvoye avait reçu au bal du Moulin-Rouge une flèche de Cupidon en pleine poitrine. L'on n'ignore pas que ce petit dieu tire sur les mortels avec des flèches de deux sortes.

Les premières ont des pointes d'or, les secondes des pointes de plomb, les unes inspirent l'amour, les autres l'antipathie, ou tout au moins la froideur.

Le malheureux droguiste était si traversé par une des premières ^ que le dard lui sortait par le dos, tant la corde avait été bien tendue et Tare bien bandé. Une des secondes avait été dirigée sur Mme Ghamprosé , qui se souciait du droguiste non plus que s*il n*eût pas été du monde.

Être rhéritier présomptif d'une belle droguerie, rue Sainte-Avoye, à l'enseigne du Mortier dCargent^ et mourir d'amour pour une grisette sans le sou, c'est une position humiliante et triste.

C'était celle du jeune Hougeron, l'Alcibiade, l'A* milcar, le Galaor du quartier, celui que les Denise, les Nicole et les Javote regardaient tendrement en passant devant la boutique, où, assis au comptoir proprement ciré, il broyait quelque médicament, quelque épice, quelque aromate, ou se délassait des soins de la journée à tourner très^dextrement en cornets de papier les œuvres messieurs de tels ou tels, dont plusieurs étaient cependant des quarante-

Plus d une belle fille de la rue Maubuée, de la rue du Plâtre, de la rue Geoffroy-l' Angevin et Bar-du- Bec, rêvait d'être assise en robe de siamoise flambée dans ce comptoir triomphal; car, si la droguerie touche d'un côté à l'épicerie, de l'autre, elle touche à l'apothicaire ce qui la relève infinin^ent et lui donne de la majesté.

Mais elles rêvaient et soupiraient en vain, Rougeron ne pensait qu'à Mlle Jeannette, qui, vu l'effet divers des flèches dont nous avons parlé tout à l'heure, n'avait pas pensé une minute à lui.

Comment relrouva-t-il la jolie ouvrière en den-

telles? c'est un point d'histoire qui n'est pas bien éclairci.

Il est probable qu'il la rencontra par hasard et la suivit de loin jusqu'à son logis, ou peut-être le courtaud de boutique, galant de Justine, qui était son ami, fit-il quelque indiscrétion; ce que nous pouvons dire, sans plus nous arrêter sur ce détail fastidieux, c'est qu'un nsatin Jeannette vit entrer chez elle le fils du droguiste ayant l'air le plus piteux, le plus décontenancé et le plus sot du monde, tournant son chapeau entre ses doigts, saluant comme un enfant de chœur, aussi empêtré de sa personne , aussi embarrassé de ses bras et de ses jambes qu'un amoureux de village devant les grands parents de son accordée.

Ce triomphateur d'un si beau sang-froid et d'un si grand aplomb dans les bals de guinguettes faillit prendre un billet de parterre, comme le beau Léandre ou Jeannot dans les parades de la foire Saint- Laurent, lorsque Jeannette lui dit de s'asseoir,'tantil avait mal pris ses mesures; car l'amour, qui donne de l'esprit aux filles, rend les garçons bêtes, on ne sait pourquoi.

Jeannette, le voyant tout rouge, tout pantelant, le front couvert de sueur, eut pitié de son embarras et ouvrit la conversation par une phrase banale.

« Quel hasard vous amène ici , mon cher monsieur?

— Je passais par là, et j'ai profité de l'occasion pour vous faire une petite visite, car je ne vous a/ pas vue depuis ce fameux bal....

— Ce m'est bien de l'honneur, et vous m'y voyez on ne peut plus sensible, > reprit Jeannette d'un ton froid qui contre-balançait ce que ses paroles pouvaient avoir d'honni^te et d'engageant.

La conversation allait tomber de nouveau, lorsque rinfortuné droguiste, faisant un violent effort sur lui-même, reprit ainsi avec beaucoup de feu et de véhémence :

< Non, mademoiselle Jeannette, je ne passais pas par là, comme je viens de le dire tout h l'heure. Je suis bien venu tout exprès en prenant ma résolution à deux mains : je souffrais trop de ne pas vous voir.

c C'est le bal du Moulin-Rouge qui a tout fait. Vous étiez ce soir-là si jolie, si brave, si pimpante, que j'en ai eu le cœur pris tout de suite.

« Jusqu'à présent, j'avais eu des amourettes; maintenant, c'est de l'amour tout de bon ; je le sens à la peine que j'endure ; j'en perds le manger, le boire et le dormir, encore que je voudrais si bien dormir pour rêver de vous ; ce serait toujours celai

c Avant de vous connaître , je passais pour un garçon entendu dans ma partie, et qui ne manquait pas d'esprit; on citait mes quolibets de la rue de la Verrerie à la rue des Vieilles- Audriettes ; à présent, je ne mets pas le poids qu'il faut, je pèse tout de travers, je fais des cornets qui se déroulent, je donne de la vanille pour de la cannelle, et me trompe sans cesse dans les sirops. Je ne sais plus distinguer un alcali d'un acide, et tout dernièrement j'ai raté une teinture de tournesol, à quoi j'excelle.

« Autrefois j'avais toujours le petit mot pour rire,

et disais aux praliques'et aux jeunes filles les choses les plus drôles du inonde ; mais ce n'est plus cela : je suis maladroit, tout stupide et tout chose, ce qui prouve, mademoiselle, que je vous aime; car enfin ce n'est pas naturel, et il faut que le petit dieu malin s*ea soit mêlé. »

Pendant cette étrange déclaration. Jeannette eut plus d'une fois envie de rire; mais l'infortuné droguiste avait tant de feu et de conviction, son sentiment était tellement sérieux sous son discours burlesque, qu'elle put n'éclater point et répondre assez doucement pour ne pas aggraver ce chagrin véritable, quoique ridicule :

« Monsieur Rougeroo, tout cela sans doute est fâcheux; mais qu'y puis-je?

— Celle qui a fait le mal le peut bien guérir.

— Je voudrais bien vous rendre la raison, mais pas de la manière que vous entendez.

— Et comment!

— En vous exhortant à ne plus penser à moi, comme doit le faire toute honnête fille en cette occasion.

— Vous ne m'aimez donc pas ?

— Non I et cela ne doit point vous blesser. On n'est point maîtresse de ses sentiments. Denise vous aime, et vous ne l'aimez pas.

— C'est vrai; mais il me semble que si vous accueilliez mes vœux un peu favorablement, vous finiriez par avoir de l'affection pour moi.

— On ne finit pas par avoir de l'affection : c'est par là qu'il faut commencer.

— En amour, peut-être ; mais pour le mariage ce n*est pas nécessaire. Il y a la force du sacrement; puis rhabitude; les bons soins et les enfants font le reste.

Oui, Jeannette, tel est Tentratnement de ma passion pour vous, que je vous épouserai, s'il le faut, malgré la grande distance qui sépare un droguiste établi d*une simple ouvrière en dentelles.

Mes parents murmureront d*abord , on criera à la mésalliance dans la rue Sainte-Âvoye, mais votre beauté triomphera de tout, et fera comprendre ma résolution.

