DANS LA CAGE
Il ne doutait pas de ses forces — d était robuste comme un percheron qui, dune ruade, pourrait défoncer son chariot, et d'une pesée de son flanc écraserait son valet sur le mur de son écurie. Seulement l'appréhension d'une lutte d'où l'on sortirait avec des coups d'ongles et des ecchymoses, et puis — qui sait? — quelque chose de plus grave : une étreinte à la gorge, qui ferait un collier sur ce cou blanc et frêle de petite demoiselle... La réflexion le rendit prudent.
Il aurait voulu réduire sa proie par la peur. Ln bon évanouissement et après... — n'est-ce pas? on dirait qu'on était consents.
Mademoiselle d'Arbot, qui le voyait hésiter, énonça lentement :
— Vous êtes fou Morineau?
30 LOISEAl DE PROIE
La table les séparait.
— J'suis fou? grogna-t-il. P't'être ben, que j'suis fou! Dans c'cas, faut me faire passer ça! A c't'heure que j'vous tiens, j'vous lâclie pas, ma drolière ! Vous savez...
Sa voix tremblait...
— On rigole pas avec Morineau ! C'est ça ou alors c'est autre cliose.
Et, de SCS deux pinces formidables, il fit le geste d'étouffer.
— Après, ajouta-t-il en faisant un geste obscène, ça sera ça quand même.
Mademoiselle d'Arbot demeurait droite, l'air calme et. n'avait été sa pâleur, elle aurait semblé décidée à résister à cette brute qui, la gueule projetée en avant, la dévisageait de ses yeux enflammés et secs. Mais elle sentait naître en elle un froid qui la glaçait, ainsi que, gagnant ses membres, un petit tremblement qui s'accentuait.
Elle se cacha les mains derrière le dos.
D'avoir l)ougé, cela la rendit plus forte. Elle eut une longue et imperceptible aspiration, avala sa salive sans le faire paraître et, quand elle fut sûre qu'elle pourrait parler, elle dit encore, posément :
— Morineau, ouvrez la porte!
C'était un ordre calme et impérieux, qui ne tolérait pas qu'on hésitât à l'exécuter. Morineau en aurait été démonté si* à cette seconde, la vision de l'orangerie ne lui était passée par la tête. Cette belle fdle, à peau douce, à lair de grande dame, la lui
avait fait oiililier. Il eut un rire crapuleux, répéta gouailleur :
— « Morineau. ouvrez la porte! »... Ah! Ah!.. Morineau l'ouvrira si y veut. 11 est chez lui. drolière! Tas heau prendre tes airs, t'entends?... Morineau. il est chez lui! Fallait pas v venir. Maintenant, on peut s'expliquer : c'est pas défendu...
11 avait légèrement tourné autour de la table. Mademoiselle d'Arbot. voyant la manœuvre, obliqua du côté opposé, inconsciemment; cela la rapprochait de la fenêtre. En un bond, elle aurait pu l'atteindre; mais après?... 11 aurait fallu quelle l'ouvrit du premier coup... et encore! Elle donna un coup d'oeil de ce côté.
— Pas la peine! fit Morineau, elle est fermée, va! Et craignant cependant que la précaution ne fiit
pas suffisante, il revint à sa première place.
Cette fois, mademoiselle d'Arbot. ne bougea pas. 11 n'y avait plus la table entre eux : c était comme si son ennemi avait été sur elle. Un saut et il l'empoignait !
Elle ne chercha pas à fuir.
L'homme était stupéfait de sa tranquillité.
"Si elle avait pu prononcer : « Je vous attends! » elle l'aurait fait mais sa réserve d'énergie s'épuisait; il n'y avait plus que la superficie qui restait paisible, comme ces flaques d'eau, devant la bonde des étangs, qui cachent sous leur aspect débonnaire le désordre des flots qui se précipitent sous la vanne levée.
