GUSTAVE GEFFROY
10 février 1913.
Le comte dArbot écrivait sur le livre de chasse :
« Aujourd'hui. 10 mars, laisser-courre sur les terres de Quatreloup. Une hase attaquée à la mi-jour dans la combe de Fontarbon se fait battre en chevreuil dans la lande de Daoupit. prend le routin de Moncasson et met en défaut à la côte de Montagne. Relevée par Flambeau, ramenée, meute donnante, à Fontarbon en passant par le verger de Quatreloup. hallah courant sur le chemin dArdanne après deux heures de chasse.
» M. le comte d'Arbot, maître déquipage.
» Assistaient : madame la comtesse"" dArbot M. de Ouatrefoges, M. Lucien Gavignon. M. Louis Desnoyers, etc. »
C'est encore cet et cœtera qui comprend le plu^ grand nombre d'invités de marque aux chasses à
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courre. Dans les forêts du Nord, tous ceux qui suivent la meute peuvent se retrouver dans ce mot, depuis le petit hobereau qui monte sa bête de cabriolet, jusqu'aux charretées de paysans, jusqu'aux voiturées d'ouvriers en mal de campagne et de carnage, jusqu'aux cyclistes et aux gamins qui, cou pant par les traverses, se postent aux allées pour voii •sauter le cerf. Mais là, dans les grandes pinadas des Landes, où il n'y a pas de cerfs, oii l'on tire de sa haie un malheureux capucin aux trousses de qui on lance une meute à sangliers, on n'est pas gêné par le public. Il n'y a que les résiniers qui, au premier coup de gueule, tendent l'oreille, prêts à lâcher leur hapchcot et à décrocher le fusil qui leur pend dans l'échiné. Cependant, quand ils entendent la meute de Quatreloup, ils ne tirent pas le lièvre qu'elle chasse. Le vieux gentilhomme leur en impose.
Le comte d'Arbot écrivit un second et cœtera, et puis il resta rêveur.
Et cxtera... oui! Il aurait voulu ne jamais le trouver dans son encre. Il aurait voulu que la page fût pleine de grands noms... Quand le valet de chiens ouvrait la porte du chenil, le matin, à l'Jieurc où les pins exhalent leur parfum qui semble agrandir la terre et qui est doux, troublant et semblable au par- ; fum d'une chambre de femme, quand il entendait piaffer son cob à la, porte du vestibule, oui, il les voyait , en imagination , les belles chevauchées d'habits rouges, d'habits bleus, de tricornes à ganse*'
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d'or, parmi les fanfares I... Quel tableau! jusqu'à l'arrivée de M. Desnoyers qui, en jaquette sombre démodée, francliissait le porcbe de la cour au petit galop de sa vieille jument, jusqu'à l'arrivée de l'aîné de ses deux beaux-fils, André Gavignon, qui disait : — J'aperçois monsieur de Oualrefages sur la route de Claré.
A ce moment, dans son esprit, le comte d'Arbot était au rapport du premier piqueur, devant l'armée des sous-ordres, au rond-point des huit routes, sous des chênes séculaires...
A soixante-cinq ans. s'il faisait encore des rêves glorieux, c'est que ses années ne pesaient pas sur ses épaules. Il était resté droit, ferme, solide, et il avait gardé, de Tépoquc de ses folies, l'insouciance artiste des viveurs de son temps, qui n'avaient pas ces attitudes déjetées des viveurs d'aujourd'hui qui jouent aux vieillards rachitiques, désabusés, minables et qui traînent au Bois, aux courses, aux cafés-concerts, et dans les restaurants de nuit, leur mine de veille du tombeau et leur face excédée de gens que rien ne peut plus dérider. S'il avait fait évaporer la fortune de ses pères, au moins, c'avait été en faisant de beaux nuages, et son entrain et sa gaieté lui étaient restés intacts : son estomac aussi, et quelques illusions, pour colorer sa vie. Lorsqu'il voyait une jolie femme, il avait toujours ce petit redressement de taille de l'homme qui veut plaire. Il était galant, tournait le madrigal comme on ne le tourne plus qu'au théâtre, et s il y avait une prouesse à tenter, un coup d'oseur
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à risquer, il se présentait sans réfléchir, crâne et toujours dispos.
Lucien Gavignon, le cadet de ses beaux-fils, le plaisantait là-dessus, en camarade, et sa fille Gabrielle d'Arbot souriait comme à un grand frère un peu fou, qu'on excuse pour le charme de ses gamineries.
— Hein! le père, quel type! faisait Lucien.
Gabrielle haussait les épaules et riait. Et le comte riait aussi, peu soucieux de troquer son autorité paternelle contre des instants joyeux.
Mais, quelquefois, la solitude orgueilleuse de Quatreloup avait raison de son entrain. Tant de choses graves s'étirent sous les pins et au-dessus de cette immensité sombre qu'on dominait du château, qu'à certaines minutes il -se sentait étouffé.
