‹ Londres comme je l'ai vuChapitre 1 sur 5 · IL A ETE TIRE · texte numérisé non relu

IL A ETE TIRE

loo exemplaires numérote!» à la presse, n"* i à loo sur papier du Japon de la Manufacture de Shizuoka.

200 exemplaires numérotés à la presse, n"* ici à 3oo sur papier vélin d'Arches fabriqué spécialement.

iNOTE DE L EDITEUII

Avec (( Londres » nous terminons une première séiic de livres conçus et exécutés suivant une formule nouvelle. Cette tentative a été accueillie très favorablement par tous ceux qui s'intéressent au livre illustré, et a lant de suffrages de notre public, nous sommes heureux d'avoir pu en ajouter un, de caractère officiel : le Ministre de Tlnstruction publique honorait récemment d'une souscription le premier volume de celte collection et Tadoptait pour ses Bibliothèques.

De tels encouragements nous incitent à conlinuer el, toujours dans une même pensée de vulgarisation darl, nous soumettrons bientôt à ceux qui nous suivent une nouvelle colleclîon. Dès à présent nous pouvons annoncer deux ouvrages, l'un de Lucien Descaves, illustré par Steinlen, et Taulre sur Paris, illustré par Ch. Huard.

\ous apporterons toujours à rétablissement matériel de ces livres le plus grand soin, et nous nous appliquerons à présenter des œuvres homogènes en cherchant à faire naître des collaborations où Farliste et l'écrivain soient en communion parfaite de goûts et d'idées.

La Cité. — Le quartier, on Ta cent fois décrit et chaque fois mieux que je ne pourrais le faire. (Voyez Dickens et Taine.) C'est un labyrinthe de rues tortueuses, d'allées étroites, de « lanes » obscures, peuplées de maisons de commerce, de banques, de bureaux, de magasins, d'enbrepôls cil se brassent par millions les affaires de Londres, de toute

rAnglet^^rre, di.^ loule une partie thi ^^nlie.

Pas un cdin tlt^ Ifîrrain a c?it pmïii. jkiî^ un pijuce nVât in occupé. Vu fond de cour^ où le sdlvil lU' pénc'tru jamaj,< j'ai vu des i'rrilcnïiK ainsi lil^'Urs ;

Ik'llc cavtî

bien claire à louer » et je me suis demandé quels gens ou quelles choses pouvaient moisir au fond de ces puits.

S'il est juste de recommander la visite des pays ensoleillés durant les mois d été, il est de toute importance, pour une première impression, d'aller dans la Cité par une froide journée d^automne ou d'hiver.

Le ciel a disparu : une brume humide, un brouillard épais emplit Tair et distille une pluie fine et pénétrante, que Ton sent durer depuis des semaines et qui n'a aucune raison de cesser jusqu'à la consommation des siècles. Du fond de votre hansom il vous semble regarder à travers la vitre dun aquarium. Tout est mouillé, rincé, dégouttant, ruisselant. La foule des pa.ssants barbote dans les flaques, clapote dans la boue. Jamais on ne vit tant de parapluies, d'imperméables, de caoutehoucs. Les policemen, au milieu des chaussées, sous leurs vêtements cirés, ont Tair d'otaries, d'animaux marins sortant de l'eau.

« London wealher » ! vous jette par le plafond, d'une voix enrouée, le coachman obligeant. Le temps de Londres ! J'ai connu des Français qui, ne pouvant le supporter, rentraient à Ihôtel boucler leur valise et reprenaient le train avec l'impression d'avoir vécu quelques heures dans un pays do cauchemar.

Dès Fleet Street votre voiture s'est jetée dans un flot d\)mnibus, de hansoms, de chariots, de camions, roulant roue à roue, pressés comme harengs dans leur caque : et cette foule augmente à chaque minute. Sous le pont de Ludgate Hill tant de bruits, de mouvements, d'odeurs vous frappent en même temps que vous en êtes étourdi, haletant et sufl'oqué. Quittez votre voiture, allez à l'aventure, mèlezvous à la foule des afl'aires qui se rue à la lutte. Vivez pour

un instant de sa vie, ouvrez les yeux, regardez, écoutez : ici mieux que nulle autre part vous comprendrez, à travers ses bizarreries, ses exagérations, ses usages surannés, la grandeur (lu caractère anglais. « Peuple de marchands » a dit Napoléon. Sr)it ! mais pas de boutiquiers. Race de conquérants, fils des Vikings redoutables, forts, braves, résolus, curieux du danger, maîtres de leurs nerfs, de leurs muscles et de leur énergie que rien ne fait ployer.

Au travail ! De tous côtés ils accourent ; dès le malin les gares des stations de Tw Underground », du Tube, les omnibus, 1<'S cabs, les vomissent par milliers. C'est une vraie ruée indescriptible, un grouillement fou de fourmis affairées gagnant les bureaux et les magasins. A grandes enjambées ils se jettent à la poursuite de Targent, de la richesse, du pouvoir, ou plus souvent encore à la conquête du pain quotidien.

L'atm()sj)hère est lourde et brutale comme sur un champ de bataille, autour de la Banque d'Angleterre, du Stock lixchange, dans Lombard, Cannon ou Threadneedle Streets, dans (^heapside ou Bishopsgate. C'est une houle, une activité vertigineuse : il y a certains carrefours Qu il passe un million de piétons et trois cent mille voilures chaquô jour. A qui regarde d'en haut il semble voir la crue subite d'un grand fleuve avec ses remous, ses vagues, ses tourbillons emportant tout sur son passage.

Un simple geste du policeman en arrête cependant le cours. l)(î beaux types, ces policemen de la Cité, vigilants, sévères, polis, soignés; ils ont un air de netteté morale et physique extraordinaire. Ils sont maîtres d'eux, ne crient jamais, sûrs d'être obéis ; ils re])résentent l'autorité, l'ordre avec un air de

force patiente qui fait plaisir. Ils sont la Providence des étrangers égarés ici, cherchant à les comprendre et à se faire

comprendre d'eux, ignorant ce ton bourru qu'affectionnent nos sergots parisiens.

A tous les coins de rue, devant tous les édifices piaillent les marchands de journaux : « Speeshul ! Speeshul ! ». Dans la boue devant eux ils ont étalé leurs affiches aussitôt macu-

Iccs. I>ps ncw boys intrqïi pliant &oii« paqucls de feu les fraîches.

glissent enlrc les voilures. Leur agilité,' leur endurance sont irrésistibles. Ils sont partout et rien ne

semble pi"mvoir les arnMer. Wnt

La boue clk^-iiulnic, la lerriblc l J^t

boue de Londres, glissante et dangereuse, est pour eux nc'gli-

irertLk\ Cent fuis ils risquent leur vie dana

Fespace d'une minute. « Winner! Winner! » jelte Tun

d'eux, d'un cri perçant, dans

votre oreille, et à la seconde

suivante vous l'apercevez de

l'autre côté de la rue, passant

entre les pattes des chevaux,

pour arriver au client qui l'a

appelé d'un signe.

D'autres types se précipitent sans cesse sous vos regards étonnés. On voudrait les croquer tous : les garçons de bureau en habit à boutons d'or, le chapeau haut de forme sur la tète et la pipe au bec, les shocblacks en veste rouge s'acharnant à faire briller les chaussures de leurs clients ; et tous les petits marchands de la rue et tous les types d'employés, de commerçants, de banquiers, de clergymen, d'office-boys, de garçons de restaurant, d'ouvriers, qui vont, viennent, courent sans cesse en un interminable défilé, tandis que sur la chaussée roulent les omnibus et les cabs.

Voici venus les temps de l'automobilisme. Déjà circulent en grand nombre les coupés à moteur taximètres et de trépidantes et agressives machines viennent maintenant se ranger au bord des trottoirs dans la fde des omnibus. Le public leur fait fête, les prend d'assaut et les voitures à chevaux n'ont plus que leur rebut, les pasteurs Agés, les dames d'un autre temps, les gens encombrés de paquets, les flâneurs et les conservateurs que désolent les nouveautés.

Que deviendra, que va devenir l'aspect de Londres, quand les omnibus et les hansoms auront été rejoindre les diligences et les coaches d'autrefois dans les cendres du passé ? S*imagine-t-on le Strand, Holbom, Picadilly Circus ou le pont de Waterloo sans leurs « jams » (confitures) de pittoresques voitures vertes, jaunes, rouges, blanches, bleues, bariolées d'affiches et de réclames, défilant par centaines en une procession ininterrompue, animée des appels des conducteurs : « Bank, Bank, Tot'n'am Court Road, Vict'ia, Marble A'ch. »?

Plus rapides certes sont les nouveaux véhicules et les trains électriques du Tube ou de T Underground, mais combien pour une promenade le « bus » londonien est-il plus charmant et plus agréable! Peint de couleurs vives, léger, commode, bien attelé, diiTérant étrangement du lourd omnibus parisien, il est une des joies de Londres, fait partie intégrante du paysage et est absolument nécessaire aux curieux et à Tarliste qu'amuse ou passionne le spectacle des rues. Je crois que seuls ceux qui auront roulé par la ville « on top » la connaîtront bien.

Malgré cela, les omnibus résisteront-ils aux dures critiques do leurs ennemis ? Quelques conservateurs et tous les cochers que j'ai interrogés m'ont répondu catégoriquement « oui ». Je suis moins affirmatlf et il se pourrait bien qu'un jour ces deux types populaires, le « bus driver » et le « cab driver » appartiennent conmie Robin llood au domaine de la légende. Je me réjouis de ne pas vivre en ces temps et d'avoir, pour ina part, connu ces deux rois de la rue.

Le cocher d'onmibus est galant, jovial et bavard, et son esprit caustique fait les délices de ses voyageurs. L'habileté, la

science, l'art avec lesquels il lance ses chevaux, manœuvre dans la foule, borde les trottoirs, s'arrête pour un client, et repart à grande allure, sans avoir lâché son cigare ou perdu un mot de la conversation qu*il mène avec son voisin, voilà qui tient du prodige !

Sa mine enluminée, sa mise qui vise à Télégance, la fleur de sa boutonnière, sa façon supérieure de tenir ses rt^ncs et son fouet, le calme avec lequel il traite les pouvoirs autres que lui, ses gants rouges et son blufl*, tout en lui d'ailleurs indique sa supériorité et la faveur dont il jouit. Il accepte un cigare, entame volontiers une conversation, à condition qu'il puisse vous imposer sa propre opinion. Il fait la cour à toutes les jolies « housemaids » de son parcours et, leur clignant de Tceil, les interpelle et les invite à une promenade. Son

esprit est lourd et bon enfant. Défié ou taquiné, il a des mots que Ton cite, de piquantes reparties.

Un jour dans Bond Street, deux victorias attelées s'en allaient au pas, laissant entre elles un espace insuffisant pour permettre à notre omnibus

de ptisâer. Les ^^ijclitjs ^^ulonriés et raîdes scniblniotil nous ipnorcr, quand notre autniiiédon le^s inttn'pjlb, d'une Yoix su^urréo el avec un sutul précieux ; Phrase,

my deare, will you make room me and my Noah's Ark Ho get by ? (Mes chers , voulezvous me laisser passer avec mon arche de Noé)?

Le cocher de hansom n'est pas un moins ad roi l conducteur. Le fiacre de Lnmires, le haut cabriolet à doux roues aven son cocher juché h-iul dcrricrr^, n'est pas moins pitlore?^que que 1 omnibus et est aussi iiKli8|ïcasai>K> que lui pour fixer la pliynionruiiie do la rue.

Ce cocher de hanson» n'n runi ffc commun avec les « colligtir^ns ^i k dos rond et chapeau de toile lîréc auxquels nous sommes aocotiluoie».

C'est un « gentleman « ; il ne porït?

pas de livrée et étale avecdignité son pardessus mastic, ses gants rouges et la fleur de sa boutonnière.

On raconte à la

vi-rité bt^âucoup dhi^tf>lrfis à propos de *on nbiisivc façon de se frtfre pajer. Pour ma

part, j'ai souvent remarqué que jamais il ne se lance en vigoureuses diatribes contre le client dont le pourboire lui semble mince, à la façon de nos énergumènes parisiens. Silence d'ailleurs éloquent !

Quelquefois j'ai vu mon cocher, jetant un œil triste et suprêmement dégoûté sur la monnaie que je venais de déposer dans sa main tendue, lempocher sans mot dire et s'éloigner muet, dans la fière attitude d'une princesse outragée.

Dès que vous avez pratiqué suffisamment les hansoms, une chose vous surprend, et votre surprise va à Témerveillement si vous comprenez ce qu'est la ville : c'est la connaissance que les cochers ont de Londres.

A n'importe quel point de la métropole vous pouvez leur dire d'aller, en toute confiance ; jamais ils n'hésitent, jamais ils ne se trompent. Comment ils font pour trouver leur route dans l'inextricable dédale de rues, de squares, de places, de circus, cela tient du prodige. Sûrement un instinct spécial, une divination supérieure les dirigent, et vous arrivez à les considérer comme des créatures géniales auxquelles il vous semble malaisé de refuser un supplément de pourboire, d'ailleurs accueilli avec la plus grande gratitude.

Revenons maintenant à notre promenade. Sur toute la Cité le dôme de Saint-Paul domine somptueux et excessif, et celte coupole et ces flèches font tellement partie du paysage qu'on les cherche de l'œil à chaque tournant de rue.

