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POUR ACQUIT

Il marchait, sans se cacher, à longue allure, la mine grave, les yeux francs, comme un homme qui n'a rien à dissimuler.

En passant devant Fontarbon, il ne fit pas de crochet.

La Zine était sur le pas de sa porte. Elle lui cria :

— Hé bé, Michéou ! Tu es pressé, mon droulàt?

— En peu !

— Tu ne t'arrêtes pas?

Il ne tourna même pas la tête pour lui répondre.

La Zine eut un haut-le-corps et, furieuse, elle courut à lui, à toute vitesse, la jupe battante, les dents serrées. Elle l'attrapa, le retourna d'un coup de poignet, et les sourcils froncés, croisant les bras, elle proféra :

— Depuis quand le droulàt fait-il Y esbrigailleurl

— Depuis que « la canaille » voit Zine Faroulet, répondit-il paisiblement.

Elle crut qu'il était devenu jaloux et, satisfaite, elle éclata, de rire.

— Ah ! le droulât ne veut pas que je voie Morineau ?

— Ça m'est un peu égal! fit Michéou. Seulement ce que je ne veux pas, c'est que tu le caches... Adiou, té!

— Hé ! « adiou ! » reprit-elle rageuse, en lui barrant le chemin. Pas « adiou » tout de suite, je suppose!... Ecoute un peu ! Tu sais que Morineau est venu à Fontarbon? Tu ne sais pas pourquoi?... Tu ne veux pas le savoir?

Elle penchait la tête, essayant de Fenjôler par des coquetteries.

— Je ne me mêle que de ce qui me regarde !

— Et ce qui me regarde, ne te regarde pas?... Un sourire diabolique erra au coin de sa bouche.

Dans ces moments-là, il semblait qu'on ne put s'empêcher de souhaiter la femelle. Sa figure s'éclairait, la flamme de ses yeux s'adoucissait; on devinait que, derrière ses lèvres, ses dents se serraient.

Elle était pareille à ces chats qui peuvent bondir, mordre, grifl'er, déchirer pour arracher ce qu'ils convoitent, mais qui prennent leur plaisir à triompher par d'autres moyens. Ce qu'ils pouvaient saisir par un coup d'audace, ils entendent l'obtenir avec leurs seules grâces et, s'étirant devant la friandise, ils miaulent, ronronnent, se frôlent, supplient jusqu'à satisfaction.

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— Même... poursuivit-elle, même si quelqu'un venait essayer de prendre ta place chez moi?

— Ma place chez toi?... Hé bé, ma fille, ma place chez toi, elle n'est pas marquée, allons? ... Et puis, que je te conte quelque chose : je n'ai plus le sou.

Elle le prit par le bras, et tendrement, à sa façon gamine, elle lui marmonna, joue à joue :

— Tant mieux! Viens...

Le droulât eut une seconde d'hésitation et, se donnant des raisons pour ne pas résister, il se laissa entraîner, content de pouvoir chasser l'image de la tuerie et l'odeur écœurante du sang, et ces meuglements qui l'obsédaient encore.

La tête inclinée^ les yeux moqueurs, les lèvres retroussées aux commissures, elle le guida et comme, près de la porte, il déposait son bâton dont une extrémité était emmaillotée, elle lui demanda ce que c'était. Mais il l'avait saisie par la taille et il l'entraînait vers la chambre.

Lorsqu'ils en sortirent, elle voulut le retenir, mais ^lichéou avait son air « d'amusement » : quelque^: rides au front et les yeux étroits.

Elle lui demanda :

— Tu crois encore que Morineau est venu me voir?

Il souriait en achevant de rouler une cigarette. Elle se rapprocha de lui, câlinement. et lui dit :

— Tu es jaloux, mon droulàt?

Elle finissait par l'aimer ce grand gosse qui, après des minutes de servitude, avait des sautes d'indé-

pendance comme une bete capturée dans la brousse, dont le dressage n'est jamais achevé.