Il lui fallait, à ce Parisien, un peu du tintamarre des foires ou des papotages de salons. Ce silence de la lande, ou bien, quand le vent d'autan soufflait, ce bruit infini plus grand que le bruit de la mer, uniforme et comme composé de sons nés par delà l'horizon plat qu'on découvrait, lui faisait dire que s'il vivait ici toute l'année, il deviendrait sage.
C'était bien, en effet, ce qui pouvait lui arriver de ' plus extravagant.
Il avait écrit un deuxième et cœtera et s'embarquait dans un autre rêve, lorsqu'on frappa.
C'était Emile qui venait rendre compte que Geofroy ramenait Flambeau.
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— Il ne pouvait pas revenir tout seul, Flambeau?
— Monsieur le comte, il a le flanc ouvert! Le comte d'Arbot eut un brusque recul.
Flambeau avait le flanc ouvert, en effet, jusqu'à
la cuisse, dont on voyait l'os. On l'avait étendu sur une botte de paille, dans la cour, et il restait là, inerte, embrassé par son valet qui jurait, pleurait. menaçait :
— Qu'est-ce qui ta foutu ça, mon Flambeau! mon vieux Flambeau!... Tu nvas pas mourir, sacré bon Dieu!... Flambeau!... Regarde-moi!...
Le comte accourut, examina l'entaille large, nette, dont les rebords de cbair s'étaient boursoufla' s et qui laissait voir l'intestin.
Il enfonça ses poings dans ses poches, une crispation lui balafra la figure et il allait jurer, lui aussi, et prononcer un nom. lorsqu'il rencontra les regards de Geofroy.
— C'est toi qui l'as trouvé?
— Oui. monsieur le comte, dans la combe Maugras.
Dès que M. Lucien Gavignon aperçut la pauvre bête, il ne fit pas tant de manières, lui! Il afiirmaque c'était Morineau qui avait fait le coup et le valet, et les domestiques répétèrent, la gorge étreinte :
— Pour sûr que c'est un coup à Morineau!
— Pardon, monsieur Lucien ! fit Geofroy vivement. On n' peut pas dire que c'est un coup à Morineau!... Morineau, Morineau!... Et qu'est-ce cp^i'il aurait eu contre ce chien?
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— Mon Flambeau! mon pauvre vieux! continuait de s'cplorer Micliéou.
— Ça n'est pas du Morineau, ça?... cria encore M. Lucien Gavignon, que les lamentations de Micliéou rendaient comme fou de colère. H y a huit jours, c'était un paon; aujourd'hui, c'est un chien; demain, ce sera un cheval, ou des bœufs, et puis, et puis après. . .
— Monsieur Lucien, taisez-vous donc!... marmonna vivement Geofroy . G'estpas tout ça, j' voudrai^ vous parler et à monsieur le comte aussi.
Le ton était si péremptoire que Lucien se tut.
— Michéou, commanda le comte d'Arbot, tu prendras ton cheval et tu iras chercher le vétérinaire.
— Quant à ça, monsieur le comte !... fit Micliéou, avec votre permission, je n'quitte pas mon chien!
Tout à coup, redressé dans un accès de rage, il tendit le poing et, les veines du cou gonflées, la voix rauque, prononça :
— Tu ne le porteras pas en enfer, Morineau! Qu*és éscj'iout, à l'encre rouge!
Dans la belle langue gasconne, où chaque syllabe est sonore, où les /' roulent avec un bruit de cailloux qui s'entre-choquent, c'est une menace qu'il faut toujours prendre au sérieux.
— Micliéou, fit doucement Geofroy en se retournant, il y en a d'autres que Morineau, hein, qui ont des espoiu'guets ?
M. Lucien Gavignon, qui s'éloignait en compagnie de son beau-père, avait fait volte-face et, des larmes aux yeux, il vociféra :
l'oiseau de proie 7
Il Y en a d'autres que Morineau, oui, mais il
n'y a qu'une crapule dans le pays!
Geofroy était sur lui :
— Monsieur Lucien !
— Hé! Qu'est-ce que tu as?... Quoi, monsieur Lucien ?
Geofroy l'entraîna jusque dans le vestibule du château, tandis que le comte, qui fuyait ces discussions, revenait vers son limier.
Jai, monsieur Lucien, que c'est pas le moment
de lancer les gens les uns sur les autres. Vous l'avez dit : « Y a huit jours, c'était un paon, aujourd'hui, c'est Flaml)eau, demain on ne sait pas qui ça sera... » Bon, voilà î... c'est pas dans la combe de Maugras que j' l'ai trouvé. C'est dans la combe de Fontarbon, à cinq cents mètres delà maison et, pas deux minutes avant, j'avais rencontré Morineau!... \oilà!... Seulement, écoutez, monsieur Lucien, si vous voulez m'en croire, tenez-vous tranquille! J' connais mon Morineau. vous comprenez! Voilà vingt ans que je r pratique!
