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LA BOUCHERIE

Le lendemain, à la première heure. Michéou et Emile relevaient les traces de pas aux abords du château.

ïanao, qui avait suivi le cliemin d'Ardanne sans rien trouver, arrivait à eux.

— Çàl faisait Michéou, je ne peux pas comprendre comment « la canaille » a pu amener lou canh'hol juscp-i'ici !

M. Lucien les rejoignait. Il venait d'envoyer chercher Jeanne par la Pavot te. pour lui demander où elle avait aperçu l'homme qui avait traversé la lande.

Lorsqu'elle fut là, ehe les conduisit au carrefour où elle s'était postée, et l'on examina les pas dans le ^'i-ntier.

— Tel fit Emile... Le voici!

Il y avait des pas d homme et une longue trace

coupée de marques profondes comme si on avait traîné un animal qui se débattait.

Ils se considérèrent, atterrés.

— Qu'est-ce que c'est? fit Tanao qui n'avait pas deviné ce qu'on était venu faire de ce côté.

— C'est la passée de deux bêtes enragées, grogna Michéou en patois.

— Oh?

— Le pas de Morineau et du canh'hol, té!

Et comme il avait compris que c'était Jeanne qui l'avait fait découvrir, il demanda :

— Elle l'a donc vu, la maïnade?

— Maintenant il faut savoir par où il est venu, décida Michéou, sans lui répondre.

Ils traversèrent la lande, firent le pied sur l'autre chemin et retrouvèrent la trace.

On remonta ainsi presque jusqu'à Ardanne. Au delà, on ne découvrit plus rien.

Ils s'en retournaient vers Quatreloup, examinant les abords du chemin que Morineau aurait pu suivre pour revenir, quand Tanao, qui marchait dans les ajoncs, aperçut un bâton de chêne, fraîchement coupé. Il le ramassa : c'était un long gourdin au bout duquel il y avait une grosse corde qui formait collier.

— Ah! millédiou ! s'exclama Michéou. Té, le voici l'instrument!... Hé bé, nous l'avons, notre canaille!

Sur la corde, étaient collées des touffes de poils.

— Vous comprenez, les gars?... Vous ne comprenez pas? Hé, millédiou, on passe le collier au cou

L OISEAU DE PTxOIE 285

de la bète. on tourne pour le serrer, et avec ça on pourrait conduire le plus terrible canli' jusqu'à Giscar 1... MalheureuN:! faut-ilj'qu'il nous en veuille pour être aussi im I

Tanao gesticulait, disant :

— C'est le fusil qu'il lui faut! Bouno Biergo, je peux l'écrire à l'encre rouge I C'est moi qui lui réglerai son compte 1

Et, secoués par ce qu'ils venaient de découvrir, ils revinrent àQuatreloup.

Michéou portait le bâton, répétant :

— Ton coup de fusil, Tanao, té, ne le fais pas partir tout de suite!

En arrivant à Ouatreloup, ils trouvèrent le vétérinaire qui attendait M. Lucien. Il avait examiné les bêtes mordues et il était d'avis de les abattre.

— Voyons, faisait Lucien . vous n'y pensez pas?

— Monsieur Lucien, vous me demandez mon opinion, fit le vétérinaire. Toutes les bètes qui ont été mordues doivent être abattues.

— Enfin, nous pouvons toujours essayer de les sauver?... Rien que la petite vacbe blanche. C'est la vache de ma sœur. . .

Le père Charrier s'obstinait :

— Il faut en passer par là!... Ce serait bien autre chose si, dans un mois, vos bêtes devenaient enragées!... Et mordues comme elles le sont...

Il secouait la tête sans laisser d'espoir.

— Eh bien, reprit Lucien quand lui-même eut

examiné les bêtes, il sera toujours temps de penser à ce que vous dites lorsqu'elles seront enragées.

— Oui! répliqua le vétérinaire, mais quand vos t)êtes auront bavé, quand elles en auront contaminé Ki'autres... Enfin, vous êtes libre. Je sais bien qu'à votre place je n'hésiterais pas. C'est un sacrifice! Que voulez-vous?... Ensuite, il faudra faire brûler la litière, -désinfecter l'étable entièrement, le sol, les murs, tout! Et même, je vous engagerais à faire arroser la cour avec du sublimé. Vous avez des chiens qui •circulent... enfin voilà mon avis.

— Pour la désinfection, c'est entendu Tout ce

que vous voudrez! Vous me donnerez une ordonnance. Ce sera fait aujourd'hui même.

