INTRODUCTION
Le système de nomenclature des êtres organisés, fondé par Linné, a été regardé jusque vers le milieu du siècle actuel comme extrêmement ingénieux, et même, selon quelques auteurs, comme admirable. On le citait dans les cours de philosophie. On le trouvait supérieur à celui de la nomenclature chimique, parce qu’il se prête mieux aux changements nécessités par le progrès des découvertes. Les botanistes professaient pour ce système un véritable culte. Ils se vantaient de l’avoir mieux compris et mieux développé que les zoologistes, et ce n’est pas étonnant puisque les plus illustres d’entre eux, il y a trente ou quarante ans, s’en occupaient infiniment plus que les zoologistes du même ordre, leurs contemporains.
Cependant, depuis quelques années, on peut remarquer un changement : l’opinion est ébranlée, l’enthousiasme s’est refroidi. Il s’élève, çà et là, dans divers pays, et des doutes et des plaintes sur le système de la nomenclature botanique. Ce sont des horticulteurs qui ne peuvent plus s’orienter au milieu des noms nouveaux et des synonymes accumulés, ou qui demandent à sortir du chaos, qu’ils ont eux-mêmes créé, dans la nomenclature des variétés cultivées. Ce sont aussi des botanistes qui s’inquiètent de l’augmentation de noms causée par la diversité des points de vue sur le genre et sur l’espèce, et qui cherchent
des procédés nouveaux pour fixer la nomenclature au milieu de la variation incessante des faits connus et des idées. D’horticulteurs à botanistes, on se renvoie des quolibets, sur le ridicule des noms de jardin et sur la mobilité d’une nomenclature qui semblait devoir être fixe, une fois qu’on la disait positive et logique. Heureusement nous nous renvoyons aussi des demandes polies et sérieuses, tendant à nous aider, si possible, ou au moins à ne pas nous nuire les uns aux autres. J’ai adressé moi-même aux horticulteurs 1 la demande de ne pas donner aux simples variétés ou sous-variétés cultivées des noms latins, semblables de forme à ceux des véritables espèces, afin d’éviter une cause d’erreurs dans les ouvrages de botanique, et M. Charles Koch, de son côté, a profité de la réunion internationale de botanique à Londres, en 1866, pour demander que les congrès de cette espèce fussent employés à examiner les questions douteuses sur la nomenclature et les réformes propres à diminuer l’ encombrement des synonymes 2 .
Nous ne pouvions disposer à Londres que de deux séances, dont les ordres du jour étaient déjà très-chargés. D’ailleurs nous n’avions aucun texte de propositions sur lequel on put discuter. Il fallut nous séparer sans avoir même abordé le sujet, mais les paroles de M. Koch n’ont pas été perdues. Celui qui avait l’honneur de présider les séances y a souvent pensé depuis, et quand il a annoncé au Comité d’organisation du prochain congrès botanique à Paris, le désir de traiter, dans cette occasion, d’une manière spéciale, certaines questions touchant la nomenclature, le Comité l’a engagé à rédiger un ensemble, une sorte de code des lois de la nomenclature botanique, afin qu’on pût mieux discuter les points qui attireraient plus particulièrement l’attention au moment de la réunion.
J’ai essayé de répondre à ce vœu. Une longue pratique de la botanique descriptive, des rapports continuels avec les savants qui m’aident dans le travail du Prodromus , enfin, le souvenir précieux des directions que j’ai reçues dans ma jeunesse, rendaient la tâche plus facile peut-être pour moi que pour beaucoup
1 Bulletin du Congrès horticole à Bruxelles, 1864, p. 171.
2 Report of the proceedings of the bot. congress, 1866, p. 188.
d’autres. Les idées sur la nomenclature sont tellement présentes à mon esprit que j’ai pu suivre dans mon travail une marche très-directe. J’ai rédigé d’abord, sans imiter ni copier aucun auteur, un exposé des lois et des usages tels qu’on les suit, ou qu’on devrait, selon moi, les suivre en botanique. La série de mes articles a été coordonnée en chapitres et sections, de manière à faire ressortir les principes dirigeants et à rapprocher les objets connexes. Après cela j’ai lu attentivement les Fundamenta et la Fhïlosophia botanica de Linné, la critique du premier de ces ouvrages par Heister 1 2 3 , contemporain de Linné, le chapitre de la nomenclature dans la Théorie élémentaire de De Candolle, les chapitres de Lindley, dans son Introduction to botany , sur la nomenclature et la synonymie, le recueil motivé des lois de la nomenclature zoologique, présenté à F Association britannique, en 1842, par des naturalistes très-distingués, presque tous zoologistes, MM. Strickland, Owen, Darwin, Phillips, Waterhouse, Westwood, etc. 5 , ainsi que la préface remarquable du Nomenclator pjootogicus 5 de M. Agassiz, sur la nomenclature des genres, enfin le chapitre de Denominatione animalium dans la Flàlosophia zooiogica de M.Yan der llœven 4 , me réservant de consulter d’autres auteurs sur des points spéciaux plus ou moins controversés. J’ai tiré de ces lectures quelques articles de plus à intercaler, mais, à ma grande satisfaction, il m’a paru que j’avais obtenu certains avantages relativement aux travaux analogues de mes devanciers. Linné et Heister parlent presque uniquement des noms de genres, car tout ce qu’ils disent des anciennes phrases spécifiques n’a plus d’application aujourd’hui 5 .