Je mets, divine Jeannette, le Mortier émargent à vos pieds avec son comptoir de chêne , ses balances luisantes, ses pots de porcelaine étiquetés, ses tablettes et ses casiers remplis de cochenille, de safran, de mastic, d'outremer, de sang-de-dragon, de bézoar, de gomme adragant, de sandaraque, de cinname, de benjoin et d*aromates de l'Inde, aussi précieux que Tor; j'y ajoute les trois mille livres de rente qui me viennent du chef de ma mère, et ma maison de la rue Culture- Sainte-Catherine, qui est d'un beau rapport, et une pièce de vigne près d'Orléans, dont je fais un vin assez joli , sans compter les hardes, nippes et bijoux.

— Tout cela est très -beau, répondit Mme de Champrosé, peu émerveillée de cet inventaire persuasif qui eût dû éblouir Jeannette, et sur lequel le droguiste amoureux comptait comme sur le mouvement d'éloquence le plus irrésistible ; mais je ne

puis donner les mains à un mariage qui vous mettrait mal avec vos parents.

— S'il n'y a que cet obstacle, je saurai bien l'aplanir, répondit le droguiste tout pâle d'émotion.

— Et auquel, continua Jeannette, malgré tous les avantages qu'il présente et l'honneur dont il me comblerait, je ne me sens nulle inclination.

— Si vous me refusez de la sorte, mademoiselle Jeannette, c'est que vous en aimez un autre.

— Eh bien ! quand cela serait! ne puis-je disposer de mon cœur à ma fantaislie?

— Et c'est M. Jean l'heureux mortel! un petît provincial d'Auxerre, dont tout l'avenir est d'avoir douze cents livres aux gabelles.... Joli parti!

— Très-bon pour moi, qui n'ai rien. Mais de grâce, mon cher monsieur Rougeron , ne vous laissez pas aller à ce mauvais goût de draper un rival'

Sans ajouter un mot, le droguiste anéanti se retira blême de colère et de jalousie, méditant quelque vengeance contre Jeannette ou contre Jean, ou même contre tous les deux : car rien n'est plus amer dans son ressentiment qu'un droguiste aigri.

Nous avons laissé Roselte évanouie en apprenant celle déplorable nouvelle qae M. le vicomte de Candale était préoccupé d*une grisette; quand elle fut revenue de cette pâmoison, elle n'eut d*autre idée que de voir cette Jeannette, assez belle pour couper les roses sous le pied à une déesse d^Opéra, et débaucher au sentiment un jeune seigneur qui jusque-là s'était contenté du plaisir.

Elle comprit, avec cet instinct de femme qui ne trompe jamais, que Touvrière en dentelles devait être un rare morceau pour séduire à ce point M. de Candale, qui était fort usagé et avait beaucoup de monde.

Cequi Talarma principalement, c'est que Mlle Jeannette, quoique courtisée du vicomte, restait dans sa petite chambre, au lieu d'être transportée dans quelque petit hôtel meublé avec un luxe ruineux, comme c'est l'usage lorsqu'un seigneur distingue avec quelque suite une iille de peu.

Il fallait que Jeannette fût d'une vertu à toute épreuve, ou que M. de Gandale la respectât infiniment, pour ne pas s'être conduit avec elle de la sorte dont il Taurait fait avec tout autre.

Elle se disait bien que le vicomte s'était déguisé d'abord pour ne pas effaroucher la donzelle» et pénétrer dans la place à Tabri de ce travestissement; mais elle s'étonnait qu'il le gardât; et, pour éclaircir ses doutes, elle fit venir une chaise, s'y plaça, enveloppée d'une grande thérèse de couleur sombre, et dit à ses porteurs de la conduire à la rue de....

Jeannette, qui se croyait inconnue à l'univers et perdue comme un oiseaif au fond des bols dans ce nid d'amour, fut on ne peut plus surprise lorsqu'elle vil entrer une belle femme bien mise, et Tàir passablement dédaigneux, qui lui dit :

c Mademoiselle Jeannette?

— C'est moi, madame.

— Vous travaillez en dentelles?

— Oui, madame.

— Pourriez-vous me faire trois aunes d'un dessin pareil à celui-ci ?

— Ce sera long et difficile, mais on peut en venir à bout, dit Mme de Champrosé, soutenant à tout hasard devant cette inconnue, dont elle ignorait les intentions, son personnage d'ouvrière.

— Et ce sera cher?

— Trois louis, madame.

— Les voilà d'avance, » dit Rosette, qui voulait se donner le temps d'examiner sa rivale , et qui ne put, avec la meilleure volonté du monde de la trou-

t ver affreuse, s'empêcher de convenir vis-à-vis d'ellemême que Jeannette était charmante.

Elle admira en enrageant ces beaux yeux bleus si

tendres et si liers, cette bouche rose, ce teint délicat, ces traits si purs, ce beau col si bien attaché» tous ces charmes modestes que faisait valoir un Trais déshabillé; et cette contemplation lui arracha un soupir.

Certes, sa beauté valait celle de Jeannette, et pourtant Touvrière en dentelles avait quelque chose d'indéGnissable, un charme particulier, une noblesse naturelle, un certain air aristocratique, si ce mot peut s'appliquer à une simple grisette.

< D'où vient donc qu'elle est plus belle que moi ? se disait la danseuse vis^-à-vis de l'ouvrière; mes yeux valent les siens, mon teint est aussi éclatant, et ma taille est mieux prise. Serait-ce, comme dit ce philosophe, imitateur de Jean-Jacques, que je fais dtner à Toffice, qu'à la beauté physique elle joint la beauté morale? J'étais vetiue pour lui chanter pouilles, et voilà que je reste presque embarrassée devant elle. >

Ces réflexions rapides traversèrent la tète de Rosette, causèrent un silence de quelques secondes qui devenait gênant; la danseuse le rompit :

< Ma chère petite, Gt-elle du ton le plus aiTectueux qu'elle put prendre, cette dentelle n'était qu'un prétexte ; je voulais vous voir et vous parler pour des choses d'importance y qui vous regardent vous et moi: car, bien que je ne vous aie jamais vue, tout ce qui vous intéresse me touche fort.

— Ce que vous dites, madame, est une énigme où je ne comprends rien. »

Que peuvent avoir de commun deux personnes

qui ne se sont jamais rencontrées, et qui ne se rcn* contreront probablement plus ?

c Mademoiselle Jeannette, vous avez un amant? •

• A cette interpellation si brusque» le noble sang

de ses aïeux monta aux joues de Mme de Cliamprosé

qui, se rappelant qu'elle était Jeannette, se remit

aussitôt et garda un. silence hautain.

« Un amant, c'est peut-être trop dire, un amoureux, comme cela se nomme dans votre caste.

— Que j'aie un galant ou non, que vous importe? laissez-moi, madame; vous me tenez, dans je ne sais quel but, des discours que je ne puis entendre.

— Cela m'importe beaucoup, j'aime le vicomte de Caudale.

— Et moi, M. Jean, cela m'est bien égal.

— Pas si égal que vous croyez.

— Et pourquoi î

— M. le vicomte de Caudale et M. Jean ne sont qu'une seule personne.

— Je ne crois pas un mot de ce que vous dites. Vous voulez me tourmenter; en tout cas, je ne suis point jalouse : vous n'êtes pas aimée. Sans cela vous ne viendriez pas chercher le vicomte de Caudale chez Mlle Jeannette.

— Hélas ! vous avez bien raison , mademoiselle Jeannette, il ne m'aime point, et maintenant je le comprends, car vous êtes belle, très-belle, oui, plus belle que moi; mais l'amour que vous acceptiez de M. Jean, pouvez-vous l'accepter du vicomte de Candale, un jeune seigneur de maison illustre, bien placé à la cour, qui a pris ce déguisement pour vous

séduire y comme Jupiter lorsqu'il se transformait pour se divertir avec de simples mortelles? Il n'a d*autre idée que de vous suborner, d'abuser de votre innocence.