Le monument actuel, œuvre de Sir Christophe Wren, date du commencement du xviii" siècle et a été bâti sur l'emplacement d'vme cathédrale saxonne, d'une cathédrale normande et d'une cathédrale gothique, successivement détruites i)ar le feu. On peut en discuter l'architecture , l'harmonie des

lignes, le parti pris de décoration, mais quels merveilleux effets de clair-obscur, d'ombres chaudes, de lumière dorée,

quand un rayon de soleil, tombant d'en haut, illumine tout un coin de Tédificc î

Par les temps de brouillard Téglise s'emplit de vapeurs ouatées qui montent vers la coupole, assourdissent les bruits, créent une atmosphère de mystère et de drame. La rumeur de la ville s'apaise, parvient comme un marmottement de prières dites très loin; les rares fidèles marchant sans bruit ont Tair de fantômes qui reviennent, d'ombres sorties des tombeaux qui peuplent la cathédrale. Des histoires de revenants vous troublent ; tout le merveilleux, le surnaturel, le fantastique vous hante, vous poigne, vous tenaille, secouant votre cerveau, voire imagination, vos nerfs, et Ton reste là, les mains moilcs, un peu de sueur au front, jusqu'à goûlcr l'âpre sensation de la peur qui vous gagne.

Ce brouillard de Londres, d'universelle réputation, est de deux sortes. Le plus curieux, et en même temps le moins dangereux, est le (( Avhite fog ». Il fait nuit à midi, le gaz est allumé partout, mais la circulation n'est pas arrêtée. Il faut pour cela le grand brouillard jaune qui épouvante l'étranger, suspend tout mouvement, enveloppe la ville

d'un voile cpais et funèbre. Happe te/ -vous rt de Dic-

artiste celte horrible chose.

« Celait un jniir (lYpais brouillard. Le Londres vivant, les veux rouges, Ivs inninanu irrites, la respiration siffla nie, clignolait,clernuaiU:^nlTii{fuuiL Le Londres inanimé etail ini spectiicle fuligineux: quî, partagé entre le désiir d'Aire vu H celui de rester invisible, n'élail complètement ni Tun ni Fautrc, Le gaz flambait dnns les botitiques d'un air liogard et malheureux, comme . -^^ un ôlre nocturne qn'im oblige à sortir en plein jour, et quand, d'aventure, le soleil indiquait sa présence à travius les tourbillons el les remous du brouillanl, il apparaissait mort, aplali, glacé.

Dans les environs égale ment c'était un jour de brume, mais à la campagne le brouillard élait tandis qu'à Londres il élaj( d'un gris foncé à la lisière, devenait

brun un peu plus loin, brunissait encore, cl, brunissant toujours, finissait par être d'un noir rousst\tre au cœur de la Cité. De n'importe quel point de la rangée de collines qui se déploient vers le Nord, vous auriez pu voir de tem])s à autre les édific<îs les plus hauts s'efforcer de lever la télé et de la sorlir de ces flols de brunie ; surtout le dôme de Saint-Paul qui semblait avoir de la peine à mourir; mais rien de tout cela n'était > isible au fond des rues qui se déroulaient au pied de ces monuments, et où la ville entière n'était qu'un amas de vapeurs chargé du bruit étouffé des rues et enveloppant un catarrhe gigantesque ».

La Cité n'a pas toujours cet aspect funèbre. Au printemps, de vertes et joyeuses frondaisons égaient de place en place les façades endeuillées des hautes maisons, et dans ce monde de lourdes bâtisses, de magasins obscurs, de fîibriques d'où sortent des bruils d'enfer, il y a par-ci par-là des oasis de paix et de silence ; de petites églises de campagne noirâtres et mélancoliques, entourées de pelils cimetières bien verts ombragés de grands arbres, avec, dans un coin, le « rectory » en briques rouges, vieillot, discret et charmant, évocateur de vieilles estampes et de romans anglais, la bonne petite maison de poupée, dans lacpiellc vit un très bon vieux pasteur, aux cheveux d'argent, qui sur le coup de midi lève sa fenêtre et jette du pain aux pigeons.

A ce propos, une des plus intéressantes excursions à faire dans la Cité est peut-être celle qui consiste à visiter l'ancienne église de Christ llospital, les environs du Charterhouse, Smithfield et ce qui reste de l'abbaye de Saint-Barihèlemy le Grand.

Christ Hospital, créé par le roi Edouard VI pour l'instruction et l'éducation de pauvres orphelins, était devenu

comme beaucoup de fondalions de celle sorle une école d'un rang beaucoup plus élevé qu'on ne Tavait prévu d'abord. De

grands hommes en sortirent : Cambden, Barncs, Charles Lamb ressayiste, qui tous portèrent le costume pittoresque prescrit par le roi, longue redingote bleue tombant sur les pieds et serrée à la taille par une ceinture, rabat blanc, culotte courte, bas jaunes, souliers à boucle et la tête nue, le tout formant cette silhouette bizarre d'un autre temps, le « blue coat boy » — le garçon à la redingote bleue — type aussi réputé et aussi connu que les Aldermen du Lord maire et les « becfcaters » de la Tour.

L'institution, manquant d'air et d'espace dans les bâtiments désuets du vieil hospice, a été transférée pn^s des landes de Shoram, et à sa place s'élèveront bientôt les constructions nouvelles du Saint-Bartholomew Hospitalqui, lui aussi, avait besoin de s'étendre.

II ne reste donc plus que la vieille église du Christ, délaissée et charmante, qui vaut plus qu'un coup d'œil.

De là, par des cours et des passages étroits, vous arrivez au beau milieu d'un sombre et mystérieux quartier appelé M Little Britain » rempli d'impasses et de détours dans lesquels il faudra vous jeter à la découverte du prieuré de Saint- Barthélémy le Grand, relique normande, unique à Londres, église remarquable et passionnante, qui se cache, se tapit, s'efface à l'ombre des hautes et vieilles maisons qui l'entourent.

Il faut avancer prudemment si on ne veut la manquer : une arche obscure, percée entre deux boutiques, y conduit, et pour la franchir il faut encore déranger de leur flânerie un fort contingent de cockneys, hommes, femmes et marmaille en loques.

Au bout de cet étroit passage, vous décou\Tez l'église et vous tombez dans un bizarre cimetière à la vieille mode, coin

de verdure inal tendu, plante de pierres tombales moisies et chancelantes, dont quelques-unes s'ap])uient sur les maisons qui entourent, enserrent, étouffent Téglise et son a churchyard. »

Ce sont des maisons de pauvres, baraques de bois et de plâtre, sales et pittoresques avec des guenilles séchant partout, louées à des ouvriers de petits métiers, cordonniers, menuisiers, raccommodeurs et rapetasseurs que vous distinguez penchés sur leur ouvrage, sans souci et sans conscience du lieu bizarre où ils gîtent.

Fondée en 1 120, Tabbaye de Saint-Barlholomew est de ce beau style roman, sévère, simple, mystérieux et un peu barbare, dont la pureté, la solidité, la simplicité de lignes dit la foi mystique, parfois farouche de ses créateurs.

Le chœur, Tabside, la nef, le cloître, sont de tout premier ordre, et les pierres y ont gardé leur belle patine : les restaurateurs furent gens avisés qui ne les grattèrent ni ne les badigeonnèrent.

Au cours des siècles passés, une partie seule de l'église était consacrée aux besoins du culte ; les coins inoccupés s'étaient transformés en ateliers et en fabriques : c'est ainsi qu'une forge de maréchal ferrant occupa pendant plus de deux cent cinquante ans Tun des transepts, celui du Nord, je crois, qu'une école occupait le Iriforium et des ateliers, Tabside et le cloître.

Des bâtisses de toutes sortes s'accrochèrent aux murs de la vieille église comme des coquillages s'attachent à la coque d'un navire ensablé. Les travaux de restauration l'en débarrassent une par une, mais quelques propriétaires obstinés, forts de leurs droits, ne veulent rien entendre, et la chapelle de la Vierge et presque toute la crypte restent invisibles, cachées

par de pittoresques maisons branlantes, aux toits de tulles rouges, qui, de toute la force de leurs vieilles briques et de leurs vieilles poutres, se cramponnent aux piliers du saint édifice.

nr

glise, el qu'on appelle Cloth

Fair, est bordée par les façades des maisons dont nous avons vu les dos donnant sur le vieux cimetière. Leurs fenêtres pro-

jettes biiv la iue, leur» buulîques basses, leurs toits biscornus, évoquent le Londres d'autrefois,

le Londres du moyen âge, des joutes, des tournois, dos fêtes, des exécutions et des bûchers, le Londres de Shakespeare et de Ben Jolinson.

Passé le marche de Smithfield et tournant à droite, nous trouvons la Charterhousc, ancien couvent de Chartreux depuis longtemps désaffecté et qui a eu des fortunes diverses. Ce fut l'habitation des ducs de Norfolk et la reine Elisabeth l'habita quelques jours avant son couronnement. Puis elle fut transformée en une école, qui compta parmi ses élèves Steele, Adison, Wesley, Thackeray, John Leech et aujourd'hui c'est une espèce de maison de retraite pour de vieux gentlemen sans ressources, professeurs, officiers, négociants, etc.

J'y étais le jour de Noël et, tandis que je visitais la vieille maison, j'y vis les préparatifs du diner offert ce soirlà aux pensionnaires. Dans l'admirable hall qui passe pour un des plus beaux qui soient restés du xvi* siècle, une grande table était dressée, où dans de la solide argenterie s'offraient, alléchants, les rôtis, les hures de sangliers, les faisans dressés, les pâtés énormes, les tartes appétissantes.

La salle était décorée de branches de houx et de touffes de gui. Dans l'immense cheminée flambaient des souches volumineuses, les flammes gaies allumaient les cristaux, les argenteries, le beau linge blanc. Rien n'avait plus grand air que ce festin servi avec ce luxe dans ce magnifique décor pour des pauvres, et rien n'était pourtant plus intime, plus « homelike » que l'atmosphère de cette maison habitée par des gens qui avaient perdu leur propre home. Pas de corridor glacial, de coin triste, de mur nu : de copieux

feux de houille flambaient partout jusque clans la chapelle.

On otail bien là et j'eus regret à suivre le gardien qui m'emmenait.

Non loin de Charlerhousc, dans Saint John's Lane, est une porte fortifiée dite Saint-Jolm's Gâte, tout ce qui reste d'un prieuré célèbre de Tordre de Saint-Jean.

C'est un des coins les plus typiques et des plus pittoresques du Londres d'autrefois : je le note ici à ce litre, comme je mentionnerai seulement parmi toutes les vieilles églises de la cité, Saint-Gilles dans Cripplegate, un des plus anciens et des plus curieux monuments de Londres. Parmi d'autres souvenirs que vous conte le vieux sacristain qui vous mène, il faut noter que c'est là que fut enterré Milton qui écrivit le Paradis Perdu dans une maison voisine — et marié Olivier Cromwell.

La Tour de Londres. — A chacun de mes fréquents séjours à Londres je ~ f^

reviens à la \ieille Tour. J'aime ses vieilles \ §\)

pierres, ses voûtes basses, ses constructions V-)

irrégulières, ses gardiens d*un autre temps et son esplanade ouverte sur l'un des plus passionnants paysages du monde.

(( Il n'existe pas d'endroit au monde capable d'évoquer des souvenirs plus lugubres que la Tour de Londres, dit Macaulay. La mort n'y est pas la compagne des arts, de la vertu, d'une piété reconnaissante, d'une gloire immortelle comme dans l'abbaye de Westminster et dans la cathédrale de Saint-Paul ; elle n'y porte pas même les marques touchantes de l'amour iidèle et désintéressé de parents et

d'amis, telles qu'on les rencontre dans nos églises et nos cimetières les plus simples ; non, ici le trépas ne nous rappelle que les crimes les plus affreux, les destinées les plus sombres du genre humain, le triomphe diabolique d'enne-

mis implacables, Tinfidélité, l'ingratitude et la lâcheté de fimx amis et toutes les misères inflnics d'une grandeur déchue et d'une gloire éclipsée. »

J'évoque tout le passé de honte, de haine et de gloire de la vieille Angleterre, les troncs inertes, les tètes sanglantes de Catherine Ho^vard, d'Anne de Boleyn, de lady Jane Grey,

de Marie Sluart J'essaie de retrouver un peu de la terreur où me jeta durant toute mon enfance l'atroce histoire des Enfants d'Kdouard, je m'efforce à entendre les plaintes et les sanglots qui doivent sourdre des murailles. Je m'attends à être effrayé, et, chaque fois, je retrouve le même air sympathique aux vieux murs, le même sourire bienveillant sur les faces des beefeaters et la tache joyeuse de la tunique rouge que porte la sentinelle.

C'est qu'aussi il y a trop de vie moderne confortablement installée dans les recoins de la vieille citadelle. Les gardiens habitent autour de la cour où Crammer More Raleigh et les autres ont subi la hache. Derrière des fenêtres grillées on voit des tables mises, des porcelaines, des assiettes de gâteaux, des fleurs dans des verres ; on flaire le thé bouillant et les toasts dorés. Combien peu sanglante après cela demeure la Bloody Tower et quel aspect bénin prend la ])orle des Traîtres ! Je me souviens d'avoir interrogé un gardien, qui, un jour de pluie, me conduisait par les cours solitaires. — Kst-il possible, lui demandai-je, que vous n'ayez jamais entendu parler d'aucun revenant? ètes-vous bien sur qu'aucim fantôme n'erre ici la nuit, traînant ses chfiînes et murmurant ses plaintes ? — <( Quite sure, Sir, » fit-il, tout à fait certain ; voici quinze ans que je me promène jour et nuit dans tous les recoins de la citadelle et ni moi ni aucun de mes collègues nous n'avons rien entendu de semblable; non. Sir, la Tour est l'endroit le plus tranquille du monde et notre emploi serait de tout repos sans ces diables de cockneys qu'il faut surveiller de près, tant est grand leur désir d'inscrire leur nom sous celui que quelque reine morte grava dans la muraille.