— Jaloux?. . . fit-il doucement. Nous en reparlerons, té! En attendant...

Le souvenir du spectacle de la boucherie lui était revenu à l'esprit. Ses sourcils se rapprochèrent, son regard s'assombrit.

Il empoigna son bâton et lança :

— ... Adichas, Zine Faroulet! De ce pas, je vais remercier « la canaille » de la visite qu'il a faite au château cette nuit. Si tu as des commissions pour lui, ne te gêne pas. Et, comme on dit : « Ne m'oublie pas, je ne t'oublierai pas; oublie-moi, je te garde une place dans ma mémoire. »

Et avant que la Zine ait eu le temps de revenir de sa stupeur, il s'éloigna en éclatant de rire.

— Dis-donc, droulât, cria-t-elle, tu t'attendras à ce que je te frotte les oreilles, mon garçon!

Il ne lui répondit pas, satisfait de lui.

Dans le chemin d'Ardanne, il marchait à grandes enjambées, le bâton sur l'épaule, ne pensant plus à la Zine et ne ressentant même pas, cette fois, le dégoût qui le prenait dès qu'il s'éloignait de Fontarbon.

Avant d'arriver à la maison de Balazet, il déposa son bâton près d'un pin qu'il marqua et, avec précaution, il s'avança.

La porte était fermée.

Il appela doucement.

Personne ne lui répondit.

Il fit le tour du petit potager, s'enfonça dans la

pinède : le bruit d'une faux qui coupait des ajoncs lui parvint et il se dirigea de ce coté.

Morineau était là !

Alors, se rasant dans la bruyère, il revint chercher son bâton, démaillota le bout qu'il avait entouré de papier et retourna vers la « canaille » , mais sans se cacher.

A vingt pas de lui. il cria : « Ho! »

Deux « ho! » lui répondirent.

Il y avait aussi Nadaou. de la Pagine.

— Té! s'exclama celui-ci, voilà Michéou! Morineau s'était redressé, inquiet, serrant son

hapchcot à pleine main.

— Bonjour, les résiniers !

— Tu arrives du château? demanda Nadaou.

— Oui, j'arrive du château.

— C'est vrai que Barbistoc est allé abattre des bêtes qui ont été mordues par lou canh'hol?

— Les bêtes?... Povre! Un veau, tout juste!

— Y a eu qu'un veau d'mordu? fit Morineau. On avait dit qu'les vaches aussi, avaient été mordues?

— Bougre! Tu ne trouves pas que c'est assez? fit Michéou.

Il tenait son gourdin derrière lui.

— Et comment est-il entré dans l'étable? demanda Xadaou.

— Ne m'en parle pas, té! C'est moi qui avais laissé la porte ouverte.

— Ah! malheureux!... Et au château, comment est-il donc entré?

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Michéou sourit.

— Un canh'hol, vois-tu, ça n'est déjà presque plus un chien. Figure-toi que celui-ci, il avait apporté un c< quelque chose » dans sa poche pour ouvrir la grille. C'est drôle, hé?... Mais, ajouta-t-il en clignant de l'œil, je ne me mêle pas des affaires du château! Qu'ils se débrouillent avec ceux qui veulent leur régler des comptes. Moi, je m'en lave les mains.

Morineau se rassura.

— Cependant, quand je me donne une commission, reprit le droulât, je la fais.

Il regarda « la canaille » :

— Il faut que je te demande si tu ne connais pas... Il présenta le gourdin :

, — . .ce bâton!

Morineau eut un recul.

— Hé bé, tu ne vas pas avoir peur de ce manche, allons?... Je te demande si tu le reconnais?

— Quoé qu'c'est qu'tu veux que j'r'connaisse?

— Yoilà, fit le droulât en s'adressant à Nadaou, le bâton qui a servi à traîner lou canh'hol au château; nous l'avons trouvé dans la lande, ce matin. Alors n'est-ce pas, comme on a vu quelqu'un traverser le chemin d'Ardanne à onze heures et que le voyageur avait un compagnon qui était au bout de ceci, on a pensé tout de suite à l'ami Morineau.