1 Systema plantarum, etc., cui annectuntur regulæ de nominibus plantarum a cel. Linnæi longe diversæ. 1 vol. in-8, 48 pages, 1748.
2 Report of a Committee, etc., dans Report of the British Association for 1842 , p. 105.
5 Un vol. in-4°. Soloduri, 1842-46.
4 Un vol. in-8°. Lugduni-batav., 1864.
3 Les Fundamenia sont de 1736; la Philosophia est de 1751. La première édition du Species est de 1753, mais Linné avait employé les noms d’espèces réduits systématiquement à un seul mot, déjà en juin 1745, dans
sa dissertation sur les Amphibia gyllenborgiana (Amæn. acad., I, p. 107),
et pour la botanique, en décembre 1745, dans sa dissertation sur les Passiflora (Amæn. acad., I, p. 211). Ce qui nous paraît aujourd’hui la plus
Le comité anglais avait en vue surtout la zoologie. M. Agassiz a pensé également à la zoologie et n’avait pas à parler des espèces. De Candolle et Lindley ont été très-explicites 'pour leur temps, le premier surtout, mais beaucoup de questions se sont élevées depuis lors.
Chaque auteur est nécessairement préoccupé de certaines tendances, de certains besoins de son époque, d’où il résulte que tous les vingt ans, par exemple, il est à propos de revoir l’ensemble des règles admises. On en profite pour mettre de côté les articles devenus tout à fait inutiles, et d’autres dispositions, suides sujets nouveaux, prennent leur place. Sans remonter bien haut, il est aisé de voir que, depuis la fin du XVIII rae siècle, les botanistes ont tendu à s’affranchir d’entraves inutiles mises par Linné et que ses disciples avaient exagérées, surtout quant au choix des noms de genres. De Candolle était dominé par l’idée de faire respecter la loi de priorité, qu’on se faisait peu de scrupule d’enfreindre il y a cinquante ans. Ensuite les auteurs ont visé à obtenir plus de précision, et à faire cadrer la nomenclature avec la nécessité croissante de diviser le règne végétal en groupes plus nombreux, compris les uns dans les autres.
Aujourd’hui la nomenclature des espèces cultivées et de leurs modifications innombrables exige une attention particulière. Je ne propose aucune innovation grave à cet égard, mais, seulement de choisir, entre les procédés employés, ceux qui offrent le plus d’avantage, et de raccorder, autant que possible, les divi-
heureuse et la plus importante des idées de Linné, lui a semblé, pendant longtemps, une chose accessoire ; car dans les éditions de la Philosophât qu’il a publiées toutes après 1745, il s’étend longuement sur les phrases (nomina specifica) et mentionne seulement ce que nous appelons aujourd’hui des noms spécifiques (ses nomina trivialia). De ces derniers, il ne dit que deux mots (§ 257), même dans l’édition de 1765. Parmi les 186 dissertations de Linné, il n’y en a pas une seule sur les noms appelés aujourd’hui spécifiques. Dans sa dissertation de juin 1753, Incrementa bolanices (Amæn. acad., III, p. 377), où il s’intitule Réformateur de la science, et où ses ouvrages, même le Speeies, qui venait de paraître, sont appréciés, il ne fait pas remarquer l’emploi de la nomenclature binominale. Il en parle, enfin, dans la dissertation Beformatio botanices (Amæn. acad. VI, p. 315), en décembre 1762, mais ce n’est pas pour donner des règles sur ces noms, c’est pour en rappeler les très-grands avantages.
sions principales des espèces qui intéressent les botanistes autant que les horticulteurs, avec les subdivisions minutieuses dont on s’occupe en horticulture seulement. La citation des noms d’auteurs à la suite des noms de genre et d’espèce, quand il y a eu des changements, est devenue une question importante, qui s’est élevée depuis vingt ans, et il n’est pas jusqu’à la manière d’abréger les noms d’auteurs dont il a fallu m’occuper. Ce détail semble puéril, mais une fois qu’un certain nombre de botanistes se sont mis à abréger les noms d’une manière inintelligible, il faut bien le leur dire et leur rappeler comment on abrège les mots dans tous les dictionnaires.
