TROISIÈME PARTIE
Les combats de coqs. — Suite de la vie de Johnson. — Débuts de Garrick, — Scène bouffonne à Drury-Lane.
La vie d'Hogarth, ses entretiens, les luttes qu'il eut H soutenir, avec plusieurs de ses amis, destinés comme lui à peindre ou à modilier leur siècle, nous ont laissé entrevoir la société au milieu de laquelle ils se sont fait jour. La description des premières œuvres de l'artiste, en nous signalant, comme dans une série de frontispices, les vices publics contre lesquels s'exerçaient les protestations des hom^mes avancés, a éclairé pour le lecteur la physionomie de l'Angleterre au milieu du siècle dixhuitième : c'est le principal objet de cette étude.
Ces résumés, William Hogarth les a tracés d'une main ferme; un monde passé renaît dans ses œuvres. Avec son profond sentiment delà vie réelle, de la criti-
que, de l'action dramatique, il avait compris, qu'en dehors des fictions de la poésie ou des traditions idéales du beau, l'art est en droit de se proposer une fin d'utilité, sous l'inspiration d'une philosophie, appliquée à l'étude des vérités physiques. C'était chez lui une vocation de nature, éclose sous l'influence du protestantisme, destiné à préparer chez nous les débuts de l'école encyclopédique. Sur ce point, tous les écrivains anglais de ce siècle, d'Addison, de Swift et de Johnson, à Fielding, à Richardson et même à David Hume, sont accordés au diapason d'Hogarth. Tom-Jones, Joseph Andrews^ Clarisse Harlowe^ l'escortent ou lui succèdent, et le confirment : cette filiation de l'école anglaise avec notre peintre n'est pas moins incontestable que celle de l'abbé Prévost, de Diderot, puis d'Auguste Lafontaine, de Picard, d'Etienne, et de leurs émules de l'époque impériale, avec Smolett, Shéridan, Goldsmith et Richardson.
Grâce à la fécondité de son talent, Hogarth parvint de bonne heure à une position enviable. Redouté des fripons et des sots, aimé du peuple qu'il instruisait, recherché des hommes distingués, il vint s'établir à Leicester-Fields, dans une jolie maison où il accueillait ses nombreux visiteurs, avec une dignité mêlée d'une certaine morgue, assez fréquente parmi les élus du génie artisans de leur fortune. Il donnait à dîner; procédé excellent pour voir du monde sans rendre des visites,
et pour (égayer le repas dans un logis sans enfants : Jane Thornhill ne lui en avait pas donné. Gai par boutades, caustique sans aigreur, William apportait à table de si profondes distractions, que, vers la fin du repas, il lui arrivait de se lever, de tourner autour de sa chaise, puis, machinalement, de se rasseoir et de se remettre à manger de tout. Heureux les estomacs complices de ces distractions-là !
. ,Dans sa situation nouvelle, Hogarth resta ce qu'il avait été : naïvement soumis à la sincérité de ses impressions. Pauvre et sans influence, il avait peint les parias de Londres : devenu riche, il connut les riches et dirigea contre eux les traits de son burin. Son œuvre eût-elle été complète, s'il n'avait fait servir les classes élevées de contre-épreuves, de contrôle à ses révélations sur la phalange prolétaire?
Nous le suivrons sur ce terrain, où sa verve nous a ménagé de nouveaux spectacles.
Vers 1740, Thomas Sherlock écrivait à un Parisien : « Venez en Angleterre, ne fût-ce que pour voir une élection et un combat de coqs. Il y a, dans ces deux actes, un esprit d'anarchie et de confusion qu'on ne peut décrire et dont vos compatriotes ne sauraient se former une idée. »
Hogarth a retracé deux scènes de ce genre ; nous les dépeindrons d'après lui. Autour d'une arène peu spacieuse s'entassaient enfouie les curieux et les parieurs.
!()'}. LONJ)KES IL Y A Cl:: M' A.NS.
Aux deux bouts du cirque se tenaient les maîtres des coqs. Les spectateurs du premier rang portaient ceux du second et du troisième sur leurs épaules : on se cramponnait aux perruques, qui volaient pêle-mêle avec les chapeaux ; les enjeux circulaient, on ne distinguait plus ses poches de celles de son voisin ; chacun jetait en gage sa bourse, sa montre, son épée; les regards s'allumaient; on criait; on se démenait; c'était une frénésie. Au plafond étaient accrochés des paniers où l'on suspendait en l'air les parieurs insolvables qui avaient risqué plus qu'ils ne possédaient. Confisqués, mis en sûreté, ils s'associaient encore au combat, et jetaient leurs vêtements pour derniers enjeux.
Là se heurtaient les plus hauts seigneurs avec les vauriens déguenillés de la cité : Ilogarth nous montre le duc d'Albermale, président des pairs d'Angleterre, avec des jockeis, des filous et des preneurs de rat. Un autre lord, revêtu de sa plaque et du grand cordon, porte un menuisier achevai sur ses épaules, et retombe sur un boucher, qui pousse contre la barrière un quaker, dont la perruque ronde va tomber sur les coqs. Tandis qu'un marquis français, qui proteste en gesticulant, répand sa tabatière dans les yeux d'un barbier, un chien, fort à son aise, les pattes sur le rebord de la barrière, contemple le combat d'un œil tendre en tirant la langue : il porte aux lutteurs emplumcs un genre d'intérêt plus légitime.
Ce chien placé là pour divertir Garrick, contribua à la vogue de l'estampe, parce qu'il faisait allusion à une aventure que nous raconterons en reprenant les choses de très-haut, et sans craindre l'effet de la plus énorme digression.
Un matin, Samuel Johnson, qu'on ne voyait plus guère, car ses opinions d'un torysme exalté l'avaient un peu éloigné du peintre favori des whigs, entra chez lui profondément ému,
Embelh par la prospérité, Johnson était alors d'une laideur permise : sa peau tendue par l'embonpoint de la santé avait pris quelque transparence, et les cicatrices de ses maladies dé jeunesse disparaissaient à demi sous les faces de la perruque. Un costume noir, un peu large et très-propre, rehaussait la haute stature de l'écrivain qui le portait avec dignité : sa physionomie peu sympathique au premier abord, à raison d'un tic devenu fréquent et d'un clignement d'œil causé par la myopie, portait cependant l'empreinte de la loyauté, jointe à un naturel sévère. Laconique comme les gens qui vivent en eux-mêmes, froid comme ceux qui ont souffert, sardonique et résigné comme ceux qui connaissent les hommes ; modéré dans ses allures, en personnage habitué à attendre, et tranquille comme la volonté, Johnson entre deux âges était bien mieux qu'en sa jeunesse. L'art qui couronne ses élus, la lutte qui les sanctifie, la
pasSxOn qui les exalte avaient rais sur son front blanc et ridé, cette invisible auréole qu'on devine sans la voir, et qui, aux yeux même des indift'érents, tire de la foule les créatures d'élite. Au premier aspect, chacun devine que cet inconnu n'est pas comme tout le monde, et l'on se dit : Voilà quelqu'un.
Riche, il ne l'était pas, il ne le fut jamais. Ce tory convaincu, ce défenseur obstiné de l'aristocratie ne courait pas à la fortune : whig et même radical par ses mœurs, il ne prisait que la considération méritée, et il l'avait lentement acquise. Plusieurs brochures politiques, renforcées d'une philosophie religieuse austère, l'avaient signalé ; la publication d'un recueil périodique, tke Rambler (le rôdeur), concentra sur lui l'attention. Comme il l'avait prédit jadis, il était devenu la loi vivante, il résumait le dogme du torysme ; le Rôdeur était consulté comme un évangile : succès lent à établir, mais durable, comme ceux qui fondés sur la suprématie de la raison, ne font point appel aux passions de circonstance.
En ce moment, l'Angleterre attendait de son érudition le monument destiné à consacrer son langage, à le fixer, à lui donner une valeur classique, à en recueillir le trésor jusque-là dispersé. Depuis près de six ans, Johnson, enfermé dans un bureau avec sept copistes, placés sous sa direction, travaillait à créer le Dictionnaire de la langue anglaise, entreprise défrayée par uu
libraire, au prix vraiment modeste de mille cinq centsoixante- quinze livres sterling (trente-neuf mille trois cent soixante et quinze francs).
La France, depuis deux siècles, pour consacrer un monopole stérile, a dépensé bien davantage : l'absence d'un dictionnaire complet, national, coûte encore à l'État soixante et dix mille francs par an. En effet, l'immortelle corporation à qui cette tâche est confiée, se refuse à en assumer les difficultés, dans la crainte de compromettre, par quelques inévitables erreurs, son renom d'infaillibilité. Ce qu'elle n'ose faire, l'érudition privée ne peut le tenter sans désavantage; car il lui manquerait l'autorité, à laquelle nul ne saurait prétendre en face dun pouvoir officiel. Enfin, toute l'affaire se résume en quelques chiffres bien consolants : je ne sais ce que vaudrait un dictionnaire parfait ; mais, la certitude de n'en posséder jamais un passable n'a point paru, depuis deux siècles, trop chèrement achetée au prix de quatorze millions...
Redescendons à des travaux moins majestueux. C'est surtout à son dictionnaire que Johnson est redevable de l'immortalité. Admirable pour les définitions, profond dans les recherches, mordant et hardi quant à la partie critique, il n'a jamais été dépassé ; l'auteur eut la gloire de ne rien laisser à faire après lui. H sut même, dans un ouvrage de cette nature, flétrir les vices contemporains et garder la piquante saveur de la polémi-
que. C'est ainsi qu'au mot pension, il écrivit : « En Angleterre, on appelle pension un salaire donné à un valet politique pour trahir sa patrie. »
La droiture a de ces illusions. Les whigs, sur qui tombait ce coup, ne le lui pardonnèrent pas, et lorsque depuis il accepta lui-même, à titre de pension, [trois cents livres de Georges II, on laisse ù penser si Churchill et les autres eurent un beau texte à commenter aux dépens du philologue.
Depuis la mort de Richard Savage, dont il avait écrit la vie si amère et si aventureuse, Johnson s'était retiré de la compagnie de ses anciens camarades. Entraîné par la nature de son talent vers les régions plus élevées de la société, il préférait encore la soUtude au bruit, et le repos à la distraction, étant capable de s'enfermer pour ne rien faire, avec la certitude de n'être point dérangé. Ce penchant à la réclusion explique seul la singulière inopportunité de la visite dont il honorait William Hogarth.
11 avait appris la veille, que son ami, que son élève chéri, David Garrick, était sur le point de débuter à Londres, au théâtre de Drury-Lane , et il accourait pour supplier le peintre de l'aider à faire renoncer leur ami à une si funeste résolution.
— D'où sortez-vous? s'écria William; dans quel nid de quakers et d'ultra-conformistes ôtes-vous enfoui, pour ignorer que David est comédien de profes-
sion depuis plus d'une année ? Sa résolution n'a pas eu de confidents. Un jour il a disparu, et peu de temps après nous avons appris, qu'engagé dans une troupe ambulante, il avait paru avec éclat à Ipswich. Depuis lors, il a parcouru nos provinces et il arrive à Londres, précédé d'une certaine réputation. C'est demain que son avenir se décide, et vous irez l'applaudir.
Johnson s'en défendit énergiquement et débita contre la profession d'acteur, à peu près les mêmes arguments qu autrefois Garrick opposait aux goûts favoris de John Hoaldy, dont il rappela le souvenir.
— A l'égard de ce dernier, reprit WiUiam, David avait raison ; mais ce qui était vrai pour l'un ne l'est pas pour l'autre. Rien, à mon sens, ne démontre mieux l'irrésistible vocation de Garrick, que ses principes bien avérés sur ce point. Pour moi, cher Johnson, je suis heureux de voir enfin ce jeune homme arriver au port, après avoir trouvé l'emploi d'un génie évident pour nous, et sans objet jusque-là.
Mais le puritain Johnson, loin de se rendi'e à ces arguments, ne tarissait point sur les inconvénients moraux et religieux de la profession de comédien. — S'il en est ainsi, répliqua William, il faut mépriser Shakspeare, Dryden et tant d'autres; car s'il est peu estimable de représenter des pièces, l'art qui les produit pour être représentées n'est qu'une coupable séduction. Le scrupuleux Johnson lui-même, auteur d'Irène, est le
plus répréliensible de tous, puisqu'il transgresse ses principes absolus.
En dépit de ce raisonnement, Johnson établit des distinctions, subtilisa, se fâcha, se radoucit, se désola, et finit par jurer qu'il ne reverrait point Garrick. Ce dernier débuta le surlendemain et excita un enthousiasme jusqu'alors sans exemple. Ce fut une fête pour ses amis, présents à cette solennelle épreuve. — Yous et moi, lui dit après la représentation le révérend John Hoaldy, nous devons nos carrières à ces petites soirées dramatiques du Wauxhall où vous m'avez guéri du théâtre...
— En gagnant votre mal, répondait Garrick: j'ai pris votre place et vous venez de débuter par procuration.
Quanta Hogarth, il était radieux: reprenant tour à tour les passages les plus brillants du rôle de Garrick, il s'efforçait de les déclamer de même, et sa mémoire infirme trahissait sa bonne volonté, Garrick, encore en costume, le tira à part pour lui dire à voix basse :
— Et Johnson?
— Vous l'apprivoiserez, s'il vous entend jamais : Orphée a produit de plus grands prodiges sur les sapajous des bois et même sur les chênes; mais j "ai toujours supposé que le jour où ils s'incUnèrent, il faisait grand vent. .Vu moins, cher Garrick, êtes-vous heureux?
— Oui, je le suis; comme le jour où la voix du lord Granville a, pour la première fois, fait retentir au parle-
ment le nom de Johnson; comme le jour où le roi Geor^ges entom'é de sa cour a complimenté le peintre de the Rake's Procjress. Maintenant, je me sens votre frère etma vie a unbut ; car jenourris de grands projets.
Et Garrick développa l'étendue de ses desseins. Depuis le règne de Charles H, Sakspeare était oublié. Dryden n'avait eu à la scène qu'un éclat passager ; le goût des pièces futiles ou licencieuses, introduit par les Jacobites, s'était perpétué sous les Brunswick. — C'est de l'acteur que dépend le succès, disait Garrick, et c'est lui qu'on vient voir. Je veux réformer la scène, créer une troupe nouvelle et user de ma vogue pour relever les chefs-d'œuvre dédaignés du génie national. Enfin, je prétends moraliser la classe des artistes, aussi bien que l'art par eux soutenu, et forcer à s'eifacer le préjugé qui nous atteint.
Ces plans furent accomplis. Devenu très-riche, car il a laissé trois millions et demi, Garrick épousa la plus belle actrice de son temps, la signora Violetti, et sa maison devint le rendez-vous d'une fort bonne compagnie. Dryden, Shakspearc reprirent faveur ; David joua les rôles du prince delà scène pendant quarante années, avec un succès soutenu et c'est de lui que date véritablement l'immense popularité de ce grand homme.
En quittant Ilogarth, David l'assura qu'il saurait fléchir l'austérité de Samuel Johnson.
Garrick avait retrouvé dans les cartons de Drury-
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Lane, la tragédie à' Irène, manuscrit enfoui depuis dix ans; il l'avait lue; l'œuvre lui ayant semblé viable^ il résolut de la représenter. Johnson, comme il l'avait prévu, n'eut pas le courage de résister au désir d'assister à sa pièce, et Hogartli se disait avec raison : — S'il voit jouer Garrick, il se jettera dans ses bras.
Il en fut ainsi ; l'ouvrage était faible ; mais l'acteur fut sublime et le succès incontesté. Eperdu, stupéfait, pleurant d'admiration, Johnson dit à Garrick : — Un génie capable d'animer une pièce aussi froide est bien dangereux pour les mœurs publiques !
Le digne Samuel Johnson finit par déroger en un seul point, à ses convictions austères, en avouant que l'on peut sans déshonneur, se faire comédien, à la condition d'être David Garrick. Mais Ilogarth, l'éterncUement réel, lui démontra sans peine que cette conclusion n'avait pas le sens commun.
D peut paraître difficile de saisir une connexion quelconque entre ce récit, essentiellement lié à la biographie de nos personnages, et la description du cock-pit d'Hogarth, où se prélasse, comme nous l'avons dit, un gros chien , placé là pour divertir Garrick en lui retraçant certain souvenir. Cependant la déduction est simple, comme la digression a été forcée; car l'anecdote a pour tliéâtre Drnry-Lane, un soir que l'iUustrc tragédien représentait le Roi Lear.
C'était quelques mois après ses débuts : profondément attendri des sanglots du roi Léarqui, penché sur le corps de sa fille Cordélia, exhalait les derniers accents de sa douleur, l'auditoire était suspendu aux lèvres de Garrick. Rien de plus navrant que cette péripétie; la salle entière observait un silence, interrompu çà et là par des pleurs étouffés. — Cordélia ! Cordélia ! s'écriait l'acteur; sa voix était si douce! tous les dons qui font le charme d'une femme accomplie, elle les possédait...
Aces mots, sa douleur redouble; agenouillé devant ces restes chéris, il poursuit, en se tournant vers le parterre : — J'ai vu le jour où je les aurais... j'ai vu... j'ai vu...
La voix lui manque : ses yeux restent lixés sur un point; son visage se décompose; le masque tragique tombe, et Garrick lance un éclat de rire convulsif. L'excès du désespoir produit de ces sortes d'effets; on admira, et d'autant plus, que le roi Léar cachant son visage était retombé sur l'épaule de Cordélia. En se relevant, il reprit : — J'ai vu... j'ai vu... Mais ses regards se portent sur le parterre, et la gaieté, d'autant plus invincible qu'elle est intempestive, le saisit de nouveau. A ses côtés, Kent, le duc d'Albany, les courtisans cherchent la cause, la trouvent, et les voilà pris d'un fourire inconcevable. Au premier rang du parterre, il y avait un boucher fort connu de chacun, car il était marguillier de sa paroisse: il afAait amené son cliien
qui, habitué à s'asseoir près de son maître, avait pris place sur la banquette, puis s'était levé, avait posé ses pattesde devant sur le rebord de l'orchestre, et là, tenant la tête droite, il contemplait les acteurs avec la gravité d'un critique. Comme il faisait très-chaud, le boucher avait campé sa vaste perruque à frimas, sur la tête de son chien. L'attitude de ce spectateur, le contraste de la scène, où se dénouait un drame lugubre, avec la salle, où se pavanait un dogue coiffé de la perruque d'un marguillier, donnaient lieu à mie parodie si bouffonne, que Garrick cessa de se contenir, quand il vit les autres acteurs en proie à son hilarité.
Gordélia seule ne voyait rien et restait morte sur un sopha. A la lin, elle s'étonne, se soulève, entr'ouvre la paupière et jette un coup d'œil sur la salle. Le dogue était à quatre pas...