Pour le grand ébaubissement de ces derniers et celui des

provinciaux en visite, il y a encore les diamants de la Couronne, les couronnes et les sceptres, les glaives et les globes, les bracelets et les éperons, les insignes de tous les ordres, mais je crois bien que rien n'est aussi splendide, aussi somptueux, aussi plaisant à regarder qu'un beefeater en grande tenue, tout de rouge vêtu, l'habit soutaché, brodé à larges pans, culottes, bas, souliers à rosaces, chapeau de velours noir et leurs respectables visages encadrés d'une fraise blanche, ce qui fait de chacun d'eux un Van Dyck vivant. Ils s'intitulent officiellement yeomen de la garde et leur chemin est IvacÀ dans la })ou8sière de l'histoire. Datant du roi Henri VIII qui créa leur compagnie, ne sont-ils pas des reliques vivantes du vieux temps, les seuls êtres de notre époque portant un costume pittoresque et historique avec dignité et grande allure, mêlés à notre foule de vestons , et de pardessus sombres et laids, et qui n'aient pas l'air désagréable de figurants préparés pour une mascarade ?

Pour moi ils ftmt partie de la Tour, comme les vieux murs, et j'éprouve toujours quelque surprise de voir ces puissants soigneurs écouler et répondre aux questions quelconques de simples mortels usant d'un anglais où la pauvre lettre H est parfois rudement malmenée.

J'aime aussi toutes ces parades militaires, les grenadiers en bonnet à poil d'un autre temps, le défilé de la garde, le roulement des tambours, les notes égrillardes des fifres, et aussi ces exoroices dos soldats écossais dans les douves de la ciladollo ou les parties de foot-ball et cricket des enfants de troupe, i\ Tombro des sombres murailles, et surtout j'aime celte esplanade au Ininl de la ri\iéix?, esplanade protégée par d'inutiles \iou\ canons, au pied du grand To^ver Briilge.

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011 a le Pnul, '' ^ "^fMp^

Je porlLleLuii-

navires de

touies sortes qui s'empressent vers les deux hautes tours du pont dont les formidables mâchoires s'entr'ouvrent pour les laisser passer. C'est le rappel à la vie, au travail, àraclion

ji

après celle promenade i)armi les vieilles pierres el les sou- >enirs.

Du Strand à Holborn. — Il n'nsL pcul-eirc pas d'autre endroit au monde aussi encombré que le Strand, d'autre vole où le flux des marées humaines atteigne une telle intensité.

Tous ces omnibus, ces cabs, ces chariots se pressent, se serrent, roulent roue à roue, unis, rivés les uns aux autres, formant un tout compact, un formidable serpent qui rampe de TraftUgar Square à la Cité. Sur les trottoirs, les passants sont si serrés qu il est presque impossible de mettre la main à sa poche sans heurter quelqu'un et qu'ouvrir un parapluie devient un exercice difficile demandant une pratique consommée. Les lampes électriques, les étalages flambants jettent par-dessus ces foules des lumières violentes, roses et \iolettes, qui durcissent les ombres, éclairent fortement les visages entrevus, ajoutent encore à la sensation de vie ardente et bruyante.

Mais Londres est par excellence le pays des contrastes et

ce n'est pas là le moindre de ses charmes. Tournez le coin de

la première rue venue, faites trois pas, et vous voilà plongé dans Tobscurité de quelque cour noire, de quelque square désert, où règne un silence de mort, de terrasses, où les fdes de maisons muettes semblent abandonnées et moisies par toute rimmidité venue de la rivière que Ton

entr'aperçoit comme un songe, avec les lumières papillotantes de TEmbankment réfléchies dans les eaux qui dansent.

Mais rien n'est pour moi plus délicieux, plus impressionnant aussi que d'aller, des tourbillons du Strand, rejoindre le torrent déchaîné de Holborn, à travers les paisibles Inns of Court.

Ce sont des cours tranquilles, de paisibles quadrangles, d'aspect collégial, qui abritent les études et les cabinets des soUicitors,

barristers et autres gens de loi qui sont tenus d'y avoir leurs affaires.

Pittoresques et charmants vieux bâtiments, qui montrent avec plus de force qu'aucun monument, la couleur de Londres, Tamour des traditions, ce je ne sais quoi de suranné, bizarre et respectable, qui caractérise les institutions anglaises et marque les choses et les gens d'un cachet si fort que les années les changent à peine. Vous ne vous étonnez pas de voir aller et venir, s'engloutir sous les porches sombres, les mêmes hommes ayant les mêmes silhouettes, les mêmes toges, les mêmes perruques, pour ainsi dire les mêmes gestes que ceux qui animent les estampes vieilles de deux cents ans.

Il faut encore s'adresser au génie de Dickens pour la peinture d'un intérieur. Voici celui de M. Vholes, l'astucieux homme de loi de Bleak House, type du genre.

« Le nom de M. Vholes précédé de la mention « Rez-dechaussée )) est inscrit sur la plaque d'une porte de Symonds Inn Chancery Lane : une pùle et triste petite « Inn » pareille à un crible à deux compartiments séparés par un tamis. Il semble que ce Symond ait été un homme avare dans son temps et qui ait fait construire l'Inn au moyen de vieux matériaux qui se plurent tout de

suite dans la pourri lure el la saléli% et dr kiutes sortes Jo choses Irislcs et déhibrécs qui perpiMueniirnl la iiierufïire de Syiiif*rids avec une uuanUiu.' ineiijuirieiie.

« Logos dans celte baraque noircie sont Tes quartiers légaux de M. Vlioles. Le bureau de \L Mioles, modeste de disposition et de situation, est poussé dans un coin et cligne de 1 œil à un mur mort. Trois pieds de passage obscur amènent le client à la porte noire de jais de M. Miolos, située dans un angle profondément sombre, même aux plus brillants jours d été, et encombré par la cloison noire de IVscalier de la ca\e, cloison contre laquelle les citoyens relardés vont d'ordinaire donner du front. L\Hude de M. Vboles est de dimensions si réduites qu'im des clercs peut ouvrir la porte sans quitter son tabouret, tandis que l'autre qui le coudoie au même bureau, a des facilités égales pour tisonner le feu.

(( L'odeur de mouton malsain, mélangée à Todeur de moisi et de poussière, est due à la consonuualion journalière de graisse de mouton en cbandelles et au frottement du parchemin des dossiers dans les tiroirs graisseux.

« A part cela, Tatmosplière est rassise et étouffante. Une fois, plus loin que de mémoire d homme, l'endroit fut peint ou plutôt blanchi à la chaux, mais les deux cheminées fument, et il y a une couche légère de suie j)artout. Les ternes fenêtres, aux carreaux craqués dans leurs cadres lourds, n'ont qu'une volonté qui est d'être toujours sales et lt)ujours fermées ».

Je crois bien tout de même que les « Cours » sont plus propres de nos jours qu'au temps de Dickens. J'ai remanpié nombre de femmes en tabliers blancs et chapeaux à plumes s'escrimant à frotter, lessiver, astiquer partout, et si l'odeur de mouton traîne encore en quelques endroits, elle n'est plus imputable qu'aux parchemins remués : l'électricité remplace partout les fumeuses chandelles,

D'importants changements ont modifie 1 aspect de tout le quartier : le percement du large Kingsway a nécessité la démolition de nombreux coins pittoresques; d'imposants édifices s'élèvent sur remplacement des vieilles maisons, mais heureusement les beaux bâtiments de Tancien Lincoln Inn Fields restent intacts : les hautes façades du xvii* si^'cle gardent sous leur enduit de suie toute la dignité et la noblesse qui conviennent à des demeures seigneuriales.

Sur le côté Nord, tout près d'un grand hôtel moderne, est le musée Loane, fondé par l'architecte de ce nom. La collection, rangée dans les pièces de la maison d'une façon fort ingénieuse, renferme les objets les plusxdivers et quelques bons tableaux, — tels l'Élection et la Vie d'un Débauché, admirables suites de Hogarth, — parmi des objets de valeur secondaire. J'aime cette maison, sou\ent j'y retourne, pour les Hogarth d'abord, et puis aussi pour son atmosphère de vieille maison bourgeoise de i83o, conservée jusqu'à nous. Rien n'a moins l'air d'un musée : les gardiens me font l'effet d'être les domestiques de ce « Sir John » dont ils parlent sur un ton respectueux et intime, comme s'il habitait encore quelque coin de la maison et n'était mort depuis, je crois, soixante-dix ans.

Par des rues, des ruelles et des « lanes » rejoignons le Strand en passant par Covent Garden. C'est, vous le savez, le grand marché aux fleurs, aux fruits et aux légumes, le plus grand du monde, vous disent les marchands.

Il n'est pas de fleur rare, de primeur introuvable autre part que vous ne puissiez vous procurer là. Par un gai matin de mai ou de juin, le spectacle est charmant et indescriptible : on passe entre des îles de fleurs, le long de falaises de salades,

de montagnes de céleris, de las Invraisemblables de carolles et de léfrumes nouveaux ; il n'y a pas de mots pour dire les amoncellements de pommes de terre.

Les entassements de paniers et de barils envahissent tout ce quartier et s'empilent jusque sur les marches de 1 Opéra national, que Ton s'étonne de trouver en un tel lieu. Le public de Covent Garden est haut en couleur et fort en langage : le plus pur accent cockney fleurit sur les lèvres des porteurs, des « costermongers » et des « flowei^irls » qui se pressent aux ventes à la criée, et tout aux alentours, des centaines de pc'âls ânes poilus attelés à des charrettes basses attendent patiemment le retour à Técurie, aux quatre coins du monstre Londres .

Tout le long du Slrand s'élèvent de nombreux théâtres, le

Savoy, l'Adelphi, le Gaiety, TAldwych, le Waldorfî, le Vaudeville, le ïerry's, le Lyceum — de grands hôtels comme le Cécile et le Savoy, des magasins élégants, des restaurants réputés, la gare de Gharing Gross, ce qui fait qu'à toute heure du jour et du soir la grande voie est prodigieusement animée.

Des palais de la noblesse et du haut Icnips des Tudors, il ne reste que le souvenir, rappelé par quelques noms de rues ou d impasses des environs. Et des auberges et des tavernes que fréquentaient les artistes et les littérateurs du xvui® siècle, le Old Cheshire Cheese, où se réunissait la fameuse coterie du docteur Johnson, le vieux Simpson et les autres ont perdu leur couleur ou ont disparu.

Le Strand se termine à Trafalgar Square, place aussi connue que Test notre place de l'Opéra. Il est inutile, n'est-ce pas, de vous décrire ses fontaines, sa statue de lord Nelson juchée sur le haut d*une colonne, et aussi les merveilles de la

Galerie nationale dont le petit dôme ridicule orne le fond de Ja place.

Ce qui est surtout caractéristique, c'est l'incroyable collection de types défdant sous vos yeux : étrangers de tous pays et provinciaux, le nez en Tair, cherchant à s'orienter, marchands de toutes espèces, messengers, boys, policemen, vendeuses de fleurs, joueurs d'orgue, militaires, nurses, bonnes d'enfants, mendiants, gens du monde, et gens du peuple, allant aux plaisirs ou aux affaires, toutes les attitudes, tous les caractères, toutes les expressions entrevues dans la même minute.

Le long des pavés gris, traînant la jambe, minables et maupiteux, les tris tes hommes-sandwiches s'ttï vont en file indienne. Le dui vent d'Est les pince, los moni, les tenaille, les transperce, s\jcharne en artiste sur leurs pau vres carcasses qui n'en peuvenf mais et se recroquevillent soiu*j d'invraisemblables loques, vertiges de modes vieilles de div ans. L'horreur de la misère sous ce climat, le terrible vite d'èlre sans argent, sans force, sans énergie, d'être une chos(*

obscène, inullle, jeléc au ruisseau, vous les devinerez à voir CCS crapuleux chapeaux, ces bottes pourries, ces haillons crasseux, déteints, que la sueur, la graisse, la pluie, la boue, ont g{\tés de leurs stigmates et qui font mal à voir, et plus encore vous lirez l'arrêt d impitoyable déchéance sur ces terreuses foces d ivrognes, ces horribles bouches déjetées, ces regards vides, Tallure avachie, finie de ces pitoyables créatures qui errent le long des trottoirs, portant devant et derriiTC quelque citation de la Bible — Taffiche de quelque exposition élégante ou de quelque spectacle mondain — 1 annonce d'un savon ou les bienfaits de la culture physique.

Détournez le regard et cherchez le contraste. Il est à côté, dans les superbes sergents recruteurs qui se jiromènent triomphants devant la grille de la Galerie nationale où sont accrochés leurs tableaux d'enrôlements.

Leur corpulence et leur prestance sont leur génie même. Comment viwdez-vous que de pauvres cockneys, hAves et le ventre vide, résistent aux invites de tels gaillards ? Regardez, ils p''sent plus de deux cents ; littéralement, ils débordent de chair rouge et épaisse, et lavés, brossés, astiqués, nels, Tœil clair et la peau fraîche, sanglés dans lems tuniques écarlales, insolents de tant de santé, ils bombent le thorax et font trend>ler la terre humiliée de leur j)as scmore. Les gar- (;()ns sans lra\ail écoutent d'abord d une oreille distraite leurs fallacieuses promesses, puis ils font le calcul des tonnes de p3rter et des livres de roaslbeefquiont été néces>airesà la jcuIture de ces troncs énormes, de tous ces os, de toute cette chair ileurie : leur ventre crie famine, ils entrevoient des fleuves de bière, des montagnes de victuailles, et >()ici qu'ils

sourient à l'idée d elrc aussi un Tonmiy Alkins, nourri,

nl)iTuu% chauffe, bien vêtu, la lunique respltMKlissanle, le shelling en poche, étoile des modistes el des cuisinières.

Le ^aos sergent promet maintenant des Vides ^ conlc des histoires de caserne, diVril dcîî contrées enchantées, là-bas au soleil, au bord des mers bleues, au pays du printemps éternel.

Adieu, amour de la lutte,

projets de fortune; arrière,

liberté, indépendance, le

]l gros sergent pourrait bien

/ ' avoir raison.