Mon travail se compose d’un texte, suivi d’un commentaire, dans lequel se trouvent des explications, des exemples ou des motifs à l’appui de plusieurs des articles.
Je disais en commençant qu’on remarque une certaine inquiétude, causée par la complication toujours plus grande delà synonymie. Sans doute les botanistes ayant un peu d’expérience ne s’en inquiètent guère. Ils n’adoptent pas les noms nouveaux sans en avoir constaté la nécessité, ou au moins sans être sûrs qu’ils ont été approuvés, après examen, par plusieurs hommes compétents. D’ailleurs, la synonymie n’est pas à leurs yeux sans mérite. Elle constitue l’histoire de la^science. Exposée complètement et dans l’ordre des dates, elle est souvent instructive et curieuse. Mais, il faut bien le reconnaître, beaucoup de personnes s’inquiètent de l’accroissement des synonymes, et dans la pratique, la multiplicité des noms est incommode. Certains perfectionnements dans le système de la nomenclature pourront avoir un peu d’influence à cet égard. Il faut pourtant savoir regarder le mal en face et comprendre qu’il provient de causes très-diverses, en partie inévitables. Voici quelques rapprochements qui n’ont pas encore été faits.
Dans les quatre premiers volumes du Prodromus , publiés de 1824 à 1830, la proportion des genres admis aux genres synonymes était, approximativement', de 100 à 55. C’est dire qu’il y
1 Le calcul a été fait sur les lettres A et B des tables de Buek, comprenant 277 genres admis et 154 synonymes, de plusieurs familles différentes, les synonymes antérieurs à Linné non compris.
avait alors, à peu près, moitié de synonymes. Dans le Généra plantanmi , de MM. Bentham et Hooker fils, fascicules 1 et 2, publiés de 1862 à 1865, qui comprennent à peu près la même série de familles, j’ai trouvé en faisant le même calcul approximatif ', pour 100 genres admis 117 synonymes. Donc la proportion des synonymes génériques aurait doublé en 86 ans.
L’augmentation continuera-t-elle dé la même manière pendant longtemps? cela ne paraît nullement probable. Plus on connaît d’espèces, plus leur groupement par genres est conforme à la nature, sans parler des moyens d’analyse qui sont meilleurs qu’ autrefois et de l’amélioration générale des descriptions. On a été conduit à créer, pendant 40 ans, une foule de genres suides matériaux imparfaits, mais cela sera moins fréquent à l’avenir. De plus, nous approchons du terme des découvertes en fait de genres. A chaque volume du Prodromus je remarque une diminution dans la proportion des genres nouveaux. Il y a des familles dans lesquelles le nombre des genres ne change presque plus. Lindley, en 1853, estimait le nombre des genres d’Euphorbiacées à 191 ; il se trouve être dans la monographie récente de M. Boissier et du D r Millier (Prodr. XV, sect. 2) précisément de 191. J’ai montré ailleurs a que Faire géographique moyenne des genres est d’environ jAt de la surface terrestre. Malgré la petitesse exceptionnelle de certaines aires, on peut croire que les collecteurs ont presque toujours passé sur le pays occupé par chaque genre, et que nous sommes ainsi assez près de connaître tous les genres qui existent. Évidemment rien n’est plus rare aujourd’hui qu’un genre nouveau proposé, et surtout admis, dans les flores de l’hémisphère boréal hors des tropiques. Il y aura encore quelque temps des remaniements, surtout des transformations de genres en sections ou de sections en genres, mais si l’on en juge d’après les flores d’Europe, ces mutations auront aussi un terme. Par là une grande source de synonymes d’espèces sera tarie.
Je disais, il y a un instant, que nous approchons de l’époque
1 D’après les mêmes lettres A et B de la table, comprenant à peu près les mêmes familles.
2 Géographie botanique raisonnée, p. 1142.
où l’on connaîtra tous les genres. En voici la preuve, tirée des volumes du Prodromus qui ont paru depuis 1844 et dont je. me suis spécialement occupé, comme auteur ou éditeur. Je les ai divisés par séries de trois volumes, d’après les dates de publication; ensuite j’ai compté combien il y a, dans chaque série, de genres admis et combien, parmi eux, de genres nouveaux; j’ai aussi relevé le nombre des espèces admises et celui des espèces nouvelles, en considérant comme nouvelles seulement les espèces qui n’avaient pas été décrites auparavant J’ai ensuite calculé la proportion sur cent, des genres nouveaux et des espèces nouvelles. Les chiffres montrent une décroissance régulière dans la proportion des genres nouveaux, et une marche légèrement ascendante dans la proportion des espèces nouvelles.
. Volumes
Date des
Genres
Espèces
du Prodromus.
Vlll, IX, X.
volumes.
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nouveaux.
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