Lucien, les dents serrées, empoigna le bras de Geofroy :
Et moi, Geofroy. tu me connais depuis plus
de vingt ans, hein? Et tu sais que ma main ne s'est jamais levée sur qui que ce soit? Eh bien! regarde ce poing! Si un jour tu apprends que Morineau a k gueule cassée, tu sauras qui l'a fait.
Geofroy branlait la tcte, le front plus soucieux. et dit :
— Dans c' cas, monsieur Lucien, si un grand... Il le regarda au fond des yeux.
— ... si un grand, un très grand malheur arrive, moi, j'aurai pas été assez fort pour l'éviter. Quand la lande flambera autour du château, vous regretterez peut-être de m'avoir pas écouté. Maintenant, allez à Fontarbon! Allez trouver Morineau!..
Le comte d'Arbot entrait. Geofroy répétait, la voix haute :
— Allez-y, monsieur Lucien, allez-y! Et dites-lui : « C'est toi qui as crevé Flambeau ! » et vous verrez avant longtemps avec quel bois on s'éclairera une belle nuit...
Sa main levée faisait le tour de la pièce, prolongeant son geste au delà des murs, planant sur cette immensité de landes qui les entouraient.
— Je r connais, mon homme ! Je Y connais.
Il gesticulait devant ses maîtres qui, maintenant, les regards figés, voyaient déjà l'incendie autour d'eux, les landes et le château en feu, couverts d'un nuage noir chargé d'escarbilles que le vent emportait.
— Alors, fit le comte d'Arbot gravement, il faudra tolérer près de nous cet insensé qui pourra nous crever nos chiens, tuer nos bêtes et faire le reste, ce qu'il voudra, sans que nous puissions lui mettre la main au collet?
Geofroy eut un geste d'impuissance et il hasarda :
— Voyez-vous, monsieur le comte, chez nous c'est pas comme ailleurs. Y a les pinadas! Quand on a
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une canaille qui nous en veut, si on n' trouve pas le moyen de la faire partir... autant la supporter. Les gendarmes, lajustice, ils n'arrivent qu'après F malheur. 11 faudrait quasiment régler son petit compte tout seul, sans bruit, quand on devine ce qui va arriver. Oui, j' sais ben qu' ça n'est pas dans les habitudes, mais que voulez-vous...
En effet, là-bas, cela vient à l'idée quelquefois, de prendre un fusil et, d'un coup, de se débarrasser du fléau qui vous guette et contre qui, vraiment, on ne peut que cela. Si l'on tente autre chose, si l'on menace..., la chandelle est piquée dans un pot de résine, au cœur d'une touffe d'ajoncs, l'allumette est frottée. Il y a des touflTes d'ajoncs partout, personne pour vous surprendre, des maisonnettes de résiniers éparpillées comme moutons en montagne ; les chemins sont de sable trop dur pour garder un pas, trop sourd pour le déceler. Lue bougie par ici, et avant qu'elle enflamme la résine, une autre bougie à deux kilomètres, encore une autre à deux kilomètres ; ensuite, à toutes jambes, l'incendiaire revient chez lui où il reprend son accoutumance, son forfait consommé. Tout à coup, si l'air est calme, on entend une cloche qui sonne le tocsin ; mais les résiniers qui sont sous les pins ne voient pas oii est le feu. Il faut qu'un cavalier passe devant leur porte, à toutes brides et jette, sans s'arrêter : « La lande brûle à Touziet! » pour qu'ils lâchent leur ouvrage, attrapent leur hache et se mettent à courir.
Et pendant qu'on fait des coupe-feu, les autres
foyers s'agrandissent. On abandonne tout, on s'enfuit droit devant soi, sans savoir si la direction est bonne et si on ne va pas, précisément, se précipiter dans l'enfer.
Voilà ce qui vous tient en angoisse !
Si vous regardez du sommet d'un mamelon, ou de votre maison, ou de votre château, si vous regardez le moutonnement des cimes vertes et que, dans votre vie, vous vous deviniez un ennemi, votre gorge se serre à la vue d'un petit nuage noir qui n'est qu'une fumée de cheminée.
Et la nuit!... La nuit, lorsque, mordu par la peur, vous sautez du lit pour courir à la fenêtre et que vous apercevez une lueur qui monte derrière les pins, vous criez : « Le feu! » avant de reconnaître que c'est la lune qui se lève. Et quand il n'y a pas de lune, quand il n'y a que les étoiles qui délimitent la nuit de la terre et la nuit du ciel, quand vous promenez les regards sur cette immensité de velours sombre dont la nappe s'élève jusqu'à vous, et que vous ne percevez que le bruit menu des aiguilles de pins qui s'entre-frôlent et que vous vous dites : « Là dedans, il y a peut-être un homme qui marche vers un fourré d'oii, bientôt, une grande flamme surgira... ». il faut avoir le cœur solide pour ne pas hurler : « Au secours! » Et quand vous hurleriez, quand vous prendriez votre fusil, quand vous réuniriez vos gens pour faire une battue, à quoi cela vous avancerait-il si la lande se mettait à flamber ici, là et plus loin? Et si, en lâche, vous tentiez de fuir
l'oiseau DE PROIK H
ce cauchemar, est-ce que. au croisement de deux routins, vous seriez si sûr de ne pas être guetté par l'homme qui vous en veut?