Rien de sérieux ne peut exister entre vous. Vous êtes nés dans des sphères trop difiërentes pour que vos existences ne se séparent pas d'elles-mêmes. Que pouvez-vous être dans sa vie? Une heure de plaisir.

Bientôt il retournera au monde où il est fait pour briller, et vous resterez dans votre ombre pleurant votre crédulité.

Assurément il vous donnera autant d'or que vous voudrez, il vous fera des rentes ; mais ce n'est pas là ce que vous désirez de lui, puisque vous êtes sage et ne visez qu'au sentiment.

Peut-être, chère petite, aviez-vous l'espoir de vous faire épouser par M. Jean.

C'est une chimère avec M. de Gandale, qui sera duc et grand d'Espagne de première classe après la mort de son oncle.

— Qui sait? dit Jeannette en souriant le plus tranquillement du monde; nous reparlerons de cela quand vous viendrez chercher votre dentelle.

— Mais c'est qu'elle le fera comme elle le dit, pensa Rosette atterrée, en regagnant sa chaise.

Ces grisettes, avec leurs semblants de désintéressement et de vertu, sont mille fois pluis rouées que les sujets du chant, et ce n'est pas peu dire.

Ah! mon pauvre cœur de bonne fille, dans quelle galère t'es-tu embarqué en aimant Caudale! »

Cette révélation étrange si bizarrement faite causât-elle peine ou plaisir à celle qui la reçut? Si Jeannette y perdit, Mme de Ghamprosé y gagna.

Elle se sut bon gré de la perspicacité de son choix : elle aima son sang de ne s*étre point trompé, et fit compliment à son cœur de n'avoir pas aidé ce caprice plébéien né des conseils de l'ennui et des intrigues d'une femme de chambre.

Elle eut une joie d'hermine en sentant sa blanche fourrure vierge de tache. Au fond, quoique trèsamoureuse de Jean, elle trouvait ce nom bien vulgaire, et fut heureuse de le voir s'allonger de la vicomte de Caudale : alors, bien des élégances, bien des distinctions et des finesses qui lui semblaient étonnantes dans le faux commis aux gabelles s'expliquèrent d'elles-mêmes.

Elle se livra à son amour avec une sécurité plus complète, n'en redoutant pas les suites et pouvant faire une liaison éternelle de ce qui ne devait être qu'une fantaisie de passage.

Ainsi Rosette, au lieu de nuire aux amours de Caudale, les avait servis; mais elle ne pouvait savoir que Jeannette était la marquise de Ghamprosé, elle ne l'avait pas demandé aux mouchards qui, en gens discrets, lui avaient laissé ignorer ce détail à la recommandation de M. de Sartines toujours prudent, mystérieux et sage.

Lorsque M.Jean vint rendre sa visite accoutumée à Jeannette, celle-ci le reçut de l'air le plus cérémonieux du monde et avec toutes les marques du plus profond respect.

« Quelles belles révérences vous me faites aujourd'hui, mademoiselle Jeannette ; vous m'aviez habitué à une réception plus amicale et plus familière; un baiser me plairait mieux que trente révérences.

— Ah! c'est que je ne croyais pas recevoir dans mon humble chambre un si grand et si puissant personnage.

— Quel personnage? que voulez- vous dire? où tendent ces simagrées? dit Candale, assez inquiet delà tournure que prenait cette conversation.

— C'est vraiment beaucoup d'honneur pour la pauvre Jeannette.

— Pardieu! trêve de raillerie; Jean et Jeannette peuvent se faire plaisir, mais non honneur : leurs titres se valent.

— Non. Mlle Jeannette ne peut aller de pair avec le vicomte de Candale. Votre généalogie, monsieur Jean, — permettez -moi de vous appeler encore une fois de ce nom sous lequel je vous al tant aimé, — remonte beaucoup plus haut que la mienne. >

Ce coup subit étourdit un peu Candale, mais il se remit bientôt, et, avec un air d'extrême noblesse, il dit :

« Quelle que soit la manière dont vous ayez appris mon nom, je ne le renierai pas; Oui, je suis le vicomte de Candale. Je dois cela à mes aïeux de le dire quand on me le demande.

— Ah ! monsieur de Candale, comme vous avez abuséde la simplicité d'une jeune flUe! comme vous m'avez trompée I

— Trompée! el en quoi? Ai-je menti? Regardez, mes yeux ne sonl-ils pas pleins de flamme el d'amour? Ce que M. Jean a dit, Caudale le répète.

— Mais Mlle Jeannette peut-elle l'écouler?

— Dédaigneuse ! elle écoutait bien M. Jean. Allezvous faire la flère parce que je ne suis qu*un vicomte? Tout le monde ne peut pas être roturier. Je n'ai pas eu la chance de naître sans particule et sans titre. Il faut me pardonner.

— Comment se fait-il que le vicomte de Candalc fût à la noce au Moulin-Rouge?

— Mon Dieu! pur caprice, désœuvrement, ennui de plaisirs fastidieux, amour de l'inconnu, vague espérance du cœur qui cherche ce qu'il rêve et que j'ai trouvé, grâce à.mon travestissement ; vous avez accueilli le commis aux gabelles et vous auriez repoussé le vicomte.

Écoutez, Jeannette, continua-t-il d'un ton plus sérieux : je vous aime comme je n'ai jamais aimé personne; flez-vous à moi.

Loin de cacher ma passion, je veux m'en glorifier, je veux vous remettre à votre place, je veux enchâsser votre beauté dans l'or, vous faire une vie d'enchantements et de fêtes, vous rendre riche, éclatante, heureuse à faire envie aux duchesses, vous donner sur des plats d'argent les clefs de vermeil de tous mes châteaux; la maîtresse du roi, qui est presque reine de France, pâlira de jalousie en vous voyant passer, car elle se sentira tombée du trône de beauté qu'elle n'occupe que parce que vous daignez rester dans l'ombre.

Ma vie, mon sang, mon or, tout est à vous. Je vous donne tout.

— Oui, tout, excepté cet anneau, que M. Jean aurait passé au doigt de Jeannette, et qui, seul, me permettrait d'accepter les trésors de M. de Caudale.

Adieu, vicomte, nous ne devons plus nous revoir. Baisez ma main pour la dernière fois.... Ah! monsieur Jean, pourquoi êtes- vous venu danser au Moulin-Rouge! •

Il faudrait un crayon plus habile et plus exercé que le nôtre pour peindre au vrai la physionomie désappointée de l'abbé lorsqu'il se présenta à Thôtel de Champrosé à son hcilre ordinaire, et qu'il lui fut dit par le suisse que Mme la marquise était allée passer six semaines à la terre de sa tante, la vieille baronne de Kerkaradec, en Bretagne.

L'abbé, réjoui de l'idée de voir Mme de Champrosé, dont il aimait fort la société, était arrivé d'un air furtif et joyeux, sautillant sur la pointe de ses souliers à boucles d'or, son petit manteau galamment jeté sur le bras, sa jambe moulée dans un lin bas de soie noire et comme on dit in fwcchi.

Il était encore plus rose et plus épanoui que de coutume ; son sourire, motivé par un contentement

intérieur^ faisail étinceler les trente- deux perles de sa denture.