Et les voilà qui se dirigent vers le premier bar venu, allant boire Técu du roi sous le regard détaché de la barmaid froidement indifférente à la carrure martiale du beau soldat.

Encore un type de Londres, la barmaid !

Coiffée avec art, la taille bien prise dans un élégant corsage, elle a un air de suprême dignité qui la ferait prendre pour quelque patricienne déchue, si Ton n'observait le dessin de ses mains.

Elle aime les prénoms romantiques et volontiers s'appelle Elisabeth, Margaret, Margorie ou Gladys, comme les héroïnes des romans à un sou dont elle fait sa lecture.

Rien ne peut peindre Tair détaché et supérieur avec lequel elle lave ses verres, range ses pots, complète sa monnaie, manie le levier de la machine à déboucher, tourne les taps pour la bière, tend un verre ou une cruche et feint d'ignorer les propos des hommes.

Sa face, toujours dans les lumières

factices, se fane vite, ses traits se tirent,

et après avoir essuyé le zinc pendant

quelques années, elle disparall, ma-

riéc à quelque Jim ou quelque ILiiry

qu'aura séduit son port allier ni qui

l'aura promenée le dimanche a|îrès

midi dans tous les parks et les « sîif)-

urbs. »

Courant vers son hôpital

ou vers ses malades, voici

la Nurse, sœur de charité

laïque, admirable de dévouement, d habileté, de

connaissances.

Toujours fraîche, souriante, vriiio

de clair, souvent jeune et jolie, suiis

son long manteau étriqué ri sm

minuscule bonnet noué sous le menton, vous la rencontrez à chaque pas dans la rue, Tomnibus, le train et c'est parmi les types londoniens peut-être le plus sympathique et le plus aimé.

Le Temple. — Au sud du Slrand, entre les vieilles cités de Londres et de Westminster, s'élèvent les constructions du Temple dont les cours et les jardins s'étendent jusqu'à la Tamise. Le Temple est une ancienne maison des templiers qui, depuis i346, est le domaine des avocats, avoués et étudiants en droit. C'est le plus connu et le plus attrayant dea « Inns of Court », et un objet d'étonnement et d'admiration pour l'étranger que surprennent toujours l'intensité et la vitalité extrêmes des us et traditions de la vieille Angleterre.

Personne n'en a mieux parlé que Charles Lamb, dans les Essais d'Ellia^ et je ne trouve rien de mieux que de m 'essayer à traduire sa description du Temple.

« Je suis né et j'ai passé les sept premières années de ma

vie dans le Temple. Son église, ses halls, ses jardins, sa fontaine, je dirais presque sa rivière, car en ces jeunes années qu'était-ce le roi des fleuves, sinon le ruisseau qui baignait nos jardins? — ce sont mes plus vieux souvenirs.

« Aujourd'hui encore, il n'y a pas pour moi de vers que je répète plus fréquemment ou avec une plus charmante émotion que ceux de Spencer, quand il parle de cet endroit :

Tlicre wlicn Ihcy came, where as those bricky lowers, The which on Themmcs brode aged back dolh ride, AVhere now the sludious lawycrs bave llicir bowers, Tbese whylomc wonl the Temple Knighls lo bide. Fill they deca}d throngh pride.

« Certainement c'est Tendroit le plus élégant de la capitale.

Quelle transition pour un provincial visitant Londres pour la première fois — que de passer du populeux Strand ou de Fleet Slreet, par des avenues inatr tendues, dans ses magnifiques et larges squares, ses verts et - classiques lieux de retraite !

Combien joyeuse apparaît la partie qui, de trois côtés, regarde sur le plus grand jardin ; cette grosse pile de lourdes bâtisses, opposée au bâtiment du nom d'IIarcourt, celui qui est le plus léger, le plus vieux, le

plus fantastiquement construit, avec le gai Crown-Office Row (lieu de ma naissance) en face du majestueux ruisseau qui baigne de ses eaux rarement polluées le pied des jardins et semble avoir à peine quitté les naïades de Twickenham !

On donnerait bien quelque chose jx)ur être né en de tels endroits. Quel savant aspect que celui du beau hall « Elizabethan » où joue la fontaine! Combien de fois en ai-je fait monter ou descendre le jet, au grand ctonncment des jeunes gamins, mes contemporains, qui, ne sachant rien du mécanisme caché, étaient presque tentés de croire magique mon œuvre merveilleuse ! Quel air antique avait le cadran solaire, presque effacé maintenant, avec ses inscriptions morales, contemporaines, eût-on dit, de ce Temps qu'elles mesurent ce cadran que le ciel lui-même renseigne sur la fuite des heures, et qui n'existerait pas sans la fontaine de lumière ! Comme la ligne d'ombre avançait imperceptiblement, suivie par les jeux de l'enfance avide de surprendre sa marche, jamais attrapée, subtile comme un nuage léger, ou comme les premières approches du sommeil.

Ah ! Jet dolh bcauty like a dial hand

Sleal from his figure, and no pace perceivcd !

« Quelle chose morte est une horloge avec ses lourdes entrailles de cuivre et de plomb, son impertinente ou solen-

nelle tristesse d'expression comparée avec la simple structure d'autel et le silencieux langage du vieux cadran solaire ! Il était érigé comme le dieu des jardins dans les jardins chrétiens . Pourquoi a-t-il disparu presque partout ! Il parle de labeurs modérés, de plaisirs qui ne se prolongent pas après le coucher du soleil, de tempérance et de bonnes mœurs. C'était Thorloge primitive, l'horloge du premier monde.

« Les fontaines artificielles de la capitale disparaissent à vue d*œil. La plupart sont asséchées ou comblées. Mais, où il en reste une, comme dans ce petit coin vert derrière la South Sea House, quelle fraîcheur elle donne aux ternes bâtisses !

« Quatre petits garçons ailés jouant d'aimable façon, jetaient des ruisseaux d'eau fraîche, de leurs lèvres innocentes, dans le square de Lincoln's Inn, quand je n'étais pas plus grand qu'ils étaient figurés. Ils sont partis et la source est tarie. La mode, me dit-on, en est passée et Ton traite ces choses de puérilités. Pourquoi, alors, ne satisfait-on pas les enfants en les laissant debout ? Les hommes de loi, je suppose, ont été une fois enfants. Ce serait au moins pour eux des images éveillant ce passé.

« Pourquoi faut-il que tout retentisse de Thomme et de Tâge adulte? Est-ce que le monde entier est adulte? Est-ce que l'enfance est morte ? Ou bien ne reste-t-il pas dans le cœur des plus sages un peu du cœur de Tenfant, capable de se souvenir de ces premiers enchantements ? Ces statues étaient grotesques : les figures vivantes en perruques raides, qui voltigent et bavardent autour de cet endroit, sont-elles donc moins

gothiques en apparence ? ou bien le bredouillement de leur chaude rhétorique est-il la moitié aussi rafraîchissant et innocent que les frais petits ruisseaux lancés par les chérubins ?

a Ils ont dernièrement rendu golliique l'entrée de Tlnner Temple Hall et la façade de la Bibliothèque pour les assimiler, JG suppose, au corps du Hall avec lequel elles n'ont aucune ressemblance. Qu'est devenu le cheval ailé qui surmontait le premier ? Un majestueux l)lason ' Et qui a enlevé ces frescjues des Vertus qui italianisaient le bout des Paper Buildings ? — ma première donnée de Tallégorie ! — 11 faut qu'ils me rendent compte de ces choses qui me manquent tant. »

A ceci je n'ajouterai rien, sinon que depuis le temps de

Charles Lamb, un siècle a passé, quia laissé debout tout ce qui lui était si cher. La vieille église où s'allongent près du sol les figures armées des Templiers défunts, les jardins, la fontaine, le cadran solaire, déjà si vieux de son temps, semblent défier les ans. Par les cours aux pavés disjoints, dans les Halls antiques, passent ces mêmes « figures vivantes aux perruques raides », portant peut-être les mêmes dossiers poussiéreux, en tout cas vivant dans le même décor la vie que pendant des siècles vécurent leurs prédécesseurs.

Westminster. — « Ici dorment leur dernier sommeil les personnages les plus glorieux de toute l'Angleterre », dit le guide qui vous montre Tabbaye, et quoique prononcée sur un ton faux par ce professionnel qui la redit vingt ou trente fois par jour, cette phrase n'en est pas moins impressionnante.

Il faut louer le pays qui a un tel respect de ses morts, certes, mais il faut déplorer aussi l'excès de piété qui lui a fait élever en un espace fort restreint cette foule de monuments, cette multitude de statues tassées, serrées les unes auprès des autres sans souci de l'harmonie et de Tart. Combien imposante et digne serait l'admirable

abbuye de ^\"eslJlli^ï^- Ut, ^i sculcmenl c|iielqueâ moU sur les lUiUcs

disaient les noms célèbres de ceux qui reposent au-dessous.

Rien n'est pour moi plus splendide que cette chapelle de

Henri VII construite sur remplacement de Tancicnne chapelle de la Vierge, et dont la voûte est une des merveilles de Tarchitecture. Il faudrait écrire un ouvrage spécial, que dis-je, dix, vingt, cent ouvrages avant d'épuiser toutes les choses intéressantes, tous les souvenirs, toutes les histoires contenues en Westminster : les guides les plus succincts n'ont pas moins de deux cents pages, et il a été écrit des centaines d'ouvrages et d'articles sur la célèbre abbaye. Je vous y renvoie et préfère par ma petite porte gagner les cours et les cloîtres.

Quelle paix, quelle douce et mystérieuse lumière vous enchantent, dès que vous vous trouvez dans les galeries ouvertes du cloître ! Le bruit de vos pas résonne sur les dalles, si fort qu'il vous étonne et que vous vous mettez à marcher sur la pointe des pieds pour ne point troubler le silence de plomb qui règne en ces lieux endormis.

Sur le beau gazon vert qui pousse au milieu du quadranglo formé par le cloître, des pigeons viennent s'abattre et c'est la seule manifestation de vie, avec léternuement ou la toux du policeman qui s'enrhume sous les voûtes humides.

Du coin Sud-Est du cloître, on passe par une belle vieille entrée, autrefois peinte et dorée, dans le vestibule de la maison du Chapitre, vieux bâtiment usé et patiné comme il convient, puis de la par un passage voûté, on arrive au DeansYard, large espace planté de beaux arbres, entouré de tranquilles édiGces et où jouent et se promènent les élèves de l'école de Westminster, dans l'ombre des hautes tours dcl'ab-

Passant de ces lieux paisibles dans la rue mouvementée, la transition est brusque. Whitehall s'offre à nous pour gagner

lk^}^4^j.:

Trafalgar Square et Piccadilly. Whitehall, que de souvenirs ce mot nY*voque-l-il pas après une visite à Westminster : toutes les réminiscences tragiques de l'hisloire d'Angleterre, les fêtes du somptueux archevêque Wolsey, les amours de

Henri VIII et dWnne Boieyn, récliafaiid où fut décapité Charles P', tout ce que nous a conté l'histoire revient en la mémoire. Et comme pour perpétuer ce passé fastueux et retentissant, voici que bottés, sabrés, casqués, solides entre leurs fontes s'offrent comme deux statues équestres les beaux horses-guards sur leurs hauts chevaux noirs. Ils portent avec orgueil leurs létes au-dessus de troncs énormes; solides comme des rocs, ils semblent défier le Temps et l'Univers. Une comète pourrait toucher la terre, détruire Westminster, renverser Saint-Paul, mettre en miettes les maisons du Parlement, que ces deux-là ne cesseraient de monter la garde et d'attester le triomphe du sang-froid, de l'assurance, de la discipline des soldats bretons et l'excellence du roaslbeef, du pouding et du porter anglais.

Piccadilly. — Peut-être bien qu'après tout Londres n'existe pas du tout, m'expliquait plaisamment un ami anglais. Nous sommes en présence d'une province, d'un pays contenant

plusieurs villes et une capitale située entre Westminster et Oxford Circus, qui comprend les hôtels et les théâtres, les clubs

et les monuments, les restaurants et les magasins et quelques belles places et rues dont la principale est Piccadilly.

Si Piccadilly, au dire de mon ami, est réellement la plus belle voie de Londres, elle a au moins de justes raisons de prétendre à ce titre. Elle n'a rien de comparable à notre ligne de boulevards, ni aux Champs-Elysées, nia notre avenue de rOpéra, dont elle est totalement difTércnte. C'est une large avenue qui prend à l'Ouest à H y de Parkcorner et va vers l'Est bordée à droite par les verdures, les arbres et les beaux horizons du Green Park, à gauche par une longue

rangée d'imposants hôtels, clubs, palais des nobles ou des riches. Voici le club naval et militaire, le Badminton, Tlsthmian, le Saint- James, le Savile, la maison carrée du duc de Devonshire. Passé cet endroit s'élèvent de grands hôtels comme Thôtel Ritz, TAlbemarle, puis c'est Old Bond Street, la rue du commerce élégant, des grands bijoutiers, des couturiers, des marchands de tableaux et de curiosités.

A l'endroit où Siiint-Jutiïea Slreet , .

descend subitement, à droite, on a la vue du Palais de

Saînt-James, une lugubre et noire résidence royale — maintenant abandonnée par la royauté — et qui excite Tétonnement

des étrangers par sa mesquine apparence.

Un peu plus loin, à gauche, est Burlington House et sa galerie de peinture, et Piccadilly finit étroite et assez commune avec ime église à droite, l'immense hôtel Piccadilly à gauche et deux lignes de magasins ordinaires exposant des Avater-proofs, des livres, des montres, des chaussures ou des articles de voyage. Voilà le décor, il est fort simple, mais ce qui l'anime, la multitude qui s'empresse ou flâne, l'atmosphère même de Piccadilly en font un endroit unique à Londres et sans pareil dans toute autre capitale.

