‹ LoïsaChapitre 33 sur 37 · ACTE II, SCENE IX · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE IX

CHRISTOPHE

Demcuranl aux Champs-Elysées, où je vous ai trouvé hier, la nuit? où j'allais la chercher, et où je vous ai appris quelle fortune immense lui laissait la marquise de Plénoë.

(Mouvement de tous.) LOISA.

Ah!

AGLAÉ

M. Kerven !

KERVEN, Stupéfait, passant près de Christoplie. Moi, VOUS m'avez parlé?., vous m'avez...

CHRISTOPHE

Moi-mèrae, en personne naturelle. Pourquoi mentir? Ne sommes-nous pas sortis ensemble de chez vous? ne vous ai-je pas perdu au milieu de la foule, dans l'obscurité des Champs-Elysées? Mais, avant, ne vous ai-je pas remis des papiers que M"^ Loïsa avait oul)liés, où se trouvait une copie du testament avec tout le détail des biens ?

KERVEN, exaspéré.

Cet homme est fou, ou c'est un misérable imposteur.

CHRISTOPHE

Vous les avez pris de mes mains, ces papiers, et vous les avez mis dans votre poche, là! KERVEN, avec fureur, meuani la main dans sa poche et tirant vivement des papiers. Dans ma poche ! moi ! les papiers ! (il jette par terre plusieurs papiers de sa pociie.) Voyez plutôt !

CHRISTOPHE, ramassant un papier.

Oui, c'est ça, voyons; en elTet... le voilà! (Grand mouvement de tous.) KERVEN, hors de lui.

Mais ce n'est pas possible.

CHRISTOPHE, lisant le papier.

« Je lègue à ma fille adoptive tous mes biens » du canton de Ploërmei, plus, le château, mon n hôtel à Paris, regrettant de n'avoir pas des ') biens plus considérables, afin de les lui lais- )) ser et de lui faire un sort digne de tant de » vertus, d'esprit et de bonté.» (Parlant et montrant le papier.) Ça y est, voyez.

KERVEN, comme un fou.

Est-ce que tout cela est réel?

CHRISTOPHE, avec indignation.

Oserait-il dire que le testament n'était pas dans sa poche? Vous l'avez tous vu! Et lui aussi l'avait vu, puisqu'il revenait !

LOISA, passant près de Christlphe.

Arrêtez !

CHRISTOPHE

Ah ! je parlerai, je dirai la vérité, je ne veux pas qu'elle soit trompée, abusé", par lui!., un ingrat, un mauvais sujet qui, après lui avoir déchiré le cœur, s'en allait au bal !

Ah!

CHRISTOPHE

Quand il y a des gens qui, pour lui épargner un chagrin, à elle, se mettraient au feu!.. Oh! oui , il y en î| comme ça!.. Quand elle trouverait des maris... et des riches, et des seigneurs, et des paysans... et des marquis, et ce ne serait pas pour sa fortune...

(Tous font un mouvement. Kerven a l'air de vouloir se jeter sur Christophe. Loisa vient vivement se placer entre eux.)

LOISA, vivement.

Cela n'est pas possible ! cela n'est pas !..

AGLAÉ

Comment!

HERMANN

Ah!

KERVEN.

Vous le savez !

LOISA, très émue, passant près d'Aglaé.

Je ne le sais pas... mais j'en suis sûre !.. Ah! écoutez-moi. Madame... il ne m'aime plus... c'est bien assez pour mon chagrin, mais c'est tout! Le reste n'est pas vrai... Christophe, votre zèle vous aura trompé... Madame, vos yeiu vous trompaient tout à l'heure... Non, c'est vous seule qu'il aime!.. Si vous en doutez, regardezmoi!.. J'arrivais hier fraîche et joyeuse, me voici tout en larmes et désolée... vous voyea qu'il ne m'aime plus. (Elle pleure.)

KERVEN.

0 mon Dieu !

L01S\, avec plus de calme.

Mais il est honnête et bon... Soyez en sûre.

Madame ( a Hermann. ) N'en doutez pas,

Monsieur. (A Cliristophe.) Merci, mon ami... Attendez-moi, vous protégerez mon retour au pays.

CHRISTOPHE

Oui, Mademoiselle, oui. (a part.) Oh ! cette fois, je ne la quitterai pas.

AGLAÉ

Je me retire. Mademoiselle... mais restez ici, je vous en supplie... Que ma maison soit comme la vôtre jusqu'à ce que vous ayez un asile convenable.

Dans une heure, j'aurai quitté Paris poui- jamais!., oui. Madame; mais, vous, ne vous séparez pas de celui qui vous aime... ne renoncez pas à un bonLcur que... vous regretteriez... toute votre vie.

ENSEMBLE

Am : A bienlûl, îvu reTcir.

AGLAÉ

Demeurez. Au revoir!

Si j'en crois mon espoir, Nous allons voir, enfin, S'effacer le chagrin.

Je fuirai dès ce soir; Car ici quel espoir Dans mon cœur peut, enfin.

Effacer le chagrin?

CHRISTOPHE

Je m'en vais, mais au r'voir.

Car je garde un espoir, Etj'veill'rai pour qu'enfin Disparaiss' le chagrin.

HERMANN

Faudra-t-il la revoir.

Et garder quelque espoir?