Elle retombe étendue, mais elle étouffe; enfin, près d'éclater, elle se lève, et d'un seul regard, enveloppe à la fois le boucher satisfait, qui, sans rien comprendre, s'essuie le front, et le chien qui, soulevant la perruque avec son museau, se met tranquillement à bâiller. A cette vue, Gordélia, sur qui Ton pleurait depuis une demi-heure et dont la résurrection venait de causer une vive surprise, devient pourpre, perd contenance et s'abandonne à un accès de fou rire qu'elle ne peut surmonter. Elle fait ([uelques pas en se tenant les côtes, et déclame pai" intervalles : — The majesty ofEngland... The
(juallant Albanij... Thowjht old Kent... Enfin, elle s'enfuit dans la coulisse. Le public, hors d'état de concevoir ce dénoîiment inattendu, est alors mis au courant par Garrick et le vieux Kent : ils désignent avec indignation le boucher ébahi, à côté de son chien qui se détourne vers la foule avec dignité. Le rideau tomba au milieu des huées et des hurras de l'auditoire.
Au spectacle suivant, le souvenir de cette bouffonnerie troubla les acteurs et le public ; il fallut suspendre les représentations du Roi Lear.
Cet incident nous apprend qu'à Londres le parterre était assis, à une époque où l'on s'y tenait encore debout en France ; nous y trouvons aussi un curieux indice du sans-gêne avec lequel on venait au théâtre, et des progrès de l'étiquette en Angleterre sous la monarchie constitutionnelle. On s'établissait avec son chien dans un théâtre royal ; on s'y déshabillait; un dogue y servaitde tête à perruque. Aujourd'hui, l'on n'est admis qu'en habit noir et dans la tenue la plus sévère. J'ai vu, naguère, un Français arrêté au contrôle pour une cravate bleu de ciel, qu'il fut obligé de remplacer par son mouchoir de poche en toile blanche, et un employé se saisir du chapeau d'une dame pour le déposer au vestiaire. L'habit bleu, le pantalon de fantaisie sont prohibés, et si l'on n'a que des gants de couleur, il faut entrer les mains nues.
Caricatures politiques. — Querelle avec Wilkes et Churchill. — L'analyse de la beauté. — Comment l'on votait autrefois et comment l'on vote aujourd'hui. — Le drame électoral vers 1750.
Dans un pays régi par des institutions constitutionnelles, et partagé en deux camps, il faut inévitablement que la médiocrité s'enrégimente: n'appartenir à aucun parti, c'est le propre du génie supérieur ou delà sottise complète. Dans la première de ces conditions, un homme souffre de l'isolement où le plonge une pensée inflexible : dans la seconde, un imbécile se glorifiera du dédain qu'il soulève. Rester inférieur aux idées de son temps, s'élever au-dessus des passions contemporaines, voilà deux situations fâcheuses, quand l'ordre social est accommodé au profit d'un certain ?m/idw, qui réduitl'ambition à transiger avec la plupart des grandes vérités, sources des nobles actions comme des vastes imprudences.
Ces époques de dextérité pratique excluent nécessairement, des positions dominantes, la nullité absolue, comme la supériorité incomprise, et parfois, donnent à la persévérance des grands esprits l'apparence de la versatilité. Les partis tourbillonnent et se meuvent ; ils varient, etl'hommequi les contemple, immuable comme une étoile fixe, leur paraît être un satellite qui se déplace et tourne.
C'est ainsi que nous avons vu Johnson, le sévère tory, le défenseur du principe de l'autorité, entrer en conjonction fortuite avec ceux qui luttaient contre elle : nous verrons de même, à la tin de sa carrière, "William Hogarth, le peintre des M'higs, procédant en sens contraire, continuer son opposition aux dépens des whigs et aiguiser des flèches, ramassées par les torys. Il s'attaquait aux mêmes scandales, aux mêmes vices, aux mêmes abus du pouvoir ; seulement, les Avhigs avaient hérité de la puissance, ainsi que des traditions de leurs prédécesseurs, et Hogarth resté vrai, resté philosophe et moraliste, résistait à l'entraînement du parti. Pour le suivre à travers la seconde phase de sa carrière, retraçons en peu de mots les circonstances au milieu desquelles il pénétra dans l'arène politique.
Délivrés du parti jacobite après l'échaufifourée de Culloden, l(^s whigs, déjà corrompus et enrichis défaveurs sous Wal[)i)l( , parvinrent avec William Pitt au faîte de la puissance, Despotes à lem* tour, impopulaires hors
(le "Westminster-Hall, ils tombaient sous la coupe d'Hogartlt. Depuis la tin du règne de Georges II, mort en 17G0, Pitt, adoptant une méthode de conciliation, avait fait des avances aux torys et rallié à la maison de Hanovre consolidée les chefs des plus grandes familles. Allié lui-même aux Granville, Pitt, arbitre d'un parti populaire autrefois, qui maintenant se subdivisait en trois fractions, représentées par les maisons de Devonshire, de Piichemond, de Grafton, de Hertfort, de Newcastle, et de Bedford (cette dernière symbolisait un groupe d'hommes dissolus, pleins de talents et conciliés par de splendides emplois ) ; Pitt, soutenu par l'éclat de victoires sur le continent, achetées à grands frais, et dont il s'obstinait à poursuivre le cours, écrasait d'impôts l'Angleterre et arrachait au Parlement d'énormes subsides. Le peuple commençait à se sentir trop pauvre pour payer sa gloire.
C'est dans ces circonstances, que la France, l'Espagne et Naples, poussés à bout par les entreprises du ministre, se liguèrent, sous l'influence de M. de Choiseul, et signèrciit le Pacte de famille. Georges III fut efl&'ayé ; le peuple protesta contre cette politique aventureuse et dominatrice, et la popularité de Pitt chancela. Fatigu(îs de ses allures hautaines, ses collègues eux-mêmes l'abandonnaient : il fut remplacé par le lord Bute, qui tomba devant l'opposition de Pitt et de ses adhérents; puis par le lord Granville; et Pitt combattit
contre son beau-frère avec un acharnement singulier. Naguère, pour se défendre, lord Bute avait créé un recueil, le BriUm; un membre du parlement dévoué à Pitt, sir John Wilkes, audacieux et mordant, publia le North-Bi'iton^ rédigé avec une violence inouïe.
Cette lutte iit noircir beaucoup de papier et donna lieu à d'activés polémiques; les pamphlets abondèrent, et bientôt, pour allécher les lecteurs, pour raviver les scandales, auteurs et libraires appelèrent les dessinateurs à leur aide. Alors une sorte de délire politique s'empara des graveurs divisés, en deux camps; ce fut une pluie de caricatures : chacun rit et l'on ne s'inquiéta guère.
iilais il en fut tout autrement quand on apprit que William Hogarth, pénétrant dans la lice, se disposait à lancer une suite de gravures politiques. Ses ouvrages avaient inspiré une si formidable idée de son talent, qu'il fut considéré d'avance comme le fléau du parti qu'il combattrait.
Wilkes s'émut le premier, étant très-maigre , et inquiet par tempérament. C'était un ancien ami de William, et leurs relations avaient été intimes; voici à quelle occasion. Un beau jour Hogarth, qui ne savait ni a ni b, ne s'avisa-t-il pas de devenir auteur? Lui, l'homme de la nature, il voulut fixer les règles du goût, déduire la mathématique de l'idéal, enfin rechercher l'essence et le principe du beau. C'est ainsi qu'il a cora-
posé l'ouvrage si connu sous le titre de : VAjuilyse de la beauté^ où il découvre et prouve, par une foule d'arguments, que le principe du beau consiste dans la ligne serpentine (à peu près la forme de l'S plus allongée). C'est là ce qu'il dénomme la ligne de beauté. Plus lier de cette trouvaille que de ses plus beaux tableaux, il s'est représenté plusieurs fois lui-même devant son chevalet, tenant à la main pinceaux et palette, pour charbonner un S, du haut en bas d'une grande toile vide. Il lui manquait un travers; il ne lui manque plus rien.
Hogarth n'écrivait pas, il lui fallait des interprètes : Benjamin Hoaldy rédigea, sous sa direction, jusqu'au neuvième chapitre; Ralph continua; mais aussi têtu, aussi tranchant qu 'Hogarth, il discutait sans cesse; ils se quittaient furieux et rien n'avançait, Wilkes s'occupa quelque temps du travail, qui finit par être présentable, grâce aux corrections du docteur Morell, et à Townsley qui revit la préface.
On peut juger delà clarté du livre par l'empressement que les Allemands apportèrent à le traduire, et de son originalité par sf>. vogue en Italie, où il fut translaté en toscan, , , de Livourne, à l'usage des routiniers du pays.
Néanmoins, Walpole en dit du bien; le Monthly-review lui fut favorable, et lady Luxborough surprise agréablement, pardonne à l'auteur « de n'avoir pas su déterminer au juste le degré d'obliquité qui constitue le parangon de la beauté. »
Nous partageons l'opinion de lord Orlord,qui, sans approuver le but de l'ouvrage, y reconnaît une foule d'observations fortes et d'idées ingénieuses.
Lors donc qu'IIogarth annonça le dessein de faire de la politique sur cuivre, Wilkes s'alarma, devinant que le peintre, dédaigneux, des partis, s'informerait peu si l'influence anti-libérale s'appelait ^vhig ou tory, et serait contre la coterie tyrannisante. Des pourparlers s'engagèrent; William avoua son projet de mettre en scène. Temple, Pitt et quelques autres, ajoutant que Wilkes, sec comme une lame de scie, était indiqué à côté de Churchill, rond comme un tonneau.
A la suite de nouvelles démarches, Hogarth consentit à supprimer W ilkes et Churchill ; jnais le premier répondit que a peu sensible à ce qui le concernait personnellement, il le serait au ridicule dont on frapperait ses amis, et qu'il les vengerait de toute son encre. »
La guerre était déclarée : la première estampe, the Times^ parut, et le samedi suivant, le JSorth-Briton inséra la plus violente satire contre le peintre du roi ; car Hogarth était revêtu de cet emploi depuis la démission d'un M. Thornhill, neveu, suivant les uns, lils, suivant d'autres, de sir James Thornhill. La seconde hypothèse a acciuis plus de créance; néanmoins, il n'est pas question (le cet artiste dans l'histoire de William, et mistress Hogarth est constamment représentée comme l'unique enfant de sir James. Ce fils était-il trop jeune?
était-il en Italie à l'époque du mariage de sa sœur? Quoi qu'il en soit, il vécut obscur; je n'ai rencontré aucun de ses ouvrages, et les biographes qui le citent paraissent avoir ignoré son prénom, laissé en blanc dans les documents que j'ai recueillis.
Dans l'estampe en question, j^I. Pitt, monté sur des échasses, met le feu au globe terrestre qui sert d'enseigne à un cabaret; Pitt a une meule au cou, sur laquelle on lit : 3,000 /. per ammm (allusion à la pension qu'il recevait); ce poids le fait chanceler. L'incendie se propage; un Hollandais en rit de bon cœur, le grand Frédéric joue du violon; Catherine de Russie se retire avec une cassette sous le bras, tandis que la France et l'Espagne échangent des compliments. Dans une variante, l'auteur représenta Pitt sous les traits odieux de Henri VIII.
Peu de temps après, Wilkes fut déféré au Parlement, arrêté, conduit à la Tour, et Hogarth revint à lui. Il publia son portrait, louche et fort laid à la vérité, dans les accessoires duquel il plaça le n° 45 du North-Briton, brûlé par le bourreau ; une plume, une écritoire, ainsi que le bonnet de la Liberté. Reproduit avec sa maigreur idéale, Wilkes disait : — Je deviens tous les jours plus ressemblant. . .
Wilkes était alors l'idole de la popularité : quatre raille exemplaires furent enlevés en quarante-huit heures, et l'éditeur fut obligé de faire rouler la presse
huit jours et autant de nuits, pour satisfaire à l'avidité du public. La condamnation du tribun avait donné lieu à une grosse émeute.
Cette réparation ne désarma point Churchill, qui écrivit contre Hogarth une virulente épître : le peintre riposta sur-le-champ. Prenant un cuivre oii il avait gravé, en 1749, son propre portrait avec celui de Trtunp^ son chien favori, il effaça la figure principale, et représenta Churchill, sous la figure d'un ours buvant un pot de porter, et armé d'une massue noueuse chargée de légendes insultantes. A terre, on voit un livre de Churchill, qu'une souris a voulu grignotter; mais étouffée par un aliment si malsain, elle est tombée morte sur la couverture. Au premier plan, Trump^ le chien d'Hoyarth, une patte sur la brochure écrite contre son maître, et l'autre soulevée, arrose avec dignité l'épître de Churchill. La liste des souscripteurs au North-Briton est à demi couverte par un tronc pour les pauvres.
Churchill répliqua et Wilkes rentra en lice. Alors Hogarth, indigné, se représenta sous le costume d'un charlatan qui, tenant d'une main une longe, et de l'autre un martinet, exerce à danser un menuet politique Churchill, sous la figure d'un ours avec un chapeau galonné, et Wilkes, sous celle d'un singe, à califourchon sur le manche d'un houssoir; lord Temple leur joue du violon.
LO.NDUES IL Y A CEM ANS. 185
Cette guerre ne finit pas là ; mais il nous suffit d'avoir une idée de la caricature politique à cette époque, du goût populaire et de 1 apreté des partis aux débuts du règne de Georges III.
Du reste, notre artiste, le long de son œuvre, est prodigue de ces saillies un peu brutales, si goûtées des Anglais, même de nos jours, et d'ordinaire il les dirige contre les grands. C'est Georges II, coiffé d'un bonnet garni de gi'elots; c'est le comte de Peterborougli chassé à coups de pied par la Cuzzoni. Dans la sanglante satire intitulée : Cruauté^ Superstition et Fanatisme, qui a pour théâtre une église, on remarque à côté des scènes les plus mélodramatiques, le tronc des pauvres figuré par une souricière. Ce tronc est un piège, tendu à la créduUté des âmes charitables, par la rapacité du clergé anglican.
Il entremêle ainsi le- plaisant au sévère : on conserve à l'église des Enfants -Trouvés un tableau de Moise recueilli par la fille (le Pharaon,, où ^Villiam a eu soin de donner à l'enfant abandonné une grande ressemblance avec la princesse : pour mieux indiquer l'intention, les sourires d'un courtisan et les cliuchottements d'une Éthiopienne retracent clairement les soupçons dont la vertu de leur maîtresse est l'objet. — Ingénieux frontispice à placer sur l'autel des Enfants-Trouvés...
Faut-il parler de cet épisode si bouffon des comédiennes ambulantes, tant de fois imité, où figure l'O-
lympe en déshabillé dans une grange I Junon raccommode ses bas immortels tendus sur une fiole; Diane sortant des trous de sa chemise comme du sein des; nuages, apparaît vêtue... d'un croissant sur le front; Flore se pommade avec une chandelle; deux diables cornus se disputent une cruche à bière en forme de calice; l'Amour rapièce des culottes; l'Aurore, coiffée d'une étoile d'argent, écrase une puce entre ses doigts de roses. On aperçoit sous un lit, jetés pêle-mêle, un poêlon rouillé, l'acte du Parlement contre les acteurs ambulants, un vase d'un usage peu noble, et une couronne royale... Dans le tableau de la Piscine, le valet d'une femme riche bat et repousse un pauvre, venant chercher à la fontaine miraculeuse la guérison de ses maux.
Ce railleur ne respecte rien : les princes avaient assisté secrètement à l'exécution d'un malheureux, pour satisfaire une sotte curiosité; Hogarth les livre au blâme de la foule. Sur la place où l'on pend Thomas Idle, il représente à un balcon le prince et la princesse de Galles, souriant au milieu d'une suite radieuse et parée. Ce n'étaient-là, pour lui, que des détails, et comme des traits jetés au feu de la polémique; sa pensée affrontait des luttes plus sérieuses, et devançait les moralistes, dans la critique des institutions vicieuses ou des crimes sociaux.
Il nous reste deux ouvrages à faire connaître, qui
ont mis le sceau à la réputation de ce peintre étrange, et qui achèveront ce tableau de la société anglaise i l'un, montrant la corruption électorale à l'œuvre, nous fera pénétrer dans ce foyer d'intrigues et de marchés honteux qui accompagnent encore l'exercice d'une liberté trop souvent vénale; l'autre mettra à découvert les plaies de la famille, les misères du grand monde abâtardi par le faux luxe, et gangrené par lintérêt. Ces deux séries sont intitulées, la première : Quatre scènes d'une élection; la seconde : le Mariage à la mode.
Rien de plus curieux que le tableau d'une élection parlementaire dans un hounj-pourri : grâce à Dieu, la France n'a jamais offert le spectacle de ces saturnales, de cette parodie des institutions, à laquelle Hogarth, guide fidèle et subtil observateur, doit nous faire assister.
Peut-être ne sera-t-il pas inutile, ni sans intérêt pour le lecteur, de savoir d'abord comment fonctionne chez nos voisins la machine électorale, depuis l'adoption du Reform-bill, en 1832.
La durée du mandat parlementaire est fixée à sept ans ; mais d'ordinaire, le roi dissout la chambre des communes avant la fin de la cinquième session. Aussitôt que les électeurs sont convoqués, les fonds publics baissent à l'instant, car l'élection d'un candidat coûte si cher aux intéressés, que les rentiers vendent en foule pour se procurer de l'argent à jeter par les fenêtres : ce
fait ne laisse pas que d'être significatif. Les opérations les plus coûteuses sont celles qui se passent dans les gi'ands comtés, parce que les comités électoraux sont obligés de raccoler au loin les campagnards, de les indemniser, de les transporter au bourg à leurs frais, de les y héberger, de les nourrir et de les désaltérer. Deux candidats peuvent bien monter à seize ou dix-huit cent mille francs. Avant d'être à la chambre des lords, le duc de Buckingham, alors marquis de Chandos, dépensait, chaque fois qu'il se faisait élire, un million de sa bourse. Quand un parti tient à assurer le succès d'un personnage important, son comité pourvoit aux frais par souscription, et c'est ce que l'on a vu pour M. Cobden.
Le droit de voter est acquis aux propriétaires, aux freemen, citoyens libres de la cité, maîtres des corporations ouvrières ou marchandes ; aux fermiers, même sans bail, des domaines ruraux représentant 1,250 fr. de rente; enfin, à tout Anglais qui paie un loyer non inférieur à dix livres sterling. Cette condition assure des droits à tout le commerce de détail, ou peu sans faut. On sait qu'en Angleterre le droit de patente est inconnu.
Partout où un homme se trouve dans l'une de ces catégories, il a le di'oit de vote ; s'il possède dix maisons ou dix logements dans dix bourgs différents, il peut voter à ces dix collèges. Dans le cas de corruption constatée, le collège qui a donné lieu au scandale est
suspendu, ou même cassé, pour une, deux ou trois des élections suivantes; pénalité bizarre, qui réprime l'iniquité par l'illégalité.