Il avait préparé deux ou trois plaisanteries à peu près neuves et autant de madrigaux presque inédits sur I*effet desquels il comptait beaucoup. Jamais il ne s*était senti si en verve, et, pour arriver plus tôt, il avait fait dire son bréviaire par son domestique.

Pauvre abbé! aucun pressentiment fâcheux ne l'avait averti.

A force de grâce et d*amabilité, il se flattait de supplanter ce jour-là le sapajou, son élève et son rival dans le cœur de Mme de Ghamprosé, et Mme de Champrosé était partie pour un pays sauvage, inabordable, affreux, pire que la Ghersonèse taurique, et peuplé de Topinambous, d'Algonquins et de Hurons!... Quel coup !

Son sourire, qu'il ne pouvait fermer tout à fait, se rétrécit de moitié, ce qui était pour lui la suprême expression de la tristesse, et il se retira à pas lents, la mine défaite et l'air atterré, laissant prendre au taffetas de son manteau des plis désespérés, et se répétant machinalement :

« Quelle barbarie insoutenable et quelle irrégularité choquante de procédé de s'en aller ainsi sans tambour ni trompette chez une tante sempiternelle, et de nous planter là, nous ses amis, ses commensaux, ses adorateurs, et les animaux desa^nénagerie intime.

A qui donc vais-je dire les petits vers impromptus que j'ai si laborieusement préparés pour elle ce matin? Faudra-t-il les laisser rancir jusqu'à son

retour ?... Ah! sort cruel, destinée impie, que l'a fait un pauvre abbé de cour pour le persécuter de la sorte! >

Après Tabbé vint le financier Bafogne, en carrosse surdoré, chargé de peintures et d'armoiries voyantes (car Bafogne avait acheté récemment des lettres de noblesse), encombré par derrière d'un monde de laquais, chargé par devant d'un cocher de la plus vaste corpulence.

Ce financier descendit lourdement de la somptueuse machine, vêtu. avec un faste inouï : habit, veste et culotte de brocart d'or doublé de brocart d'argent, boutons de diamants larges comme des tabatières. Il rayonnait comme un paon dans sa queue, car ayant formé depuis longtemps le projet de faire une déclaration en règle à Mme la marquise de Champrosé, et ayant choisi ce jour-là précisément pour l'exécution de ce grand acte qui lui coûtait beaucoup, car Mme de Champrosé lui imposait, i) s'était mis sous les armes et fait aussi beau quepos* sible, c'est-à-dire fort laid, les grâces ne s'achetant pas chez le fournisseur.

Lorsqu'il apprit l'inconcevable départ qui déran*^ geait tous ses plans, il se mit dans une violente colère, de cramoisi devint violet, jura, maugréa, tempêta, frappa la terre de sa grande canne à pomme d'or, ciselée par Roettiers, le graveur du roi, d'une force à la briser, quoique le jonc en fût d'un prii inestimable, et dit au suisse ce mot magnifique qui peignait au vif sa profonde croyance dans le pouvoir de l'argent :

« Maraud, dis-moi que ta matlresse n'est pas partie et je te donne cent pistoles! >

Le suisse consciencieux, qui ne demandait pas mieux que de gagner la somme, eut le chagrin de répondre à Bafogne que sa maîtresse était véritablement partie depuis la veille pour le château de sa tante, la baronne de Kerkaradec, prèsdePen-Marck, dans la baie d'Audierne, détails qu*ii se crut obligé d*ajouter pour remercier le traitant de la profusion de son offre, et que celui-ci récompensa par une poignée d'écus de six livres.

Au traitant succédèrent le commandeur de Livry et le chevalier, dans un phaéton attelé de grands chevaux anglais , importation mise à la mode par M. de Lauraguais, qui revenait de Londres^ où il était allé apprendre à penser.

Le commandeur fut sensiblement navré de Tab^ sence de Mme de Champrosé dont le cuisinier avait un style qui cadrait avec ses opinions sur la science de bien manger.

Personne ne réussissait mieux à son gré le potage à la bisque et les quenelles à Tessence , et c'était un homme incomparable pour les salmis de bécasses !

Aussi le commandeur était-il de la fidélité la plus exemplaire aux soupers de la marquise. On pouvait difficilement le détourner à manger ailleurs, et après ses propres vins, qu'il soignait avec la sollicitude la plus minutieuse, il n'admettait comme dignes d'être bus par un gosier intelligent, que ceux de la marquise dont le sommelier avait pour lui la vénération

la plus profonde à cause de ses grandes connaissances dans la matière.

Le chevalier, qui, trompé par les peintures que Justine lui faisait de ses progrès dans le cœur de sa maîtresse, croyait entendre sonner bientôt pour lui l'heure du berger, ne vit pas sans un dépit extrême ses espérances reculées indéliniment.

Il simaginait, grlce à son esprit de ruelles et à sa jambe qu'il avait fort belle et dont il tirait vanité, avoir fait quelque impression sur l'aimable marquise : que de bons mots et de dandinements il lui faudrait pour rattraper le temps perdu ! pensat-il avec une sorte de rage. Mais ce dépit outré ne remédiait à rien.

Les quatre habitués de l'hôtel Champrosé se dispersèrent donc, cherchant à passer leur soirée du mieux possible.

L'abbé alla chez la présidente de T***, mais il trouva son carlin si mal élevé et son singe si maussade qu'il s'amusa médiocrement; la présidente se couperosait d'ailleurs outrageusement, et pour comble de malheur jamais incarnat ne fut plus mal distribué que le sien, les roses de la pudeur avaient abandonné ses joues pour se réfugier sur son nez où, malgré l'eau de chicorée et de concombre dont on les arrosait, elles se changeaient en coquelicots du ponceau le plus vif.

L'abbé, comparant ce nez indomptable dans ses ardeurs au petit nez frais et blanc de Mme de Champrosé, sentit plus amèrement toute l'étendue de son infortune.

Il essaya vainement de placer les vers et les mots qu'il avait faits le matin : les circonstances n*y prêtaient pas, et au lieu de compliments ils eussent paru des injures sanglantes.

Accablé par tant de revers, il fut terne, et la présidente de T*** dit à la baronne de B*** :

« Décidément il baisse; ce cher abbé. »

Encore si le souper avait été bon ! Uais les vins étaient frelatés et les laquais ne versaient à boire qu'en rechignant; les assiettes disparaissaient aussitôt qu'on tournait la tète, escamotées par les serviteurs pressés de s*allcr coucher et d'emporter la desserte.

Malgré le luxe de la vaisselle plate, l'éclat des cristaux et des bougies, c'était une vraie chère de cabaret comme dans la plupart de ces maisons où l'ostentation se mêle à l'avarice.

Le malheureux abbé prit congé, indigéré à la fois et mourant de faim, et se retira chez lui avec des idées d'aller finir à la Trappe.

Bafogne ne fut pas beaucoup plus heureux; ne sachant que faire de son temps, il se rendit chez la Desobry, qui l'aidait à prendre en patience les rigueurs des grandes dames; mais comme Timpure avait compté que son Mondor passerait sa soirée ailleurs, elle avait pris ses mesures pour charmer la solitude où il la laissait.

Le traitant, qui entra inopinément avec Fautorilé d'un homme qui paye, vit une petite table à deux couverts délicatement servie, et un bout d'épée et une basque d'uniforme qui disparaissaient par une porte refermée aussitôt.

En vain la Desobry chercha-t-elle à lui expliquer que rien n'était plus naturel que d*ayoir deux couverts quand on est seule. Le traitant ne voulut point mordre à cette explication si plausible. Car il avait vu, de ses yeux vu, un pan d'habit disparaître dans le cabinet, qu*il voulut ouvrir à toute force.