C'est, dans votre vie, comme s'il y avait un tiercelet qui, appuyé sur ses ailes, immobile, surveillant inlassablement sa proie, planait au-dessus de vous.
Ah! c'est alors qu'on rêve de la grande ville, des lumières, de la foule, où il vous semble qu'il n'y a [las d'embuscade qu'on ne puisse découvrir!
— Mais qu'est-ce qu'il a donc contre nous, ce Morineau?
— Il a... monsieur le comte!... Il a que ça ne lui suffit pas de gagner sa vie et de faire sa pelote ! C'est pas un gars ordinaire, lui! Il n'est pas du pays; c'est sa terre qui « lui remonte »!... Et il y a peut-être...
Il s'arrêta net.
Lucien lui demanda vivement .
— Qu'est-ce qu'il y a?
Geofroy eut un haussement d'épaules et lâcha ce qui lui pesait sur la conscience :
— Il y a qu'y vous en veut autant qu'y m'en veut. .A vous, parce que vous êtes les patrons, à moi, parce je suis le régisseur. Pourtant, un régisseur comme moi... et des patrons comme vous! Enfin!...
Il hésita encore.
— Et y a aussi ça! Voilà plus de deux mois que j voulais vous mettre au courant : Morineau a regardé Jeanne...
Le comte d'Arbot s'arrêta de balancer la tête et Lucien se retourna.
— Oui, monsieur le comte! Parfaitement! J'ie voyais qui tournait autour de chez nous. J'ai fini par demander ce qu'il voulait et il a déballé son baluchon... Paraît que ma fdle lui convient tout à fait!... Dame! j'aurais été ailleurs que j'I'aurais envoyé promener. Mais ici, avec un oiseau pareil!... J'ai répondu que j'verrais. C'est tout vu! Il l'sent bien.
— Et Jeanne?
— Jeanne, monsieur Lucien, quand j 'l'ai avertie, elle en a été malade. Sans moi, elle vous aurait mis au courant... ^on, non, le Morineau n'aura jamais la fille à Geofroy, jamais! Seulement, le plus raide, maintenant, c'est que ma mère est avec lui, contre moi... Si, monsieur le comte, et j'en entends de drôles, allez ! Tous les soirs c'est des scènes et les soirées n'sont pas assez longues; au déjeuner, y a les restes de la veille... J'ai beau dire à Justine que c'est pas seulement Jeanne qu'il veut mais qu'il y a la dot que madame la comtesse lui donne! Ah! bien, oui! « Toi, tu veux un monsieur pour ta drolière, tu crèves d'orgueil parce qu'elle a été élevée au château... » Des bêtises, seulement j'sens bien qu'il y a Morineau derrière! Lui, il croit peut-être que c'est vous qui m'empêchez de commander à Jeanne de l'accepter.
— Le croit-il?
Il hésita un instant.
— ... Ma foi, il n' s'en cache pas, là!... Aussi,
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vovez-YOus, quand j"ai appris qu'on avait tué un paon l'autre jour, ça m'a donné un coup. J'ai pensé que si ça commençait comme ça... nous irions loin. . . à moins que je ne cède. . .
— Eh bien! susurra le comte en souriant, ce...
Il n'eut pas le temps d'achever. Lucien s'était planté devant lui, les bras croisés. Il avait un tic qui lui tirait les lèvres de côté.
— Non, reprit Geofroy fermement, non, monsieur le comte, je ne céderai pas! J n'ai qu'une fille, mais si j'en avais trente-six et qu'un Morineau se mette dans le tête de m'en arracher une. ça, je 1 jure, je décrocherais un fusil et ça ne serait pas long ! Pour linstant, je m'demande c'qui va arriver! Moi, n'estce pas. j rencontre Morineau tous les jours. Dernièrement, y m'a dit en riant : (( Ben! Sont-y consents au château? » J'iai remis à sa place, mais sa mine mest restée! On est revenu ensemble, pas fâchés en parade. Au fond, j 'l'entendais, allez ! En l'quittant jlui ai dit de laisser Jeanne tranquille, qu'elle n'avait que dix-huit ans et qu'on avait le temps de penser à ça. Il m'a répondu : « Faudra donc que j'en souffle un mot au château. » Moi. j'sais c'qui m'attend, un jour ou l'autre... Quant à Jeanne, ell' n'sort plus. Et, près de nous, y a la vieille qui nous fait une vie ! . . .