La veille de l'élection, chaque candidat s'assure d'une taverne, où l'on offre gratuitement table ouverte à tout venant: les meneurs se disputent les votants, qu'ils parent de rubans à la couleur du drapeau arboré devant la porte de chacun des camps. Le vin, le rhum, le gin opèrent sur les consciences ; nombre d'électeurs optent pour la meilleure cave. C'est en plein air, et sous un hangar dressé ad hoc, que le vote a lieu, devant un bureau présidé par un conseiller municipal ou un shériff, et composé de quelques membres des comités dévoués à chacun des candidats. Du reste, point de cartes électorales, point de listes ; on vote publiquement, à haute voix, et le bureau inscrit. Le votant se présente; on le fait apporter s'il est ivre; il se nomme et l'on vérifie son aptitude. Puis on lui présente une Bible sur laquelle il doit prêter le serment de briberie, témoignant qu'il n'a reçu aucune bribe de l'or de la corruption; enfin, il prononce nettement le nom du candidat de son choix. Aussitôt les huées, les sifflets d'une part; de l'autre les hurras et les cris de victoire forment la plus stridente et la plus énergique mélopée. Les candidats rivaux, juchés sur des tonnes, sur des tréteaux, sur des bancs amoncelés, discourent à leur aise, font des speech devant les hustings, et s'accablent
mutuellement des plus effroyables invectives. Pendant l'opération, qui dure vingt-quatre heures, on crie, on s'agite, on se bat; les oignons, les pierres, les pommes, volent de toutes parts, et des crieurs bariolés des couleurs rivales, colportent d'heure en heure, par tous les quartiers, le nombre de voix acquises jusque-là à la vérité rouge ou à la véiité jaune (true-red^ Irue-ijellow). Quand tout est fini, les deux candidats font un discours de remercîment à leurs adhérents ; le vaincu est berné, le vainqueur porté en triomphe, et l'on conclut cette orgie légale par une soûlerie universelle, féconde en batailles. Telle est la perfection des choses, depuis que les abus sont réformés...
— Hélas, redisent les anciens; le bon temps est passé I Autrefois, c'était bien autre chose! Le scrutin était ouvert pendant liuit jours. . . Heureux les électeurs, qui, venus les derniers, apportaient à l'heure suprême l'à-point d'une candidature disputée I Le vote, alors, valait deux cents, trois cents guinées et plus. Mais tout a dégénéré ; on a supprimé des bourgs, créé des collèges dans de grandes villes, tandis que, jadis, certains chefs-lieux électoraux appartenaient en toute propriété à un seul seigneur. Le duc de Néwcastle, sous le règne de Georges lU, en possédait neuf, et nommait lui-même à son gré neuf députés. Si bien qu'un jour, sollicitant du roi une faveur un peu scandaleuse, il dit au prince irrésolu : — Sire, je suis dix.
Et les dames, que sont-elles devenues? Où est le tefifips que les pairesses du royaume venaient cajoler, pour Pitt ou pour Walpole, les marchands de morues et les charbonniers de Westminster ? Aussi trouvaientelles à qui parler; témoin ce boucher que la duchesse de Devonshire embrassa pour le compte de Fox, au milieu de la rue, et qui demanda à la noble lady une étincelle de ses yeux pour allumer sa pipe. Alors, un candidat ne parlait qu'à table, et il parlait toujours, et l'on vendait sa voix sous le soleil, franchement, ainsi que de braves yens le doivent faire. Et comme, sous le régime d'une loi moins libérale, le nombre des votants était moins grand, la marchandise avait bien plus de prix!
C'est justement cet âge d'or d'une si belle institution, que William Hogarth a chanté à sa manière. Ses mémoires iconographiques achèveront le récit.
Aux festins de l'Odyssée se mêlaient les combats de l'Iliade, dans l'épopée d'une candidature tory, comme celle où l'artiste nous a conviés sous la présidence d'un portrait lacéré par les jacobites, et représentant Guillaume III, coift'é trop à l'étroit de la couronne constitutionnelle. Tandis que la bonne cause se gorgeait de nourriture dans la grande salle de sa taverne, les whigs attroupés dans la rue faisaient irruption; ils brisaient les vitres, recevaient des soupières et des escabeaux sur la tête, et criaient — Pas de Juifs ! Cette manifestation,
intolérante à l'égard d'Israël, mais si libérale pour les chrétiens, les\vhigs,plusprévoyantsque ceux d'aujourd'hui, la corroboraient avec une pluie de pavés, qui renversaient sous la table les collecteurs de votes, au plus beau de leurs manœuvres commerciales. Un chirurgien de village avait assez à faire de panser les têtes, et de saigner les gloutons asphyxiés ; ce qui, soit dit en passant, devait les expédier pour l'autre monde. Tandis que chacun hurlait, violons, basses, cornemuses et braillards des rues allaient leur train; le ministre du culte essuyait son front imbibé de vin comme une éponge; le maire dînait éternellement. Ça et là circulaient au-dehors les guidons populaires avec leurs devises : Liberté et loyauté! Liberté et point d'excisé! Mariezvous et multipliez en dépit du diable!., etc. Un boxeur ivre écrivait à sa cocarde : Pi^o patriû.
n s'agissait, dans le collège, d'un noble candidat, ses armoiries en témoignaient ; le chevron de sable entre trois guinées d'or, avec cette devise: « Demande et obtiens ; » d'un gentilhomme déhcat, courtois et timide, aux lèvres souriantes, à la physionomie béate et distinguée. Yoilà les sujets que le peuple aimait à manier ; il s'indemnisait, aux dépens do leur ambition et de leur humilité momentanée, de ses souffrances passées et futures. Parfois, il advenait, s'il faut en croire Ilogarth, qu'un de ces mendiants électoraux, Uvré aux suppliques de (quelque vieille mégère influente, la prenait tendre-
ment par la taille, se laissait voler ses bagues, et l'embrassait, sous la conciliante étreinte d'un ouvrier, qui pressait sans façon les deux têtes, pour les choquer l'une contre l'autre; non sans vider soigneusement les cendres de sa pipe, sur la perruque du baronnet, répondant par un gracieux sourire à de si aimables facéties.
Son parrain politique, assis à ses côtés, soutenait majestueusement la dignité, parlementaire en tendant la main à un cordonnier qui la lui brisait, tandis qu'un barbier aviné et suant lui parlait sous le nez, lui pinçait le bras, lui lançait dans l'œil des bouffées de tabac. Dans un coin, des électeurs empochaient quelques banknotes ou des piles de guinées ; les quakers, plus austères, vérifiaient si lepapier était bon, et, si quelques formalistes consentaient à se donner, ce n'était qu'à l'enchère. Les repas duraient une semaine, aussi fallait-il songer aux provisions. D'ordinaire, une cuve à lessive, remplie de punch et toujours pleine, fournissait à tout venant quelques raisons persuasives.
Cette cuve rappelle une anecdote,en faveur de laquelle nous sommes tenté d'une digression. Dans les jardins de l'amiral Russell, il y avait quatre longues avenues aboutissant au bassin d'un jet-d'eau. Un jour que ce seigneur, dans un but politique, traitait six à sept mille convives, les quatre allées, ombragées d'orangers et de lauriers roses, furent garnies de tables. On dessécha le bassin, dont on fit une jatte, où l'on jeta quatre muids
d'eau-de- vie, huit muids d'eau, vingt-cinq mille citrons, quatre-vingts pintes de jus de limon, treize-cents livres de sucre raffiné de Lisbonne, cinq de muscade râpée, trois cents biscuits grillés et deux muids de Malaga sec. Sur cette jatte flottait une chaloupe où naviguait un mousse, opérant le mélange à coups de rames. On ajoute que les grenouilles de l'amiral Russell tarirent promptement ce spiritueux mélange.
Echappons -nous à la nage et gagnons la rue, où l'on briguait les votes, devant l'enseigne du Chêne royal., auquel Charles II sert de tronc, et qui est à. demi couverte par un tableau de Polichinelle candidat., lançant aux électeurs, sur une raquette, des guinées en guise de volants. Il y avait de bons fermiers, ouvrant l'oreille et les deux mains à une double séduction ; des entremetteurs qui achetaient des colifichets pour les femmes, auxiliaires précieux ; des électeurs qui se garnissaient la panse : enfin, comme la licence était une des galanteries du gouvernement pendant ces épreuves, le peuple en profitait pour saccager le bureau des taxes et abattre les armes royales. Le candidat s'associait à ces scènes, affectant, comme dit Shylock, « le rire vaniteux d'un fade publicain. »
Enfin, le grand jour s'était levé : les amis de la vérité bleue couraient au vote et gravissaient les degrés du bureau, où l'on criait et se battait avec acharnement. La crainte et l'espoir, l'anxiété, la joie se peignaient sur
les physionomies, tandis que les comités, tout à l'intérêt de leur client, surveillaient et épluchaient chaque votant. On vit paraître un vieux militaire amputé du bras droit, ii qui un légiste formaliste, digne interprète de l'esprit du pays, disputa le droit de voter, attendu qu'il était inhabile à prêter serment en posant la main sur l'Evangile. Cette main, perdue avec honneur pour la patrie, sur un champ de bataille, compromettait Vho- 7iorabilité du vieux brave. En Angleterre, la lettre tue toujours. La passion politique allait chercher des sourds, des éclopés, des culs-de-jatte, des podagres qu'on apportait liés sur un fauteuil; jusqu'à des moribonds que l'on traînait là, enveloppés de leur couverture de lit ou couchés sur leur matelas. Le docteur Barrowby persuada à un de ses malades, très-gravement atteint, d'aller voter pour Georges Van-de-Put, alléguant que l'air lui ferait du bien. Le pauvre diable mourut une heure après.
Ce n'est rien encore. Lors des débats électoraux entre Boseworth etPelwyn, on présenta un électeur qui avait cessé de vivre. — Quoi ! s'écria le shériff, vous nous amenez un mort?
— Mort? répliqua un des porteurs, vous raillez; mais vous l'entendrez voter pour Boseworth.
A ces mots, il applique un énorme coup de poing sur l'abdomen du cadavre rempli de vent, qui exhale un
son étouffé, reconnu pour un vote formel et distinct en faveur de Bosewo-rth. Tel est l'avantage d'une langue sourde, confuse, et d'un nom propre aussi sonore qu'une outre crevée.
Pour égayer ces scènes, des braillards chantaient, et répandaient des ballades imprimées contre les candidats, en tête desquelles ils étaient représentés accrochés à une potence.
Ces cyniques parodies alarmaient les esprits sérieux, à qui elles faisaient entrevoir la décadence du pays. Hogarth, en retraçant thepollinrj, a eu soin de coudre la morale à l'histoire, en plaçant, au second plan, le char de la Grande-Bretagne, qui ne renferme qu'une courtisane, et qui penche, prêt à verser, par la négligence du cocher, occupé sur le siège à jouer aux. cartes avec le laquais. Dès que le candidat est élu, on le promène à travers le bourg, dans une belle voiture. Autrefois, on le portait en triomphe sur un brancard ; honneur périllenx : car le parti vaincu livrait des assauts aux porteurs, et leur lançait dans les jambes , des chiens, des chats liés ensemble, dos ânes, des veaux, jusqu'à des troupeaux de porcs. 11 advenait alors que le nouveau membre du parlement roulait dans la boue, ou se voyait forcé de descendre, tandis que ses partisans boxaient pour sa défense. Enfin, la cohue, arrivée à sa taverne, se heurtait avec des processions de cuisiniers, de marmitons préparant un re-
pas monstre. Les vaincus cherchaient asile ailleurs ; on donnait à boire à la foule, et tout finissait par une débauche générale.
Hogarth a compromis, parmi ces entremetteurs, le duc de NcNvcastle, grand courtier d'élections. Quanta son candidat, c'était Rub Doddington, devenu depuis le lord Melcombe. Sa posture triomphale est des plus perplexes, sur un fauteuil qui perd l'équilibre par la chute d'un des porteurs, blessé d'un coup de fléau à la tempe. A l'imitation de Le Brun, qui, dans son Passage du Granique, fit planer un aigle au-dessus d'Alexandre, William a fait voler, sur la tête du triomphateur parlementaire, une grosse oie qui lui ressemble, on ne sait pourquoi, car ni l'homme, "^li le volatile ne sont représentés en caricature.
Rien de plus complet, de si plaisant, de si caustique à la fois que cette série, dont chaque tableau embrasse quarante à cinquante ligures. Ces sujets , les plus grandes toiles de genre que notre Hogarth ait laissées, sont traités à merveille et composés avec art. C'est le chef-d'œuvre du mouvement, du naturel et de la vie. On voit les originaux dans Lincoln s-'mn-Fields , au musée de feu M. John Soane. Aous ne serons point au-dessus de la vérité, en remarquant que, dans cette comédie de mœurs, énergique et mordante, Hogarth participe de Juvénal et d'Aristophane.
11, est rare d'allier ainsi, dans un travail d'artiste, la
force de la pensée, l'abondance avec la clarté, le comique et le sérieux; de moraliser avec tant de charme, et de donner une si belle fête aux yeux, tout en flétrissant avec un noble patriotisme les vices de la société.
Josuah Reynolds : débuts de sa carrière ; sa rivalité avec Hogarth. — Scènes de la vie du grand monde. — Le mariage à la mode.
Enclin à la jalousie, pourvu d'un amour-propre irritable, habitué au succès, William Hogarth régnait avec sécurité, sans prendre ombrage de la vogue des Ramsay, des Gainsborough, ni des autres contemporains, et se croyant au-dessus de toute atteinte, comme de toute comparaison. L'apparition de Josuah Reynolds attrista la fin de sa carrière. Entre ces artistes, procédant de deux inspirations opposées, une lutte devait s'ouvrir et la conciliation était difficile. L'un devait tout à la nature; l'autre remontait à la tradition des anciens maîtres. Reynolds , un des trois grands noms de la peinture anglaise, offre le singulier exemple d'un éclectique doué d'une incomparable
adresse de pinceau, et muni d'une palette riche et variée.
Ne en 1729, vingt-six ans après Hogarth, il avait trouvé dans un livre la révélation de son talent futur : Richardson l'avait fait peintre. C'est en lisant son Traité sur la peinture^ qu'il s'était épris de Raphaël sans Je connaître^ et le voilà engoué de l'art, parce que Richardson liji avait appris Raphaël. Aussitôt, il quitte le Devonshire, où il était né, et accourt travailler chez Hudson. Ce maître était faible; que pouvait-il apprendre à un élève né pour ne rien trouver seul, et pour s'approprier les qualités d'autrui avec une souplesse merveilleuse? Reynolds lit donc de pitoyables croûtes pendant six ans; mais en 1749, l'amiral Russell l'emmena en Italie, et dos qu'il eut va de la peinture, Josuah fut peintre.
De ce moment commence pour lui la lutte la plus bizarre, des goûts, des instincts, des penchants naturels contre l'art de convention. Il recherche le Corrége, il pense imiter Michel Ange; puis, il s'éprend de la couleur des Vénitiens. De la nature il n'est pas question. Ce caractère est le vivant contraste de celui d'Hogarth.
Josuah pousse jusqu'à la mauvaise foi envers luimême cet esprit de docilité et de subordination. Ses efforts pour se river des chaînes sont vraiment curieux; il les a dépeints en quelques mots : « A la vue de Raphaël, je me sentis incapable d'en goûter le mérite;
mais en regardant ses tableaux, en les copiant sans relâche, en affectant même de les admirer plus que je ne le faisais réellement, un nouveau goût se développa en moi, etc.. »
Ajoutons que les critiques et les biographes l'ont loué de cette abdication de son sentiment propre, avec une imperturbable stupidité. On peut juger de l'effet de ces aveux et de ces louanges, sur un artiste indépendant et sauvage au fond, comme l'était Hogarth I Obstiné à se faire écolier à perpétuité, dans la crainte d'échouer à devenir maître, Reynolds est surprenant dans ce rôle; il est malaisé de concevoir jusqu'où se fût élevé un homme doté d'une facilité prodigieuse, d'une main ferme et d'une qualité de peinture supérieure, s'il n'eût consacré sa vie à ressusciter des ombres pour les combattre.
A peine échappé de l'Italie, il revient à Londres, prend un logement à New-Port -street, et exécute, quoi? un pastiche de Rembrandt...
Je l'ai vu à Duhvich- Collège : c'est le portrait d'un jeune gars coiffé d'un turban ; on dirait un Rembrandt copié par Slurillo à vingt ans. Chacun admira Reynolds, comme si le prince des Hollandais avait revu le jour. Hogartii lui seul s'écria : — Singer, ce n'est point créer.
Dès qu'il posséda quelques guinées, Reynolds acheta des Van-Dyck, des Titien, des Rubens « pour former
SOU talent d'après ces modèles. » Craignant de tomber dans le trivial en cherchant la nature, de donner dans le commun, s'il osait être vrai, il renonça à sa facilité pour se forger des obstacles; il puisa ses sujets, les attitudes de ses figures, dans les cartons des maîtres, et inhabile à traiter les formes nues, il passa ses jours à déplorer la faiblesse de son éducation académique.
Cette superstition, à l'égard des autorités, coïncidait avec le tour d'esprit de Johnson, avec la pompeuse tradition de style du tragédien Garrick. Tous deux se prirent de passion pour Reynolds, l'exaltèrent partout, et Hogarth en fut douloureusement affecté. Josuah eut rapidement un cortège; Burke, Sterne, Goldsmith, qui ne le quittaient guère, l'aidèrent à fonder, sous l'influence de ses idées, l'Académie de peinture.
Ainsi, l'on élevait autel contre autel. Adroit, érudit, élégant, doué d'éducation littéraire et d'une incontestable bonne foi, Reynolds écrivait sur son art; il répandait des doctrines, soutenues le pinceau à la main. Il imita tour à tour, avec un éclat remarquable, le Corrége, Rembrandt, Rubens, P. Véronèse, le Titien, Vélasquez, Van-Dick, etc..
Il n'osa pas être peintre d'histoire. Son inspiration était courte; pour lui, la nature entière était collée sur des toiles : toutefois, il eut quelques écarts et laissa des ébauches magniliques ; des portraits où brille plus de style que d'individualité (pardon de cet ai'got), et
qui sont parfaitement peints, selon des manières diverses.
Audacieux dans l'obéissance, fantasque dans l'exercice de ses cultes, Reynolds est un écolier de génie, turbulent et fort en version. Le long des galeries de Londres, on ne passe pas devant ses toiles sans être vivement attiré. — Ah ! s'écrie-t-on de loin, quel Rembrandt singulier I — Quel étrange Titien ! — Le curieux ïintoreti — Voilà un Rubens tout particulier!..
On s'approche et on lit la signature de Reynolds. C'est ainsi qu'il a flatté tous les goûts, encensé toutes les écoles et acquis le renom du plus grand artiste de son temps. Du reste, il exécutait magistralement et mettait, à son insu, dans ses œuvres... tout ce qu'il n'en pouvait ôter. Son esprit est vif, son imagination ardente ; il reste artiste vigoureux, dans une voie où tout autre se fût perdu. Rien qu'il échappe à lui-même et soit indélinissable, il n'est pas médiocre ; et pour qui n'a vu de lui qu'un ou deux ouvrages, Reynolds fait supposer un artiste très-éminent. De là sa réputation un peu surfaite, en France et chez les Hollandais.
L'engouement qu'il excitait étonna, inquiéta, chagrina, puis exaspéra William Hogarth qui entra en lutte. De là naquirent des polémiques où les contemporains prirent couleur, et sur lesquelles nous n'insisterons point, parce que l'antagonisme suffisamment expliqué entre ces deux natures, laisse deviner le carac-
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tère de cette rivalité et les théories qui furent aux prises. Le résultat brisa la tradition d'Hogarth, contribua à le laisser sans successeur, et lui causa beaucoup d'ennuis et de déboires.