Il en sortit un mousquetaire rouge de la plus belle venue, qui n'avait pas l'air le moins du monde déconcerté, et qui expliqua à Bafogne qu'il était le cousin de Mlle Desobry, personne fort respectable, et qu'il entendait qu'on traitât avec les plus grands égards : sinon, il jurait son grand sacrebleu qu'il couperait les deux oreilles au faquin qui lui manquerait.

Le financier, qui ne brillait pas précisément par l'héroïsme, et tenait à conserver ses oreilles, quoiqu'elles fussent longues, lança à la Desobry un regard de travers, comme celui des boucs dont parle Virgile; mais il ne sonna mot et se retira en fermant les portes avec fracas, laissant le chanip libre au mousquetaire et à la donzelle, qui riait impertinemment aux éclats.

Telle fut la soirée du traitant Bafogne.

Le commandeur de Livry, pour se consoler, dévora presque entière une hure de sanglier aux pistaches qui le faillit étouffer, bien qu'il l'eût arrosée de nombreux rouge-bords et qu'il possédAt un estomac d'autruche, célèbre pour sa capacité digestive.

La nuit, il eut un cauchemar affreux. Le sanglier dont il avait mangé la hure, sinistrement décapité,

piétinait sur sa poitrine et tâchait de Técraser en $e roulant sur lui.

Ce songe alarma beaucoup le commandeur, qui consulta Tronchin.

Le célèbre docteur répondit en souriant :

c Ce rêve signifie que le sanglier est lourd et que vous aurez une indigestion si vous en mangez encore. »

Quant au chevalier, il était de si mauvaise humeur, si aigre, si cassant, qu'il se fit, dans les coulisses de rOpéra, une querelle avec Versac; Ton prit l'heure pour se battre, et le chevalier reçut à la joue une estafilade qui le faillit éborgner, et le força de porter pendant quelques jours une grande mouche de taffetas d'Angleterre qui le défigurait si plaisamment, qu'elle faillit lui faire avoir un autre dueL

Voilà les fâcheuses extrémités où Mme de Champrosé contraignit ses quatre visiteurs habituels, en feignant d'aller passer six semaines chez sa tante, la baronne douairière de Rerkaradec, tandis qu'elle filait le parfait amour avec M. Jean, dans sa petite chambre d'ouvrière en dentelles. , •

Mais ce que Mme de Champrosé n'avait pas prévu, c'est le parti suprême que prirent tous ces désœuvrements aux abois.

Au bout de quelques jours d'essais infructueux pour se caser aussi agréablement ailleurs, l'abbé, le financier, le chevalier et le commandeur conçurent séparément une idée dont chacun crut avoir la primeur, et qu'ils mirent à exécution le plus sournoisement possible.

Cette idée amena la complication que nous allons raconter.

Le manoir de Kerkaradec, vieux reste des temps de barbarie, est une bastille gothique avec des murailles de quinze pieds d'épaisseur, où les fenêtres font cabinet, avec des créneaux, des moucharabys, des mâchicoulis, des barbacanes, un pont-levis, une herse et tout Tatlirail féodal.

Quatre tourelles aux toits en poivrière flanquent les angles, surmontées de girouettes en queue d'aronde que rouille le vent de la mer qui se brise au pied du château sur des rocs, et dont on entend nuit et jour la plainte ennuyeuse et monotone; des nuées de martinets tournent en criant autour de celte gentilhommière pour tâcher de donner un peu de vie à ces murs noircis par les siècles.

Rien n'est plus affreux que ce manoir de Kerkaradec, élevé à une époque où le gotit n'était pas encore formé par les Mansard, les Gabriel, les Ledoux et les Servandoni , qui nous ont fait gotiter les beautés régulières et le vrai style de l'architeclure.

11 est étonnant qu'on puisse vivre hors de l'atmosphère des cours, loin du soleil de Versailles,

le seul qui éclaire Téritablement, panni les paysans non moins sauvages que des animaux, et des gentilshommes aussi rudes que leurs aïeux celtes , de féroce mémoire.

Cependant la douairière de Kerkaradec, quoique des mieux nées, avait résolu ce problème, puisqu'elle était âgée de quatre-vingts ans ; il est vrai qu'elle avait eu le temps d'oublier Paris, où elle avait été élevée j sur sa grève solitaire de la baie d*Audieme.

Certes, on ne pouvait rêver pour ce vieux château une chfttelaine plus assortie; la figure allait on ne peut mieux au cadre : la douairière de Kerkaradec, avec son bonnet à grandes barbes du temps de la jeunesse de Louis XIV, sa robe d*étoffe roide, brocatelle ou lampas, qu'on eût dit taillée dans un vieux rideau, ses grands yeux de chouette tout bistrés et séparés par un nez mince, luisant comme un bec, sa bouche , rentrée par renfoncement des dents, semblait Fesprit des temps passés, qui revenait hanter cet édifice d'autrefois. Malgré son air de sorcière, augmenté par la solitude et la sauvagerie du lieu, Mme de Kerkaradec avait cependant grand air et haute mine; on comprenait que le sang qui gonflait ses vieilles veines, sous la peau parche* minée de ses mains sèches comme des griffes de momie, était un sang pur et sorti d'une noble source.

Le rêve caressé de cette bonne dame était d'avoir un partenaire pour jouer aux cartes avec elle. Tous les vieux gentilshommes ses amis étaient morts depuis longtemps.

Elle n*avait que des parents éloignés ou qui ne demeuraient pas en Bretagne ; le curé ne pouvait pas venir souvent.

Le presbytère était à une assez grande distance du château, et les chemins qui y conduisaient étaient détestables.

La pauvre douairière, assise près d'une fenêtre dans un grand fauteuil de tapisserie, s'occupait donc gravement à faire une partie toute seule, sa main droite 1^ représentant elle-même, et sa main gauche représentant son adversaire idéal, lorsqu'une vieille servante tout effarée entra dans la chambre et dit à sa maltresse :

« Madame I madame 1 on a sonné à la cloche du pont-levisl

— Allons donc ! folle, les oreilles te tintent. Qui veux-tu qui sonne à notre pauvre colombier abandonné?

— Les oreilles ne me tintent pas : Yvon est allé ouvrir.

— Que me contes-tu? Il ne vient personne ici. M. le curé passe par la brèche du parc^ et entre par la poterne.

— Madame, on a sonné, — et sonné trois fois.

— Chimères I Le dernier qui a fait baisser le pont-levis, c'est M. de Penhoël, parce qu'il venait à cheval, et il y a.... voyons.... quinze ans qu'il est mort, > dit la bonne dame en comptant sur ses doigts maigres et jaunes.

La vieille Berthe ne s'était cependant pas trom«péCi car au bout de quelques minutes, un grand

drôle, moitié laquais, moitié valet de ferme, vint dire qu'un gentilhomme, dont la chaise s'était rompue à quelque distance du château, demandait l'hospitalité.

c L'hôte que Dieu nous envoie est le bienvenu, dit la vieille dame, qui avait les traditions des anciens temps. Faites-le entrer. »

Le laquais sortit et Mme de Kerkaradec ne put s'empêcher de se dire : « Il fera ma partie, cet hôte béni qui me tombe du ciel. >

Un personnage de notre connaissance, qui n'était autre que le chevalier, reconnaissable à la ligne rouge que lui laissait sur la joue TestaGiade faite parl'épée de Versac, s'approcha du fauteuil de la douairière, qui s'était un peu soulevée, et salua profondément.

c Madame, je suis le chevalier de Saint«Hubert.