Le comte proposa de parler à Justine.
— A Justine? Ah ! vous ne la connaissez pas, monsieur le comte! Non, non, laissez-la tranquille,
14 LOISEAL' DE PROIE
cette vieille ! Il ne faut même pas qu'elle sache que c'est moi qui vous ai raconté ça...
Ils étaient là tous les trois, silencieux, lorsque madame la comtesse d'Arbot entra en haletant :
— Flambeau est mort !
JEANNE GEOFROY
Le lendemain malin, Lucien, qui avait pris son fusil et se proposait de sortir, rencontra Geofroy à la grille de Quatreloup.
— Je venais chercher, fit le régisseur, deux harriques de vin pour les porter à Cailletaré. En même temps, faut que j' prenne deux cents pots dans le magasin pour Nougaillat.
Lucien resta devant lui. les regards à terre.
— Et depuis hier, rien de nouveau?
— Oh! marmonna Geofroy, le nouveau vient pas comme ça tous les jours! Faut Ttemps de l'préparer.
— Tu ne las pas vu?
— Morineau? A l'instant!... Y m'a dit : ce Paraît qu'y a eu un chien de tué? » J'n'ai pas pu me retenir de lui répondre : « Oui ! et celui qu'a fait ça faut
qu'il veille à sa peau!... » Voyez! C'est p't'être moi le plus raisonnable et j'ie suis guère!
— Et à Jeanne, tu lui as dit que nous savions que Morineau la demandait?
— Non.
— Il faut le lui dire. Voilà une gamine qui se morfond toute la journée avec cette idée-là dans la tête... Quelle vienne retrouver ma sœur aujourd'hui. Elles bavarderont, ça lui fera du bien.
Il s'éloignait, lorsque Geofroy le rappela :
— Monsieur Lucien! De quel côlé allez-vous?
— Sur Sézarou.
Geofroy s'approcha :
— Parce que, quand vous sortez comme ça, n'traînez pas trop sur Fontarbon. J'crois pas, tout de même, qu'il ait le toupet d'être impoli, mais vaut mieux le laisser tranquille.
Impoli!... Lucien sourit tristement. S'il n'avait du être qu'impoli !
... Ne pas traîner sur Fontarbon, ne pas prononcer le nom de Morineau quand on l'avait au bord des lèvres, pour l'accuser... Il y avait de quoi serrer son fusil, envoyer des coups de pied dans les taupinières et marcher tête baissée.
Deux heures plus tard, il revenait quand, hélant Michéou pour faire ouvrir le chenil, il apprit, du drouldt, que Jeanne était au château.
— Vous savez, monsieur Lucien, fit Michéou, on ne m'ôtera pas de l'idée que c'est lui qui a fait le coup !
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— Lui! Lui!... Tu en sais quelque chose? Alors, je te conseille de tenir ta langue, mon ami! D'ailleurs, ce nest pas si sûr que ce soit lui.
— 11 Y en a un autre, peut-être, pour ce crever » un chien?
— Et lou Péricléro?
— Lou Péricléro?... Le povre fou! Il ne ferait pas de mal à une mouche !
— Un fou, mon garçon, ne fait pas de mal à une mouche et, un beau jour, il éventre un chien.
Michéou se tut. incrédule, et il reprit :
— Lou Péricléro, je l'ai vu passer hier matin. Il s'en allait mendier du côté de Réaup. C'est un innocent.
Sans plus l'écouter, Lucien le quitta et s'en fut frapper à la chambre de sa sœur.
Gabrielle était dans l'orangerie avec Jeanne Geofroy.
A droite de l'orangerie, il y avait un grand salon clair où l'on se tenait pendant les mauvais jours. Il était meublé de petits canapés Directoire, de chaises et de deux commodes Louis XVI où étaient rangés, fantômes du passé, les jouets qui avaient servi aux enfants de Ouatreloup. Deux larges baies s ouvraient sur le jardin français que barrait une longue charmille au delà de quoi il y avait une rangée de cèdres qui bordaient une vieille pinada qu'on ne gemmait pas et qu'on nommait la Garenne. Lorsque le vent d'autan donnait, c'était là qu'il fallait se réfugier. ^ 'US la grande voûte que l'immense souffle ne parvenait pas à entamer, on se serait cru dans une église
aux cent piliers que des orgues auraient fait resonner.
— Ah ! s'exclama Gabrielle en voyant entrer son frère, si tu veux voir une gamine qui brasse du noir!... Regarde-moi ces yeux!
Et, comme Lucien reprochait à Jeanne de leur avoir caché les démarches de Morineau, elle lui répéta — ce qu'elle avait confessé à Gabrielle — qu'elle n'avait pas osé le leur avouer.
— Non! Voyez- vous, quand je songe à ça... il me semble que j'en suis toute salie.