— Et le reste aussi? insista le vérinaire en penvchant la tête.

— Non !

On montra au vétérinaire le cadavre du canh'hol qu'on avait recouvert de fougères en attendant de l'enterrer.

Le coup de fusil avait fait un grand trou dans la ;tête.

— Voyez-vous, monsieur le docteur, expliquait Vlichéou, la vache lui a envoyé un coup de pied sur la gueule... Malheureux! elle ne l'a pas manqué! Tenez!... Tenez, regardez ce qu'il en reste!

Il farfouillait dans la mâchoire avec son gourdin.

— Mais, dis donc, fit le vétérinaire, tu ne penses pas à garder ton bâton, hé? Pas de blagues, mon garçon ! Il faudra brûler ça !

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— On le brûlerai... lit-il. Ça nest pas un souvenir à conserver!

— Il faudra même brûler tout ce que vous suspecterez, n'est-ce pas, monsieur Lucien? ToutI Et vou& n'arriverez pas encore à être sûrs de vous garantir! On a marché dans le sang du chien, on a... enfin prenez vos précautions.

On décida d'enterrer lanimal sur l'heure, et tandis que Georget et Gampagnot creusaient un trou au fond du jardin et que Janty charroyait de la chaux vive, Lucien et le vétérinaire parlèrent de .Morineau, et puis le vétérinaire recommença de conseiller de se débarrasser des bêtes mordues, citant des cas où la rage était revenue inopinément.

Le facteur arrivait, annonçant que lou canh'hol avait mordu un chien à Xougaillat, et il remit deslettres de Biarritz.

— Bonne nouvelle? demanda le père Charrier.

— Oui. bonne nouvelle!... mes parents reviennent jeudi.

Le vétérinaire hocha la tête.

— En effet, bonne nouvelle. Mais quand monsieur le comte apprendra ce qui s'est passé hier... et quand il trouvera les bêtes qui ont été mordues...

Il soupira longuement.

— ... Et quand il verra ce qu'elles seront dansquelque temps...

Il se tut.

— Ecoutez, fit brusquement Lucien. Vous êtes sûr qu'elles sont perd

ue

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11 eut une seconde d'hésitation, et comme s'arrêtant enfin à un parti, il acheva, sèchement :

... Qu'on les ahatte !

Et il appela Janly.

]\lais qu'on les ahatte tout de suite! Si je les

vois encore demain, je ne pourrai plus... Qu'on les abatte!... Janty!...Janty!...

Il allait, venait, fiévreusement, gesticulant. Il s'imaginait sa famille tomhant, avec des amis, au milieu de cette désolation; il revivait les jours de stupéfaction qui avaient suivi les premiers attentats de Morineau, les heures d'angoisse pendant lesquelles on s'examinait à la dérobée...

Oui! Oui! Il fallait supprimer ce cauchemar, coûte

que coûte!

Et il donna l'ordre à Janty de se rendre à Gagoni et de ramener Barbistoc, le tueur.

Monsieur Lucien, vous n'allez tout de même

pas... hasarda Janty.

Lucien l'empoigna par la chemise, et les dents serrées, le secouant rageusement, il lui jeta :

— Tu as compris?... Tu ramèneras Barbistoc!... 11 était comme fou !

Le vétérinaire tentait de lui faire entendre raison quand Michéou survint, en compagnie de Georget et de Campagnot.

— Qu'est-ce qu'il dit, Janty? demanda Michéou. Qu'on va faire abattre les vaches?

Les vaches, et le veau, et le tauicoau ! Parfaitement ! criait Lucien. Et si dans ton chenil un chien

s'avise d'être triste, on l'abattra, on les abattra tous! Tu entends? tous!

Il se croisa les bras, contempla le père Charrier qui n'osait plus souffler mot :

— ... Et nous?... Nous avons peut-être marché dans la bave, nous allons porter la folie partout! Dans les ctables, dans la maison!... Ah! ah!.., Et qu'est-ce qui arrivera?... Il faudra abattre les bêtes, il faudra faire flamber tout, tout !.. . Et ensuite, nous, nous attendrons les événements, non pas quarante jours, mais toute la vie ! Vous le disiez tout à l'heure!... Parce qu'on ne sera pas sûrs qu'un jour nous ne nous écorcherons pas à une pierre qui aura gardé la bave du canhhol à Morineau!... Et voilà ce qu'il a fait « la canaille »!... Ça, c'est son plus beau travail î . . .