Elle entendait, maintenant, si fortement les coups
brutaux de son cœur, qu'il lui paraissait que la pièce devait en résonner, et elle se disait que si Morineau ne se décidait pas à agir, à faire un pas, fût-ce de son côté, à remuer pour briser ce sommeil qui la gagnait, elle succomberait, hypnotisée.
Elle se sentait déjà vaciller et elle avait conscience d'être près de sa fin.
Morineau restait confondu par l'aplomb de cette fille. Il aurait souhaité des cris, ou des supplications, ou des injures; cela donne du courage, pour la besogne. Mais cette attitude glaciale lui enlevait ses moyens.
Il eut un haussement d'épaule, se dandina en gros gars qui ne veut pas se laisser impressionner, et lâcha :
— Allez! Pas tant d'histoires! Chacun son tour, ma p'tite! Des fois c'est pour un marquis, d'aut'fois pour un valet!... Cette fois c'est pour un résinier, paçrél La Jeanne pourra aller après, tout son soûl, avec ton frère; moé j'aurai eu mon compte...
Mademoiselle d'Arbot ne sourcilla pas.
— C'est-y dit, oui ou non? gueula Morineau. Voyons! Parle, nom de Dieu! ou il va se passer quéqu'chose de vilain ! . . .
Mademoiselle d'Arbot redressa encore la tète. Ce n'était plus un oiseau surpris et qui demeurait figé sous le nez du chien; c'était une femme sûre d'elle, qui toise de haut son ennemi.
— Bien! fit Morineau. Puisque ça doit arriver, vaut mieux que ça soye tout d'suite!
Il passa la main sous la table, d'un coup de doigt fit
L"0ISEAU DE PROIE 33
sortir le tiroir, empoigna un couteau, le planta dans le bois, et, ivre de rage, proposa :
— Yeux-tu ça, ou ça?
Il lui désignait le lit ou le couteau.
Elle eut un léger fléchissement du buste, comme si, à bout de résistance, elle tombait, enfin. Ses regards s'arrêtèrent sur le couteau, et puis firent encore une lois le tour de la pièce. A sa droite, il y avait le lit... Elle eut un frisson.
C'était fini! Il n'y avait plus qu'à mourir ou bien...
A cette seconde, la vision de Quatreloup lui revint à la mémoire. Elle se retrouva dans sa chambre de jeune fille; des détails puérils se présentèrent à elle — son petit bureau où il y avait deux de ses photographies, lune en costume de Pierrette, l'autre à cheval à côté de son frère Lucien : au mur, croisés au-dessus d'une patte de lièvre, une cravache et un stick... Aussitôt, une autre vision surgit : sa chambre de Paris d'où elle embrassait la plaine de Grenelle peuplée d'usines, et le Champ de Mars, et plus loin, sur la gauche, les dômes des Invalides, du Panthéon et de l'Observatoire. Des souvenirs, ridicules en un pareil instant, se précisèrent : une bouderie, une gâterie, une représentation au Châtelet, la figure d'une poupée, la couleur dune robe, les jeux d'un chaton, et tant de futilités, qu'elle croyait évaporées, qui n'étaient qu'endormies et que cette grande secousse réveillait à l'heure où il n'aurait dû y avoir place que pour les choses graves.
34 l'oiseau de proie
Et elle entendit la voix de Geofroy : « N'y allez pas, mademoiselle! » Cela lui donna une immense amertume.
Tout à l'heure encore, elle croyait avoir du courage; à présent qu'elle se voyait perdue irrémédiablement, elle n'en retrouvait plus. Si elle avait été dehors, peut-être lui en serait-il revenu, mais dans cette chambre, elle étouffait!
Inconsciemment sa main monta jusqu'à son front perlé de sueur, et un soupir gonfla sa poitrine.
Morineau crut qu'elle cédait.