— Moi, la baronne de Kerkaradec.

— Un maladroit de postillon a versé ma chaise et m'a brisé une roue dans une ornière, et je me vois dans Timpossibilité de continuer ma route devant que ma chaise soit raccommodée.

— Ce château est le vôtre, monsieur ; mais ne vous étes-vous pas blessé ou contusionné en tombant?

— Non, madame, ma chute a été la plus heureuse du monde ; j'ai glissé sur un tertre fort mollet, tout moussu et tout herbu.

— Ah ! tant mieux ; en sorte que pour attendre l'heure du dtner vous pourriez faire avec moi un cent de piquet?

— Très-YTolontiers, » répondit le chevalier qui saisissait aux cheveux cette occasion de rester dans la place.

Et il s*empara des cartes qu'il battit et coupa avec une aisance qui fit plaisir à la douairière.

< Quelle diable d'idée, se disait-il, a eue Mme de * Champrosé de se venir enterrer dans ce nid de hiboux et de rats avec cette vieille momie! Les femmes sont vraiment folles. Où peut-elle être? Sans doute dans sa ghambre, à lire, à pariiler ou dormir.

Il faudra bien qu'elle vienne dîner, et alors je la verrai, et cette passion à la suivre fera son effet et avancera mes affaires. »

Le chevalier et la douairière avaient à peine joué deux ])arties que Berthe, plus effarée que la première fois, vint dire :

< Madame, on a encore sonné.

— Eh bien ! qu'on ouvre. »

Le laquais introduisit au bout de quelques instants un charmant abbé de cour très-poupin, trèspropret, qui parut très-surpris et très-contrarié en voyant le chevalier déjà installé.

Cet abbé, vous le connaissez, du reste; il n'avait pu résister à deux jours de présidente et s'était mis au pourchas de Mme de Champrosé.

Dévorant cette contrariété, il déclina son nom et raconta son histoire, exactement pareille à celle du dievalier.

Mme de Kerkaradec expliqua ce double accident par l'état affreux des chemins, où bétes, voitures et

gens se perdent; puis elle invita Tabbë à prendre place autour de la table ver(e.

Une demi-heure après environ la sonnette re«

tentit une troisième fois, et Bafogne, souillé de

boue, car plus gros et plus lourd il n'avait pas versé

' si adroitement que le ctievalîer et l'abbé, fit son

apparition.

On lui fit accueil comme aux autres, et la douairière, levant au ciel ses mains diaphanes à force de maigreur, dit, avec uh accent de jubilation profonde :

«Le ciel n'a pas voulu que je meure sans jouer encore une fois au whist. Nous voilà quatre : c'est le nombre qu'il faut : la Providence est grande! »

Le commandeur, assez disloqué, ne tarda pas à paraître en se servant du même prétexte.

« Asseyez-vous, monsieur, et quand un de ces gentilshommes sera fatigué, vous reprendrez son jeu , > dit la vieille dame transportée de joie d'une telle affluence.

Les quatre courtisans de Mme de Champrosé avaient eu tous les quatre la même idée d'aller la retrouver au château de Kerkaradec, et leur imagi* native peu fertile leur avait fourni le même moyen, c'est-à-dire le plus banal.

Chacun avait espéré être seul inventeur de cette combinaison triomphale , et ce fut avec la rage la plus comique qu'ils se trouvèrent tous réunis chez la vieille Bretonne.

Tout en jouant de la plus mauvaise gr&ce du monde» ils se regardaient en dessous comme ces

chimères japonaises , constellées de verrues, que l'on met en regard sur les étagères et les cheminées.

Hais cela n'était rien en comparaison de ce qui les attendait.

On vint dire à Mme de Rerkaradec qu'elle était servie, et l'on passa dans la salle à manger, la vieille dame donnant la main au chevalier.

0 surprise! ô rage! ô désespoir! Mme de Champrosé ne parut pas : elle n'était pas au château !

Où pouvait-elle être? Sans doute en campagne avec quelque galant. ,

Le chevalier amena délicatement la conversation sur Mme de Ghamprosé, qui, disait-il, lui avait parlé souvent de Mme de Rerkaradec avec beaucoup de vénération et d'amour.

« Oh! fit la vieille dame, mes rides sans doute lui font peur. Il y a six ans que je ne l'ai vue, et plus de deux ans qu'elle ne m'a écrit.

— Nous sommes joués i 3» s'écrièrent en chœur, mais à bouche close, le chevalier, l'abbé, le traitant et le commandeur, qui, après être restés un jour ou deux à faire la partie de Mme de Rerkaradec, comme la bienséance l'exigeait, repartirent ensemble pour Paris moulus et furieux.

Vous pensez bien qu'ils racontèrent l'histoire à qui voulut l'entendre, à la ville et à la cour, dans les cercles et dans les ruelles, à l'Opéra et à la Comédie, et il ne fut bientôt plus bruit que de la disparition de Mme la marquise de Ghamprosé, envolée avec un galant inconnu; car, dans cet ingénieux et

positif dix-huitième siècle, personne ne supposa un instant qu'elle fût partie seule.

Caudale lui-même apprit la chose et s*en étonna fort ; mais il était à mille lieues de penser que lui seul eût pu dire où était la belle fugitive.

La situation se compliquait, Mme de Champrosé avait appris par Justine, qui avait gardé des intelligences à rhôtel, le voyage de ses quatre familiers à Kerkaradec, et le bruit qui en résultait.

Ce qui aurait été grave avec M. Jean, devenait bien plus arrangeable avec le vicomte de Candale; mais la marquise, avant de rejeter à tout jamais ce joli masque de Jeannette, sous lequel elle s'était déguisée pendant quelques jours, voulut pousser son personnage jusqu'au bout. Elle eut le caprice, ayant commencé cette intrigue, d'en tirer tout ce qu'elle contenait.

Cette ambition la prit, puisqu'elle avait donné dans le romanesque d'être aimée pour elle-même, de ne devoir qu'à ses agréments naturels un triomphe qu'elle eût si facilement conquis avec son titre, sa richesse et sa grande position.

D'un autre côlé, le vicomte de Candale, en ren-

trant chez lui, où il déposa les modestes habits de M. Jean, désormais inutiles, sentit qu'il était éper* dûment amoureux de Jeannette, et qu'il lui serait impossible de vivre sans elle.

Il alla donc la voir, revêtu, cette fois, des habits de son rang, dans un costume magnifique et galant qui faisait ressortir merveilleusement les avantages de sa personne. Il avait mis ses ordres, comme pour une visite de cérémonie.

Quand il entra dans la chambre, l'air tout rayonnant et tout superbe , Jeannette eut un frisson de plaisir, et trouva le vicomte beaucoup plus beau que le commis aux gabelles.

« Ah! monsieur Jean, s'écria-t-elle en jouant en perfection la surprise et la douleur, monsieur de Candale, veux-je dire, c'est peu généreux à vous de poursuivre une î)auvre fille dont vous avez troublé la vie, et qui ne demande qu'à vous oublier, si elle le peut, dans Tombre où vous êtes venu la trouver.

— Jeannette, de grâce, continuez à Candale l'amitié, l'amour que voiis sembliez avoir pour M. Jean.

— Ne me rappelez pas ce nom sous lequel vous avez surpris un cœur qui croyait pouvoir se donner.