Il eut un long rire nerveux.

— Tu n'aurais pas imaginé un tour pareil, hein?... vociféra-t-il en saisissant Michéou par le bras. Ton ami de Balazet est plus fort que toi, tiens! Il est plus fort que nous tous ! . . . ^ oilà un homme !

— Hé bé, éclata Michéou furieusement, je vais lui donner de mes nouvelles, moi ! . . .

— Oui, dit Lucien. Nous verrons, mais en attendant, toi, Michéou, tu tiendras Blanchette par les cornes et lou Barbistoc lui assénera sa masse sur la tête, et ma sœur, qui arrivera jeudi, cherchera sa Blanchette... Elle n'y sera plus... Et le soir, on n'entendra plus personne appeler Blanchette dans le grand pré... Ahl ah!...

290 l'oiseau de proie

Ou l'entraîna vers le château; au moment d'y pénétrer, un peu apaisé, il donna des ordres pour qu'on creusât une fosse.

— L'ne grande fosse ! Pour enterrer deux vaches, un taureau et un veau ! . . . Vous la creuserez au coin du pré, en bas, près de la pinède.

Et soudain, repris par son exaspération, il poussa le vétérinaire dans le vestibule, en disant :

— Vous, je ne vous lâche pas!

Mais, au bout d'un instant, il ouvrit violemment la porte de la cour et disparut.

On le retrouva dans l'étable, occupé à caresser les bêtes.

— On ne va pas la tuer, voyons, monsieur, la Blanchette! suppliait Payotte.

Et comme s'il avait dépendu du vétérinaire qu'elle eut la vie sauve, elle lui montra les façons qu'elle faisait pour prendre un morceau de pain et puis elle la détacha pour s'en faire suivre dans la cour.

— Blanchette! viens, ma Blanchette!

La vache lui donnait des petits coups de mufle sur les mains.

ïanao marmonnait que ca n'avait pas de bon sens, qu'on ne pouvait pas supprimer des animaux pour si peu.

Là-dessus la voiture qui amenait lou Barbistoc franchit la grille et M. Lucien et la Payotte s'arrêtèrent, suffoqués.

Le moment était venu... déjà!

— Allons, monsieur Lucien, fit doucement le père

Charrier. Croyez-moi; il ne faut pas retarder plus longtemps. Ce soir ce sera encore pire et demain aussi î

11 semblait ne pas l'entendre. Ce fut Barbistoc qui le tira de son hébétude en demandant si on dépouillerait les bêtes.

— Heinî...

La réalité était là !

Non, non, on ne les dépouillerait pasi

Le boucher le considérait, ahuri.

Dans sa vie de tueur, il en voyait pourtant des gens qui le faisaient venir et qui, au moment où il entrait chez eux, hésitaient à le laisser accomplir sa besogne. Mais la pudeur de se montrer au naturel les fouettait. Les femmes grimaçaient pour retenir leurs larmes et s'activaient par ailleurs, marmonnant des prières; les hommes, eux, les hommes courageux, parlaient haut, de la pluie, du beau temps, de la saison, des récoltes et, se découvrant soudain quelque chose à faire, partaient en jetant : « Dépéchetoi! J'ai besoin de mon domestique! » Mais M. Lucien I . . .

Il tremblait, ouvertement, comme un enfant que la honte de son émotion ne commande pas.

— Barbistoc, fit-il. la gorge étreinte, ne les manque pas ! Je t'en prie ! Un grand coup, là !.. . Mon Dieu ! . . . Mon Dieu !

Il s'était caché la ligure, ayant évoqué, malgré lui, ce massacre.

On appela Michéou. Campagnol et Georget qui

s'étaient déjà mis à creuser la fosse au bas du pré. Geofroy, qui avait appris à quoi on s'était décidé, accourait et le pauvre homme en oubliait ses peines. Lucien leur fit ses recommandations :

— Vous conduirez les bêtes par le chemin de la fontaine, mais je ne veux pas qu'on les abatte au même endroit! C'est compris? Et que je n'entende pas un cri, rien!... rien!... Le petit veau d'abord, le taureau après et puis les deux vaches... Et pas à la même place, n'est-ce pas?... Pendant que Barbistoc en assommera un, les autres seront dans la pinède, loin!... Voilà! C'est fini! Prenez des cordes, prenez tout ce que vous voudrez ! Mais pas un cri !.. . Je ne veux pas entendre un cri!... Toi, Michéou, tu tiendras Blan... tu tiendras la Blanchette et tu lui couvriras les yeux ; qu'elle ne se doute de rien ! . . . Veux-tu me répondre?...