— Tues une grande sotte, tiens! affirma Gabrielle en l'embrassant. Moi, si ça m'était arrivé...
Si ça lui était arrivé... Elle se tut, à court de décision.
— Bast! fit-elle en se levant, vous êtes tous là hypnotisés par cet homme ! Vous auriez un tigre dans la lande, que vous n'auriez pas plus peur.
— Un tigre, marmonna Lucien, un tigre, on le tue d'abord; ensuite, on a tout le temps de réfléchir à ce qu'il aurait pu faire.
Mademoiselle Gabrielle d'Arbot resta perplexe, et brusquement, chassant d'un coup de tête les soucis qu'elle sentait monter en elle, reconquérant son insouciance, elle dit à son amie :
— Reste ici. Je vais m'habiller pour le déjeuner.
— Alors, fit Lucien quand il fut seul avec Jeanne, qui donc t'empêchait de venir au château? Tu avais peur du patron?... De'ma mère?... D'André?...
— De personne, monsieur Lucien; je vous jure
que j'avais honte de moi. Je m'imaginais que vous ne me verriez plus de la même façon...
— Qui?... Gabrielle?... Moi? Allons donc!... Pourquoi cela? Nous ne sommes donc plus camarades?...
Il reprit :
— C'est Justine qui le défendait de venir?
— Grand'mère ne me la jamais défendu, répondit doucement Jeanne, mais elle ne tient pas à ce que je sois toujours ici.
— Et ton père?
— Oh I lui, non ! Tous les soirs, il me demande si j'ai vu Gabrielle, ou monsieur le comte, ou vous: mais...
— Mais?
— Mais, finit-elle par lâcher, je suis surveillée.
— Hein?... Morineau te surveille? .
Elle lit « oui » de la tète.
— Eh! bien, nom de Dieu, s'écria Lucien exaspéré, tu ne peux pas lui dire une bonne fois que tu ne veux pas de lui?... Tu ne veux pas de lui!... En es-tu si sure, après tout?... Ça amuse toujours une femme d'aguicher un homme! C'est une canaille... possible! mais pour nous seulement: pour toi. c'est un mari, ma petite!...
Il arpentait la pièce, s'arrêtait, les doigts crispés, exhalant sa colère sans reconnaître là cette jalousie de l'homme qui voit un homme lui ravir l'enfant qui a été la compagne de ses jeux, qui a grandi avec lui, qu'il a modelé inconsciemment selon ses désirs et qu'il avait cru posséder pour toujours.
20 l'oiseau de proie
Jeanne s'était laissée retomber sur le canapé, atterrée.
Son ami! C'était son petit ami d'autrefois qui lui parlait ainsi!... M. Lucien! Lucien qui criait : « Épouse-le, ce Morineau ! Épouse-le si tu le veux ! Il nous fichera peut-être la paix ensuite!... »
Il lui vint de grosses larmes, qu'elle ne sentit pas monter, qui coulèrent lourdement sur ses joues, et dont elle percevait la chute écrasée sur son corsage.
Elle ne bougeait pas; baignée par le flot de ses souvenirs qui remontaient, si tendres, si doux, si amers en un tel moment, elle attendait le choc qui devait briser son passé et l'anéantir elle-même. Ensuite elle s'effondrerait là, à cette place où elle avait joué si souvent...
Cette voix !
Lucien se retourna, vit ses traits décomposés, sa face sans ombre, translucide comme la figure d'une vierge de cire... Il en eut une secousse, appela : «Jeanne! » de sa vraie voix et, tremblant d'émotion, transfiguré par la chose formidable qu'il venait de découvrir en lui, prenant dans ses mains les mains glacées de cette petite amie, il se fit une place près d'elle, et tendrement, lui chuchota :
— Ma petite Jeanne!... Pardon! Pardon, mon tout petit...
Son tout petit — tel qu'autrefois ! — Les beaux mots!
Il la consolait, en grand frère qui a fait du mal au cadet.
Et tout doucement, comme la branche s'incline sous la pluie, Jeanne se laissa entraîner, les paupières closes, la gorge dilatée.
Il lui chuchotait :
— Ne pleure plus!... Je suis un maladroit! Je ne veux pas que tu pleures, Jeanne! Jeanne! Je t'aime bien, va!... Je t'aime bien!... mon tout petit!
Il parlait sans penser à ce qu'il disait, la tenant là, contre lui, fortement.
— Je t'aime bien, Jeannette!... Tu ne me crois pas?
Elle faisait : « Si, si », avec de menus mouvements de tête qui agrandissaient les plaques glacées de ses larmes sur le cou de Lucien. Elle était inerte, fondue par cette douceur décevante d'une joie incomplète qui, tout doucement, fait fondre une grande peine.
Lucien l'embrassa :
— Jeanne!... Parle-moi!...
A son tour, un frémissement le parcourut.