— Eh ben, donc, voyons! Ah! si vous croyez que Jeanne a fait tant de manières, elle! Seulement, c'était avec un monsieur... Avec moé, c'est pas la même chose, peut-être. Ça n'fait ren! Si vous êtes gentille, on verra à s'arranger. Moé, j 'piperai pas... jNi vu, ni connu, pa\>rél...
Tl lança un coup d'oeil à la fenêtre. Les rideaux étaient relevés; il les tira soigneusement.
— Et puis, ajouta- t-il en souriant, une belle fille comme vous, comprenez, n'est-ce pas?... Eh ben, j'suis bon gars! J'vas vous dire quéqu'chose...
Il se dandinait.
— Jvous d'mande pardon d'vous avoir brusquée, là... Et aut' chose : j" songe pu à la Jeanne, là!...
Il s'approchait, de sa démarche de langnou, mais tout à coup, s'apercevant que le couteau avait disparu, il fit un saut en arrière et, blême de fureur, les veines du cou saillantes, il gueula de son accent vadrouille :
— Lâche cqiie t'as derricre le dos. saloperie!
Il avait empoigné une chaise et la brandissait, mais il n'acheva pas son geste.
Il n'avait pas encore admis que pour posséder cette fille, rpù était là. et qui. dans son esprit bul^', n'était plus pour lui mademoiselle d'Arbot, qui n'était qu'une femme qu'il voulait culbuter, il n'avait pas encore admis qu'il serait peut-être obligé de la tuer.
Sa gorge et ses tempes battaient ; ses oreilles avaient un ronflement de machine: des cris de joie lui montaient aux lèvres...
Il en ricana.
Alors, la bourrasque qui entraînait sa raison devint plus folle.
Il ne se disait même plus que la lande était immense et qu'elle savait, comme la mer, garder des secrets. Il ne pensait plus aux précautions.
Il voulait... il i>oulait...
Encore une fois, il vociféra :
— Lâche le couteau, guenille !
A ce moment, Gabrielle tourna brusquement la |tète vers la fenêtre, et aussitôt elle appela :
Geofrov !... Geofrov
Cela éclata comme deux coups de fusil.
Morineau posa sa chaise à terre, sans bruit, se jeta sur la porte, repoussa doucement le verrou et s'accota au mur, rapidement, les mains dans les poches, juste au moment où, sous une poussée formidable, la porte s'ouvrait devant Geofrov, stupéfait.
36 l'oiseau de proie
De sa voix crapuleuse, Morineau articula, tout de suite reconquis :
— Voyez-vous ça!... Mademoiselle qui vient relancer les gens jusque chez eux?... Allez! filez! Et vous pourrez le dire à votre frère, et à la Jeanne, et à tout le monde! J' ferai c' que j' voudrai! Personne m'empêchera de dire c' que je sais! Yoyez-vous ça?... J' crains personne!... Et j'attends pas après vous pour gagner ma vie! Les pins manquent pas ailleurs!... Vous pouvez lâcher mon goustre, maintenant!... Mais ça vous coûtera quéqu'chose de m'avoir menacé! J' vous Y promets!...
Et, s adressant à Geofroy, qui s'était placé entre Gabrielle et lui :
— T'as vu ça, toé? Une demoiselle qui vient vous dire : « Si vous répétez c' que vous avez vu dans l'orangerie, j' vous saigne?... » Ah! ben!... Ah! ben ! . . . On a du culot chez les marquis !
— Toi, mon gars, marmonna Geofroy en saisissant le bras de mademoiselle d'Arbot, je sais c' que tu vaux. On s'expliquera une autre fois...
— Tout sûr, qu'on s'expliquera!... Et tu peux y compter !
— J'y compte ben!...
Et il entraîna Gabrielle :
— Parfaitement, reprit Morineau, Sortez, mademoiselle!... Décanillez! mais n'emportez pas ce qui m'appartient...
Mademoiselle d'Arbot jeta le couteau sur la table.
— Et si jamais vous y r' venez, cria-t-il en se
l'oiseau DE PROIE 37
mettant en travers de la porte, moé, vous entendez? moé, je...