— Mais oui, monsieur Lucien!

— Mais oui... mfiis oui! Je te dis que je ne veux pas qu'elle se doute de quelque chose...

— Moi, fit Georget qui était vert d'effroi, je ne me mêle pas de tenir une bête. Je n'en ai pas le cœur !

— C'est bon! Qu'on me cherche Faroulet... commanda Lucien en patois.

— Ah ! bougre, fit Tanao, on n'a pas besoin de ce gars-là ! Laissez-le donc où il est, monsieur Lucien ! Avec Geofroy, Michéou, Campagnot et moi, et puis Emile, on arrivera bien.

Mais Emile n'était pas plus vaillant que Georget.

— Ça ne me plaît pas beaucoup, avoua-t-il.

— Et à moi? lança Michéou. Tu crois que ça me plaît? Ah! malheureux! j'aimerais mieux... je ne sais pas, té! ce que j'aimerais mieux !

Payotte se sauvait, étouffant des sanglots. Lucien, que son tremblement avait repris, appela Michéou et lui parla sèchement :

— Ecoute-moi bien ! . . .

Il le secouait, à petits coups nerveux.

— Tu la caresseras, n'est-ce pas, et puis tu lui banderas les yeux avec une serviette.

Apercevant Geofroy, il lui fit signe d'approcher :

— C'est pour la Blanchette, mon bon Geofroy!... Crois-tu, hein?.,. Ah! mon Dieu!... Ecoute, toi aussi! Tu vas aider Michéou, n'est-ce pas?... La pauvre Blanchette!... Vous lui banderez les yeux et vous lui parlerez, et puis vous l'embrasserez!

Un hoquet fit partir ses larmes.

Il se retourna, \i\. qu'on faisait sortir le taureau, avança sur lui, mais, soudain, faisant volte-face, il s'enfuit au château.

Le vétérinaire, qui le rejoignit dans le salon, où il se promenait, les mains aux oreilles, mâchonnant des mots sans suite, essaya de le calmer, lui démontra qu'il était préférable que cela se passât ainsi et que, dans quelques minutes, ce serait fmi...

— Oui, oui! répondait Lucien. Mais faut-il que je sois lâche ! . . . Je devrais être là-bas. . .

Il s'interrompit...

On courait dans le vestibule.

Il s'imagina qu'il était arrivée un malheur, se jeta sur la porte, l'ouvrit et aperçut une jupe qui disparaissait dans l'office. Il appela Payotte pour lui demander qui était entré.

— Monsieur Lucien, fit Payotte, c'est... Jeanne!...

— Que veut-elle?

— Elle a appris ce qui se passait, alors elle a voulu voir Blanchette...

Lucien s'avança jusqu'à la cuisine et, prenant Jeanne contre lui, ils s'étreignirent en pleurant. Au bout d'un moment, ils se séparèrent.

— Voilà! fit-il, désolé, ça doit être fait!...

Il écouta, haletant, mais le silence l'étouffait et il se reprit à tourner autour de la pièce, à grands pas, frappant des pieds ; ensuite il passa dans le vestibule, puis retourna au salon.

Payotte et Jeanne le suivaient.

C'était comme s'ils avaient guetté l'explosion d'une mine.

Le père Charrier demeurait silencieux. Jeanne, les mains jointes, les yeux clos, avait Fair d'une martyre qui attend son tour de supplice...

De temps à autre, Lucien interrompait sa promenade de fauve, et alors l'angoisse qui pesait sur eux devenait plus exaspérante.

Soudain, il leur parut qu'un meuglement venait d'éclater, mais leur esprit était si troublé qu'ils ne voulurent pas écouter.

Lucien recommença de marcher.

Cependant le vétérinaire tendait l'oreille, inquiet;

L OISEAU DE PROIE 29u

ses regards croisèrent ceux de Jeanne qui reflétaient la même anxiété.

Brusquement, formidable, angoissant, un mugissement s'éleva du côté du verger.

Tous les quatre étaient déjà sur la porte.

D'une poussée, Lucien écarta les deux femmes et le père Charrier, mais ils avaient à peine franchi le seuil du vestibule qu'un nouveau mugissement les arrêta, et puis un autre, et puis un autre!...