Il chuchota plus bas : « Jeanne!... » Et dans une grande poussée de l'amour qui venait d'éclore, il prononça :
— Je t'aime ! . . .
Elle devint inerte.
Il ne percevait plus sa respiration; il ne sentait que le poids tiède de son corps sur sa poitrine. Aucune pensée n'avait de place en ce désastre.
— Jeanne ! . . .
Il lui plaça la tête dans ses mains et, dévotement.
22 l'oiseau de proie
il la baisa sur les yeux qui avaient pleuré, et sur les lèvres qui. muettes, s'étaient ouvertes.
Alors elle fit le geste que la nature a dépose dans le trésor des temmes qui sont faites pour être des amoureuses, un geste qu'elles ne font qu'une fois, lorsqu'elles naissent à leur vie d'amour. Ses bras s'élevèrent pour un enlacement, et gravement, religieusement, elle lui rendit son baiser.
Et puis, perdus dans cette immensité nouvelle, anéantis par la morsure du bonheur d'aimer, de la douleur d'aimer, de l'extase d être au-dessus de la terre, au-dessus de tout, ils s'étreignirent.
Il lui dit encore :
— Je t'aime!
Elle lui répondit :
— Je vous aime! comme répétant un serment. Ils n'entendaient pas qu'on marchait à pas éteints
dans l'orangerie. Les paupières closes sur leur joie, ils ne percevaient, maintenant, que leurs deux souffles qui se mêlaient.
La porte tourna : un résinier, la face mauvaise, regarda dans la pièce. Sur le point d'entrer, il les découvrit, à sa droite, presque à la portée de son bras et il resta figé de stupeur. Mais, à un mouvement que fit Lucien, il s'efi'aça, hésita une seconde, et s'éloigna dans l'orangerie, de sa grande démarche feutrée d'homme accoutumée à la traque des bêtes.
Quelques instants après, on entendit Gabrielle qui hélait son frère.
D'un même mouvement, ils se disjoignirent, mais
leurs mains restèrent sur leurs épaules, comme si. après le baiser, ils devaient rester quand même unis.
Lorsque Gabrielle pénétra dans le petit salon, elle trouva Lucien qui, près d une table, feuilletait un livre et devant lui, debout, Jeanne, les cernes de ses yeux agrandis, les lèvres décolorées.
— ^ous n'avez pas vu Morineau? demanda Gabrielle.
Jeanne blêmit un peu plus.
— Il est venu de la part de Justine qui avait besoin de Jeanne, et je l'ai vu repartir par le potager...
Jeanne n'en entendit pas plus. Elle sortit en marmonnant : (( J'y vais! » et, baletante, la gorge serrée, les yeux vides de regards, elle se mit à courir, encore bouleversée par le rêve insensé dont elle s'était à peine arrachée et que le nom de Morineau avait dissipé.
MORINEAU
Dans l'après-midi, Geofroy se présenta au château pour parler à madame la comtesse.
Il avait une attitude si folle que le domestique lui répondit qu'elle n'était pas là.
Mais Geofroy l'empoigna par le bras :
— Elle n'est pas là? Eh ben. je veux voir monsieur Lucien.
M. Lucien était parti du côté de la surède de Bagnan.
Geofroy se retirait quand, subitement, jetant son béret à terre et frappant du pied, il cria :
— J' men fous! J'veux voir quelqu'un, là ! Et que ça ne traîne pas, ou j fais un malheur!
Mademoiselle d'Arbot passait. Il se planta devant elle, les bras croisés : ,
— Dites-donc. mademoiselle...
Mais, aussitôt, devant la mine stupéfaite de Gabrielle, son exaltation tomba :
— Pardon, mademoiselle!... Je voudrais vous dire deux mots...
Gabrielle n'avait jamais vu Geofroy dans un tel ctat. Ses mains s'agitaient, il avait des coups d'épaule qui lui lançaient la tête en arrière et un halètement de bête sur ses fins. Avant de passer dans le vestibule, il regarda du côté de la grille de la cour, comme s'il attendait quelqu'un, mais à peine entré, il soupira :
— C'est une chance que je n'aie pas rencontré monsieur Lucien!
Ln grand sanglot le secoua et. dans lantichambre qui commandait le fumoir et la salle à manger, il - effondra sur une banquette, en se cachant la figure.
Mademoiselle d'Arbot, le contemplait, ahurie.
Il faisait : « Non, non, non ». de la tête.
Et comme elle répétait avec obstination, mais doucement : ce Mon bon Geofroy, qu'avez-vous?... Geofroy?... » il laissa couler lentement :
— Il y a... que monsieur Lucien m'a arraché mon bonheur, mademoiselle!... Jeanne et lui...
Sa voix flancha, les paroles semblèrent culbuter; un éclat de colère les redressa :
— Jeanne et lui. tenez!...