— Eh bienl soit. Ne parlons plus de Jean, parlons de Candale, dit le vicomte en se jetant aux pieds de Jeannette. Que veux-tu, méchante fille, être vertueux et froid qui te fais un jeu de masoufl'rance? Tu refuses de me recevoir parce que je suis un vicomte.

Ta roture est donc plus fière que ma noblesse? Quand tu serais princesse, quand tu descendrais de Gharlemagne en droite ligne, quand ton blason irait de pair avec le mien, que saint Louis a enrichi d'une nouvelle pièce aux croisades, est-ce que je t*en aimerais moins, et dois-tu m'imputer à faute un avantage que je n'ai pas cherché ?

Oui, Jeannette, je le sens, ma vie est désormais attachée à la tienne et ne peut s'en séparer ; il faut que tu m'aimes tout vicomte que je suis. Je vois ta réponse voltiger sur tes lèvres charmantes, mais tu ne la diras point , car ce baiser l'étouffera au passage.

Tu es à moi de par la sainte nature, de par le droit sacré de l'amour, de par ton cœur qui tremble, de par le mien qui bondit; duchesse ou grisetje, prince ou manant, qu'importe! Il n*y a ici que Cupidon et Psyché qui s'embrassent en se reconnaissant.

— Candale, laissez-moi, soupira Jeannette, cherchant à se dégager des bras du vicomte , n'abusez pas de ce que je vous aime.

— • Ne crains rien, cher ange; reste sur mon cœur, c'est ta place; que peut avoir à redouter de sou mari la vicomtesse dé Caudale?

— 0 ciell que dites-vous là?

— Je dis que je vous épouse, parce qu'il n'y a plus maintenant qu'une femme au monde pour moi, et c'est vous.

— Bonheur inespéré! dit Jeannette, pâle et rose tour à tour, mais que je ne dois pas accepter! Y

songez-vous, quelle mésalliance! un des plus beaux noms de France s'unir à une pauvre ouvrière en dentelles qui n'a rien que sa vertu.

— Tu es reine par ta vertu. Et d'ailleurs, par lés mœurs et les morales qui courent , personne n'est sûr du sang qu'il a dans les veines.

Qui sait si tu n'es pas aussi noble que moi? Nos princes sont assez galants pour se pouvoir dire à la lettre pères du peuple.

— Oh ! de grâce , Candale , ne calomniez pas ma mère, dit Mme de Champrosé, qui ne put s'empêcher de sourire intérieurement de la supposition de Candale, supposition beaucoup plus fondée qu'il ne se l'imaginait, et ne persistez pas dans cette demande qui ferait le malheur de votre vie.

— Nullement; je prétends que nous serons heureux à faire enrager tout le monde.

— Comment, moi, pauvre ignorante, qui ne sais rien de la vie ni du monde, me pourrais-je conduire dans ces sphères brillantes, parmi tous ces hauts personnages, ces femmes aitières qui me regarderont du haut dé leur orgueil, et me feront sentir mon humble origine par des coups d*œil méprisants et des rires dédaigneux?

— Tout le monde respectera une femme que je présenterai en la tenant par la main.

— Ne craignez-vous pas les brocards de la ville et de la cour?

— D'abord, je ne crains personne : je suis jeune, libre, riche, et si quelque'vieux gentillâtre, entiché des pr<^jugés gothiques, me blâme de l'action la

iiO JEAN

plos raisonnable de ma vie, j*aurai pour moi M. de Voltaire, le dtoyeo de Genève, Diderot et toute la clique encydopédîqoe, qui feront un bruit du diable en célébrant mon action comme digne d*un des sept sages de la Grèce.

J*en defiendrai tout populaire. Vous voyez donc. Jeannette, que toutes vos raisons ne valent rien, et TOUS serez bientôt la femme la plus recherchée et la plus à la mode de Paris.

Voulez*Tous me donner, oui ou non , le bout de cette petite main blanche et frêle comme une main de marquise, pour que j'y passe la bague de M.Jean? >

Jeannette, qui comprit que plus de résistance pourrait contrarier et rebuter le vicomte, les yeux baissés et les joues fardées de pudeur, tendit le doigt à l'anneau de tiançailles que Caudale lui offrait; et l'anneau accepté, elle se jeta au cou de son mari avec une effusion de tendresse adorable.

Le jour fut pris pour la célébration du mariage que rimpatient Caudale voulut le plus rapproché possible ; et le vicomte se retira le cœur plein de joie et de rêves de bonheur, non sans que l'amant eût dérobé quelques baisers au trésor de l'époux.

Mme de Champrosé eut un moment l'idée de dire son vrai nom à Candale, après avoir reçu la bague; mais elle voulut lui garder cette surprise pour le contrat : quel ineffable bonheur inonda son âme lorsqu'elle eut acquis cette certitude d*étre aimée sans arrière-pensée d'ambition, de vanité ou d'intérêt par un homme noble, riche, illustre, qui

la croyait obscure et pauvre, simple fille du peuple, gagnant sa vie à croiser des fils, et qui l'associait à son rang et à sa fortune I Cet amour lui mettait au front une couronne plus rayonnante que sa couronne de marquise.

Le rôle de Jeannette allait finir, et Mme de Champrosé, accompagnée de Justine, rentra en chaise de poste à son hôtel avec un grand vacarme, pour que son retour s'aperçût; Tabbé, le financier, le commandeur et le chevalier accoururent aussitôt, et la marquise leur expliqua qu'en allant à Kerkaradec elle s'était sentie indisposée assez gravement pour rester au lit quelques jours dans une chambre d'auberge, et qu'elle était revenue à Paris au lieu de continuer sa route, pour se trouver plus à portée, en cas de rechute, des soins de Bordeu, en qui elle avait toute confiance.

Cette histoire de maladie n'était guère soutenue par la mine de la marquise, qui était la plus radieuse et la plus fleurie du monde; mais comme elle était rigoureusement plausible, il la fallut bien accepter, car personne n'avait le droit de la trouver mauvaise.

Les jours suivants, Mme de Champrosé eut soin de se faire voir en plusieurs endroits, pour bien constater sa présence à Paris.

Elle reparut en grande loge à l'Opéra et à Versailles, où elle fit sur le grand escalier de l'Orangerie une rencontre qui la faillit déconcerter.

Gomme elle descendait l'escalier, Caudale le remontait.

En voyant venir cette femme avec un panier de six aunes, des plumes, des diamants, et tout Tattirail d*une grande toilette de cour, poudrée à blanc et fardée en roue de carrosse comme une princesse, entourée d'un groupe de courtisans qui papilloa* naient, Caudale fut étrangement troublé.

Il avait démêlé dans les traits de la marquise une ressemblance la plus singulière du monde avec les traits de Jeannette.

Malgré la différence d'air et de costume, le rapport était si frappant qu'il ne put s'empêcher de s'arrêter sur la marche où il se trouvait et de regarder fixement Mme de Champrosé en s'écriant :

< Grands dieui 1 Jeannette.... »

La marquise, qui continuait de descendre, jeta sur lui un coup d'œil étonné et naïf, comme quelqu'un qui est surpris par une action qu'il ne comprend pas, et voyant Caudale immobile, les pieds soudés au marbre par la stupeur, elle continua légèrement son chemin, suivie du commandeur de Livry et de Bafogne, qu'elle se plaisait à faire marcher fort vile, parce qu'il était fort gros : petite méchanceté qui la réjouissait infiniment.