Il y a pour moi deux moments où Piccadilly est particulièrement charmant et attirant. C'est par une matinée de

printemps, quand embaument les floraisons nouvelles du Green Park, quand les pigeons et les moineaux s'abattent par centaines, picorant les grains d'avoine tombés des mangeoires des chevaux, quand passent^ heureux et pleins de vie, les beaux enfants anglais, les jeunes filles au teint merveilleux, les femmes élégantes et belles, les hommes forts et souples, les vieillards souriants.

Les marronniers et les aubépines parfument Tair frais, le jeune soleil éclate partout, aux façades des hôtels imposants, sur les gazons verts, au nez des chevaux qui hennissent de plaisir, sur toutes les faces qui lui sourient. Le printemps dans les villes a bien son charme, allez ! Certes le beau Chevalier réserve ses hymnes glorieux aux bois, aux sources, aux clairières où dansent en son honneur les Nymphes et les Satyres, mais pour nous annoncer sa venue, pour nous charmer, nous autres citadins affairés, il me semble bien qu'il nous réserve ses meilleures chansons. Bien entendu il met une sourdine à sa voix, mais quels tendres accents, quelles notes suaves, quels doux airs il nous dit par les rues et par les places pour nous plaire et nous séduire, et ce doit bien être ici, au centre de la plus formidable cité du monde perdue si longtemps dans les brouillards et les frimas, ici où, durant de longs mois de pluie et de boue, les humains doivent avoir perdu son souvenir, que le joli printemps dit sa plus merveilleuse cantilène !

L'autre moment glorieux de Piccadilly est par un soir d'automne, à Theure où brillent encore les derniers feux d'un coucher de soleil radieux, quand la nuit monte et que partout s'allument les lumières de la ville. C'est le moment où les obligations mondaines font renaître une agitation coutumière et toujours nouvelle.

Tout à rheure Piccadilly Circus, débordant de bruits et de lumières, verra passer par centaines, par milliers les équipages et les hansoms rapides. La foule a changé de physionomie : aux passants affairés de la journée succèdent les théories de dîneurs et d'amateurs de spectacles.

Les voitures sont pleines de dames en toilettes de soirée, au fond des cabs qui filent au grand trot, luisent les plastrons de chemise éblouissants. Devant les restaurants et les théâtres, des géants en livrée galonnée accueillent ladies et gentlemen et les aident à descendre.

Dès six heures du soir dans les quartiers riches, des coups de sifflets stridents déchirent Tair : ce sont les butlers et les parlormaids qui appellent de celte façon les hansoms et les cabs bientôt accourus. Le dîner est le principal repas de la journée : en Angleterre c'est une institution, et bien certainement il n'y a nulle part autant de banquets et de dîners qu'il ne s'en donne à Londres. Je me souviens d'avoir fait un séjour à l'Hôtel Cecil, et tous les soirs arrivaient par flots les hommes que réunissaient les banquets sous toute espèce de prétextes. Huit, dix, quelquefois davantage, de ces réunions avaient lieu chaque soir, dans les différents salons. Consultez un guide et vous verrez ce que Londres contient de rcslaurcints et d'hôtels qui, tous les jours, abritent des « parties » de celte sorte et vous serez stu|^fait à l'idée du nombre des Londoniens qui, avant de quitter la table, lèvent leur verre en un toast loyal à l'adresse du Roi.

Il me faudrait tout un chapitre pour parler du théâtre à Londres et je ne puis guère qu'y consacrer quelques lignes ici pour dire leur luxe et leur confort. Les beaux jours du Lyceum Théâtre sont finis, depuis que Irving dort sous une

dalle de Westminster Abbey, mais Beerboom Trce continue au Majesty's les nobles traditions d'art, les mises en scène parfaites qui avaient fait la gloire de sir Henry.

Les opérettes anglaises du genre Country Girl, Toréador, Geisha, Messenger boy et autres productions de cet ordre ilorissent presque partout avec un succès et des recettes que ne connaissent pas nos scènes parisiennes. Il faut pour les goûter une certaine disposition d'esprit et quelque entraînement, nos auteurs français nous ayant habitués à un genre de spectacle différent : nous sommes accoutumés à aller au théâtre pour écouter durant quelques heures des histoires de ménage, les petites misères et infamies de pauvres gens qui auraient après tout meilleur compte à laver leur linge sale en famille plutôt que de publier chaque soir leurs mésaventures devant un millier de spectateurs.

Après cela toute une éducation est nécessaire pour comprendre et aimer les gigues et les cabrioles des comiques anglais, les danses des chorus girls et les grands ballets de TEmpire ou de TAlhambra.

Mais ces digressions m'ont entraîné bien loin de Piccadilly où nous étions tout à l'heure. J'aimerais maintenant vous mener tout le long de Régents Street, amusante rue de magasins, dans Haymarket, si pittoresque, si vivant, dans Pall Mail où se dressent les hautes façades de TAthenacum Club, du Carlton, l'ancien ministère de la Guerre, et Malborough House, la résidence du Prince de Galles. J'aimerais vous montrer les parades militaires du Palais de Saint- James, le défilé dos soldats écossais, au son des cornemuses, tout le cérémonial traditionnel de la garde montante, — aller do là à quelque exposition de Bond Street — entrer dans

quelques clubs, et finir à Cliristie, — la salle des ventes à la mode où tout ce qu'il y a de brillant et de distingué dans la société se rencontre aux jours de grandes ventes, alors que le marteau tombe sur de fabuleuses enchères, adjugeant pour des sommes énormes tel tableau de maître ou telle porcelaine fameuse.

Ceci m'amène à parler des collections célèbres de Londres. Elles se trouvent, pour la plupart, dans le quartier où nous sommes maintenant, ou de l'autre côté de Piccadilly, dans Mayfair.

Rien ne peut donner idée de leur richesse : j'ai eu la bonne fortune de pouvoir en visiter quelques-unes et j'en suis resté littéralement ébloui.

Les plus grands peintres y sont représentés par des œuvres capitales. Le duc de Westminster à Grosvenor House entre cent merveilles possède la Visitation de Rembrandt et le « blueboy » de Gainsborough — à Bridgewater House,

l'hôlel du comte d'Ellesmere s'enorgueillit des Trois âges de la vie et de la fameuse Vénus Anadyomène du Titien, de la Vierge de Raphaël connue comme la Madone d'EUesmerc — et ainsi de suite à Aspley House, à Devonshire House, à Lansdowne House, chez le comte de Northbrook, chez lord Battersea, chez Pierpont Morgan s'étalent les chefad'œuvre de Rubens, de Van Dyck, de Ruysdaël, de Velasquez, des savants hollandais, des dignes Flamands, des charmants Français, des séduisants Anglais.

Le Musée Wallace, depuis une dizaine d'années ouvert au public, peut être pris comme type d'une maison de l'aristocratie anglaise et vous donnera une idée de la richesse des

trésors amassés, au cours des siècles, par une longue suite de gens de haut goût et de grande fortune.

Tout est charmant dans cette délicieuse collection : pas un meuble qui ne soit admirable, pas une miniature qui ne soit un joyau, pas une armure, une porcelaine, un bronze, un émail, un ivoire qui ne provoquent le ravissement.

Quant aux peintures écoutez cette énumération : Les maîtres français y sont représentés par T Escarpolette de Fragonard, Madame de Pompadour de Boucher et toute une série de fêtes champêtres, conversations galantes, fantaisies pastorales par Watteàu, Lancret, Boucher, Pater et Fragonard, Greuze, BoiJly, Lemoine, VanLoo. Dans le grand hall domine le grand Rembrandt, avec des œuvres comme le Serviteur ingrat, les grands portraits de Jan Pellicorne et sa femme de Suzanna Van Collen et sa fille, — le portrait de Titus Rembrandt. Trois portraits du peintre par lui-même ; — d'autres études sont dans différentes salles. De Velasquez il y a des portraits d'infants et d'infantes, — de Rubens, le portrait de sa femme Isabelle Brandt, une Sainte Famille et cet extraordinaire Paysage à l'arc-en-ciel, où toutes les joies de la

vie champêtre sont exprimées dans une 51 rutilante couleur. Hobbema, Van Dyck, Van de Velde, Philippe de Champaigne, Cuyp, Rigaud, Frans Hais (le Cavalier riant), Ostade, Maes, Ferdinand Bol ont ici des tableaux de haute maîtrise. J'ai gardé pour la fin ces beaux peintres anglais du xvni® siècle, Gainsborough, Romney, Reynolds, Hoppner , Lawrence qui sont représentés par d incomparables chefs-d'œuvre.

Pour nous, Français qui les connaissons si mal, comme nous surprennent et nous attachent ces gracieuses effigies de Nelly O'Brien, de M" Robinson, de la Petite fille aux fraises, de la Fillette au chien, de M" Carnac, de M" Iloare et son bébé, de Miss Ilaverfield attachant son manteau.

Jolies figures qui vous séduisent par cette belle facture simple et brillante, par le charme de leur couleur nacrée et transparente.

Auprès de ces « nobles mansions », de ces « palatial résidences » comme disent les affiches et les catalogues des agents de location, il y a des centaines d'autres maisons aux murs de briques brunes, patinées par le brouillard et la suie, i>ercées de raides fenêtres à guillotine, ornées dun minuscule portique qui se répète à T infini. La raide ligne des corniches va rejoindre 1 horizon. Il paraît impossible de reconnaître sa propre porte au milieu de cette multitude de façades semblables, froides, nues, sans concessions à la moindre beauté, à la moindre inspiration architecturale. Et il y a des lieues et des lieues de maisons de cette sorte. Mais ne vous fiez pas à leur apparence et attendez pour en juger que vous ayez pénétré dans quelquesunes : on ne sait rien de leur histoire jusqu'à ce que

Ton en ait passe la porte. Les maisons des Anglais sont aussi

énigmaliques qu'ils le sont eux-mêmes; ces façades froides ressemblent à s'y méprendre à ces physionomies sombres et fermées, rencontrées partout dans les clubs, les salons ou les rues, façxides qui cachent si souvent de charmants esprits et des cœurs d'or, comme les murs noircis recèlent des intérieurs délicieux et imprévus. 11 faut noter ceci comme une caractéristique essentielle de Textréme réserve du caractère anglais.

Quels charmants intérieurs ! Quelle science de la décoration, de l'arrangement ! J'ai en ce moment présents à la mémoire des centaines de table^iux et je voudrais les décrire tous. Tenez, je pense au hall d'une maison de Régents Parle, une magnifique pièce tendue de cuirs de Cordoue gaufrés, dorés, patines, superbes, sur lesquels des pori rails anciens s'enlèvent sévères et dignes, une pièce si chaude,

sî accueillante que j'en ressens encore la douce joie que j'éprouvai à ma première visite. Et ce petit salon de Chelsea dont les fenêtres donnent sur la rivière et Téglise de Batlersea, petit salon tout blanc, tout simple, orné seulement de quelques meubles anciens, de bronzes de Rodin et d'aquarelles japonaises, mais disposés avec quel art, quelle fantaisie!

Vraiment chaque maison a sa note distincte, son cachet particulier; chaque maison est un « home » et je ne sais pas de mot dans notre langue pour traduire ce vocable, car chez nous la chose n'existe pas.

Nos maisons parisiennes ne se prêtent pas à la vie intime, à l'intérieur charmant que ci*éent les Anglais chez eux. Il semble aussi que nous n'avons pas ce besoin d'un petit royaume à nous, d'une maison où nous soyons les maîtres ; nous nous arrangeons fort bien de la tyrannie des concierges, de la promiscuité de nos voisins : un Anglais ne les souffrirait jamais.

J'habite, à Paris, une vieille maison de l'île Saint-Louis et de l'autre côté de la rivière j'ai la vue de hauts immeubles

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neufs, d'apparence cossue et de confort moderne.

Quand la nuit vient et que les lumières s'allument, je vois aux deux bouts de l'édifice deux longues lignes verticales de fenêtres illuminées coupant la façade sombre : ce sont les cabinets de travail et les cuisines de chacun des six étages. A sept heures, les cabinets de travail s'éteignent et les salles à manger s'éclairent ; à huit heures les sept salons brillent de tous leurs feux et vers onze heures il n'y a plus dans la noire silhouette que les chambres à coucher dont la ligne de lumière se reflète, dansant dans les eaux glauques de la rivière.

Ce spectacle, fort ordinaire pour les Pa-

risicns, a toujours plongé dans une joie délirante les amis anglais qui me font visite. Ils ne se lassent pas de noter le phénomène et, s'ils en sont amusés, ils en sont aussi indignés.

J'aimerais mieux habiter un cottage de paysans au fond de la contrée cfue d'être obligé de vivre dans l'un des tiroirs de cette boîle ! me disait l'un d'eux.

— PouiT[uoi? demandai-je curieusement.

— Parce que rien ne ressemble moins à un « home » ; et làdessus il partit en de grandes explications , déplorant les temps modernes et les hautes bâtisses — « flat buildings »

— qui poussent comme des champignons sur toute la surface de Londres, maisons bâties sur le plan des immeubles de rapport français et qui ont un grand succès, car elles réduisent le nombre de domestiques et le chiflVe quelquefois exorbitant des taxes qui surchargent les maisons particulières.

Maintenant je regarde mon cahier de notes et je vois : Piccadilly la nuit : Aussitôt me reviennent en mémoire les soirées passées au club, les sorties dans le brouillard à l'heure où les cantonniers lavent les rues de la ville, toute cette vie qui subsiste dans Londres endormi.