Et. d'un trait, sans lever les yeux, il lui rapporta ce que Morineau lui avait raconté.
— Tenez, maintenant, je ne suis plus en révolte, je me dis que ça devait arriver. J'ai été malheureux
toute ma vie. Je n'avais que ma petite Jeanne, et vous tous : vous, mademoiselle, et madame, et monsieur André, et monsieur. . . Monsieur Lucien ! Tout ça fout le camp d'un coup. C'est fini!... Si j'avais rencontré monsieur Lucien tout à l'heure, je ne sais pas ce que j'aurais été capable de lui faire. Eh hen! il peut venir; je ne lui dirai rien. C'est fini! Je n'ai plus de forces... Ce qui est fait est fait. Moi,... ah! moi, ça n'a pas d'importance... J'ai été un chien couchant, je ne changerai pas. Je ferai mon paquet et je m'en irai. Arrivera ce qui arrivera... Mon compte était déjà long; aujourd'hui, on pourra l'arrêter... Mademoiselle d'Arbot protestait.
— Laissez donc, mademoiselle! Il n'y a pas de malentendu. Vous trouverez des raisons, je le sais, mais c'est pas la peine de me consoler. Tout ça, c'est de ma faute. Je n'avais qu'à tenir Jeanne à sa place.
— Geofroy !
Si elle avait osé, elle se serait jetée dans ses bras, comme un enfant qui, ne sachant pas encore les mots qui chassent la douleur, devine qu'il y a des embrassementsqui valent mieux que les plus beaux discours.
— Ecoutez, Geofroy! je parlerai à Lucien. Il secouait la tête.
— Et cela restera entre nous...
— Oh! je m'en moque mademoiselle!... Pourtant, ne comptez pas là-dessus : Morineau se chargera de faire connaître la nouvelle. C'est déjà fait !
— Je le verrai.
— Qui? Morineau?... Ne faites pas ça, mademoi-
L*OISEVr DE PROIE 27
selle! Morineau, vous savez... il a des raisons d'homme, lui!... Si vous l'aviez entendu tout à l'heure, quand il a gueulé devant moi : « Ta fille, tiens, voilà ce qu'elle est. ta fdle!... » J'avais ma serpe. Je ne sais pas comment je me suis retenu!... J'ai failli le tuer!... Mais, vous, mademoiselle, ne lui parlez pas! Je connais la hête; elle ne vaut pas cher et un mot est vite lancé.
Elle lui prit la main.
— Mon hon Geot'roy. retournez chez vous... Il ne faut pas que Morineau havarde, n'est-ce pas? Le reste... Nous nous en occuperons après.
Elle le reconduisit jusqu'au seuil, doucement, faisant « clmt » du doigt pour qu'il ne protestât pas et, lorsqu'elle l'eut vu traverser la cour, les épaules arrondies, la démarche floche, elle décrocha une pèlerine, et passant par derrière le château, prenant le chemin de Berlan, elle marcha vers la maison du résinier.
^lorineau grattait la vieille gemme de ses pots.
— Tiens, fit-il en se levant, mademoiselle Gahrielle ! . . .
— ^lorineau, commença-t-elle, j'ai c[uelque chose à vous dire.
— Dans c'cas, mademoiselle, entrez donc.
Il avait gardé l'accent traînard et lourd de son Poitou.
— Morineau, je suis ici pour vous parler de Jeanne... et de mon frère... Il paraît que vous savez
28 l'oiseau de proie
sur eux des choses... qu'on ignore, au château? Eh! bien, je vous demande de les garder pour vous...
Elle s'interrompit.
Morineau s'était planté devant elle, les jambes écartées, les mains dans les poches, l'air gouailleur.
— J'vois c'que c'est, dit-il. On a besoin dv^ moé, paçré?... Pas la peine de faire d'histoires... Yot'frère s'est pas gêné, moi, je m' gênerai pas non plus.
Il ferma la fenêtre, reprit sa pose de voyou qui se sent maître du terrain, et tout à coup, sa face de fourbe s'illuminant d'un éclair, il lança un coup de pied dans la porte qui se ferma.
— Morineau! commanda posément mademoiselle d'Arbot, ouvrez la porte!
— \ous voulez que j'ouvre la porte? fit Morineau. Bien, mademoiselle, bien!
Sans se retourner, il chercha le verrou de la main et le poussa d'un coup de doigt en marmonnant :
— Pour ces petites affaires-là, faut avoir sa tranquillité.
Et comme elle allait crier, il reprit :
— Bast! avec ce vent- là!... Pensez donc que j'entends jamais la cloche du château!... Et maintenant^ vous ne savez pas? Votre frère a du goût pour la Jeanne: moé, ma petite, je me sens du goût pour vous et je pense bien que j 'perdrai pas au change.
Il fît deux larges pas vers elle, en brute qui prend sa distance pour bondir; mais la voyant si décidée à résister, il s'arrêta.