« Que la nature est bizarre dans ses jeux, pensa Caudale en remontant l'escalier, lorsque la vision fut évanouie : elle s'amuse à jeter deux visages dans le même moule, et à tirer une double épreuve d'une marquise ou d'une grisettel Comme elles se ressemblent ! mais comme Jeannette est plus jolie! >

Non, cher vicomte, Jeannette n'est pas plus jolie,

et tu t*en convaincras bientôt. Seulement, tu fais ton devoir d*amoureux en trouvant ta maltresse la plus belle du monde, — plus belle qu'elle*méme. Il n'y a que la foi qui sauve^ et la foi de ramoureuz vaut la /oi du charbonnier» c'est la bonne.

L'on n*a pas oublié que le droguiste était sorti de chez Jeannette profondément blessé de voir son illustre alliance dédaignée par une petite créature, fort gentille, en vérité, mais qui n'avait pas un sou vaillant.

II chercha à se venger de ce dédain, et comme il connaissait le courtaud de boutique, amant de Jus«tine, à qui celle-ci avait qu la faiblesse de dire la vérité sur Jeannette, sous prétexte d*avoir des ren« seignements sur cette petite qui l'intéressait, il lui tira les vers du nez, et sut que la prétendue ouvrière en dentelles n'était autre que Mme la marquise de Ghamprosé, découverte dont il se promit de tirer bon parti.

£n effet, il répandit le bruit que la marquise, à rinstar de beaucoup de dames haut placées, ennuyée des voluptés de la cour et des fades galanteries de courtisans éteints, attirait de jeunes hom-

164 J£ÂN

mes du peuple dans de petites tours de Nesle, où elle jouait différents personnages, pour avoir les bénéfices du plaisir sans en prendre la responsabilité.

Il ne borna pas là sa méchanceté, comme on va le voir; mais l'étoile qui présidait à la destinée de Jean et Jeannette, qu'on nous permette de leur donner encore ce nom, était si décidément heureuse, que tout ce qu'on imaginait pour leur nuire tournait à leur avantage.

Le jour où Caudale vint chercher Jeannette pour signer le contrat, un commissionnaire ouvrit la porte et jeta une lettre sur la table.

Cette lettre était à l'adresse de M. Jean, et contenait ces mots :

< Monsieur Jean,

« Prenez garde à vous ! vous êtes tombé dans un piège ; vous avez sans doute entendu raconter des histoires de jeunes gens aimés par de grandes dames déguisées qui voulaient voir si les plaisirs du peuple valaient ceux de la cour, et si l'ivresse des cabarets étourdissait mieux que celle des petits soupers; on vous a parlé de beaux garçons qui disparaissaient, soit dans les oubliettes d'une bastille, soit dans la cale d'un vaisseau partant pour les îles.... Tremblez! l'ouvrière en dentelles est une marquise, Jeannette est Mme de Ghamprosé. C'est vous dire assez le sort qui vous attend, lorsque le caprice de cette autre Mme d'Egmbnt sera passé. Si vous avez du courage, tâchez de vous venger

d'avoir été joué de la sorte, et de la perdre comme elle le mérite; si vous n'avez pas assez de cœur pour cela^ et si vous avez mordu à ses amorces^ ne vous en prenez qu'à vous de ce qui vous arrivera. Vous êtes averti!... »

Le vicomte de Gandale, qui, ne pensant qu à son bonheur, avait négligemment ouvert cette lettre écrite sur du papier à chandelles, fut on ne peut plus surpris de son contenu lorsqu'il y jeta les yeux.

« Que signifie cette étrange histoire? s'écria-t-il le^ voix altérée.

— Ah! ^e vois ce que c'est, dit Jeannette en parcourant l'épttre le plus tranquillement du monde ; ma femme de chambre aura jasé.

— Votre femme de chambre ! quoi ! grands dieux 1 serai t-jl vrai! éclaircissez ce mystère ou je meurs !

— Jeannette a fini son rôle.

— C'en était donc un ?

— Monsieur Jean, il vous siérait mal de gronder Jeannette.

— Cette lettre dit donc vrai ?

— Très-vrai.

^ Mme la marquise de Ghamprosé !

— M. le vicomte de Caudale !

— Perfide 1

— Trompeur !

— Ah ! comme vous m'avez joué !

— Et vous sans Rosette vous seriez toujours M. Jean.

— Si cette lettre n'avait pas tout découvert, vous auriez encore gardé le silence?

— Ma signature au bas du contrat vous aurait tout à rheure révélé mon secret. Allons, mon cher Candale, ne vous désolez pas.

Je ne suis qu'une marquise, c'est vrai, mais toutes les femmes n'ont pas le bonheur de venir au monde grisettes. Suis*je donc enlaidie depuis gue je ne suis plus Jeannette ?

— Non, dit le vicomte en lui baisant la main avec |eu.

— Et quand vous me rencontrerez sur Tescalier de Versailles, vous me reconnaîtrez et vous me saluerez.

— C'était donc vous?

— Assurément.

— Au fait, il ne peut y avoir deux Jeannettes au monde.

— Flatteur !

— Quel singulier enchaînement de circonstances !

— C'est une sympathie secrète qui nous a guidés tous les deux; mais n'allez pas croire que j'aie l'habitude de ces sortes d'escapades. D'ailleurs, vous verrez bien que non, dit en riant Mme de Champrosé.

Mon histoire est la vAtre : un caprice m'a fait prendre, yn soir d'ennui, ce travestissement de Jeannette, sous lequel j'ai eu le bonheur de me faire aimer de vous.

Dans le monde, dominés par la mode et la frivo* lité, nous n'aurions pu, à travers le tourbillon des

plaisirs, démêler nos vrais caractères. Nous aurions passé l'un près de Tautre sans nous comprendre.

Le masque nous a rendus vrais. Moi qui ai la réputation d'une femme à la mode maniérée et piquante,Je suis simple et vraie, la nature seule me touche.

Et vous, malgré votre réputation de petit-maltre et d'homme de bonne fortune, vous êtes tendre et candide. N'en disons rien à personne, et soyons toujours Tun pour Tautre Jean et Jeannette. »

Le mariage se fit dans la chapelle de Thôtel Ghamprose, et le soir, quand Tabbé vint pour rendre ses soins à la marquise, il s*étonna de voir dans le salon une figure nouvelle dont il n'augura rien de bon pour l'avenir de sa flamme, car l'inconnu était jeune, beau et magnifiquement habillé.

Pour contre-balancer l'effet du nouveau venu , l'abbé récita à la marquise une pièce de vers sur laquelle il comptait beaucoup et qui commençait

ainsi :

GroyaDt voler sur une rose, Uif papillon s'était posé, Tremblant, sur la bouche mi-close De madame de Ghamprosé....

c Halte-là 1 mon cher poète, dit la marquise en riant, je suis bien désolée de déranger la symétrie de vos vers, mais je ne suis plus Mme de Ghamprosé, je m'appelle maintenant la vicomtesse de Caudale, ce qui ne rime plus aussi bien, et voici mon mari que je vous présente.»

Le commandeur le traitant et le chevalier apprirent bientôt cette nouvelle et s*y résignèrent. L*abbé seul ne put arranger son couplet avec le nom de Candale et resta inconsolable.

A»quelque temps de là Rosette reçut une grande boite pleine de dentelles de Malines et un bracelet enrichi de diamants fort gros et d'une eau superbe.

Un petit billet était joint à ces deux cadeaux.

Il contenait ces mots : De la part de Jean et Jeannette.

Page 1