Comme il ne savait rien dissimuler, il querella ses amis, en éloigna quelques-uns et s'éloigna des autres. Garrick fit exception, bien qu'il eût été séduit par l'allure pompeuse, par l'emphase des portraits de Reynolds; caractères exagérés depuis par Lawrence, qui exécuta spirituellement, avec un faire plus compassé, plus timide, de la peinture sans consistance. Pour satisfaire aux sympathies de l'illustre acteur tragique, Ilogarth lui fit un très-beau portrait, où il le représenta dans le rôle de Richard III, avec tout l'appareil théâtral que comporte le personnage. — Vous le voyez, lui. dit-il ensuite, rien n'est plus aisé que de sortir du domaine de la nature et d'atteindre à ces sortes d'effets.
Vers la même époque , Hemi Fielding mourut et Garrick déplora que l'art n'eût pas conservé les traits d'un auteur si éminent. Aussitôt Hogarth se mit à l'œuvre et produisit, de souvenir, un portrait de Fielding, dont la ressemblance étonna les contemporains. David posa pour les vêtements , incident qui a donné lieu à un conte ridicule : on prétendit que l'acteur s'était grimé de manière à offrir les traits de Fielding, et que le peintre avait copié le mime.
— Soyez certains, disait William, à ses amis rassem-
blés à sa maison de campagne de CliisAvick, que l'inspiration véritable a sa source dans la nature, et que les vraies vocations ne sont point révélées par les livres ou les tableaux. Notre ami John Hoaldy avait un goût décidé , pris au théâtre , pour jouer la comédie ; il échoua, et Garrick est devenu à son insu un très-grand acteur. Hoaldy le médecin, auteur d'excellents ouvrages scientifiques, a écrit sans préparation une de nos meilleures comédies, le Mari soupçonneux; Wilkes, si terrible à la tribune, est fils d'un distillateur qui le destinait à vendre des liqueurs; Thornhill, né pour la carrière des armes et élevé comme un gentilhomme, voulut être peintre, et il le fut, sans avoir lu Richard son ; Pope, fils d'un Jacobite et élevé par des prêtres catholiques pour être dogmatique et prédicant, fut malgi-é lui poëte, et rencontra la muse inconnue dans les bois de Windsor. Qu'étais-je moi-même? le fils d'un prote d'imprimerie , destiné à graver des festons et des chiffres à Cranbourn-AUey , sur de la vaisselle plate, chez le joaillier EUis Gamble. . .
— Cependant , objectait Johnson ou quelque autre, si vous n'aviez point étudié , si vous n'aviez point vu de peinture, auriez-vous songé à peindre ?
— Dans ma jeunesse, repartit >Yilliam, c'est tout au plus si je savais lire : depuis, les livres m'ont empêché souvent de travailler, et je leur dois la plupart de mes erreurs. Mon talent, savez-vous où je l'ai trouvé ? A la
porte du cabaret, un dimanche, à Highgate, où je me promenais avec un camarade, au milieu de l'été. Deux ivrognes s'étant pris de querelle, l'un armé d'un pot à bière, cassa la tête à l'autre qui trébucha, en faisant des contorsions si bizarres, qu'il me prit tout à coup fantaisie de dessiner ce pauvre diable. J'y pris un tel plaisir, que je lis à côté son antagoniste et tous les assistants. La foule resta ébahie à la vue de ces portraits. Sauf l'expérience , toutes mes qualités étaient là. Six mois après, mon hôtesse, une horrible vieille, me réclama vingt schellings, pour deux termes échus. Ennuyé de ses obsessions, je la dessinai à la plume, si laide et si vraie tout à la fois, que son portrait la mit en fuite. C'est un de mes plus beaux succès. D'essais en essais, j'arrivai à graver la scène de l'opéra des Gueux ^ lequel opéra, comme on l'a dit , rendit gai le directeur Rich , et riche le poëte Gcnj ; puis les dix-sept planches du poëme à'Hudibras par Butler, où j'ai mis tout le mouvement , toute la verve comique dont on m'a félicité plus tard; puis une foule d'œuvres, contrefaites et co^ piées, même par les montreurs de figures en cire : si bien qu'il me fallut obtenir du roi, en faveur des artistes et des graveurs, le privilège de leurs œuvres pour la durée de leur vie et vingt ans par delà; propriété de l'intelligence qui me doit ses droits reconnus... Eh bien, mes amis, je n'avais jamais songé aux œuvres des anciens maîtres: Raphaël était unjinconnu pour moi; j'exis-
tai par moi-même. Supprimez la Hollande, la Flandre, l'Italie, ma carrière reste la même. Enlevez à Reynolds, Raphaël, Titien, Rembrandt, Vélasquez et tant d'autres, Reynolds ne serait pas peintre : que les écrits de Richardson ne fussent pas tombés sous sa main, il n'aurait pas songé à le devenir. Hogarth quittera ce monde les mains pures de tout larcin, et il laissera dans ses tableaux, dans ses deux cent cinquante gravures, l'histoire des mœurs de l'Angleterre durant une période de près d'un demi-siècle. Vos artistes de l'Italie et leurs imitateurs, que nous ont-ils appris ? Rien qui ne soit dans les poètes ou les historiens. Mes tableaux, pris sur la nature et au sein de la société ont inspiré les poètes : The Rake's Progress a été mis à la scène; ma courtisane a excité la verve des moralistes ; le Mariage à la Mode a fourni à Shebbeare un roman, et à un dramaturge, la comédie du Mariage clandestin.
— C'est une œuvre magnilique I s'écria Johnson, et Fielding me l'a souvent répété : il vous enviait la pensée de ce beau livre, si parfaitement achevé, qu'il n'osa jamais l'écrire après vous.
— Il avait raison, repartit William; j'ai atteint au cœur , si rudement , l'aristocratie du jour , que je n'ai pas jugé à propos de lui porter de nouveaux coups. Unique dans mon œuvre qu'il complète, le Mariage à la mode balance à lui seul tout le reste de ma collection.
Hogarth, comme on l'a sans doute remarqué, n'était pas modeste, mais il se jugeait sainement : ce sont deux traits assez fréquents dans le caractère des hommes de génie. A l'époque où il lit le Mariage à la mode, titre à demi français, comme les mœurs retracées dans l'ouvrage, devenu si populaire, que cette expression : à la mode, a passé depuis dans le langage du monde anglais, William était dans la maturité de son talent : les planches sont datées de 1745. Son nom avait acquis une ci grande notoriété, qu'un jour, un portefaix accostant un charretier qui maltraitait ses chevaux, s'écria: — Malheureux! tu n'as donc pas vu les planches d'ÎIogarth?
Il faisait allusion aux scènes de cruauté, célébrées depuis par Jacques Delille, dans son poëme de la Pitié. L'étude des piiysionomies est si profonde, dans les ouvrages de notre peintre, ([ue l'illustre Lavater a étayé des théories sur les caractères d'IIogarth, l'assimilant à la nature. Mais une si forte puissance d'assimilation épouvantait l'auteur de la Phijsiogiiomonie; il cherchait, entre le peintre et ses modèles, des corrélations morales aussi creuses qu'ampoulées : Ilogarth lui inspira des observations justes, et des réflexions de la plus complète absurdité.
Au point de vue de la satire, le Mariage à la mode est le chef-d'œuvre du maître ; le coup frappé porta si juste, que l'interprétation du public atteignit l'aristocratie entière : chacun prétendait reconnaître les mas-
ques, et le peintre se trouva dans la situation de ce prédicateur qui, menaçant une adultère de lui jeter son bréviaire au visage, vit la moitié de son auditoire se détourner en baissant la tête.
Le roman est simple, très-énergiquement conçu ; on l'a, depuis, fréquemment imité; mais la donnée primitive remonte là.
Majestueux, podagre et ruiné, le comte de Squanderfields (ce mot signifie (lissipateur de terres) songe à relever au profit de son iils unique, la fortune de sa maison ; il a rêvé pour le jeune vicomte une riche mésalliance. Hogarth nous introduit brusquement au milieu des intérêts de famille, à l'instant où l'on signe le contrat.
Assis devant un lit de parade, le front hautain et l'œil débonnaire, le vieillard , couvert d'or et de dentelles, tient étendue sur un tabouret armorié, sa jambe enflée par la goutte; à ses côtés repose sa béquille, ornée d'une couronne de comte, comme ' son lit et la plupart des meubles. Du doigt il désigne son arbre généalogique, enraciné dans le ventre de Guillaume le Conquérant. Le héros Normand, saisissant contraste avec son impotent rejeton, a, d'un coup d'épée, tranché un rameau de l'arbre, sur lequel s'est greffée une alliance roturière.
Devant le baron est assis un marchand de la Cité, un shérifî, même, car il porte la chaîne d'or. Ce bourgeois,
lit
niais et vaniteux, débat l'acquisition d'un gendre ; il achète des aïeux à sa fille, et son attitude, singulier mélange d'orgueil flatté et de platitude servile, sert d'heureux contraste i\ la fierté nobilière, avec laquelle le comte reçoit la main-levée de l'hypothèque dont ses biens étaient grevés.
Grâce aux monceaux d'or dont la table est couverte, on pourra reprendre les travaux abandonnés du splendide hôtel Squanderfields; bâtisse échafaudée, luxueuse, de mauvais goût et mal appropriée, que l'on découvre par la fenêtre ouverte, et qui symbolise l'inepte prodigalité du maître.
Derrière le shériff" et les gens de loi, à la droite du tableau, sont assis, indifférents l'un à l'autre et se tournant presque le dos, sur un même canapé, les futurs époux. Profondément seul en ce téte-à-tête, le fiancé se sourit à lui-même avec aménité. Qu'il faut d'esprit pour imaginer, de la perruque aux talons, un personnage si complet dans sa nullité f avec quelle fade élégance ce jouvenceau, ruiné de corps et d'esprit, effleure du bout des doigts sa tabatière! Du reste, le rejeton de Guillaume le Conquérant est scrofuleux; un emplâtre en taffetas noir, collé au bas de l'oreille droite, laisse peu de doute à cet égard.
Aussi, la fille du shériff tourne-t-elle ses attentions vers un conseiller jeune et galant, qui lui parle d'assez près, Tout en l'écoutant, elle a passé son anneau nup-
tial dans son mouchoir, qu'elle tient par les deux bouts et fait pirouetter d'une façon gaillarde. Cette jeune fille est pourvue de toute la santé que le vicomte n'a plus, et M. le conseiller, qui la conseille évidemment, et qui se nomme Silvertongue, autrement dit, langue d'argent^ ne perdra point son éloquence. Le germe du drame est là : cet épisode en est la première scène.
Selon son habitude , William en fait pressentir les péripéties par des emblèmes. Le salon est garni de tableaux dont les sujets sont lugubres: Saint Laurent sur le gril, Gain et Abel, Prométhée, Hérode, Judith et Holopherne, saint Sébastien, etc..
Tel est donc l'exposé de cette comi-tragédie ; la vanité bourgeoise, le culte de l'or, la dépravation des sentiments naturels y sont nettement écrits. Voilà certes un beau mariage, conclu sous d'aimables auspices, et des époux saintement assortis.
Que devait-on attendre de ces unions, si fréquentes alors, et quelle influence exerçaient- elles sur la destinée, sur les mœurs des gens du grand monde ? Une des premières conséquences de ces accouplements de l'orgueil et de l'intérêt, c'est l'indifférence mutuelle des conjoints : l'amour n'a point frayé le chemin à l'amitié, et delà, l'absence d'égards, de sympathies, la négation des devoirs réciproques; chacun vit pour soi. Contemplez nos deux mariés dans leur appartement somptueux. n est cinq heures du matin, les bougies s'éteignent,
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chacun s'est retiré : il ne reste plus, au salon, qu'un valet qui s'étire et Mille, que la jeune comtesse, encore animée des ressouvenirs d'une nuit de fête et entourée de jeux de caites : eniiji, que son mari, livré à une prostration profonde. Squanderiields a passé la nuit dehors; son épée git brisée sur le tapis, son chapeau, trop lourd pour un front chauffé par la migraine,- est rejeté en arrière ; il étend parallèlement ses deux jambes harassées, sa lèvre est pendante; son œil terne et abruti se fixe sans voir. Du reste, le mari et la femme n'ont pas l'air de' se connaître; chacun a sa vie séparée, sa pensée solitaire. Madame^a son monde et ses joueurs; monsieur cherche au dehors, les distractions de l'orgie.
Ce dernier retourne tristement ses goussets vides, tandis qu'un petit chien arrache, de la poche de son habit débraillé, les lambeaux d'unboimetde femme. La comtesse étend ses membres fatigués, lorgne son seigneur et lui fait les cornes. Tous deux renvoient, sans consentir à l'entendre, un honnête intendant qui gagne la porte avec son livre de compte, levant les yeux au ciel et gémissantd'un désordre impossible à réprimer.
Pour compléter le tableau, Ilogarth a soin de mettre en relief le goût trivial, l'absence de sentiment du beau qui distinguent celte aristocratie de mauvais aloi. Le mobilier est lourd et fastueux , les tableaux ridicules , le chambranle de la cheminée chargé des plus sottes productions de l'art asiatique : de vilains magots , des
poteries d'imitation, des statuettes informes, un buste antique, dont la tête est moderne et le nez rajusté. Derrière, on aperçoit un Amour dont l'arc est démantelé, le carquois vide, et à qui il ne reste qu'une cornemuse et un mirliton. La pendule, au centre d'un buisson doré , dans les rameaux duquel on voit nager des poissons , est surmontée d'un chat de porcelaine destiné à miauler les heures , chef-d'œuvre d'un art gi'otesque.
Il est, dc>s lors, facile de pressentir le sort de milord et de milady, livrés, chacun pour soi, à la recherche des distractions. Squanderfields en a rencontré d'assez périlleuses, ainsi que le prouve la troisième estampe, assez difficile à décrire, et qui nous introduit chez un médecin, le docteur la Pilule.
Pendant que son mari subit ces disgrâces , lady Squanderfields marche de plaisirs en plaisirs : nous la retrouvons à son lever, la veille d'un bal , livrée aux mains du coiffeur, entourée d'un cercle de parasites, et recevant du conseiller Silvertongue, précédemment entrevu, un rendez-vous pour la nuit suivante. Afin d'abréger les heures , la comtesse s'est fait apporter un panier d'antiquités...* modernes , achetées à quelque vente, et Carestini, célèbre virtuose, chante des romances au fond de la salle, accompagné sur la flûte par l'illustre Weidemann. Suivant l'usage du beau monde , on jacasse, on rit, on disserte et l'on n'a cure d'écouter.
Au bras du fauteuil de la comtesse est appendu un
hochet d'argent, garni de corail, à l'usage des nourrissons. Elle écoute un amant, elle est mère de famille, et à ses pieds repose un ignoble livre, intitulé le Sopha.
Au loin, la tête couverte de papillotes , maigre, assis comme il peut, le mari boit une infusion dans une petite tasse. Çà et là se groupent des figures burlesques : le parquet est couvert de lettres d'invitations à des parties déplaisir, d'emblèmes piquants, et les murs, de tableaux assortis aux inclinations des maîtres du logis. Près de lady Squandcrfields, une peinture de Noé dans l'ivresse, et une autre d'Io,avec Jupiter, fournissent des allusions diaphanes. Au ciel du lit de la comtesse on voit une énorme fleur de lis, dont la signification confirme assez les médisances de l'auteur de Candide, sur la société de ce temps là. Notons, que pour symboliser la même idée chez nous, au lieu de recourir à l'écusson de France, on eût placé dans un cadre le portrait de Christophe Colomb.
Nos époux à la mode seraient trop heureux, si leurs ennuis se bornaient à ces secrètes infortunes; mais la morale enjoute de MoUère ne suffit point à William Hogarth, et il pousse les choses plus avant.
Entraînée à l'issue du bal, dans un bagno , une de ces maisons équivoques dont fourmillait Londres, depuis le somptueux garni à l'usage des grands, jusqu'aux dortoirs publics dévolus à la classe plébéienne, où femmes, enfants, vieillards des deux sexes passaient la
nuit pêle-mêle pour quelques pences ; retirée dans un de ces repaires nocturnes, la comtesse de Squanderfields est surprise avec Silvertongue, par son mari , qui est apparu brusquement, l'épde à la main. Le conseiller s'est élancé, il a dégainé et blessé à mort lord Squanderfields qui chancelle, tandis que le séducteur s'enfuit à demi-nu par la fenêtre, La jeune lady tombe à genoux et implore son pardon. La porte jetée bas laisse entrevoir les constables qui pénétrent dans la chambre, précédés d'une lanterne , seule lumière répandue sur cette scène lugubre.
Devenue veuve , la comtesse se retire dans la cité , chez son père le shériff. C'est là que nous la retrouvons, au moment où elle vient d'apprendre que son complice vient d'être pendu comme assassin. A cette nouvelle, la malheureuse avale le contenu d'une fiole de laudanum, et l'art des médecins échoue dans ses efforts pour la sauver.
Tandis que la nourrice lui apporte son enfant, et que le pauvre petit jette, en pleurant, ses bras rachitiques autour de sa mère expirante, le père de la comtesse, ce marchand avare qui l'a livrée jadis en holocauste à ses vanités plébéiennes, se tient à ses côtés, froid, impassible : il a saisi une des mains de sa fille unique , non par affection, mais pour lui retirer ses bagues.
En inspectant sur la table le dîner qui attendait la défunte , un œuf à la coque avec un verre de petite
bière , on pressent le sort réservé chez son aïeul , au petit comte orphelin; à ce malheureux héritier des cicatrices paternelles, qui a les jambes tordues en ankyloses, et maintenues avec des bottines d'acier.
La demeure du shériff offre les stigmates de la plus implacable avarice : il n'aime, il ne soigne que lui, et on le voit douillettement abrité de trois bons habits les uns sur les autres. Sa parcimonie ne trahit que mieux l'âpreté de l'orgueil, qui lui fit acheter à si grand prix un gendre de la chambre des lords.
Tel est, en raccourci, cet étrange et terrible pendant de notre Bourgeois-Geutilhomme : la donnée d'Hogarth est plus saisissante et plus forte. On lui avait reproché jusque-là de rie s'attaquer qu'à des scènes triviales, sans s'élever au-dessus de la vie commune : ce voyage pittoresque dans les hautes régions de la société, terrible pour elle, car chacun prétendait nommer les héros véritables du drame, ce roman en six tableaux, complète le vaste frontispice de la vie contemporaine, entrepris par Hogarth,
Blessés de cette acre satire, les nababs de Londres mirent peu d'empressement à se procurer les originaux du Mariage à la mode. L'auteur les fit vendre à l'encan et ils restèrent tous six à M. Lane de Hillingdon, pour cent vingt guinées : les cadres seuls en avaient coûté vingt-quatre.
. Revendus pour neuf cent dix, en 1792., ils furent
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achetés cinq ans après, au prix de mille guinées, par le banquier Angerstein, dont la collection a été acquise en 1824, quand le Parlement voulut former le noyau d'un musée public. C'est là l'origine de la Natioual- GaUery, dans Tratalgar-square , où l'on admire aujourd'hui les six belles toiles qui ont rendu populaire le sujet du Mariage à la mode.
Dépérissement et mélancolie. — Dernière entrevue avec Johnson. — Pressentiments : Tail-piece ou finis. ■— Mort de William Hogarth.