Geofroy le bouscula et, sans un mot, ils passèrent.
Derrière eux, Morineau proférait des injures :
— Feignants!... Salauds...
Ils l'entendaient aussi taper sur sa table, donner des coups de pied dans ses meubles, et proférer des injures...
Geofroy maintenant et poussant mademoiselle d'Arbot, ils marchèrent ainsi jusqu'à la petite entrée du potager où il y avait un banc. Là, Gabrielle s'effondra, à bout de forces, et se prenant la tète à pleines mains, elle pleura.
— Il ne vous a pas touchée? demanda Geofrov.
Elle fit « non » de la tête; mais aussitôt des sanglots lui montèrent à la gorge, rapides, pressés, tumultueux comme sous des poussées impérieuses. Ses nerfs trépidaient ; elle se redressa , tendue et crispée, et puis, avant que Geofroy ait eu le temps de la retenir, elle tomba à la renverse, les membres raidis, le corps secoué de soubresauts.
Il appela, il appela M. Lucien, de toutes ses forces, oubliant sa rancune.
Ce fnt Jeanne qui, accourant, trouva son père qui maîtrisait les mouvements désordonnés de Gabrielle.
Quand la crise fut passée, qu'ils eurent assis mademoiselle d'Arbot par terre, le dos au banc, ils se concertèrent.
Jeanne voulait qu'on la portât dans l'orangerie sans rien dire. Une fois là, on préviendrait la femme
38 l'oiseau de proie
de chambre et, à elles deux, elles la monteraient dans sa chambre. Mais Geofrov entendait qu'on informât M. le comte et M. Lucien, et tout le monde.
Gabrielle faisait : « Non, non! Laissez-moi!... » Des larmes apparurent à ses yeux ; elle étendit le bras, toucha la main de Jeanne, l'attira pour l'étreindre, et toutes les deux pleurèrent, doucement, longuement, tandis que Geofroy mâchonnait des menaces.
Enfui, demanda-t-il à un moment, comment
qu'c'est arrivé?
Elle eut un haussement d'épaules et sans un geste, comme une convalescente, elle raconta :
— Il était devant chez lui...
Quand elle en fut au marché que lui avait proposé Morineau, une pudeur la retint, mais Geofroy, les poings fermés, le cou tendu, insistait brutalement : « Et après?... et après?... » Elle continua :
— ... Après, il s'est aperçu que j'avais le couteau, il a pris une chaise et m'a menacée... A ce moment, à travers les rideaux, j'ai vu quelqu'un qui marchait sous les chênes, et je vous ai reconnu. J'ai crié...
Geofroy haletait.
Mon Dieu!... Mon Dieu!... J'me doutais de
quelque chose, allez, mademoiselle! J'vous avais vue partir... J'vous ai suivie!
Il eut une grande aspiration et, serrant les poings, mâchonna :
— J'ie crèverai ! Je l'jure ! Je F crèverai ! . . . Et dès ce soir... Arrivera ce qui arrivera, j'm'en fous!...
Ils étaient là. tous les trois, Jeanne un bras au cou de Gabrielle, lorsque Lucien surgit du potager.
— Il y a, commença Geofroy...
— Il n'y a rien! intervint Gabrielle en lui coupant la parole. Je me suis trouvée mal. voilà tout!
Et elle se releva.
— Pardon, monsieur Lucien, dit Geofroy. C'est pas vrai: il y a eu quelque chose... Non, mademoiselle, laissez! Il faut que monsieur Lucien le sache. D'abord parce que. moi, je ne veux pas être tout seul pour garder ça. et puis... et puis, enfin, il faut qu'il le sache, là!... C'est bien le moins!
Sa voix s'était enflée. Il parlait durement, presque avec autorité.
Jeanne le contempla et ses cernes se creusèrent. Elle savait que quand le père avait ce timbre-là, il fallait filer doux.