— Qui qui y a pensé?... Toé?... J'veux l'savoér parce que ça finira pas comme ça !

— Je le pense bien, que ça ne finira pas comme ça... Il y avait des yeux dans les ajoncs, mon ami!

Et si tu n'avais pas été si occupé, tu aurais pu 1rs voir luire... Mais tu avais d'autres soucis, allons!,.. Donc, tu vas me confier tes petites affaires!... Reconnais-tu le bâton et la corde?...

— J'te répondrai seul" ment pas ! fit Morineau en haussant les épaules.

— A la bonne heure!... Pourtant, reprit le droulât en insistant, même de loin, tu ne reconnais pas la longe?

Il avait éloigné le bâton et le tenait à bout de bras.

— Ça ! haleta ^lorineau en prenant Nadaou à témoin, cest trop fort, par exemple!

Il n'eut pas le temps d'achever.

A toute volée, Michéou lui avait appliqué un coup de bâton en pleine figure.

(( La canaille » tournoya, lançant les bras en l'air, et s'abattit de tout son long, la joue balafrée.

^adaou s'était précipité à son secours, mais le droulat l'avait arrêté dun geste, et se penchant sur Morineau. il lui dit :

— Cette nuit, il v a trois témoins qui t'ont vu, fripouille!... Et nous sommes autant qui avons relevé tes traces, ce matin. Maintenant je vais m'amuser pendant quarante jours, mon garçon!... Le bout du bâton qui vient de te caresser et qui te fait faire une si drôle de mine, je l'ai trempé dans la bave du chien, moi-même, tu entends?... Ah! tu en ouvres des yeux!... Lou canh'hol est enterré et le voilà pourtant qui ressuscite au bout de ce manche! Il vient de te mordre et il va recommencer.

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Il se recula pour asséner un autre coup de son gourdin sur a la canaille ». mais Morincau avait eu le temps de se relever et, à toutes jambes, se sauvait' du côté de sa maison.

— Oh! je ne cours pas après toi! Tu as ton compte, mon ami! lui cria Michéou, et tu le garderas!... Quarante jours, tu entends? Quarante jours... Après, tu feras des grimaces pour nous amuser... Chacun son tour ! . . .

» Toi, Nadaou, fit-il en s'adressant au vieux qui élait resté là, stupéfait, si le cœur te chante de parler de ce que tu as vu, je ne t'en empêcherai pas. Il faut qu'on sache dans le pays qu'il y aura bientôt un homme qui sera enragé.

Il sourit :

— Cela donnera des idées à la Zine Faroulet, si elle voulait l'embrasser !

Et Michéou s'en revint, très calme, la conscience en repos.

Il s'arrêta chez Geofroy.

Jeanne était dans la cuisine avec Justine.

— \ous avez du feu? demanda-t-il.

— Oui. Que qu'tu veux en faire?

— Ah! te voilà? dit Geofroy qui arrivait. Où qu' t'étais donc?

— J'étais à régler le compte de la « canaille », té!

~ Hein?

— Oui, mon ami, et je lui ai fait bonne mesure. Moi aussi, je lui ai conduit mon chien enragé!...

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Seulement comme lou Morineau n'avait pas de bêtes à faire mordre, c'est lui qui a reçu le coup de dent...

Geofroy l'écoutait. ahuri .

Quand le droulàt eut raconté son exploit, il s'approcha de la cheminée et commença de faire flamber son gourdin, sans inutile forfanterie, en homme qui a accompli une tâche sans grandeur, mais nécessaire.

— J'aime mieux ça que le coup de fusil que voulait lui envoyer Tanao, ajouta-t-il. Le coup de fusil, une fois qu il est donné, il n'y a plus que celui qui reste qui en souffre; lautre. celai qui dort, il est tranquille.