Le premier chagrin qui atteignit William, ce fut la mort de sa belle-mère : Judith Thomhill s'éteignit chez lui à Chis^vick en 1757. Comme le temps n'avait pas affaibli la reconnaissance de l'artiste envers sa seconde mère, il fut touché de cette perte, assez vivement pour que sa santé en fût ébranlée. Peu de temps après, il commença à être sujet à des spasmes et à se plaindre de mouvements étranges et douloureux dans la poitrine. Plus tard, à partir de 1762, il cessa d'en parler, et sa tendresse pour sa femme redoubla, en même temps que son humeur s'assombrit.
Alarmée de ces dispositions, Jane Hogarth les étu-
diait avec sollicitude : compagne intelligente et fidèle d'un mari, qui durant une paisible union, ne s'était piqué que de constance, Jane, en prenant des années, avait remplacé l'amour évanoui, par des sentiments plus durables, et su conserver dans le cœur de William une place unique. Son foyer, précieux refuge, n'était jamais resté solitaire, et le peintre, entouré de soins, soutenu par une sage influence, tenait lieu à Jane des enfants que le mariage lui avait refusés. Par sa nature, il se prêtait à ces illusions ; car les hommes de génie gardent souvent toute leur vie la vivacité d'impressions, la candeur et l'insouciance du premier âge.
En 17G4, Hogarth atteignait soixante-sept ans; la fille de Thornhill en comptait cinquante-cinq. Jeune encore, parce qu'elle était douée d'une excellente constitution; bienveillante et enjouée, connaissant les hommes, gravement attachée aux amis d'IIogarth, elle servait de lien entre eux et lui, et ajoutait la grâce aux relations parfois orageuses de ce cercle d'intimités. On recherchait son mari pour elle, et Jane lui faisait honneur de l'agrément de sa maison.
A cette époque, les longs démêlés de l'artiste avec la faction dePitt et surtout avec le poëte Charles Churchill, causèrent à Jane beaucoup de soucis. Chaque fois qu'une diatribe passait dans le North-Briton. la pauvre femme, instruite des premières, s'empressait de cacher la publication fatale; mais elle échouait toujours contre
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l'empressement indiscret de quelque ami, zélé colporteur de mauvaises nouvelles. Cet ami-là n'a jamais fait défaut à personne ; les gens exposés aux disgrâces de la publicité réchauffent tous, sous leur tunique, un renard de cette espèce.
Parfois, Hogarth perdait l'appétit, le sommeil, devenait taciturne, malade, sans cause apparente, et Jane se mettait en course pour découvrir, dans les Revues ou les pamphlets de la semaine, le principe occulte du mal. Interroger son mari, c'eût été un soin superflu; il ignorait, à l'entendre, il dédaignait tout; ces misères le laissaient indifférent. Il fallait, avec lui, feindre de ne rien savoir; car l'idée qu'on avait lu les attaques dirigées contre sa personne, lui apportait une sorte de gêne et d'ombrageuse timidité. Qui n'a vu de ces vieux lions mourants, livrés à de pareils supplices, par le sabot d'un vil baudet de la publicité !
Sans s'expliquer nettement sur l'état d'Hogarth, son médecin se bornait à recommander qu'on éloignât toute contrariété, tout sujet d'émotion. Au commencement de l'automne, l'artiste tomba dans une prostration dont sa femme s'entretint avec Johnson. — Conseillez-moi, dit-elle; votre âme est forte, votre prudence est grande, votre raison persuade, et je me souviens que plus d'une fois, vous avez ranimé le courage abattu de notre ami. La vogue de Reynolds l'a beaucoup déconcerté, à tort suivant moi, car ces deux talents ne sont point rivaux;
puis, Churchill avec ses libelles infâmes... Cher Samuel, Churchill nous le tuerai
L'austère écrivain réfléchit un moment et dit : — 11 faut que je voie Hogarth, et que je frappe un grand coup.
— Eh bien, nous y penserons, il faudra choisir l'heure...
— Non : sur-le-champ I
Et laissant Jane toute tremblante, l'écrivain se dirigea vers le cabinet de William.
Dès que ce dernier l'aperçut, il retourna vivement contre le mur une toile à laquelle il travaillait, et il tendit la main au visiteur, de l'air d'un homme qui se console aisément d'être dérangé. Toutefois, ses traits prirent un air inquiet, quand il s'informa des nouvelles du jour.
— Mauvaises, répondit Johnson en s'asseyant; l'honnête et gracieux Churchill est parti hier pour la France, où il va faire une visite à Wilkes exilé. Qu'allons-nous devenir jusqu'à son retour? Qui nous insultera en vers et en prose? qui se chargera de fouetter notre vieux sang qui s'épaissit? Garrick prend part à mes regrets : il faut nous consoler tous ensemble.
— Vous en parlez bien à votre aise ; si comme moi chaque matin vous étiez calomnié, persifflé...
— Nous en avons persifîlé bien d'autres ! vous surtout, maître. Mais je n'ai rien à vous envier. Auriez-vous
négligé de lire le quatrième chant du Revenant, poërae de Churchill ? Certes , je vous en voudrais fort ! C'est là que vous auriez vu votre ami Johnson, écorché vif et bafoué rudement, sous le titre de M. Pomposo... Le traitement infligé à Garrick dans la Rosciade n'est que roses et que miel, au prix de ces strophes du Revenant.
— Cher et digne amil répondit en soupirant William, qui lui serra la main.
— Quelle plaisanterie ! repartit Samuel. L'autre soir, dans une compagnie, on me demanda si je comptais riposter : je levai les épaules. On me plaignit; je ris aux éclats; et comme on attendait au moins trois mots de réponse; voyant la société nombreuse, et me rappelant que ce poètereau m'avait reproché de l'emphase, je pris le ton le plus solennellement sentencieux, et je prononçai gravement : — Monsieur Churchill n'est qu'un sot f
— Il est affreux, il est horrible ! s'écria William frémissant et la sueur au front, il est monstrueux de se voir immolé, conspué, traîné dans la fange par un coquin de cette espèce! Qu'est-ce, en effet, que ce Churchill? Un escroc, un débauché, qui a laissé sa femme dans la misère pour courir les brelans; un apostat, un relaps et pis encore I Nel'a-t-on pas vu, curé de village et marchand de cidre, s'enfuir en faisant banqueroute ? A Londres, ministre du culte et pédagogue, il dut s'esquiver à la suite de nouvelles friponneries. Puis, il publia les rap-
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sodies que vous savez, et les whigs n'ont pas craint de patroner ce fripon, cet ivrogne qui tranche du grand seigneur, ce tonneau plein de gin et d'abon^nations 1
— Il faut, pour ces sortes de métiers, des gens qui n'aient plus rien à perdre...
— Et qui déshonorent le parti qu'ils servent I Ne voyez-vous pas que les "whigs du jour, rivalisant d'ambition, d'avidité, de licence et de corruption avec le parti de la cour, ont cessé de représenter le peuple? Ne comprenez-vous pas que la cause nationale devait élire pour avocats des gens purs, des mains probes, des âmes austères ; protestations vivantes contre les courtisans du pouvoir? Armé contre le vice, dévoué au peuple, j'ai rompu avec ce parti, dont la doctrine est souple et mystique, dont le but avoué est la concussion, la tyrannie, la course aux emplois et aux honneurs lucratifs ! L'honneur... 6 grammairien I en avez-vous parlé? Avez-vous dit, qu'une nation est dans la fange, quand ce mot-là n'a plus d'usage qu'au pluriel !
Johnson sourit tristement et secoua la tête sans répondre ; il attendait que cet orage s'apaisât.
— Oui, dans la fange ! poursuivit Hogarth; quand le dérèglement passe pour du génie, la vénalité pour un talent, et que les gens de bien sont livrés à la calomnie, aux risées de la foule, aux dédains du monde, par des hommes tarés, par des misérables comme ce Churchill I
— Aimeriez-vous mieux qu'il fût honorable et di-
gne de créance? Daignez-vous devenir l'esclave d'un bohémien, et votre conscience est-elle si faiblement défendue, que d'être réduite à capituler devant Wilkes et Churchill ?
— Que voulez-vous dire ?
— Qu'en les prenant au sérieux, vous leur assurez la victoire. Vous seriez un homme sans vertu, sans philosophie et sans principes, si une piqûre de l'amourpropre vous mettait à l'agonie. La lutte n'est-elle plus votre élément ? Avez-vous besoin d'adulateurs? N'aspirez-vous qu'a régner sans partage, et vous êtes-vous fait tribun pour devenir despote ?
— Hélas ! murmura William abattu, en posant une main sur son cœur, je n'ai plus mes forces de vingt ans ; la nature succombe...
— La nature, cher ami, n'a-t-elle pas des ressources pour tous les âges? A vingt ans, elle combat; elle se résigne à soixante. C'est l'âge où l'on secoue les préjugés, où l'on juge froidement du prix de toute chose, et de l'impuissance de la malice d'autrui. H y a trente ans, vous en souvenez-vous? pleins d'ardeur, animés de nobles désirs, nous tracions, l'un et l'autre, le plan futur de notre carrière. Eh bien, nous avons tout accompli, sans dévier, sans mécompte. Notre gloire est désormais hors d'atteinte ; la conscience de notre valeur ne s'élèvet-ellepas, devant nos cœurs, comme un indestructible rempart ? Ce long sentier de la vie, vous l'avez
franchi, bercé par les louanges, précédé de la renommée, porté sur un lit de fleurs. Je l'ai gravi, moi, sous le feu de la critique, au milieu des huées, des cris, et en abattant des ronces. Cependant, nous voici toiis deux à peu près au même point : moi rencontrant des roses parmi les épines; vous quelques épines à vos rosiers. Continuons la route avec constance ; confirmons notre valeur passée par notre sérénité inmmuable,et sourions à Churchill, qui nous bourdonne aux oreilles! En vérité, cher Hogarth, je ne puis compatir à vos peines et je vous prise trop haut pour y croire. Travailler c'est vaincre; ralliez vos amis , cherchez la distraction, rappelez cet esprit qui sommeille, et rendez à votre aimable compagne le bonheur et la paix que vos soucis lui font perdre,
— C'est bien ; ajouta Hogarth en lui serrant la main avec un sourire angélique; vous m'avez convaincu!
Dès que Johnson se fut éloigné, William retombant assis, appuya convulsivement ses deux bras contre sa poitrine et pâlit beaucoup.
— Eh bien, mon ami, lui dit le soir sa femme, en l'enveloppant d'un regard tendre et tout lumineux d'espérance; eh bien, vous avez vu Johnson?...
— Oui.
— Sa visite vous a fait plaisir?
— Elle m'a tué.
Rien n'était plus vrai ; car l'amertume, les susceptibilités, la mélancolie d'Hogarth, tenaient à des causes
contre lesquelles sa volonté n'avait pas de prise. A ses maux se joignait l'humiliation de se montrer, devant ses amis, faible, ridicule peut-être, et inférieur à lui-même. A partir de ce moment, il rechercha la solitude, il évita même sa femme, et se plongea avec une joie concentrée dans un tourbillon d'idées noires; fin dernière de la plupart des génies comiques..
Il recevait encore quelques amis, retrouvant un peu de son ancien esprit de saillies en présence de beaucoup de monde. Dès qu'il s'égayait, il reprenait appétit; mais sa femme s'inquiétait de le voir, pour la première fois, peu sensible à la contradiction et fort accommodant pour les idées qu'il ne partageait point. Un jour, en sortant de table, il dit à Garrick : — Le premier tableau que je peindrai représentera la fin de toutes choses...
— Sera-t-il donc la lin de vos travaux? répondit un des assistants; ou bien l'artiste survivra-t-il à toutes choses? vous avez besoin de repos, et la plus infatigable carrière parvient à son terme,
— Certainement, reprit l'artiste en soupirant ; c'est pourquoi, plus tôt je finirai et mieux ce sera...
Hogarth se remit donc à l'ouvrage, passant des jours entiers dans la solitude et ne montrant qu'aux heures du repas son front taciturne. A quelque temps de là, sa femme, ayant pénétré dans son atelier où elle croyait le trouver, reconnut qu'il Venait d'en sortir; sur son chevalet, une toile était placée, qu'elle contempla longuement,
et dont elle comprit peu à peu si bien la portée, que ses yeux se remplirent de larmes. Ce tableau, célèbre parce qu'il se rattache aux dernières pensées d'IIogarth, dont il prophétisait la iin, est connu sous le titre de Finis ou tail-pièce. Dans cette étrange composition, l'artiste s'était plongé dans le mysticisme emblématique des vieux Allemands; fruit de la solitude et des préoccupations de la mort. Mais, satirique jusqu'à la dernière heure, tout en cédant à l'aiguillon poignant de la nostalgie, il s'était raillé de lui-môme, et avait intitulé sa pittoresque rêverie : « Le Pathos, ou manière de tomber dans le genre sublime; dédié aux brocanteurs de ta-' bleaux noirs. »
C'est devant cette amère bouffonnerie, digne de l'imagination d'Albrecht Durer, que Jane Thornhill demeura plus d'un quart d'heure en douloureuse contemplation .
Au milieu de ce tableau, dont Nichols nous a légué la description, et dont j'ai fini par trouver la gravure, elle vit tout d'abord le Temps, abattu par le Sommeil, au pied d'une colonne tronquée; le Temps, qui jetant^sa dernière bouffée de tabac, vient de casser sa pipe contre sa faux, brisée comme l'est son clepsydre. De sa main droite s'échappe un testament, par lequel il élit le Chaos pour héritier . L'acte est contresigné des Parques. Autour de lui gisent, une bourse vide, une brosse ëmoussée, une couronne fracassée, une crosse de fu».
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sil, un arc détendu, une cloche félce, une bouteille cassée, et une déclaration en faillite de la nature, scellée juridiquement. Près de la cloche est un portrait du Temps, qu'une bougie enflamme. Plus loin, contre un chapiteau, gît une enseigne de cabaret, représentant la lin du monde.
Jane ne se méprit point à ces preuves parlantes des sinistres préoccupations de son mari. Il s'y était livré avec une persistance, une fécondité d'invention, indices de l'état de son âme. C'étaient, çà et là, des cabanes croulant de vétusté, des arbres morts, des temples ruinés, des clochers avec des cadrans sans aiguilles; des vaisseaux abimés dans les ondes... Le ciel même annonçait la consommation des temps : Phébus verse dans l'espace, avec ses coursiers, et la lune écUpsée s'éteint. Dans toute la nature, (ironie suprême et bizarre), de tous les ouvrages des hommes, il n'est resté debout qu'une potence.
Tandis que mistress Jane, étouffée par ses pressentiments, essuyait ses yeux obscurcis de larmes, Hogarth rentra dans l'atelier : en la voyant, il jeta un faible cri, porta la main à son cœur, pâlit et chancela.
— Souffrez- vous, cher ami ? dit-elle en le soutenant dans ses bras et en s'efforçant de sourire pour déguiser son trouble.
— Ce n'est rien, balbutia Hogarth, qui détourna les yeux avec effort ; pourquoi vous amuser à examiner
des folies? C'est un caprice, . . une commande, pour un lord atteint du spleen.
— 0 William ! répondit-elle, vous m'êtes aussi cher que le jour où j'ai tout quitté pour vous suivre. Ma vie est en vous ; mes pensées n'eurent jamais que vous pour objet, et je ne suis plus de moitié dans les vôtres ! Est-ce une peine secrète, est-ce le souci de votre santé qui vous inspirent des songes si noirs? Ressentezvous des craintes, dont vous me refusez le partage ? pensez-vous, par une fausse compassion, retirer votre main de la mienne, et arracher votre cœur aux consolations d'un cœur comme le mien! Parlez; rassurez-moi, regardez -moi... car nous ne pouvons pas vivre ainsi.
— Pourquoi vous affliger? repartit Will avec douceur : il me serait si pénible de vous faire de la peine, que cette idée seule me cause une torture impossible à concevoir. Je suis las,ajouta-t-il : ma vigueur est abattue ; ce tableau est le dernier que je peindrai.
Soudain il se redressa, vint à son chevalet, et plongeant d'une main convulsive son pinceau dans la couleur, il ébaucha en deux coups, au bas de la toile, une palette brisée, et s'écria, dans un singulier délire :
— Finis ! ma carrière est terminée ! tout est fini ! Peu de jours après, il fallut le transporter à Londres,
dans sa maison de Leicester-Fields : c'était le 2o octobre. Le lendemain, il reçut une lettre de Frankhn, qu'il avait connu, sept années auparavant, en Angle-
terre : ces deux hommes s'étaient estimés et chéris tout d'abord. Cette lettre lui fit plaisir, il voulut se hâter d'y répondre ; mais un mal subit l'obligea de se mettre au lit, où il fut pris d'un vomissement. Comme il s'y sentait suffoqué, il sonna avec tant de vigueur, que le cordon lui tomba dans la main. Jane, éperdue, accourut, assez tôt pour recueillir son dernier soupir. Hogarth était mort d'un anévrisme dont il étudiait depuis longtemps les progrès.
Ses restes furent transportés à Chis^vick, où il dort, avec sa famille, au pied d'une pyramide qui porte quatre inscriptions funéraires. La première est consacrée à l'artiste; la seconde à sa femme, décédée vingt-cinq ans après, en 1789; la troisième à dame Judith Thornhill, et la dernière à miss Anna Hogarth, sœur du peintre, qui passa sa vie en province et voulut reposer à côté de son frère.
Contre le soubassement du mausolée, sont sculptés, en bas-relief, un masque comique, une couronne de laurier, une palette, et un livre intitulé: Anahjsis ofthe beautij, sur lequel on a gravé huit vers de Garrick, dont voici la traduction littérale :
« Adieu; grand historien de l'espèce hunriaine,
» Qui as atteint la perfection de l'art; )• Dont les peintures morales charment l'esprit, » Et en passant par les yeux, vont épurer le cœur. » Si le génie l'enflamme, ô passant, arrête-toi! » Si la nature te touche, répands une larme!
» Si rien ne t'émeut, va-t'en :
» Car la poussière vénérée d'Hogarth est ici. »
La mort de cet homme éminent mit fin aux polémiques dont il avait tant souffert. Agé de soixante-sept ans, il disparaissait dans l'éclat de sa gloire; sa popularité se releva plus brillante que jamais.
Il serait inutile d'ajouter ici de ces périodes sonores qui, sous prétexte de résumer, concluent pompeusement les études historiques du genre delà nôtre. Ce personnage, vraiment original, a été suffisamment dépeint; il nous a retracé le tableau de son siècle, et fourni l'occasion de caractériser le talent des trois grands peintres de l'Angleterre , Thornhill , Reynolds , Hog^rth.
Les funérailles de ce dernier attirèrent, à Chiswick, l'élite des intelligences, et la foule recueillie du peuple dont il s'était fait le peintre. Cependant, on ne transporta point les restes de cet illustre artiste à Westminster, dont les caveaux sont encombrés d'acteurs, depoéteraux, de comédiennes et de publicistcs oubliés. Le clergé anglican, implacable depuis pour les cendres de lord Byron, garda rancune à la mémoire de William Ilogarth. Néanmoins, le révérend JohnHoaldy, chapelain de la reine, prononça le discours d'adieu sur la tombe de son ami, et, pour la première fois, Hogarth fit couler des larmes.