Après minuit et demi tous les établissements publics, restaurants, hôtels, bars, public-houses, doivent clore leurs portes, selon les décrets d'une loi inflexible. Pour les Londoniens affamés et assoiffés, il reste les clubs, ouverts jusqu'à une heure avancée de la nuit, mais pour l'étranger qui réclame quelque souper léger et quelque boisson chaude il n'est plus d'autre moyen de les obtenir que de s'adresser au cocher de son cab, lequel l'introduira, au titre d'ami, dans une de ces pittoresques petites cabines vertes, appelées « cabmcn's cheltcrs », plantées ça et là par la ville pour le seul usage des cochers de fiacre. Je me souviens d'un souper composé de sardines, de délicieux « eggs and bacon » et de thé réconfortant, pris vers les trois heures du matin, au beau milieu de Piccadilly, à l'étroite petite table d'un tel établissement. Deux vieux automédons formaient toute la compagnie, ils me permirent de discuter avec eux les mérites et les défauts du taximètre parisien.

Mes deux gaillards étaient venus en France et connaissaient Paris. Avaient-ils été lads dans quelque écurie de Maisons- Laffille, cochers d'une de ces agences qui, à la belle saison, nous inondent de touristes au rabais? Le fait est qu'ils me parlèrent de nos champs de course et des principaux monuments de la capitale en gens qui avaient fréquenté les uns et regardé les autres. Paris le petit, aimait à répéter l'un, assez volontiers sarcastique — et que sont en effet nos faubourgs

compares à ceux de Londres? Le beau Paris, reprenait Tautre, qui semblait avoir gardé un vif souvenir de la coupole du Panthéon... et de la tour Eiffel. Tous deux avaient d'ailleurs

un assez sensible dédain pour les attelages de nos Compagnies de voitures (pauvres et courageux « canassons », je vous défendis mal î) et aussi pour les piétons parisiens, dont ils mimaient à Tenvi les effrois, les reculs, les élans malencontreux, aussi dangereux pour l'écraseur que pour Técrasé. Enfin, et nos rasades aidant, ils devenaient lyriques en évoquant, dans quel anglais savoureux! certains bars des Champs-Elysées où ils retrouvaient, avec les good fellows comme eux transplantés, le whisky national, deux fois meilleur servi par la barmaid !

Nous commencions à vanter d'un commun accord les bienfaits de l'entente cordiale, quand un coup de sifflet appela l'un d'eux : ce fut le barman, occupé à laver des bols dans sa minuscule cuisine, qui fit alors les frais de la conversation, et je commandai une seconde tasse de thé, alors que déjà le petit jour commençait à poindre et que les pierrots et les pigeons s'abattaient sur le toit.

Cette ressource exceptée, il n'y a rien d'autre que le « cofl'ee stall » ouvert toute la nuit aux noctambules, aux ouvriers et aux rôdeurs. Ne les dédaignez pas. Quelque mêlé^ qu'y puisse être la société des consommateurs, par une froide nuit d'automne ou d'hiver, leur thé et leur café toujours bouillants sont d'un grand secours, et je me souviens de dînettes prises, les pieds dans la boue, le dos à la pluie, devant le petit comptoir d'un « coffee stall » stationnant près du pont de Battersea, les nuits où je m'étais laissé entraîner à de longues discussions au coin du feu, dans quelque hospitalière demeure de Chelsea ou de Parsons Green.

Les Parks. — C'est une sensalion inoubliable pour Tétranger que de découvrir, au centre même de la ville la plus formidable du monde, ces immenses et adorables coins de nature où ne pénttrent point les bruits de la vie, de retrouver, après des lieues de rues en briques, des vallées, des collines, des rivières, de larges échappées où jusqu'à l'horizon ne s'aperçoivent que la splendeur des verdures et les ombrages d'arbres admirables.

Le sinq)e « clerk ^) ou l'homme d'alTaires qui vivent là-haut

dans leurs petits cottages de Bayswater, peuvent gagner leurs offices de Westminster ou du Strand à travers de splendidcs paysages, foulant un doux et beau gazon, parmi les chants d'oiseaux, le bêlement des agneaux, le murmure des ruisseaux, le bruissement des feuilles. Tout est calme, somptueux, recueilli : une paix infinie, une sensation de quiétude et de bien-être incomparable vous berce doucement.

Les arbres sont les plus beaux que vous puissiez voir jamais : chênes, érables, ormes, bouleaux, sycomores, hêtres, noyers, cèdres, acacias, marronniers, toutes les essences sont représentées. Traités avec des soins minutieux, ils se développent à merveille dans cette terre humide et grasse. Les Anglais les aiment, en sont fiers. J'ai toujours été louclîé delà façon dont toute la race traite les animaux et les arbres. Il faut comprendre la passion qu'ils mettent dans la tape alTectueuse dont ils caressent les troncs rugueux et Taccent dont ils prononcent ces mots « dear old fellow ». Lisez les lettres de Conslable, le peintre : vous le verrez donner à ses amis des nouvelles de tel vieux gentleman ou de quelques jeunes demoiselles en robe blanche de leur connaissance, qui ne sont aprcs tout qu'un orme antique et de jeunes bouleaux. J'ai remarqué en marchant dans la campagne que souvent un chemin, une roule même, fait un crochet, un coude subit, pour tourner autour de quelque arbre énorme dont on a respecté le libre développement.

Les maisons à vendre doublent de valeur si elles sont entourées de beaux ombrages. Vraiment je crois que les Anglais aiment mieux et comprennent mieux la campagne que nous autres Français. A quoi cela tient-il ? A l'éducation, à la vie au grand air, à l'exercice des sports loin des habitations ?

Je ne saurais le dire, mais jamais je n'ai remarque dans les Parks et les Gommons de Londres, cet air populacier, ni ces cris, ces chants, ces odeurs de papier gras et de friture qui déshonorent trop souvent nos bois et nos squares parisiens. Mais j'ai peur d'être injuste pour mes concitoyens, et je me hâte d'atténuer ma pensée en la précisant.

Je reconnais les changements très réels qui se sont produits dans les habitudes du Parisien, peut-éire ii Tcxemple

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tant prêché des Anglais, et que favorisent chaque jour davantage les facilités plus grandes de communication. De plus en plus, on s'habitue, les affaires finies, à sortir de la ville, et nos Compagnies de chemins de fer, qui ont tout intérêt à favoriser cet exode, n'y manquent pas : dans chaque grande gare c'est, toute Tannée, le matin à l'arrivée, le soir au départ, un flot d'employés et de gens d'affaires qui ont laissé femme et enfants à la campagne, — campagne en zinc, je le sais bien, le plus souvent, mais où du moins Tair ne manque pas ni les pans de ciel clair. Quant aux excursions

dominicales , elles étîiiuiil cliiTOS à Foilvrîer et l\ la gîiaclte dt'S le Icnips de Paul de Kock : qu'un de nos dinianobes d'été soit gâté pîirliijiluie, et c'est presque une adaniilr jiulîliqKo !

El de niéiiie, jamais les

sports de tout genre n'ont été plus pratiqués : l'un fait tort

à l'autre et les pays de rivière, moins désertés pourtant qu'on ne le croit par les amateurs de pèche et de canotage, se sont plaints de Tengouement que nous avons vu naître pour la bicyclette et l'automobile. Oui, les Parisiens ont vraiment appris, depuis vingt ans, à vivre en plein air, à goûter les sports, même violents et extrêmes ; nous avons nos fanatiques de foot-ball et un concours de nage, en plein Inver, au pont de la Concorde, attirera des milliers de spectateurs !

Pour la verdure de Paris et des environs — je n'en méconnais pas le charnue ; lllîii^ , u Paris du moins, la pliicc iiiant|uc, el les primiunadcs crm's p<uir \v plus pand [ymfit de l^liygiène po-

pulaire, sont trop excentriques pour aérer beaucoup la grande ville. Admirons le pittoresque un peu trop factice

lOJ

de Monlsouris ou des Bulles-Chaumont — je ne parle pas de raristocralique Monceau, ni du délicieux Luxembourg — mais plaignons tant de maigres squares mangés de poussière, tant de pauvres arbres emprisonnés sous le bitume,

empoisonnés par les émanations du gaz — seuls ombrages connus des Parisiens du centre ! — Seuls les bois de Boulogne cl de Vincennes nous donnent, en plus d'un endroit, les vastes pelouses d'berbe grasse et verte, les bouquets d'arbres au noble feuillage et les taillis épais que l'on trouve au cœur de Londres. On sait que les foules les cnvabissent aux jours de repos. Pourquoi faut-il qu'elles s'y conduisent parfois comme en pays conquis, et n'aient pas ce respect de la cliosc

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luiblique qm , là- bas , rend ]jinst[ur intililc toute siitveil- 1.1 are.'

Le jïlus ('(ïiino de^ parcs londoniens est rerlos Hyde P;irk : ce fut loufflenip» l'en-

lor

(Irnit li'jîhis rlrg^mf do Lnnfhfs rt du ni lit la saison, de mai à juillet, il était de bon ton de s'y montrer chaque jour en brillant équipage. La promenade du dimanche, après le service « Church Parade », était une institution où tout ce qui avait un nom dans la société de Londres défilait lentement en des attelages parfaits. Mais les beaux jours de Rotten Row se fanent, l'invasion des automobiles a changé la face du Parc et les dames qui font métier de promener les riches touristes américains doivent se livrer à de légores supercheries, pour donner satisfaction à leur attente en leur nommant les divers personnages qu'ils espéraient y voir.

N'allez pas croire après cela que le Park soit déserté : c'est un des plus charmants spectacles qui soient d'y assister un matin de printemps au défilé des cavaliers : on admire la beauté, le courage, la fraîcheur des amazones, le calme solide de

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leurs compagnons, Tadmirable qualité des chevaux, la parfaite tenue des domestiques et dans ce cadre magnifique, dans cette couleur riche et dorée, Tair de force tranquille, de grâce saine que respire le tableau.

Quel autre coup d'œil délicieux vous offrent, à l'heure du thé, les jardins de Kensington ! Quelle charmante vision de vie élégante, de gaies notes claires, de fraîches toilettes opposées aux teintes profondes des verdures et des beaux arbres !

Autour de la Serpentine, la large pièce d'eau qui baigne Hyde Park, ce sont de joyeux cris d'enfants, des faces roses et claires qui vous sourient. Tout un petit monde s'intéresse, se passionne aux ébats des canards et des cygnes sous Toeil des jolies nurses en seyant costume. Les hauts soldats de la garde, le torse moulé dans une tunique rouge, la petite toque sur le coin de l'oreille, la face dédaigneuse débordant de santé, promènent en silence et d'un pas cadencé les petites modistes ou femmes de chambre toutes rayonnantes du bonheur qu'elles éprouvent à être vues en compagnie de tels cavaliers.

Ces Parks élégants sont aussi les cliibs des pauvres gens. C'est par centaines que se peuvent compter les vagabonds endormis sur les fraîches pelouses, dès que le bon soleil gratifie Londres de quelque chaud rayon. Le matin de sept à huit heures, quelle que soit la saison, les baignades sont autorisées dans la Serpentine et un nombreux public vient prendre là ses ébats.

Je me souviens d'avoir assisté, le jour de Noël dernier, à un championnat quelconque de natation, course à laquelle prenaient part de nombreux amateurs. J'avais vu la chose annoncée dans les journaux et j'avais peine à croire qu'au matin môme de la phis grande fote anglaise, il pouvait se trouver des gens disposés à plonger dans l'eau glacée, à y nager par une température de plusieurs degrés au-dessous de zéro.

En cela je me trompais : l'amour du sport est si grand chez les Anglais que je trouvai, sur les bords de l'eau, des rangs serrés de spectateurs et une quarantaine de garçons en léger caleçon, attendant transis, bleuis de froid, le signal du départ.

Le dimanche, les parcs sont envahis par l'armée des jjecheurs, et aussi par des vociféra leurs, des révoltés qui viennent là exposer l'ardeur de leurs théories, de toute la force de leurs poumons.

Toutes les opinions sont représentées. Ici un conférencier vante les bienfaits du socialisme, exprime en termes violents sa haine du capital et prophétise l'âge d'or. Un autre s'indigne contre les taxes et impôts nouveaux, et fulmine contre le régime qui vient de frapper d'un penny la livre de thé. Sous un autre arbre, un vieux monsieur à la voix forte explique quelque verset de la Bible à un auditoire de vieilles domoi-

selles et de petits garçons ahuris, tandis qu'à quelques pas plus loin deux ou trois nurses, deux vieux gentlemen, quelques jeunes gens et un militaire, réunis dans la même ferveur, entonnent la gloire du Seigneur sur un air de chan-

sonnette. Un petit harmonium portatif les accompagne, tenu par une vieille lady sèche, propre, anguleuse, qui ferme

les yeux dès qu'elle ouvre la bouche et la bouche dès qu'elle ouvre les yeux, de si amusante façon que Ton pense à quelque jouet comique, quelque casse-noisette fantaisiste provoquant le rire, en dépit des regards perçants, indignés,

que lancent les yeux de la respectable personne, pendant que ses lèvres se pincent comme les bords d'une bourse fortement serrée.

Il y a en face de la Marble Arch un arbre appelé : l'arbre des Réformateurs (Reformcrs Tree) sous lequel depuis plu-

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sieurs générations, les orateurs de tous partis viennent chaque dimanche prêcher, catéchiser, maudire, anathématiser, dépenser leur voix et leurs forces, sans que jamais leurs timbres aigus ou graves, leurs blasphèmes et leurs menaces aient un instant troublé la parfaite indifférence dupoliceman voisin, aussi sourd et aussi impassible que le vieil arbre abritant les frondeurs. Rien de plus étranger à nos mœurs parisiennes que ces meetings improvisés. A Tannonce de toute manifestation collective sur la voie pu- ^ ^, blique notre préfet de T; r^ ^ij,, ^t/l!. tC^. ^^ ^^ police s'émeut, peut- -^^ ^^' être à bon droit : rien de plus difficile à disci- r^ pliner qu'un cortège d'opposants, car le Parisien crie et gesticule pour la galerie, et beaucoup moins pour exprimer avec force une opinion arrêtée.