Il se tut, souriant à lidée des tortures qui allaient saisir « la canaille » et il était fier, de cette fierté de petit sauvage qui ne s'embarrasse pas de la morale des civilisés, qui a des joies simples, comme des douleurs simples — la joie et la douleur des premiers hommes, celles que la philosophie ou les remords religieux n'amoindrissent pas.

— Seulement, dit-il encore, ça n'est pas tout ce que jai fait. Je suis passé par Fontarbon et il me semble que j'ai appris quelque chose qui nous intéresse I .. . La Zine s'occupe un peu trop de ce qui ne la regarde pas. Il faudra veiller à elle. Geofroy. et puis toi aussi, Jeanne.

— Tu trouves ça, toé? s'exclama Justine en hochant la tête. Ben, c'est pas trop tôt!

— Oh! fit Michéou. je connais ta chanson, Justine. Mais, povre, si je m'amuse, j'ouvre l'œil quand même l

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Lorsque son bâton fut brûlé, il profita de ce que Justine était occupée pour glisser à Jeanne :

— Nadaou n'est pas un mauvais bougre; n'empêche qu'il bavardera, mais il n'y a pas de danger que Morineau aille trouver le juge pour me faire arrêter. Il sait bien maintenant qu'il a été découvert.

Jeanne rougit.

— Il ne se doute pas qui l'a surpris ; pourtant ne t'inquiète pas! On ne te demandera pas ton témoignage. Et puis... si on te le demandait, pourquoi le cacherais tu,... maïnade?

Il soupira :

— Il n'y en a qu'un qui pourrait t'en vouloir... C'est moi?... Hé bé, celui-là, il ne t'en veut pas. Il n'est pas guéri, non! mais il ne t'en veut pas. Et quand tu auras besoin de ses deux poings pour te défendre, il sera toujours là!... C'est un serment que je fais.

Il avait prononcé cela^ en la regardant en face, n'ayant plus de souffrance au fond du cœur pour étouffer son affection de camarade.

— Mais, tu entends? méfie-toi de la Zine. Je te conterai quelque chose un de ces jours!

Il désigna du regard Justine, et comme Jeanne, se méprenant, s'imaginait que sa grand'mère avait des entretiens avec la femme de Faroulet, il ajouta :

— Non, non! Pas pour ce que tu crois! Elle ne fréquente pas Fontarbon, mais. . . Enfin, nous en reparlerons.

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— Quoé qu'tu racontes? demanda Justine qui s'approchait.

— Je raconte, fit-il. que cette année la résine coule comme, dans trois mois, coulera le vin en Armagnac. Boundiou ! Qu'il v en aura!... Et maintenant, le bonjour à la ronde. Je vais soigner mes chiens, té!

Geofroy l'accompagna.

— Mon pauvre Michéou, soupira-t-il quand ils furent tous les deux, moi, j 'crois ben que j'vas pas te revoir longtemps !

— Geofroy, repartit gravement le droulât, les affaires vont assez mal pour que tu ne nous mettes pas dans ce pétrin!... Mon ami, tu parles de toi, toujours de toi! Hé bé! si on parlait un peu de moi !

Il s'arrêta et, saisissant le bras de son compagnon. il articula :

— Tu ne te ligures donc pas que je l'aimais, la maïnade?... Tu le sais?... Oui? Alors tu crois que ça ne m'a pas fait faire la grimace?...

» Qu'est-ce que tu veux? raisonna-t-il. Elle avait une autre idée! Aujourd'hui je ne lui en veux plus! Je viens de le lui jurer. Je n'en veux à personne.

» Et toi, mon ami, il faut que tu sois comme moi. Nous avons perdu tous les deux quelque chose; il faut nous contenter de ce qui nous reste.

Geofroy reprit son antienne : il ne voulait pas qu'on fasse de conte :

— On dira qu'c'est moé qu'a manigancé ça... Michéou haussa les épaules :

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— Toujours!... Toujours toi!... Mais, bougre, on ne te connaît pas d'hier ! . . .

Ils se parlaient comme deux vieux qui dissertent de leurs peines.