Au retour de cette triste cérémonie, Samuel Johnson dit à Garrick :
— Que l'homme est faible et borné f combien sa vue
est courte, et qu'il est insensé de livrer son âme à des soucis d'un jour! Notre ami s'est laissé abattre par les attaques d'un Churchill, et l'ennemi qui abrège des jours si précieux, n'en a pas vu le terme. Avant même que William Hogarth ne mourût de Churchill, le poëte Charles Churchill avait rendu le dernier soupir, en arrivant à Boulogne...
OTTÂVIO RINUCCINI
OTTAVIO RINUGCINI
Ferdinand de Médicis, grand-duc de Toscane, était un prince débonnaire. Sa cour, dont il avait banni l'étiquette, servait d'asile aux savants, aux artistes, aux hommes d'esprit de toute l'Italie. Il mettait sa gloire à les apprécier, et faisait son étude de les rendre heureux. Héritier des goûts simples de son père Gosme, qui avait cultivé des fleurs avec prédilection, et planté les premiers arbres fruitiers nains que l'on ait vus en Toscane, Ferdinand plantait des mûriers et élevait des vers à soie; industrie apportée à Florence par un de ses vieux compagnons d'armes, don Micaële Scppio, qu'il affectionnait tendrement, et avec qui il se plaisait à jar-
diner. Seppio, que les ducs Gosme et François avaient également favorisé, était intendant du palais, où il demeurait avec sa fille, belle enfant de quinze ans. Mais les travaux d'horticulture, dans lesquels excellait Micaële, l'absorbaient exclusivement.
Cette vie douce et familière du palais Pitti était partagée par le jeune Ottavio Rinuccini, un des plus jolis cavaliers de son siècle. Leduc l'avait tenu sur les fonts baptismaux et le traitait comme un fils. Aimable et d'un naturel candide, Ottavio se rendait digne de cette faveur, et par l'agrément de sa personne, et par l'éclat d'un génie qui devançait les années. Poëte, il rivalisait avec les Grecs du beau siècle d'Athènes; musicien, il eût réduit sainte Cécile à briser sa contrebasse. Aussi, le prince l'avait-il choisi pour donner des leçons de chant et de belles -lettres à sa nièce Marie, qu'Ottavio chérissait comme une sœur. Cette dernière et la lille du Seppio ne se quittaient guère : toutes deux étaient fraîches comme des roses, innocentes et pures comme deux lis.
Un matin, que Rinuccini errait dans les allées du jardin Pitti, avec la tille de Seppio :
— Eh, eht (lit le grand-duc, en les montrant à son intendant qui émondait un arbre; maître Seppio, veille sur ta fille !
— Monseigneur, reprit Seppio sur le même ton ; gardez bien votre nièce I
— Qu'est-ce à dire, bonhomme?
— Altesse, nous plaisantons l'un et l'autre; car notre jeune princesse est bien gardée. Quant à ma fille, je tiens note de ses actions, et je suis parfaitement en repos !
— Si je ne m'abuse, ton intention s'étend au-delà de tes paroles... Explique-toi, je le permets; n'es-tu pas mon fidèle serviteur, et pour ton maître, un vieil ami?
— Monseigneur, il arrive un jour où il est prudent de marier les filles : ce grand cavalier, qui, là-bas, endoctrine ma Bettina m'inquiète.
— Je te disais bien...
— Chaque matin, elle cueille les plus belles fleurs du parterre et les lui remet...
— Comment supposer qu'une jeune fille?..
— Corpo di Dio! Bettina est bien trop fière pour usurier le rôle du galant ! Ces bouquets, je les revois au palais, chez notre jeune maîtresse... après la leçon de musique.
— Et tu oserais penser?..
— A Dieu ne plaise que monseigneur m'accuse de penser I Maître Ottavio Rinuccini est un gentilhomme trop jaloux de sa naissance pour donner des leçons à ma fille, même des leçons de musique, et ses beaux vers ne sont pas herbes à brouter pour de simples intendants comme nous.
Le bon duc se mit à rire; il était peu rigide et accordait beaucoup de liberté au vieux capitaine, qui l'aidait à établir sur ses terres de si belles plantations.
— Tranquillise-toi, père, lui dit-il; je vais marier ma nièce.
— Elle n'en sera pas fâchée, sauf votre honneur. Le galant est-il jeune, altesse?
-— Il est riche, on le dit gaillard ; la gaieté est un trésor,
— Dieu soit loué! s'écria l'intendant; me voilà hors de peine,
— Avais-tu donc quelque sujet d'inquiétude?
— Non, seigneur ! Seulement, je craignais qu'à force d'entendre un poëte célébrer avec chaleur, avec admiration, la princesse IMarie, (car il a besoin d'en parler sans cesse), ma fille ne conçût à la fin, pour elle-même, des idées,,. Par bonheur, je l'ai habituée à n'avoir aucun secret pour moi; mais, comme dit le proverbe,..
— Chimères, mon ami : Marie n'eut jamais d'autre confident que son second père.
Seppio soupira. Son incrédulité piqua le grand-duc : — Ta fille te trompe, vieillard, à la faveur d'un nom qu'elle devrait vénérer; je m'en doutais, mais je n'avais pas osé te l'apprendre.
Sans comprendre la leçon que ces derniers mots contenaient, Seppio se sentit troublé.
— La preuve, monseigneur? s'écria-t-il, en laissant torater sa serpe; la preuve?
— Tu l'auras.
— Jusqu'ici, j'ai pense qu'elles cédaient l'une et l'autre, dans l'ignorance des passions, à l'attrait du seigneur Ottavio, tout aussi innocent qu'elles. Mais votre altesse me croit dupe; il faut sortir d'incertitude. Qu'un billet du seigneur Rinuccini soit discrètement porté à la princesse : il arrivera qu'elle vous le remettra dans sa candeur, ou que, dorénavant elle cessera d'accueillir le coupable. Si cette épreuve a le succès que j'espère, j'en tenterai une autre sur ma fille.
Le duc fronça le sourcil : — En vérité, dit-il, tu en uses avec moi comme avec ton compère.
L'intendant lui baisa la main avec respect, en murmurant :
— Votre altesse ne doutera jamais de ma fidélité, ni de l'amour que je lui porte.
En ce moment, Bettina et Rinuccini se rapprochèrent. Après avoir salué le prince, Ottavio lui dit :
— Monseigneur , je viens d'admirer avec cette enfant vos plantations magnifiques.
— Tel était le sujet de vos entretiens? reprit le vieillard en regardant sa fille, qui fit un signe de tête négatif et rougit, en recevant un coup d'œil du duc.
Ferdinand prit Ottavio à part, et lui dit : — Maître, une belle dame occupe mes pensées : vous êtes poëte;
trouvez-moi quelque galante épître, et allez sur-lechamp l'écrire, je la copierai. Gardez-moi le secret.
Quoiqu'un peu surpris, maître Ottavio s'empressa de composer un sonnet fort tendre, qu'il apporta au prince. Comme il s'éloignait, Ferdinand ajouta :
— Prenez congé demain; j'emmène la princesse à une villa hors de Florence.
Une heure après, le duc plaça le sonnet en évidence, au milieu du bouquet de sa nièce.
Le lendemain, Ferdinand de Médicis ne descendit qu'après avoir vu Seppio se retirer; mais celui-ci guettait son maître au passage :
— Eh bien! altesse, demanda-t-il; le billet?
— On me l'a remis ce matin, s'empressa de balbutier le duc avec impatience.
— Ah I s'écria le vieux soldat en se frappant le front ; voilà qui est bien ! mais cette épreuve ne conclut rien contre ma fille. Cependant elle dit qu 'Ottavio ne s'entretient avec elle que de la princesse. Ces bouquets de fleurs qu'il lui demande. . . Serais-je leur dupe? Je veux interroger adroitement ce jeune cœur, et s'il m'a trompé...
— Seppio, interrompit le grand-duc avec embarras, ne dis rien à ta fille. . . je te le défends !
L'intendant allait répliquer ; mais il examina les traits altérés de son maître, et tombant à ses pieds :
— Pardonnez, monseigneur, s'écria-t-il, à un vieux serviteur, dont le zèle est indiscret, mais qui aime mieux déplaire que de trahir son devoir !
Ferdinand s'éloigna brusquement. Fort de ce jugement téméraire qu'il lui avait fait porter, l'intendant ne dit rien à sa fille; mais en rentrant, il l'embrassa plus tendrement que de coutume.
Le surlendemain, Ferdinand fit l'honneur à Rinuccini d'assister à la leçon de musique, hommage dont le poëte se montra excessivement flatté, bien qu'il ne fût pas nouveau pour lui ; car le grand-duc recherchait la conversation fine et instructive du poëte.
Héritier d'une vieille famille patricienne et orphelin de bonne heure, Rinuccini avait partagé l'éducation des enfants du souverain. Dès l'âge de dix-huit ans, il écrivit pour Péri les deux plus anciens opéras dont on se souvienne et il eut, dit-on, grande part à la composition de la musique, dans ses pièces, paraphrasées des drames antiques. Marie n'était plus assez près de l'enfance, pour qu'un professeur jeune et d'une figure charmante, fût un maître sans danger pour elle.
Heureusement, l'esprit exalté du poëte se trouvait tempéré par des mœurs chastes, et par une candeur juvénile, caractères fréquents du génie. L'admiration que lui inspirait son élève était trop fervente, pour devenir tout d'abord périlleuse : Il l'aimait, comme on aime les enfants, les femmes et les anges du paradis. Quand il
2ii OTTAVIO ni.NUCCIM.
était près d'elle, il se sentait heureux, et son àme se mettant, avec celle de Marie, à l'unisson, ce grand rêveur n'avait plus que quinze ans.
Comme il eut pénétré dans la salle, le duc s'aperçut que Rinuccini rougissait en parlant, et que les dames d'atours de sa nièce s'étaient envolées : il se pinça la lèvre. Pendant que le maître et l'écolière grattaient la mandoline , on annonça au prince les envoyés du roi de France, qui venaient prendre jour pour leur départ, et le duc contrarié, sortit.
Ottavio continua de jouer, en ralentissant la mesure, les yeux fixés sur son élève ; puis les notes devinrent plus rares et s'éteignirent. — Voici mon maître qui retombe dans ses rêveries, observa Marie d'un air dépité. Monsieur, faites-nous l'honneur de ne pas oublier que nous sommes là.
— Je ne m'en souviens que trop! murmura l'artiste.
— Le compliment est gracieux! Je voulais vous apprendre une bonne nouvelle : eh bien! je me tairai.
— Parlez, parlez-moi toujours ! votre voix est si douce! Vous écouter, c'est ma vie. Que ne suis-je une de ces fleurs qui naissent pour vous, qui s'épanouissent tout le jour sous vos yeux, et qui le soir meurent à votre côté! Je voudrais qu'elles eussent un langage, entendu de vous seule, et le pouvoir de trahir un secret. . . Hélas! comme moi muettes, elles sécheront en silence.
•^- Savez-Yous, Ottavio, que j'ai trouvé bien éloquent votre dernier bouquet? Vous l'aviez cueilli dans le jardin des muses, et il causait fort bien. • Sans soupçonner le sens réel de cette phrase, suffisamment justifiée par le style métaphorique à la mode, Ottavio remercia la princesse en belles figures de poésie.
— Je vous ai promis une bonne nouvelle , interrompit-elle en se mirant dans une petite glace de Venise : que dirait Ottavio Rinuccini si je devenais reine?
— Reine ! Ne l'êtes-vous pas de toutes mes pensées?
— 3Iais, avec un manteau d'hermine et le diadème au front?
— Si vous contempliez votre image dans mon cœur, vous vous y seriez vue ainsi,
— Eh bien I c'est un pressentiment : Ottavio, je me marie.
— Grand Dieu ! s'écria l'artiste en pâlissant.
— Que vous recevez mal mes confidences ! Rinuccini, vous ne m'aimez pas, si mon bonheur vous afflige.
— Ange trop pur et trop enfant pour deviner ce que je souffre ! Songez-vous qu'il me faudra vous quitter, qu'un autre effacera de votre esprit le pauvre Ottavio; que cet autre, vous l'aimerez, que vous le lui direz?..
— Point! Qu'il m'aime, lui, le roi, j'entends bien qu'il en soit ainsi, et je consens en échange à lui plaire. Partant, nous voilà quittes,
r— Vous raillez, et vous avez raison; carie suis fou.
246 OTTAVIO RINUGCINI.
— Qui songe à railler! Rinuccini, je vous connais; vous êtes un glorieux. Vous aimiez Marie de Médicis ; vous l'oublierez pour la reine de France.
— Ah, jamais f ces heures fugitives de félicité ne renaîtront plus !
— Si vous continuez, Ottavio, je vous défendrai de me voir entrer au Louvre avec m^es beaux atours, ma robe semée de lis et ma couronne de diamants.
— Vous me permettriez de vous suivre ?
— Je vous le défends, au contraire... Vous verrez si votre écolière sait faire la reine f Je vais vous parler franchement : vous êtes l'homme que j'aime le mieux, parce que vous êtes le plus aimable... quelquefois; parce que vous êtes brave et fier, et que vous avez ia poésie au cœur. Je le disais hier à la fille de Seppio, qui pense comme moi, qui vous chérit de même, et avec qui je parle toujoiu's de vous : c'est ainsi qu'avec elle, vous causez de moi sans cesse, n'est-il pas vrai? Maintenant que vous voilà tranquille, nera'aflfïigez plus.
— Mais, murmura Ottavio, interdit par la naïveté de cette profession de foi; mais la cour... mais,., le roi très chrétien, votre mari ?
— Très chrétien... depuis peu. Vous m'aiderez ii polir ces barbares du nord. J'emmène avec vous Giacomo Péri : je veux que nous leur fassions connaître la belle pof'sie, ces pièces de thf^tre que vous avez inventées, et dans lesquelles les vers sont accompagnés de chants et
OTTAVIO RIMUCCINI. 247
de sérénades. Composez ensemble pour mon mariage quelque chose d'analogue à F Ariane, ou à Daphiié. Qu'ils s'instruisent en étudiant le goût et les arts de notre belle Florence! Chacun vous applaudira, et Marie sera plus lîère des lauriers de son maître, que de ceux du Béarnais.
Ottavio tomba aux genoux de la princesse, qui lui abandonna sa main, sur laquelle il appuya dévotement ses lèvres.
— Ainsi, poursuivit- elle, un peu émue, sans qu'elle se rendît compte de ce qu'elle éprouvait, ainsi vous ne nous quitterez plus. Je n'ai pas d'autre ami que vous, et pour vous prouver mon affection, je veux vous présenter au roi et lui dire combien je vous aime.
Ces derniers mots firent retomber du ciel en terre maître Ottavio, qui déjà cédait au charme de se croire aimé comme ill'entendait; mais les yeux bleus de Marie, adoucis par le ton doré de ses cheveux blonds, immortalisés depuis par Rubens, exprimaient une préoccupation si tendi-e, le sourire de ses lèvres était si angélique. que Rinuccini demeura comme en extase au pied de cette enfant insouciante, volontaire autant qu'aimable et pure. Il y eut un instant où, la passion s'effaçant devant les sentiments éthérés du poëte, il se sentit heureux d'adorer sans espoir un être supérieur, comme les divinités, aux faiblesses terrestres.
Cependant Marie, qui vit venir son oncle, comprit
248 OTT.VVIO RINLCCINI.
qu'il serait malséant que son ami fût trouvé dans une posture si convenable... au têle-ci-tête, et elle retira doucement sa main.
— La leçon s'est prolongée, dit sèchement le duc; vous tenez à devenir grande musicienne, à ce qu'il paraît?.. Rinuccini, je vous remercie de vos soins : Marie, disposez-vous à partir: j"ai congédié les ambassadeurs du roi et signé l'acte de vos fiançailles. Vous êtes reine de France.
— ^lon cher tuteur est impatient de nous faire reine, observa Marie de Médicis en se rasseyant. Seigneur Ottavio liinuccini, soyez prêt à nous suivre, et surveillez les apprêts du voyage. Vous êtes grand-écuyer de la reine.
Le gentilhomme s'inclina profondément.
— C'est trop se hâter, interrompit le duc; les services d'Ottavio me sont nécessaires, et il n'obtiendra pas mon congé. ^
Marie ne supportait pas la contradiction. Ferdinand gouvernait la Toscane, mais iMarie gouvernait Ferdinand I", qui jamais n'avait su lui résister. Elle menaça do rompre le traité si ses désirs étaient traversés, et le grand-duc se soumit.
— Après tout, pensa le prince, ma nièce n'est plus sous ma tutelle; c'est au roi Henri de se garder.
Le soir même, la princesse fut complimentée, parle chef de l'ambassade, au nom de son maître. A l'issue
OTTAVIO RINUCCIM. 249
de la présentation, le seigfneur Rinuccini, envié déjà pour son titre et sa bonne mine, s'attira la malveillance des gentilshommes français, pour avoir pris rang avant eux. Le grand-duc vit qu'il avait agi avec imprudence en lui permettant de suivre sa pupille. Dans son inquiétude, il iit partir avant elle, sous un prétexte quelconque, Ottavio, qui rejoignit sa souveraine à Lyon, où le mariage eut lieu.
Ce serait ici le lieu de narrer les magnificences qui suivirent cet illustre hyménée. 11 y a vingt ans, un romancier n'eût pas négligé cette chance de signaler son érudition; mais, outre qu'il y a un mérite contestable à copier, dans un vieux livre emprunté à la Bibliothèque Impériale, le menu d'un cérémonial assez froid, nous avons remarqué que le lecteur, en arrivant à ces pages fastueuses, loin d'en savourer la couleur /ocf//(?, les passe avec dédain et court à la suite du récit, n'aimant les décorations qu'au théâtre, où elles ne parlent pas, et ayant l'imagination meublée d'une mise scène toute faite, n n'a nulle peine à se représenter beaucoup d'arcs de triomphe en feuillages; d'innombrables couples de
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colombes, voltigeant avec un ruban rose à la patte; plusieurs maires et divers éclievins restés court dans leurs harangues; des routes émaillées de fleurs, des maisons pavoisées, et des cloches sonnant à triple carillon.
Le bon roi Henri se revêtit, pour recevoir la nouvelle épousée, d'une ai'mure d'or; sa tête posa, comme celle de saint Jean sur le plat d'IIérodiade, au milieu d'une fraise en point d'Alençon, de près d'un pied de large, et toute la cour se présenta dans une tenue aussi imposante. Les vertugadins furent élargis de quatre doigts; les dames ressemblaient à des princesses enchantées, qui se montrent jusqu'à la ceinture, au-dessus d'une tour. Six pages étaient attelés à la queue du manteau violet de la reine.
Durant les premiers jours, ce ne furent que bals, que galas, que joutes, que parties de chasse, que feux d'artifice. Quelques cerfs furent tués; quelques coquins qui allaient être pendus ne le furent pas. Le populaire eut des fontaines de vin, les taxes furent augmentées par le vertueux Sully; l'allégresse devint générale.