Et pour lui dois-je enfin Renoncer à sa main?

Ah! moi, l'espoir de loule ma vie s'est déiriiit hier en un instant!., oui, quand je vous ai vu, vous, me refj;arder sans me rcconnaUre , m'écouter sans me comprendre... j'ai cru que mon cœur allait se !)riser !.. Eli i)ien ! je ne savais pas encore tout ce qu'on peut soiilViii-... Hier, je ne pleurais... que sur moi.

KElWEN, vivement.

Ciel ! vous avez été généreuse, et non pas convaincue ! Ah ! vous avez raison, pleurez sur moi : mon malheur est affreux.. . tout est perdu... et je l'ai mérité.

Que dites-vous?

KERVEN.

Mais laissez-moi vons dire ce que vous ne savez pas, ce que nul ne peut savoir, s'il n'a vécu dans Paris!.. Combien de folies, d'erreurs ei de chagrins, peut produire la crainte de paraître pauvre, depuis qu'on n'attaclie plus d'honneur qu'à être riche.

Est-ce que cela est ainsi?

REaVEX.

Long-temps j'avais vécu seul h l'abri de ces idées; le travail, mes souenirs et mes espérances me suffisaient... Ah ! si vous étiez venue alors!.. L'ange de mes jeunes pensées eûtencore trouvé mon cœur tout rempli de mon premier amour.

Hélas.!

KERVEN.

Mais entraîné loin de ma retraite, au milieu d'un monde insensé... car il en est plusieurs à Paris, Loisa... il en est, comme vous l'avez dit, où régnent l'esprit et le bon goût... mais l'on m'avait jeté dans un monde de folles vanités, où l'on règne par l'extravagance et par la richesse ; où le pl'LS sot n'a besoisi, pour être le premier, que d'êire le plus opulent ; où les femmes n'ont (le sourires que pour l'homme à la mode par son luxe et SOS folies; où mon amour-propre blessé n'eût pas cessé un instant de souffrir, si je n'avais offert l'apparence de la fortune... car ce monde existe aussi, et c'est là que vont s'engloutir, de nos jours, bien des lalens et bien des consciences.

Et ce monde ne vous effraya pas ?

KEKVEN.

Je ne le voyais pas ainsi : il m'éblouissail.

0 mon Dieu!

KEUVEN.

La modeste fortune {pli suni^iit à mes besoins fut dévorée en quelques mois. Des amis complaisans m'ouvrirent leurs bourses, croyant qu'il me serait possible de rendre ce qu'ils me prêtaient... Ensuite.» il fallut avoir lecours à des usuriers... bien plus, j'en vins à aliéner jusqu'à ma pensée!.. Vn travail fatigant, assidu, sans relâ-

che, m'a seul fourni une partie de l'argent nécessaire à ch ique jour... et j'ai renoncé, pour ces publications sans avenir, à toutes les espérances de gloire qui avaient été lame de nie.s travaux.

Est-ce possible?

KERVEN.

C'est alors que je rencontrai M""" de Moranville.

LOJSA.

Ah!

KERVEN.

Loïsa... dût la vérité me perdre à jamais auprès de vous, je la dirai!.. Je fus coupable, mais non méprisable! et ce ne fut pas en pensant à sa fortune que je cherchai son amour... Non, la vanhé et les plaisirs m'enivraient, et M""' de Moranville était pour moi la représentation de ce monde sans lequel il m'était impossible de vivre!.. Elle était identifiée avec tout ce qui m'éblouissait!... Vous le voyez, Loïsa, ce n'était plus moi, ce n'était plus celui que vous aviez aimé!.. De u'ème que j'avais perdu le sentiment de la vraie gloire, j'avais perdu aussi celui de l'amour véritable!.. Mais, je ne l'ai senti qu'en me letrouvant auprès de vous... Voilà mes torts... oui, tous!.. Quanta ces vils calculs, à ce retour pour une fortune... je...

Non, non, c'est impossible ! je ne l'ai pas cru un seul instant!..

KERVEN.

Cet homme, je ne lui ai jamais parlé ; cet écrit, je ne l'ai jamais lu!.. El ce papier trouve là, sans que je sache comment, achève de me perdre à vos yeux, à ceux des autres, au moins! LOISA, avec embarras.

Ah ! ce n'est pas de votre délicatesse et de votre honneur que je dois • outer.

KERVEN, vivement.

Oh! ne doutez pas non plus de...

De quoi donc ?

KERVEN, à part.

Sa fortune... je dois me taire.

Vous alliez dire quelque chose?

KERVEN.

Rien, rien... je n'ai plus rien à dire.

LOISA , Iristeaient. Ainsi, tout est bien iini !

KERVEN, de mOmo.

Nous sommes séparés poin- toujours !

LOIS A, à part.

C'est donc elle qu'il aime!

KERVEN,

Adieu, Loïsa, adieu... J'ai voulu vous diie toute la vérité... vous avouer des torts que ce matin encore je ne m'avouais pas à moi même. mais que votre vue, vos p;irol('s, etvosscniimens si nobles et si vrais ui'ont révélés!.. El maintenant, (|ue mon nom ne vous .soit pas odieus , et (Uie rien<le trop amer ne se mêle au souvenir de celui qui ne vous reverra jamais!

Page 1