— Enfin! murmura Geofroy, elle a voulu ce qu'elle a voulu !

Michéou articula sentencieusement :

— Mon ami, dans ces histoires-là, on ne veut rien du tout, tu entends?.... Tu ne la connais donc pas la petite?... Si?... Hé hé, tu te figures qu'elle a voulu ce qui arrive?... Allons donc!...

» Té! fit-il, nous sommes des pauvres gens!

— C'est p't'être pour ça qu'il nous tombe des malheurs !

— Et sur les autres, il ne leur en tombe pas ])eutêtre?...

Ils marchèrent en silence. Au bout d'un moment, comme ils étaient sur le point d'entrer au château, Geofroy soupira :

— A mon âge!... Quoé que j' vas faire?

— Tu ne partiras pas !

— J'resterai pourtant pas ici !

— Povre! fît Michéou, moi aussi j'ai été comme toi! Je m'étais juré que je ne resterais pas. Hé bé, « que veux-tu que ce soit »? Je suis resté. Notre vie est là, mon ami!... Moi, si je me mettais dans une autre place, je sens que je n'y resterais pas huit jours. . .

— C'est pas la même chose. Toi. . . c'est pas ta fille.

— Non, tu as raison! Ça n'est pas ma fille! Mais... Il eut un petit sanglot qui brouilla sa voix :

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Mais c'était pourtant la maïnade à qui j'avais... toujours pensé!

GeofroY s'arrêta, et le droulàt reprit, la voix chavirée.

— Toujours! Oui!... C'est quelque chose... Et quand je les verrai ensemble et que je serai tout seul, tu crois qu'il ne me viendra pas des idées d'autrefois en tête? Tu crois que je ne me dirai pas que si j'avais eu plus de chance... Hé! bé, est-ce que je pense à quitter le pays?

— Chacun a ses idées.

— Toi, Geofroy, tu n'en as pas de mauvaises. Mais Geofroy s'obstinait, ne voulant voir que sa

position au château.

Michéou lui frappa sur l'épaule, redevenu soudainement (( le droulàt » :

— Et tu ne voudras pas être là pour voir la figure de <( h canaille » dans quelques semaines?. . . « La canaille enragée... » Ah! ah!... Ce qui me fera plaisir, té! ça ne sera pas de le regarder mourir — ça, je m'en ' moque! — mais c'est maintenant, et demain, et les autres jours, de penser : « A cette heure, lou Morineau a l'assurance qu'il va devenir comme lou canh'hol!... » Malheureux que ça doit-être terrible!

Ils en étaient là lorsque ^adaou survint affolé, rapportant que Morineau s'était plongé la tête dans l'eau-de-vie et qu'il hurlait comme un possédé.

— On peut l'entendre de Gagoni... Il a décroché son fusil et il dit qu'il veut te tuer.

Il peut bien majuster et tirer le coup, répliqua

paisiblement le droulât. Ça n'empêchera pas que q son compte se réglera tout seul... '

Quand la nuit tomba sur Quatreloup, il sembla que la solitude s'était encore élargie et que le silence était devenu plus pesant.

Lucien, que le souvenir des événements de la veille obsédait, était sorti du château.

Il se promenait devant l'orangerie, se sentant, pour la première fois de sa vie, perdu dans cette immensité qu'il avait chérie autrefois et qui l'effrayait, maintenant qu'il la devinait si menaçante Les siens arriveraient dans quelques jours, il faudrait leur dire : (( Voilà ce que Jeanne est devenue pour moi!... Voilà ce que je veux faire ! ... »

Onze heures sonna.

L'heure de Jeanne!

Il atteignit la haie, attendit...

Jeanne n'apparaissait pas.

Dans quelques jours ils ne pourraient plus se voir; le château serait plein, on se quitterait tard.

A minuit, ne pouvant plus dominer ses nerfs, il sortit par la pinède et marcha sur la maison de Geofroy.

Tout était calme, calme, à croire que rien n!avait jamais troublé ce repos.