Ottavio Rinuccini, tout grand-écuyer qu'il se sentait, ne la partagea pas de bon cœur. Isolé parmi ces barons insolents, à qui les Italiens étaient odieux ; sans cesse éloigné de la reine, qu'il ne voyait qu'en public et de loin, Ottavio de jour en jour s'attrista. Au milieu du fracas de la cour, il rêvait aux solitudes embaumées de Florence; la majesté de la reine l'intimidait. Il connut
OTTAVIO RINUCCIMI. ii53
pourtant qu'elle ne l'avait pas oublié; car le roi le nomma gentilhomme de la chambre, ce qui indisposa les courtisans.
Parmi ceux qui, dt^s l'arrivée de Marie de Médicis, avaient jugé utile de paraître épris d'elle et de s'en constituer les champions, parade qui se renouvelle chaque fois qu'un roi se marie, le comte Philippe de Haber, homme à bonnes fortunes, querelleur et libertin, se montra des plus déclarés. Partout, il circonvenait la princesse, à la faveur de laquelle il aspirait, et, en interceptant les regards qu'elle laissait tomber sur les gens de sa maison, il remarqua sa bienveillance pour Rinuccini et résolut de la débarrasser de cet importun. Le Florentin disposait alors une des galeries du Louvre en salle de spectacle, pour faire jouer la pièce de comédie, dont la représentation devait embellir les fêtes célébrées à l'occasion du mariage de Henri IV. Obsédant sans cesse Ottavio de critiques, d'observations et de questions, Philippe de Haber cherchait l'occasion de se prendre avec lui de querelle.
Préoccupé de ses desseins et de son amour, et doué d'un naturel paisible, Rinuccini découvrit assez tard ce manège. Dès lors il devint railleur à son tour, et le comte reconnut bientôt, à son air dédaigneux, le ton d'un homme sûr de la faveur, des préférences et de la protection d'un personnage auguste. La présence de ce Florentin entre la reine et lui, ne laissait espérer,
IS
il crut le comprendre, aucun succès à ses projets àttibitieux.
Un jour que Rinuccini s'occupait à mettre en scène l'ouvrage nouveau, et examinait des costumes préparés pour les acteurs, qu'il avait convoqués, Philippe l'aborde avec un groupe de gentilshommes, lui décoche plusieurs sarcasmes, et prenant une épée de bois peint, qui se trouvait là :
— Voilà, dit-il en riant, les armes dont vous vous servez, vous autres bateleurs? Ce glaive vous sied à merveille, messer ApoUo.
— Vos ennemis, reprit Ottavio, pourraient se dispenser d'en porter un autre.
— Eh ! le Florentin me paraît aspirer aux rôles tragiques !
— Quant à vous, la muse comique est votre lot.
— Ferme ! comte; à la réplique t interrompirent quelques gentilshommes.
— Monsieur le (jrac'ioso^ reprit Haber piqué, je vous couperais la gorge de bon cœur. . .
— Si j'y consentais; à merveille! mais je ne veux pas me bdttt-e avec vous.
— Vous avez peur?
— De vous tuer. Ce serait dommage; tant d'esprit! un gentilhomme si cher aux dames 1 La cour de France prendi'ait le deuil.
OTTAVIO RINUCGINI, 255
— 'Monsieur, répliqua Philippe en tirant son gant, vous êtes un...
— Un bateleur, vous l'avez dit, qui tient à jouer avec vous uhe parade innocente : vous êtes né, je le répète, pour les rôles de comédie. — Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers l'assistance, ceci nest qu'un jeu et doit finir gaiement. Monsieur de Haber est des vôtres; je serais désolé de lui faire delà peine.
Et s'emparant lestement du sabre de bois, Ottavio s'écria :
— Dégainez, comte, et ferraillons un peu ! Voyant que Philippe ne tirait pas son épée :
— Pour Dieu ! lui dit- il, ne forcez pas un Itahen, de vous balafrer les joues avec un morceau de bois.
A ces mots, Haber met l'épée au poing pour parer les coups de ce mauvais plaisant, qui pousse à lui eu s'écriant :
— Macte (iHÏmo ! Cela signifie : tiens mieux ton épée.
i^es gentilshommes étaient tout interdits ; mais , quand ils virent l'Italien, déchirer le pourpoint de leur ami, en dix endroits, sans qu'il réussît à se préserver une seule fois, et trouver encore le temps de frapper son adversaire sur la hanche, du plat de sa latte, ils éclatèrent de rire.
— Ma foi, comte, tu en tiens ! s'écriaient-ils. Emporté par la colère, Philippe se défendit bientôt
en spadassin ; mais Rinuccini, après avoir lacéré et mis tout en écailles le pourpoint du comte, se baissa tout à coup, et donna un si furieux coup de tranche sur les doigts de son ennemi, que l'épée lui tomba des mains.
— Voilà bien assez de sang répandu, observa Ottavio, en essuyant le morceau de bois sur sa manche.
Et comme Philippe essoufflé était rouge de honte :
— Monsieur le comte , lui dit-il , vous m'avez appelé bateleur; vous êtes gentilhomme, et je le suis aussi, bien que je sache plus d'un métier; un de vos ancêtres était à Bovines ; un des miens entra dans Rome avec Alaric. Donnez-moi votre main , et que ce joyeux combat fasse deux amis I
Philippe reçut ces avances avec grâce; Rinuccini fut compUmenté, et la querelle parut éteinte. Cependant le roi, qui eut vent de cette affaire, s'en montra joyeux ; il fit venir maître Ottavio, lui frappa sur l'épaule et lui dit en riant :
— Ventre saint-gris ! mon brave , il est prudent d'être de vos amis.
— Sire, répondit l'Italien, mon regi-et est de n'avoir pas été près de vous, dans le temps qu'il était imprudent d'être des vôtres.
Il y avait là, parmi les courtisans, de vieux ligueurs qui trouvèrent ce compliment de mauvais goût. Le roi conduisit, auprès de Marie de Médicis, notre héros, dont il fit un éloge qui rendit la belle aussi rouge qu'une ce-
OTTAVIO RINUCCIM. 237
rise. Cepondant, elle ne lui donna pas sa main à baiser, retenue dont il fut affligé : un moins candide s'en fût réjoui.
Doué de cet instinct conjugal , si favorable aux amants, Henri le prit en gré, lui fit don d'un beau cheval d'Espagne et l'invita pour le jour suivant, à une grande chasse dans la forêt de Saint-Germain, divertissement qu'il voulait donner à la reine.
Rinuccini suivit le cortège avec distraction , cherchant toujours Marie à travers le feuillage; heureux quand il apercevait son voile, flottant comme un nuage rose dans l'obscurité des bois, ou ses cheveux blonds balancés par la brise. Ils se virent plusieurs fois de loin, mais il ne put rien lui dire; contrainte pénible, au milieu de ces déserts , jusqu'au fond desquels Tétiquette pourchassait la liberté. Les forêts étaient alors, comme au temps des fées, sombres, froides , et voûtées d'arbres énormes, qui croisaient leur ramée depuis les premiers âges de la monarchie. L'aspect de ces retraites agitait l'àme du poëte, qui bientôt, laissant son che-
val à l'aventure , se mit à rêver et oublia si bien la chasse, que les sons lointains du cor n'arrivaient plus jusqu'à lui.
Comme il jouissait du bonheur d'être égaré, un cavalier déboucha brusquement en face de lui ; il reconnut Philippe de Haber.
— Vous avez perdu le cortège, lui dit-il, et vous ne le retrouveriez pas, si le hasard n'eût envoyé un ami sur votre chemin,
— Peu m'importe , je vous le jure, de m'égarer ou non.
— Vous ignorez que ces solitudes sei'vent d'asile à des troupes de bandits fort dangereux ; misérables débris de notre armée, qui ne vivent qu'aux dépens des voyageurs ? Craignons d'être surpris par la nuit, il est tard : venez , je connais un sentier qui abrège la distance, nous allons le suivre.
Bientôt ils parvinrent à un carrefour; Philippe s'enfonça avec son compagnon dans un chemin creux , inégal et tellement couvert, qu'ils étaient obligés de se baisser pour passer sous les branches. Cependant, malgré les charmes de la conversation du comte, le sentier de traverse paraissait étern'el ; le soleil était couché.
— Je crains que nous ne soyons égarés de nouveau? observa Ottavio.
— Je le crains aussi ; mais au prochain carrefour ,
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je me recoiMiaitrai, et nous en serons quittes pour arriver tard au château .
Quand la nuit fut toaibée, le vent commença à gémir dans les feuilles, et Rinuccini crut deux fois entrevoir des gens errant dans la broussaille.
— Ce sont des animaux sauvages, dit le comte.
Us se trouvaient alors au sommet d'une montée. — Je vais, reprit-il, essayer de grimper sur cet arbre, afin de découvrir quelque lumière, sur laquelle nous puissions nous diriger.
Mais Philippe était lourd, il ne put escalader le tronc du châtaignier qu'il avait saisi.
— Peut-être serai-je plus heureux, murmura Ottavio qui, plaçant son cheval contre la souche, monta sur la selle et s'élança dans la feuillée.
Du haut de l'arbre, il adressa la parole à Philippe, qui ne lui répondit pas, et il redescendit lentement. Près de toucher terre, il s'aperçut que son cheval s'était éloigné ; il appela... Un silence profond I Enfin, il sauta à terre et se sentit garrotté par des milliers de bras qui rendirent toute défense inutile. On le plaça debout, et une voix articula :
— Marchons.
Tout ébahi de son aventure, persuadé que Philippe avait été assassiné sans bruit et par derrière, il se laissa conduire machinalement , cherchant dans son esprit quelque moyen de se tirer d'affaire, et s'efforçant d'ou-
iS.
blier Marie, pour penser à Dieu. On chemina de la sorte près d'un quart d'heure; après quoi, en tournant l'angle d'un rocher, Ottavio se vit tout à coup en présence de sept à huit coquins de mauvaise mine, accroupis autour d'un grand feu, qui lançait sur leurs sinistres visages, des lueurs roussâtres. Ceux qui gardaient le prisonnier le couchèrent sur le sol et lui lièrent les pieds. Une fosse était creusée à quelques pas ; il devina qu'on lui avait préparé son lit. Un de ces hommes s'approcha de lui une épée à la main et lui dit d'un air farouche : — Monseigneur , tu vas mourir !
— Nous sommes tous mortels ; répondit judicieusement Ruiuccini.
Soudain, Philippe de llaber parut devant le patient.
— Mauvais Italien , s'écria-t-il, c'est par ordre de la reine que tu es châtié de ton impudence! Si j'ai tardé à régler nos comptes , ce n't'tait, sache-le bien , que pour être plus surinent vengé I
Ottavio tourna la tète avec mépris.
— Comte de liaber , observa le chef des bandits , après avoir compté des pièces d'argent, vous n'êtes pas g('néreux : lors de la dernière affaire , vous aviez promis cent pistoles, jo n'en ai reçu que quatre-vingts. Je ne suis pas habitué à travailler au rabais.
— Voilà, pour ie moment, tout ce que je possède ; mais si la somme te paraît trop faible, honnête Josué, annulons le marclié ; je ierai moi-même la besogne.
OTTAVIO RINUCGINI. 263
— Oui , maintenant que le lion est bridé. . .
— Mon garçon , ce baladin ne vaut pas davantage : tu es sûr de n'être pas poursuivi.
— Voilà un coquin furieusement niais ! observa paisiblement Rinuccini.
— Que nous chante le comédien ?
— Tu te laisses voler comme un oison ! d'abord, je ne suis pas un comédien ; mais un officier riche et en faveur : j'ai l'honneur d'être gentilhomme de la chambre du roi et grand écuyer de la reine . Ma peau vaut donc plus de deux cents pistoles. Puis, comment veuxtu que la reine Marie, qui m'a amené à Paris il y a quelques jours, me îasse tuer aujourd'hui? Si tu ignores ces choses-là, Josué, c'est que tu vis en chétive compagnie. Agis à ton gré ; mais si tu portes la main sur le plus ancien ami de la reine, fais-toi payer en conséquence,
— C'est un imposteur ! s'écria Philippe ; il ment par couardise !
— Qu'importe! riposta le bandit; j'arrêterais à main armée le soleil môme , et c'est pourquoi l'on m'appelle Josué ; mais, il faut payer la marchandise à sa valeur, et si ce sujet-là est ce qu'il prétend être...
— Je t'ai remis tout l'argent que j'avais.
— Autre mensonge, dit Ottavio ; ce soir on doit jouer à Saint-Germain ; Haber jouerait son âme , s'il
264 OTTAVIO KINLCCINI.
en avait une : crois-tu qu'il se soit mis en route sans une provision d'or?
— On joue sur sa parole.
— Où trouverais-tu partie sur un tel gage? Tu es cousu d'or, je le répète.
Les voleurs se rapprochèrent, avec des yeux avides.
— Eh bien, brave Josué, reprit Philippe qui, quoique habitué à ces hésitations de son compère , commençait à redouter l'adresse de son ennemi ; lors même qu'il me resterait de l'argent, qu'importe? Je te l'abandonne ; les deux cents pistoles sont doublées, et je reste sans un sou parisis. Es-tu satisfait?
— Il n'y a plus rien à objecter, articula le bandit, en se tovu'nant avec une résignation comique du côté de Rinuccini, et en faisant ployer son épée fichée en terre, comme pour s'assurer de la finesse de la trempe. A la lueur du foyer, sur lequel les voleurs venaient de jeter du bois, Josué s'aperçut que Rinuccini riait. — De quoi ris-tu, bateleur? demanda-t-il , cherchant à se faire provoquer par une injure, afin de ne pas tuer de sangfroid.
— De toi, Josué. Tu mourras pauvre, et pendu.
— Ah! tu railles...
— Pourquoi te contenter de quatre cents pistoles , quand tu peux en gagner le triple? Ce traître t'a trompé, car il a bien plus d'or qu'il ne le dit.
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Lés larrons trouvaient la diversion intéressante; mais Josué leur imposa silence.
— Rédéchis un peu : la reine me vengera , vous serez traqués comme des loups.
— Grossière imposture ! interrompit Philippe avec véhémence , et si...
— Laissez-lui dire ses raisons, objecta Josué.
— D faut, continua le Florentin , que ce Josué ne connaisse personne à la cour, pour ignorer ce qui s'est passé entre le comte et moi ? Je l'ai forcé, avec son épée, de combattre en public contre moi qui n'avais qu'un sabre de bois, et j'ai lardé tout son pourpoint, sans qu'il me touchât. Ridicule et ruiné, il veut se relever par la faveur de la reine, et je lui fais obstacle.
A ces mots, les bandits de rire.
— Pardieu, s'écria Josué, qui avait été maître d'escrime, j'aurais voulu voir cette bouffonnerie I
— Tu la verras si tu veux nous donner à chacun une épée. Je t'abandonne la défroque du comte ; mais prends garde , il dresse les sourcils : je te préviens qu'il va s'enfuir , premier mouvement dont il n'est pas maître.
La sueur commença à ruisseler au front de Philippe, derrière qui se placèrent quatre drôles vigoureux.
— En outre, poursuivit-il, je donne à la troupe , et sur-le-champ, huit cents pistoles.
— Tout ce qui t'appartient, reprit le comte, est déjà dévolu à Josué.
— Si je meurs , il n'aura rieni J'ai eu l'adresse de cacher mon or qui sera perdu pour tout le monde.
— Tu vois bien , articula Philippe d'une voix étranglée, qu'on se moque de toi I
— S'il veut en avoir le cœur net, qu'il me détache les mains et je lui remettrai la somme. Pour le reste, je m'en fie au cœur d'un vieux soldat.
— Josué! s'écria le comte, trahiras-tu ton vieil ami pour le vil intérêt...
— Sang-Dieu f interrompit l'autre, crois-tu qu'on fasse ce métier-ci pour le plaisir !
— Dorénavant, tu es à mon service, continua l'Italien, et que tu aies à travailler ou non pour mon compte, tu te ressentiras de ma protection.
Josué hésitait; mais ses compagnons murmurèrent, et deux d'entre eux coupèrent les liens du prisonnier. — Maintenant, dit-il à Philippe, en lui montrant la fosse béante, l'un de nous deux couchera là.
— Voyons d'abord l'argent, dit Josué.
Rinuccini courut à son cheval, souleva la selle, dévissa la pommeau qui était en métal, et du fond d'une cachette difficile à trouver, tira les rouleaux d'or en disant : — C'est une selle italienne, fort commode en voyage ou à la chasse; elle permet au cavalier de débar-
rasser ses poches. Maintenant, brave Josué, le bateleur te doit la comédie; prête moi ton épée, et rends la sienne i\ ce capitan.
Les bandits se rangèrent en cercle, isolant les deux gentilshommes à côté du feu; quelques-uns élevèrent des tisons en guise de flambeaux. Josué se frottait les mains comme un véritable amateur. Autour d'eux, la nuit se faisait sombre, le rocher était éclairé en rouge, et de grandes ombres s'accrochaient, sur leurs têtes, aux feuillages, dont les extrémités trempaient dans cette zone de lumière. Ces bandits déguenillés, enluminés par la flamme et par une hilarité fauve, environnant deux seigneurs prêts à combattre, en fraise, en justaucorps de velours et en chausses passementées, formaient un tableau bizarre.
Après s'être posté de manière que Philippe, dépouillé comme lui, jusqu'à la ceinture, fût placé entre la fosse et lui, (3ttavio, le désignant du doigt, dit avec tranquillité :
— Ce gentilhomme va rompre , en recevant de légères piqûres, jusqu'à cette sépulture qu'il a fait creuser.
En présence de son adversaire, le comte trouva ce courage suprême que le désespoir inspire; rejetant ses cheveux en arrière, l'œil rapide, le pied sûr, le bras agile, il tomba en garde, et les deux épées se choquèrent un moment sans aucun résultat. Bientôt Ottavio, qui
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se tenait fort droit, lit un pas; le comte rompit d'une semelle, et sa poitrine parut constellée de petits trous saignants; il rompit, rompit ; son buste s'étoilait sans cesse. Décrivant des quarts de cercle avec le pied gauche, le Florentin l'empêchait de s'écarter de la direction qu'il lui avait imposée. Cependant, M. de Haber multipliait ses efforts et recourait à toutes les ruses : la prunelle allumée, les muscles du cou gonflés, le bras dur comme du fer, il se défendait d'une manière distinguée. Tout à coup Ottavio, lui cria :
— Prenez garde!
Il était au pied de la fosse. En même temps, l'Italien lui plongea son épée dans le creux de l'estomac, fit un temps d'arrêt, le repoussa avec force pour qu'il ne vînt pas en avant, et les spectateurs ne virent plus qu'un combattant. L'autre venait de rouler dans la fosse, au fond de laquelle il avait disparu.
Ottavio, se penchant ensuite sur ce sépulcre ouvert, prêta l'oreille et n'entendit aucun bruit. Alors, il jeta son épée et se iilit à la disposition des brigands.
— Monseigneur, dit Josué en s'inclinant, je suis à vous pour la vie ! Pardonnez-nous de n'avoir pas eu pour vous tout d'abord, les égards qui vous sont dûs.
Ciiacun des larrons vint saluer le vainqueur, avec une gravité comique. Après cette cérémonie, il se rajusta. Josué lui servit de valet de chambre, lui remit son épée, lui tint l'étrier, et montant sur le cheval du feu comte.
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se prépara à escorter Ottavio jusqu'à la sortie du bois. Il laissa à ces bonnes gens tout son or, et leur promit de ne pas les oublier. Près de quitter notre héros, Josué lui baisa la main, et tourna bride, en lui renouvelant les protestations d'un dévouement éternel.