— Ils ont manqué une bête! haleta la Payotte. Des cris partaient du pré. On distinguait la voix

de Michéou qui appelait Blanchette...

— Blanchette!... Ho!...

Et Lucien se mit à hurler, en courant :

— Blanchette ! . . . Blanchette ! . . .

En entrant dans le verger, ils la virent qui galopait, affolée, secouant la tête, bondissant, se heurtant aux arbres...

Elle avait une large coulée de sang qui partait de l'œil gauche et descendait, par le poitrail, jusque sur les pattes — et, sur le corps, sa belle robe blanche en était éclaboussée.

— Blanchette!... Ma petite Blanchette!... Lucien la poursuivait, mais la vache se sauvait,

meuglant...

— Les misérables!... hurlait Lucien. Blanchette! Blanchette !...

Elle s'arrêta, comme si elle reconnaissait la voix et tournant un peu la tête, apercevant son maître, elle fonça... mais, arrivée à lui, elle s'arrêta, trem-

blant sur ses pattes et meugla encore, longuement, affreusement, comme pour demander grâce.

Elle avait l'œil gauche crevé et, au-dessus, un trou béait d'où s'échappaient des caillots.

— Blanchette ! Ho !.. . Ma petite Blanchette !

Il la saisissait par une corne pour la caresser quand, d'une secousse, elle se dégagea et reprit sa course...

Les domestiques arrivaient, gesticulant.

— Oui est-ce qui lui a fait ça? vociférait Lucien. C'est toi, Barbistoc?...

Sans Geofroy, Emile et Tanao, qui le maintenaient, il aurait cogné sur le boucher.

Il continuait d'appeler :

— Blanchette!... ma petite Blanchette!... Et de crier :

— Je ne. veux plus qu'elle meure!... Je ne veux pas qu'on hi tue ! . . . Bhmchette !

Michéou était parvenu à passer une corde aux cornes de la vache. Il appela vivement :

— Barbistoc, arrive!

Mais Lucien bouscula ceux qui le retenaient et traînant Jeanne, qui restait accrochée à lui, il courut à Blanchette qui se débattait, maîtrisée par Michéou.

— Voyons , monsieur Lucien ! faisait le père Charrier; vous ne voulez cependant pas laisser souffrir cette bête?... Barbistoc!...

— Non!... Barbistoc, va-t'en!... va-t'en!...

Et il s'était laissé tomber à genoux devant la vache, lui passant la main sur le mufle. Jeanne le fit reculer

un peu, aidée de Tanao et d'Emile et, lui cachant la figure sur sa poitrine, elle lui répétait, suppliante : « Lucien! mon petit Lucien!... Sois courageux!... Il le faut!... »

Un coup sourd, accompagné d'un « Han! »...

Lucien repoussa Jeanne ; il vit Blanchette osciller. . .

Elle s'abattit ! . . .

Lucien était devant elle, à genoux,les bras pendants.

Personne ne bougeait. Il semblait que le coup de massue avait assommé tout le monde.

— Ne m'en parlez pas, expliquait Barbistoc en s'essuvant le front d'un revers de main. Il ne restait plus que la Blanchette. Michéou et Geofroy la tenaient. Je prends mon élan pour taper et voilà-t-il pas que ce sacré droulât lâche la corne pour se cacher la figure?... Mon coup était lancé, n'est-ce pas? J'ai pas pu le retenir. . . Ah ! maquaréo ! . . . Il y a plus de quinze ans que je fais le métier, c'est la première fois que ça m 'arrive !

Michéou était appuyé à un pommier, la tête sur le bras, les lèvres décolorées, à bout de forces. Geofroy lui toucha l'épaule :

— Allons ! Reste pas là!

Michéou le regarda, l'air absent.

— ^ iens, que j' te dis ! Tu vas prendre quéqu' chose ! Le droulât eut une longue aspiration, se passa

les mains sur les joues, fit un pas, et brusquement, dans un sursaut d'énergie, levant le poing, il lança :

— Je n'ai besoin de rien î . . . Je n'ai besoin que de revoir quelqu'un ! . . . Ah î celui-là ! . . .

298 l'oiseau de proie

Et il s'éloigna.

Il monta dans sa chambre, saisit le bâton qui avait servi à Morineau pour amener le canh'hol à Quatreloiip et, sans se préoccuper de ce qu'il laissait derrière lui, il traversa la cour du château et disparut par le chemin d'Ardanne.

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