Pourra -t-on jamais faire son éducation de manifestant ? J'en doute, car malins et moqueurs, nous avons à Texcès le sentiment du ridicule, et nous hésitons toujours à publier une conviction forte. Rappelons-nous

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la curiosité goguenarde que nos boulevards réservent aux pré-

dicants de TArmée du Salut ; il en est de plus ridicules à Londres et que n'atteindront jamais de semblables moqueries. De rassemblements populaires à Paris, sauf aux jours de crise, je n'en vois guère que devant les tréteaux où le boniment du camelot célèbre les vertus d'un cirage ou d'un savon à détacher, ou autour du trio de chanteurs qui, au refrain, vendent à leur sensible auditoire, la chanson du jour !

Les Parks de Londres ont tous leur physionomie particulière et leur place spéciale dans la vie de la ville. Je viens de vous faire voir Hyde Park et ses élégantes (( parades ». Les jardins de Kensington qui lui sont contigus sont encore plus calmes et plus silencieux : les voitures n'y circulant pas, aucun bruit du dehors ne trouble le calme et le silence inviolés de ses nobles ombrages.

La haute façade rose du Palais de Kensington s'estompe au loin a travers les verdures, les feuilles bruissent au vent faible qui vous caresse le visage. Vous pouvez vous croire à cent lieues

d'une ville, sous les ombrages d'une forêt de TArioste.

Saint-James Park, créé par Le Nôrrc sous Charles II, est peut-être le plus beau parc de Londres. Taine le définit (< un vrai morceau de campagne et de campagne anglaise ». Il est entouré d'une ceinture de splendides édifices, de palais royaux, d'admirables hôtels précédés de spacieux jardins.

La vue s'étend sur des paysages d'une extrême noblesse. Fondus, bleuâtres dans la brume légère, s'élèvent au loin le palais du Roi, Buckingham Palace, le palais de Saint- James, Malborough bouse, les Offices du Gouvernement, la colonne du duc d'York. Très loin, à travers les arbres, se distinguent les silhouettes de l'Amirauté et des Horse guards, la tour du Parlement et les flèches de Westminster. Sous le beau ciel harmonieux, dans l'almosphère calme et recueillie que créent les arbres et les eaux, vous jouirez de la sensation de beauté supérieure, due à l'art des hommes sous ce climat inclément et vous sourirez au souvenir des brocards que de tous temps il a été convenu de diriger contre un Londres sale, bruyant, enfumé. Une province de briques, disait M"* de Staël ; un grand village sale, dit un autre. ; un horrible furoncle, ajoute un Anglais non moins sarcastique et dédaigneux des beautés de sa capitale.

Battersea Park et Régents Park,

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semi-suburbains, sont les endroits préférés des classes moyennes. Les enfants les envahissent par milliers et il s*y joue d'un bout de l'année à l'autre de fameuses parties de foot-ball ou de cricket.

Régent 's Park, ainsi nommé en l'honneur du régent qui devint plus tard Georges IV, est un des plus grands parcs de Londres. Il couvre 190 hectares de superficie, depuis York Gâte jusqu'à Primrose Hill.

Il est bordé d'hôtels particuliers du style « géorgian » d'aspect fort aristocratique.

Le jardin zoologiquc, le Zoo, comme il est dénommé généralement, en occupe la partie Nord, et c'est une des attractions les plus puissantes pour les bébés londoniens que rien ne saurait amuser tant que les gambades des singes, la comique conformation des girafes et surtout, surtout, la passionnante promenade sur le dos du gigantesque et doux éléphant.

Le Parc de Battersea, sur la rive droite de la Tamise en face de Chelsea, est aussi un rendez-vous des jeunes amateurs de sports. Son jardin de plantes tropicales, aux splendides parterres, est admirable durant les mois d'été.

Je dois m'arrêter ici, car je n'en finirais jamais s'il me fallait citer* tous les greens, les jardins, les petits parcs, les « communs » qui dans la ville et tout autour mettent leur jolie note verte, déploient leurs larges espaces ouverts pour la joie et la santé de Londres, le géant toujours grandissant.

Chelsea. — Chclsca était autrefois, au temps oii florissaient Wauxhall et Ranelagh, un petit village à la mode, fréquenté par la Cour et la gentry, et célèbre pour ses tavernes et ses régates. II n'y a plus de régates, les guinguettes ont disparu ; sur remplacement de Vauxhall est l'Hôpital militaire avec ses jardins, et le village est maintenant un grand quartier de la métropole.

Cependant, il flotte dans Tair tant de souvenirs, tant de coins pittoresques sont encore visibles, tant d'aspects vous attirent et la Tamise est si belle ici, que Chelsea reste un des districts les plus attrayants de la grande ville. Notez que Turner, Carlylc, Leigli, Hunt, Rossetti, VVhisller, d'autres

encore, rhabilèrenl, que leur souvenir et leur esprit ont créé là une atmosphère d'art dont le parfum persiste et fait du quar-

lier la terre d'éleclion des peintres, des poètes et des littérateurs.

La ra*,^e de démolir, derebàlir, qui sévit à Londres comme dans loules les grandes cités florissantes, semble s'être apaisée dans CCS parages. Vous y trouverez, ici et là, de discrets petits squares silencieux, de vénérables et dignes maisons d'autrefois, qui ont gardé ce je ne sais quoi d'intime, d'humain, de personnel, qui fait le charme des habilitions anglaises et n'a d'équivalent nulle part.

Le long de Chcyne AA'alk se suivent de belles vieilles

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demeures aux façades de briques noircies, dont les tons sourds s'harmonisent aux jeunes pousses vertes des plantes grimpant autour des fenêtres ; de petits jardinets que ferment de fines barrières en fer forgé les séparent du trottoir.

La tour normande d'une vieille église se dresse près de là sur le grand fleuve ; des barques aux voiles rougeâtres descendent lentement au fil du courant, dans la brume légère qui estompe les bâtiments vulgaires de l'autre rive, et, comme le déclarait Whistler, « transforme les magasins, les entrepôts, les cheminées d'usines, en châteaux, palais et campaniles ».

Aucun écho de la formidable cité n'arrive jusqu'ici : il y règne un recueillement, un apaisement, qui semblent vous porter d'eux-mêmes aux travaux de l'esprit ; c'est la retraite que l'on souhaiterait pom* un savant ou un artiste, le lieu intime et poétique propice aux belles pensées, aux sages et forts rai-

sonnements, aux développements philosophiques, aux luttes pour Tart. Dans ces maisons vécurent Rosselti et George Eliot; un peu plus loin, dans le tranquille Cheyne Row, se cache la retraite de Carlyle, le « sage de Chelsea ». Vous pourrez la visiter : c'est aujourd'hui un musée consacré à son souvenir, les Cooks'Tourists y viennent et tous les guides la mentionnent. Je ne vous la décrirai pas, n'ayez crainte, mais laissez-moi donner ici la charmante peinture que Carlyle en fit lui-même, dans une lettre qu'il adressait à sa femme.

« La rue va vers la rivière que, je suppose, vous pouvez voir en vous penchant à la fenêtre, à une distance de cinquante mètres sur la gauche. On nous appelle Cheyne Row (pronounce Chainie Row), et nous avons un aimable voisinage.

« La rue est pavée de larges dalles, bordée de soupiraux et de grillages, le tout à la vieille mode, et serrée comme

dans un paquet. La maison elle-même est antique et imposante, lambrissée jusqu'au plafond, et vient dèive repeinte et réparée.

« Larges escaliers avec rampe massive (dans le vieux style), ornée et aussi épaisse que votre mollet ; planchers aussi épais qu'un roc, leur bois mangé des vers de place en place, mais qui se laisse nettoyer, et qui a bien encore trois fois l'épaisseur d'un plancher moderne.

Et maintenant, quant aux chambres... Bon!

Trois étages au-dessus du sous-sol..., dans chacun deux

trois pièces, ayant en longueur quelque chose comme quarante pieds en tout.

« Sur le devant, une salle à manger (cheminée en mar-

bre, etc.), puis, derrière, une salle de déjeuner, un peu plus étroite en raison de lescalier de la cuisine, et, donnant de ce dernier et plus étroite encore (pour permettre une fenêtre, vous pensez), une office ou un semblant d'office, tout installée et prêle à tenir toute la vaisselle de la rue.

« Telle est la disposition du rez-de-chaussée, qui, naturellement, se répète jusqu'en haut, permettant à chaque chambre à coucher d'avoir un cabinet de toilette ou une seconde chambre. Tout compris, c'est une ancienne demeure massive, spacieuse, suffisante, assez vaste par exemple pour y accrocher trois douzaines de chapeaux ou de manteaux, et dont on souhaiterait de voir gratifiée la plus difficile maîtresse de maison. Loyer : 35 livres .

« Nous sommes à un coude de la rivière, loin des grandes routes. Nous avons de fair et une tranquillité guère moindre qu'à Craigenputtock, une vue des fenêtres de der-

rière sur des espaces, avec seulement, ici cl là, un vieux loit rouge pointu qui fait saillie, et nous ne voyons rien de Londres, sauf, dans la journée, les sommets de la cathédrale de Saint - Paul et de Tabbaye de Westminster et, le soir, le reflet de la grande Babylone qui offense les cieux tranquilles. »

La vieille église de Saint-Luc, dont la tour de briques noircies et usées est d'un si délicieux effet, est une des plus intéressantes de Londres. L'intérieur n'en a jamais été touché, aucune restauration mal habile n'a gâté ses murs frustes et elle garde tout son charme, toute sa simplicité de petite église de campagne. On vous y montre des tombeaux, entre autres celui de Thomas More, des reliques du passé et trois curieux in-quarlo, énormes, reliés de cuir et de bois, enchaînés au pupilrc où ils doivent être feuilletés, le tout datant de l'époque où les livres étaient rares et chers et nécessitaient de lelles mesures de précaution contre les voleurs.

Depuis 1873, un large quaî suit tout le long de la rivière et tient la place occupée autrefois par une pittoresque rangée de vieilles mai^oïn, de ma^Miins, de wharfs, de tavornes, dV;=ïcaliers verni oui ii;?^ de poteaux noirâtres el verdàtres, où s'amarrfitent les barges, les chaloupes, les canots. Regardez les eaux -fortes de .Seyniour Haden, de WhisLler, les dessins de

Louis Morin, retrouvez-y Tauberge à Tenseigne d' « Adam et Eve », le « Old Swan Tavern » avec ses balcons de bois donnant sur la rivière, et Textraordinairc fouillis de toits pointus, de fen(^tres disjointes, de constructions en planches, de cordages et de mâts ; et vous réaliserez ce qu'a pu être le Cheyne Walk d'autrefois. Il y avait encore là un vieux pont de bois que les artistes ne se lassaient pas de peindre, de dessiner, de décrire. C'était un des motifs préférés de WTiisller, qui Ta bien représenté une dizaine de fois dans son œuvre. A sa place est maintenant une superbe construction en fer, devenue nécessaire tant est important le trafic entre Chelsea et Battcrsea : Tulilité d'abord! les ingénieurs doivent avoir raison des artistes, n'est-ce pas ?

A ce propos, voici une amusante anecdote contée par M. Marinier, Thistoriographe de Rossetli :

Un jour, celui-ci reçut la visite d'un homme d'aspect solennel et officiel, porteur d'un long mémoire pour lequel il requérait la signature de l'artiste : « Nous voulons, par cette pétition, dit-il, faire remplacer le vieux pont de bois par un beau pont en acier doré, décoré, du plus bel effet, et je suis sûr que vous, un artiste. Monsieur Rossetti, vous nous prêterez l'autorité de votre nom pour un si désirable objet. »

Le langage de Rossetti dut être, en cette occasion, plus expreîisif que poli, car il amena, paraît-il, la retraite extrêmement précipitée de l'imprudent quémandeur.

Plus heureux que Old Cheyne Walk, l'hospice de Chelsea et son parc ont résisté aux assauts des démolisseurs . Ce bâtiment abrite quatre ou cinq cents vieux, tout blancs et tout ridés : dignes invalides à tricorne et longue veste rouge, du plus réjouissant effet.

Vous les rencontrez dans les environs, graves et raides comme des soldats de la Reine, musant par les rues et les squares au cours de la promenade journalière, arrêtés dans la contemplation des étalages, plongés dans la lecture des affiches ou fumant sur les bancs de l'embankemcnt ou du Parc.

Ils donnent à Chelsea un cachet particulier, une note désuète et vieillotte en harmonie avec celle de toutes les petites boutiques basses et moisies où se vendent des antiquités sans valeur d'un bric à brac baroque : tableaux crevés, porcelaines ébréchées, meubles éclopés, toutes sortes de vieilles choses décolorées, finies, usées, réunies là sous la garde de vieilles gens aussi décrépits qu'elles, pour tenter la manie de je ne sais quelle classe de collectionneurs.

Quartier intime et familier, à la fois élégant et populaire, Cheisea reste dans mon esprit comme Tendroit de Londres où je préférerais vivre. J'aime ses rues tranquilles, ses maisons vieillottes, son atmosphère de sagesse et de silence que trouble seulement matin et soir le cri des milkmen.

La Tamise. — Est-il au monde un aulre fleuve qui, sur un si petit parcours, présente autant d'aspects divers, de contrastes frappants que cette Tamise, de sa source à son embouchure ? A quelques lieues au-dessus de Londres c'est une charmante rivière qui coule dans une tendre et fraîche vallée, le long de prairies humides, d'îles ombragées, de jolies villas ou de pittoresques manoirs enfouis sous les arbres de superbes jardins, et passe doucement au pied de terrasses fleuries et sous les vieux ponts en dos d'âne, du haut desquels des j)echeurs jettent leurs lignes. Des écluses barrent son chemin

de place en place; de belles embarcations vernies qui vont au fd du courant, des yaclils pimpants, des house boats luxueux indiquent la vie de plaisir et de paresse que l'on mène ici dans ce joli dccor d'eau, de roseaux, de feuillages, de coquets villages nets et soignés comme des bibelots de prix. L*air léger, le beau ciel fin pommelé de délicats nuages dorés, tout, jusqu'au dessin pur des collines bleues qui ferment l'horizon, est charmant, élégant, reposant. Il vous semble revivre dans des estampes du xviii® siècle avec les personnages de Goldsmith ou d'Addison.