Il fit le tour du jardin, hésita un instant, et puis il se glissa jusqu'à la fenêtre de Jeanne et gratta aux volets...

Une voix chuchota :

— C'est toi?

Les volets s'entrouvrirent.

Deux petites mains glacées se posèrent sur ses joues et la voix lui chuchota :

— Lucien, je t'en prie, pas ce soir!... Rentre!,.. Lucien... Lucien!

— Nous ne nous reverrons donc plus jamais?

— Si! Mais, rentre, je t'en supplie... mon père n'est pas couché. Nous avons parlé tout à l'heure.

Elle lui posa un long iDaiser sur les lèvres et le repoussa doucement .

Il s'éloigna.

Les volets se refermèrent sans un bruit, sans un choc, et c'était comme si la clarté de son existence s'était éteinte.

Il regagna Quatreloup, pensant aux heures enchantées des autres nuits, et le silence de la lande le bouleversa. Il aurait voulu quelqu'un près de lui : Jeanne, Jeanne!...

Il l'appelait doucement comme si la petite avait été là, contre lui.

Dans la nuit, Quatreloup se profilait immense, sombre, formidable... Et c'était là qu'il allait rentrer, tout seul !

Un frisson le parcourut.

Il fit le tour du château, erra le long de la haie, dans le pré, marchant sans but, pour mater son exaspération.

Soudain il buta dans un tertre de sable fraîchement remué...

Blaiichelte! C'était ici qu'était enterrée Blanchette ! . . .

Il revint en courant, traversa le verger. . .

Là, là, encore le cauchemar sanglant s'agita. Il perçut les meuglements de la pauvre bête, il perçut le coup sourd qui avait achevé son martyre... Mais alors, des mots de tendresse s'élevèrent en lui.

— « Lucien, je t'en prie!... Lucien!... » La voix de Jeanne !

Et il lui parut que les bras de sa chère petite fiancée Fétreignaient. Il sentait sa joue contre la sienne, il l'entendait répéter : « Lucien!... je t'en prie! »

Elle était à cette place, au moment où Blanchette éborgnée, soufflait, maîtrisée par Michéou.

— « Lucien!... »

C'était elle qui l'avait retenu, c'était elle qui l'avait pris sur sa poitrine et qui lui avait caché une affreuse agonie ! . . .

— Jeanne ! . . . Jeanne ! . . .

Et il quitta ces lieux de mort, calmé, retrouvant dans son amour un coin frais oii se reposer.

Pourtant, le lendemain, au grand jour, lorsqu'il donna l'ordre de mettre en état les appartements de sa famille et des invités, il eut un serrement de cœur en pensant à Jeanne et, malgré qu'il s'obstinât encore à vouloir parler d'elle aux siens, ses résolutions des jours précédents mollirent et il fit un efi'ort pour se promettre qu'il agirait.

Il agirait, mais à son heure — plus tard, lorsqu'il

aurait eu le temps de préparer sa mère à l'entendre. Il fallait d'abord empêcher Geofroy de réaliser son projet. Rien ne devait être changé dans Quatreloup . . . pour le moment, et chacun devait y demeurer à sa place — Geofroy chez lui. Jeanne...

Jeanne'?...

Et un peu lâchement, à la façon des hommes qui se jettent tête baissée dans les tracas,, pour s'excuser de ne pas songer à des tourments plus grands, il se préoccupa des affaires du château.

Il ne rencontra Jeanne que le jour suivant et sans quil l'eut cherchée; les mots qu'il lui adressa furent prononcés avec sécheresse, comme si, sourdement, il la rendait responsable de ses préoccupations.

Elle crut qu'il avait voulu donner le change aux résiniers qui, occupés à quelques pas d'eux, pouvaient les entendre.

C'est ainsi que, inconsciemment, elle commençait à puiser en elle cette illusion bienfaisante qui soutient certaines femmes aux heures où la vérité leur causerait d'affreuses brûlures.

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