A sa sortie de la capitale, la mcmc charmante rivière est large

comme un bras de par Inquello Liindres iiiomli' eiilicr. Vitres, de stcamei's, de |>éntcli€.^, de cliatant de cordages, tant de monveiiienl et de fumées, tant de vie en aclitm !

mer, c'est la grande voie

ciïiiiiiiuiiiqm' hwc leon jiuiïîiis tant de navide voiliers, de barges, landsi, tu ni de màlures.

Les hélices ballent Teau lourde, les sirènes mugissent, les sifflets se plaignent sur un mode aigu, des voix humaines hurlent des commandements.

L'air est parfumé de Todeur forte de la rivière, des relents de marée, de créoîsotc, de gimdrnn,

de suie et de moisissure montant des eaux jaunâtres, froides, polluées que roule majestueusement le plus grand fleuve du monde.

Londres a des ciels d'une particulière et remarquable beauté, ces grands ciels doux, riches, chaotiques et étranges des tableaux et aquarelles de Turner. Tant de fumées, de vapeurs flottant dans Fatmosplière, tamisent les rayons du soleil qui vous arrivent dorés, ambrés, magnifiques. Il y a des effets de soleils voilés, des teintes fondues depuis les bleus translucides jusqu'aux jaunes de soufre, aux roses exquis qui colorent

au couchant ces gros et admirables cumulus communs à Ruysdaël et à Constable. Ces jeux de la lumière ne sont jamais plus beaux que sur les bords de la Tamise : les décors de palais,

d'ii,->int\s, dv (|uîn.>, de mûluœs, dp voilures, de balraii\ de Uiu tes scories, font des cadres mn^nîfif|ueîî iiu\ iiures<]uï passeni

Les couchers de soleil les plus dramatiques, les plus impressionnants peuvent se voir autour du Pool de Londies entre le pont de la Tour et le London Bridge, entre Gravesende et les Jardins de Kend, n'importe où sur le trajet du fleuve dans la ville.

Je crains que les Londoniens n*aiment et ne comprennent pas leur belle rivière comme elle le mérite. Le London counly Council, qui avait pris à sa charge l'entreprise des « penny

steamer » se voit obligé de suBj^endre ce service faute de clients, et cependant rien n'était plus charmant qu'une promenade du Pont de Battersea à la Tour de Londres ou à Greenwich. Certes la société qui usait de ce moyen de transport était un peu mêlée, il y avait trop de marchands

de poissons, de porteurs et d'individus au contact inquiétant, mais les bateaux étaient plus larges, plus confortables que nos mouches et nos hirondelles, on pouvait s'y isoler un peu.

Les Londoniens les ont abandonnés, comme ils délaissent leurs embankmenls, leurs promenades le long du fleuve, qui restent généralement désertes.

En bordure de Saint-Thomas Ilospital s'étend une large promenade, en face de Westminster etdes Chambres du Parlement. C'est un des aspects les plus nobles, les plus grandioses qui se puissent imaginer : on n'y rencontre jamais de promeneurs, à peine quelques passants aflairés.

11 en est de même de TEmbanlcment, de Weslminsler

au pont de Blackfriars. On y jouit du spectacle d'admirables vues et d'une reposante tranquillité, car les foules préfèrent se ruer dans les grandes rues latérales : VVhilehall ou le Strand.

Les coins pittoresques que dessinèrent Whisller et Seymour Iladen ont disparu presque partout : les appontements bizarres, les maisons et les magasins ouvrant toutes leurs fenêtres sur le fleuve et s'accrochant, se groupant en d'amusantes eaux-fortes, n'existent guère plus. De longs bâtiments aux formes géométriques, de lourds cubes de briques, des usines aux lignes rigides les ont partout remplacés, comme la marine à vapeur, les pratiques, mais laids packet-boats ont remplacé et remplacent chaque jour les beaux voiliers aux fines mâtures, au gréement compliqué, comme les équipages de chauffeurs noirs et sales, de mécaniciens en cottes graisseuses tiennent de plus en plus la place des équipages d'habiles gabiers qui grimpaient au faîte des mâts, prenaient des ris par tous les temps, bronzés, tannés, durcis, nets et propres.

J'ai noté cependant quelques vieilles maisons qui projettent encore sur la rivière leurs façades pansues, leurs ais disjoints et leurs loils biscornus, par exemple à Greenwich près de 1 hôpital, à Shadwell, à Limehousc et àStepney. Je fis même une eau-forte de ces dernières.

Pour être plus à l'aise, j'avais loué un bateau et un marinier poiu- la journée. Dans les premières heures l'homme dormit d'un profond sommeil, que j'attribuai à des libations de whisky excessives, hypothèse autorisée par l'haleine du personnage ! Le canot bien amarré à une barge et à un pieu solide ne craignait rien ; j'eus bien garde de réveiller celte brute. A la fin pourtant il s'étira et commença à parler, à conter son

histoire : c'était un de ces types vivant de la rivière, passant les matelots à terre, écumant les rives, repêchant les noyés, recueillant les détritus que le flot rejetle ; son seul avoir était la sale embarcation où nous étions, son seul objet, son seul désir était d'attraper quelques sous pour aller boire au « pub » voisin ; eh bien ! cette créature n'avait qu'un orgueil: celui d'être né, baptisé et enregistré dans la paroisse de Stepney î A cela il tenait plus qu'un duc à son titre. 11 me proposa môme de me montrer la maison 6ù il était né et les livres de l'église. Je ne comprenais rien à celte insistance, jusqu'au moment où il m'apprit que moi-même je pouvais partager cet honneur sans m'en douter, à la condition d'avoir vu le jour sur un bateau, car tous les enfants nés en mer appartiennent à la paroisse de Stepney, affirma-t-il d'une voix solennelle.

Greenwjch. — Étant enfant j'aimais à imaginer de longs voyages autour du globe, et pendant des heures je restais penclié sur les cartes et les atlas, organisant des expéditions ou des croisières d'exploration pour toutes ces îles perdues, ces déserts inconnus, ces villes fabuleuses qui se trouvaient à Test ou à Touest du méridien de Greenwich. Ah ! ce méridien de Greenwich, quelle place n'a-t-il pas tenu dans mes rêves d'enfant ! J'avais fini par me le représenter comme un vieil amiral retraité, le nez bourgeonnant, coiffé d'un tricorne g donné, son vaste torse sanglé dans une tunique écarlute, un grognard peu aimable, bouffi de son importance et tenant dans sa main une mDUtre qui réglait toutes les horloges du monde.

Après cela, ne vous étonnez pas du charme tout spécial qu'exercent toujours sur moi le célèbre observatoire et le beau parc de Greenwich. J'aime la belle ordonnance de ce dernier : c'est une des plus belles créations de Le Nôtre ; les foules de Londres l'ont adopté pour leur promenade dominicale, et l'envahissent chaque semaine; les petits bour-

geois des environs aiment à y promener leur rêverie les autres jours et leur présence enlève bien quelque chose à Télégance primitive. Mais qu*importe, quels arbres, quelles aubépines ! Quels « greens » touffus sur lesquels passent les troupeaux de daims, et surtout quel spectacle inoubliable, quelle impression de magnifique splendeur vous étreint, quand.

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accédant enfin à la terrasse qui précède robservatoire, le panorama de Londres et de la rivière s'offre, unique, à vos ycu\ émerveillés !

Dans la fantasmagorie du léger brouillard nacré qui flotte au-dessus des eaux, sur toute la plaine immense, c'est une ville de rêve, un spectacle de féerie, Babyloneou Carthageque vous croyez apercevoir et non le Londres d'usines, sale, puant.

brumeux, que vous croyiez trouver, un entassement de palais, de colonnades, de cathédrales, de terrasses de jardins suspendus dans la brume, comme surgis de la fange à la volonté d'un enchanteur. Que le soleil perce la nuée et dore pour un moment le dôme de Saint-Paul, un coin de la rivière et

quelque beau navire dont les voiles s'enflent, l'effet est si splendide, dépasse à ce point les plus belles images que notre cerveau puisse concevoir, qu'il semble bien que l'on a reçu en celte seconde m(^me la plus formidable sensation de couleur qui vous ait jamais frappé.

Greenwich est encore célèbre par son hospice, aujourd'hui transformé en collège naval, et par ses fritures de Avhitebait, petit poisson blanc dont sont friands les Londoniens. Je vou-

drais décrire tous les spectacles observés le long de la rivière, noter tous les types particuliers de la petite ville maritime, aujourd'hui un quartier de Londres, vous mener par les petites rues aux villas proprettes, précédées d'un bout de

jardin, résidence de gens vivant delà mer, capitaines, officiers, stewarls, stewardess, pilotes de Trinily House, jusqu'aux bords de la rivière, aux chantiers de balenux fleurant le goudron et le bois frais, par les escahers moisis, où s'accrochent les embarcations, aux estacades où viennent s'accouder pcclieurs et doclcers de verbe rude. J'aimerais à croquer tous ces bateaux divers, smacks, barges, shrimp-boats, amarrés le long des berges, dans un fouillis pittoresque; à vous faire

entrer dans ces « marines stores » où tant de coffres, d'apparaux, de vêtements cirés, de fanaux, pavillons, ancres, lochs, boussoles, compas, sextants, cartes, cordages, poulies, vousdiraient l'invitation au voyage : mais la place m'est si nécessaire dans ce petit ouvrage et Londres est si grand qu'il faudra m'en tenir à cette énumération.

Les docks. — De Greenwich iin vilain petit omnibus vous mènera aux docks, en traversant le tunnel de Blackwall, effrayante galerie, pleine d'un bruit d'enfer, qui passe sous le lit de la Tamise.

Énormes et interminables villes peuplées de navires, les docks de Londres s'étendent de Tilbury à la Tour de Londres sur une immense surface, et vous serez obligé de vous procurer un guide sûr qui en connaisse les interminables détours.

On y débarque les produits du monde entier : l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique, les steppes sibériens comme les jardins des tropiques aboutissent ici. OA y respire les îles et les parfums de Ceylan, on y a des visions de pays lointains,

fabuleux, magnifiques, trésors de Golconde, joyaux de la reine de Saba, caves d'Hamilcar. La vie, le mouvement y sont fous, trépidants ; des armées de dockers de toute espèce, de toutes races, blancs, bruns, noirs, chargent, déchargent sans relâche, en un effort interminable. A chaque seconde les grues inlassables déposent sur les quais des ballots, des tonnes ou des sacs, qui vont s'accumuler en tas hauts comme des montagnes ; viandes gelées venues de la Nouvelle- Zélande ou des États-Unis, du Canada ou de l'Australie, — thés de la Chine ou des Indes, — épices de Ceylan, — vins de France et d'Espagne — primeurs des Canaries ou de Madère

— bois de Norvège, — ivoires, bois précieux, caoutchouc d'Afrique, — loques éclatantes et vermineuses, tapis et oripeaux de rOrient, évocateurs de mosquées, de minarets, de ciels limpides, de mers d'azur.

Les entrepôts s'étendent à Tinfini sur les deux rives du fleuve : ils sont pourvus de caves immenses, de grottes profondes, renfermant des trésors, comme n'en rêvèrent jamais Ali Baba et Sindbad le marin dans leurs fabuleuses aventures. Voici les London Docks qui occupent plus de 4^ hectares de superficie et que trois écluses relient à la Tamise, 3 ooo ouvriers y travaillent chaque jour, 4oo navires peuvent tenir dans leurs bassins — puis les West-India Docks

— loo hectares, — les East India Docks, — les Milwall Docks dans Tîle aux Chiens, — les docks du Surrey sur la rive droite et les magnifiques docks Victoria et Albert qui ont 5 kilomètres de long et sont organisés pour le service des grands bâtiments.

C'est ici que sont mouillés les « liners » des principales compagnies, White Star, Orient Peninsular Brilish India, etc. ,

modernes Lé via thans, hauls comme des maisons à dix étages. Les grues, les cales de radoub y sont monstrueuses, dignes de Titans.

Les grands navires font ici leur toilette et repartent frais, nets, pimpants pour leur nouveau voyage : des centaines d'ouvriers les grattent, les peignent, les frottent, les vernissent, les astiquent du matin au soir.

Nulle part au monde, il ne peut y avoir semblable coUec-

lion de paquebots, de voiliers, de gréements de mâtures, de pavillons et d'équipages : un steamer japonais se fait place entre un brick espagnol et un trois-mâts de Norvège, mi shooner américain voisine avec un cargo turc. Toutes les langues, tous les idiomes, tous les dialectes^ se mêlent dans la plus amusante et étourdissante cacophonie, et c'est un étrange spectacle que de noter les types : les blonds géants du Nord, les lourds Germains, les agiles Nippons, les visages graves des Indiens enturbannés, les sourires grimaçants des nègres et des levantins, les faces bronzées des hommes du Sud, passant dans la foule des matelots, stewarts, émigrants, mécaniciens ou dockers qui peuplent ces lieux.

Il n'est pas interdit de se promener le long des quais, mais le plaisir est souvent périlleux : songez à tous ces paquets, ballots, barils qui roulent incessamment dans toutes les directions ! Le monde des dockers est jkîu aimable et se gêne

fort peu pour vous bousculer ou vous apostropher de vive façon. (( Good fellows, but a bit lougli ! » me disait mon guide, alors que nous passions sous les jurons de débardeurs, entre des falaises de bananes. Comment dans cette promenade ne fus-je pas vingt fois écrasé, aplati, renversé, noyé ? Dieu seul le sait î

Je demandai grâce, et pour me dédommager, mon cicérone

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