Cependant le seigneur Ottavio Rinuceini s'ennuyait mortellement h la cour de France, éloigné de sa douce patrie , de ses travaux, de ses amis, des artistes et des savants, dont la société avait jusque-là peuplé son existence. 11 essaya de se lier avec quelques docteurs de Sorbonne : mais la persuasion naïve où il les trouya, que nulle contrée ne fournit des hommes dignes de les égaler, et qu'il n'y a de science qu'à Paris, ne lui fut point agréable; la sécheresse et l'exiguïté de leur esprit lui firent pitié.
La pièce de théâtre qu'il préparait avec Giacomo Péri, ne le distrayait pas d'un amour solitaire et mal récompensé. Cette passion folle, sans autre excuse que son
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absurdité même, était incurable. Qu'espérait, que souhaitait Ottavio? sur quoi se fondait-il? Questions qu'il ne s'était jamais adressées. Il ne savait pas aimer avec la raison, et ne s'était pas demandé, avant que d'engager son coeur : — Quelle sera l'issue de cette action? Les convenances s'y rencontrent-elles?
Un jeune homme bien élevé de notre siècle aurait eu beau jeu pour le sei-monner : mais alors, on ne dissertait pas si bien qu'aujourd'hui sur les sentiments; on se bornait à s'y livrer, avec la démence de Pétrarque et du Tasse, sans souci de l'avenir.
Comme il s'agissait déplaire à Marie de Médicis, Rinuccini eut promptement monté sa pièce. Les décors étaient merveilleux, la troupe itaUenne fort habile. Enfin le grand jour arriva. La reine prit place à côté du roi , au miUeu de sa cour, et cette comédie en musique, la première qu'on ait vue à Paris , fut fort applaudie.
L'auteur avait choisi le sujet d'Eurydice, propre à exprimer,sous une forme allégorique,les regrets et les douleurs de l'Orphée florentin, que Marie put reconnaître à des allusions transparentes. Le roi Henri était représenté par Plutun, hommage dont il eût été peu flatté. Rinuccini joua lui-même le rôle d'Orphée, et quand il chantait aux pieds d'Eurydice, ses yeux errants dans l'assemblée, ne cherchaient pas ceux de l'actrice à qui il s'adressait. Il mit d'autant plus de mélancoUe dans sa déclamation, que la véritable Eurydice affectant une
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gaieté, une insouciance étranges, se livrait à des distractions continuelles, avec le prince et son grave Sully, qui se déridait de son mieux, en bon courtisan qu'il était.
Après le spectacle, le monarque félicita Ottavio, qui tournait vers la reine de languissantes œillades; mais elle ne lui dit rien, n'exprima rien, et se borna à expliquer au roi qu'elle avait trouvé madame Eurydice trop langoureuse, et Pluton débonnaire, Rinuccini s'en retourna dans le plus profond désespoir; ses larmes, qu'il avait retenues, l'auraient trahi, si la princesse ne se fût hâtée de se retirer.
Depuis son mariage, elle s'était livrée à des réflexions profondes, et avait mieux compris la nature du sentiment d'Ottavio. L'enfant aimable et rieuse était devenue femme, et elle avait senti naître, en présence de son compatriote, une gêne, dont la reine de France fut humiliée. Ces premières méditations lui laissèrent une tristesse, qu'elle secouait avec ardeur dans le tourbillon des fêtes, où elle montrait une gaieté, qu'assombrissait la vue de Rinuccini. Bientôt la raison se glissa dans cette âme royale et l'inonda de ses clartés. La voix du devoir se fit entendre ; Marie brisa une à une en quelques jours les fleurs de sa jeunesse; elle en arracha de son cœur jusqu'aux moindres racines, et rompit avec ses souvenirs.
Quand elle s'expliqua l'amour dans sa brûlante réalité, le ressentit-elle? C'est ce qu'elle ne laissa point
voir. Bhs qu'elle sut lire dans le cœur d'Ottavio,.èlle ferma le livre et ne le rouvrit pas. Prompte, comme tous les Médicis, à faire l'apprentissage de la royauté, elle grandit soudainement, et ses regards ne s'abaissèrent plus jusqu'à la terre. Le roi ne lui inspira qu'une aflFection tranquille; il lui resta fidèle, cependant, plus de quinze jours, et quand elle sut qu'il la trahissait, elle en prit son parti avec assez d'insouciance. Le peu qu'elle avait connu des réalités du mariage avait suffi pour la refroidir à jamais. Florentine, élevée parmi des artistes, elle eût aimé plus avec la tête qu'avec le cœur, et mieux accordé son imagination à la poésie d'Ottavio, qu'à la sensualité d'un vieux grand roi, qui avait l'esprit, le visage et les inœurs de polichinelle.
Consumé par le chagrin, Kinuccini confiait sa peine aux muses; il écrivait des sonnets remplis de passion, pensant avec angoisse qu'elle ne les lirait jamais. La solitude accrut ses transports; la fièvre enfanta les illusions et les projets insensés. Aimant, ainsi qu'on doit aimer, comme les enfants, il ne sut ni raisonner, ni s'aviser d'épeler le mot impussible. Pareil à ces bambins qui veulent saisir le soleil, les étoiles, ou l'image de la lune au milieu d'un lac, il tendait ses bras et ses pensées vei's la reine, et cédant à la force d'un sentiment dont il vivait, il n'analysait rien. La voir lui était indispensable; lui parler, un besoin; l'entendre, une ineffable joie. Rien n'existait hors de cette intimité : le jour commençait
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poUÉ Ottavio quand il l'apercevait; il finissait, lorsqu'on l'éloignait d'elle. Exister loin de cette jeune femme était si impossible, que cette idée ne s'était jamais offerte à lui.
Aussi, quand la séparation et le silence eurent duré plusieurs semaines, Rinuccini sentit que son cœur allait éclater. Que de choses il avait à lui dire, que de tortures à raconter, que de pensées à répandre ! Partout il la suivait, cherchant ses regards, pour leur faire pressentir des confidences, et deviner des ennuis, doux à exprimer. Il restait le dernier auprès d'elle, il posait la main où elle avait appuyé la sienne, il eût baisé la trace de ses pas.
Imprudent, comme tous les amants véritables, Rinuccini alimentait à son insu la curiosité des courtisans. Sou aventure avec le comte de Haber avait transpiré : ce dernier, on le savait, avait fait l'empressé autour de Marie de Médicis; futile galanterie autorisée par l'usage, qui prescrivait, aux amoureux des jeunes reines, d'être à la fois rivaux et bons amis. Ce genre de culte, comme tous les sentiments faux, n'admettait pas la jalousie: on adorait sa ilajesté, mais on ne se battait pas à son sujet ; on l'adorait, mais on ne se permettait point de l'aimer.
Ce qui rendait Rinuccini plus antipathique aux courtisans , c'était son titre d'Italien, devenu odieux en France depuis les intrigues de la reine Catherine. Aussi, la malveillance, qui n'osait s'attaquer directement à la
personne royale , retombait-elle tout entière sur Ottavio, dont les chagrins s'accrurent par l'isolement où le plongea la jalousie des gens de cour. Hors d'état d'en supporter les elfets, il sentit ses forces s'abattre et chercha des consolations près de la seule amie qui pût lui en offrir ; mais il lui était impossible d'arriver jusqu'à elle. Vingt fois il se mit sur son chemin, sans qu'elle daignât lui adresser la parole ; il lui dédia et lui fit parvenir un recueil de ses poésies, et ne reçut aucune réponse. Enfin, il l'attendit dans une allée de jardin par où elle devait passer. 11 la vit venir, pensive, préoccupée, et dès qu'elle l'aperçut, elle se détourna. Dans son désespoir, ne pouvant endurer plus longtemps cette incertitude et cette froideur, il écrivit pour demander une audience, qui lui fut accordée.
Marie de Médicls le reçut le surlendemain, en traversant une galerie du Louvre, au sortir de la messe, dans la pompe de ses atours,et la couronne au front. Sa Majesté était debout; elle marchait, les yeux sur un livre, quand il parut devant elle. À son aspect il se sentit glacé; l'air imposant de Marie l'atterra, les paroles expirèrent sur ses lèvres ; il demeura pâle et silencieux , la paupière baissée, ainsi qu'un coupable.
— Monsieur, dit la reine sans le regarder, nous nous sommes rendue à vos désirs : exposez votre demande; je ne doute pas qu'elle ne soit digne d'être écoutée.
Ce ton presque sévère , mit le comble à la- douleur
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de Rinuccini ; le souvenir de sa naïve élève du palais Pitti lui apparut ; il entrevit l'abîme qui le séparait du passé. Toutefois, luttant contre son cœur , il s'efforça de trouver un prétexte pour colorer sa démarche , et n'y parvenant pas , il s'écria :
— Madame, soyez clémente et bonne : je suis si malheureux !
Les pleurs qu'il renfermait le suffoquèrent ; il se détourna et se tut.
— Malheureux ? repartit Marie de Médicis. Qui donc a pu vous affliger ? Parlez ; l'appui de la reine est acquis à tous ceux qui ont bien voulu s'exiler avec elle.
— Hélas, votre Majesté ne peut rien contre ma peine ! Dans la misère qui le couvre, Ottavio n'est rien pour vous : cette vie qu'il vous consacrait , vous la brisez sous vos pieds !
Le front de la reine se colora ; elle se mordit la lèvre, et reprit avec dignité :
— Ne croyez pas , Rinuccini, que nous soyons indifférente à l'attachement de nos fidèles sujets : le vôtre m'est connu. Dans cette redoutable situation où la Providence m'a appelée , la vie privée n'existe plus pour moi, et sans cesse regardée, je dois servir à tous, et d'exemple et d'appui. Rinuccini, vous avez des heures pour vos pensées, pour vos souvenirs, pour vos rêves : la reine, à qui -ces moments-là sont disputés, en saura trouver encore, pour s'occuper du sort de ceux
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qui lui sont chers. Expliquez- vous donc avec confiance, et ne craignez rien.
— Autrefois, madame, ces tourments, vous les calmiez de votre parole divine; j'osais les dire à Florence,, mais, ici...
— Florence.. . répéta Marie; ce sont des choses d'un autre temps.
— Ah ! je l'av is bien dit, Madame, que ces heureslà ne renaîtraient plus !
— Nous avons fait durer nos enfances, mon cher maître , et durer trop tard ! Mais la reine ne vous reproche rien : Marie doit tout oublier. Vous êtes sans parents, sans amis; puisque vous avez, tout abandonné pour moi, je vous donnerai ce qui vous manque, une famille, une femme qui sera, lière de vous...
— N'ajoutez pas, Madame, interrompit avec exaltation le poëte, n'ajoutez pas l'ironie à de si cruelles raisons ! .Jamais fennnc, fût-elle une reine , ne recueillera une parole d'amour sur les lèvres d'Ottavio ; son cœur, où resplendit, sous une flamme pure, une si noble image, devient un temple, à jamais scellé !
— Rinuccini, rentrez en vous-même !
— Qu'ai-je à perdre? et pourquoi, dans ce moment suprême, contiendrais-je des sentiments qui s'exhalent pour la dernière fois I Ah I combien vous êtes changée. Madame, puisque vous me trouvez indigne de quelques mots qui me feraient vivre j Témoin de mon supplice,
VOUS ne daignez même plus l'adoucir d'un de ces regards qui consolent et raniment. Pourtant , celui que vous repoussez, mourrait, pour vous épargner un soupir ! qu'il s'éloigne ou qu'il reste, que les ans l'accablent et l'effacent de votre mémoire , vous vivrez toujours dans la sienne, et il attisera fidèlement une douleur qui fait son malheur et sa joie. Ah ! Madame, ces aveux sont les derniers qu'il me sera donné de faire entendre ; tout lien , je le sens , lout lien est à jamais rompu : laissez donc, un instant encore, mon courage fléchir, et retenez, retenez un mot que je devine, sans avoir la force de l'entendre 1
La reine répondit avec effort et d'uiie voix plus douce :
— L'indulgence que je mets à vous écouter, n'estelle rien ? Ne l'oubliez point, Ottavio ; mais ne me la rappelez jamais... Adieu! celle qui vous occupa n'est plus; sa volonté dernière est que vous respectiez son rang, son caractère et son repos.
A ces mots, le noble poëte tomba lentement, avec une pieuse vénération, à genoux devant la reine, et il appuya ses lèvres sur une main qu'il ne devait plus presser.
Comme il était là, tout éperdu, dominé par le regard de Marie qui s'attachait à lui avec compassion , une tapisserie fut soulevée; le roi pénétra dans la galerie. Son premier mouvement était toujours railleur : il fit un geste de surprise, en s 'écriant :
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— Eh quoi ! déjà, 3Iadame :'
Sans retirer sa main, Marie de 31édicis tourna la têle, et montrant à Henri, ritalien,qui s'était relevé un peu trop vite :
— Venez , sire , lui dit-elle , m'aider à consoler ce pauvre serviteur.
— Si vous n'y réussissez pas, avec la peine que vous prenez, je n'ai que faire de l'entreprendre.
— Sire ! reprit la reine avec dignité.
Cette dignité n'imposa que médiocrement au mari divorcé de Marguerite de ÎNavarre ; il attendit une autre explication.
— Ce gentilhomme, poursuivit Marie, que mon père afifectionne et que j'aime beaucoup, ne s'habitue pas à notre cour ; ses travaux, ses amis, sa patrie le recherchent ; il sollicite notre congé pour partir, et nous fait en ce moment ses adieux.
Durant cet entretien, Ixiiuiccini passa de la stupeur au désespoir; mais, baissant les yeux et les fermant parfois, il garda une contenance convenable.
— Remerciez , dit-elle à son compatriote, remerciez sa Majesté des bontés dont elle vous honora, et priez-la de consentir à votre retraite.
Pendant qu'il s'inclinait devant le monarque, ce dernier répondit avec grâce :
— La reine commande ici...
OTTAVIO RlMir.CINI.
— Quand comptez-vous partir, seigneur Rinuccini? demanda Marie, d'une voix placide, au poëte qui murmura :
— Demaiu !
La reine le salua du geste, s'appuya sur le bras de son mari, et tous deux s'éloignèrent , laissant Ottavio seul au milieu de la galerie.
Se séparer pour toujours de celle qu'on aime est une cruelle épreuve ; mais cette heure d'angoisse est souvent adoucie par une espérance. Le moment douloureux, c'est quand on abandonne le lieu qu'elle habite; car l'espoir qui surnageait encore, on ne l'emporte pas avec soi. Tant qu'on respire le même air qu'une personne chérie, tant qu'on la sent proche de soi, que l'on peut marcher où eUe a marché , le cœur s'abuse. En contemplant d'autres cieux , l'on connaît tout son malheur.
Rinuccini n'eut pas le courage de partir aussitôt qu'il l'avait promis. Retiré dans un logis obscur , il y passa quelques jours à pleurer, à prier, à retourner le
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fer dans sa blessure. La nuit, il. errait lé long du Louvre, cherchant une ombre, sur les vitres des fenêtres.
Trop humble pour se flatter, il reconnut à la fin, qu'il n'aurait jamais dû rien espérer, rien attendre, et qu'un rêve insensé lavait perdu.
Il est des gens que guérit la raison : dès qu'ils savent que leurs soupirs sont en pure perte, ils cessent de soupirer. De cette manière, ils gardent le droit d'avoir leur sagesse en grande estime, et de placer plus fructueusement leur cœur dans une autre occasion. Au lieu d'endoctriner son amour avec cette incontestable logique , Ottavio jugea son mal incurable. On lui eût offert d'oublier, qu'il n'aurait pas consenti, tant il ne voulait pas être consolé ! Marie perdue, son existence était terminée; la gloire lui sembla vaine; il se tourna vers la mort, et cette pensée le ramona a Dieu. Plongé dans une dévotion haletante, il s'enferma dans ce dernier refuge, et renonçant à la terre, il chercha la paix du cloître.
Ce fut dans ces intentions qu'il revint à Florence.
Ainsi, ce jeune poëte, que sa destinée envoya à Paris pour s'illustrer par un duel , pai* ime comédie, et pour enseigner le divertissement des opéras à la France , en rapporta la vocation du cloître. Il entra dans un couvent de la Toscane, où il se lit connaître par des chants qui édifièrent les fidèles ; puis, trouvant, dans ces heux, témoins de son bonheur passé , trop de sujets d'amer-
Ôttavio riivlcc.inc. 28;i
tunie, il les quitta pour aller s'ensevelir dans une comniunautt' (V.Vllcmagjie où Ton perdit sa trace. Et son nom tomba dans l'oubli.
La destinée de Marie de Médicis fut moins paisible. Livrée au tumulte des affaires , déchirée par des factions quelle attisa pour combler le vide de son âme , constamment blessée dans son orgueil, elle passa dans le trouble les trente dernières années de sa vie. Trahie par ceux qu'elle avait élevés , chassée par son fils , la veuve de Henri le Grand traîna sa misère en Flandre, et recueillie, en 1642, à Cologne , dans la maison d'un peintre illustre, elle sentit avec joie la mort approcher. Désabusée enfin de toutes les vaines grandeurs, elle se souvint de Dieu.
Dans ses derniers moments, elle fit appeler un prêtre, vénéré pour sa piété et son éloquence , le prieur des dominicains de Cologne.
Le saint homme fut admis, un soir, auprès d'elle. C'était un vieillard amaigri par les austérités, et dont les traits conservaient cet air de douceur et de tristesse propre aux gens qui ont souffert. Il trouva, dans une salle d'un aspect sombre, la reine-mère vêtue de deuil, et affaissée dans un grand fauteuil rouge, qui faisait paraître plus pâle encore son visage décomposé. Ces yeux bleus, si doux autrefois , étaient sans couleur et sans animation ; les coins de la bouche, serrés et rentrants, donnaient à sa physionomie une expression altière. Elle
ne put soulever sa tête, du carreau de velours contre lequel elle était collée , et sur lequel flottaient quelques mèches de cheveux argentés. Ses doigts effilés se joignirent ; elle se recueillit.
Le saint homme l'exhorta d'une manière touchante. Il s'émut à l'aspect de cette royale infortune , et ses larmes pénétrèrent dans le cœur de la pénitente, qui, faisant asseoir le religieux , commença une confession longue et détaillée. A mesure qu'elle déroulait ses fautes, le moine devenait plus attentif : l'œil animé , les lèvres demi-closes , il semblait attendre quelque révélation prévue. Marie s'accusait de son ambition, du mauvais usage qu'elle avait fait des deniers de son peuple, en les employant au profit de son orgueil ; elle déplorait l'emportement de son caractère, l'âpreté de ses sentiments, son goût pour de vains plaisirs; mais elle ne dévoilait aucune de ces passions, où le cœur entraîne. Usant de la liberté de son ministère, le prieur lui adressa plusieurs questions, qui n'amenèrent que des aveux insignifiants.
Alors , pour aider à sa mémoire, il la rappela aux jours de sa première jeunesse ; il essaya de la replacer dans les circonstances où elle avait dû se trouver à cette lointaine époque ; et le visage caché dans ses mains, comme un homme qui médite , il attendit les réponses do l'auguste pénitente. Elle interrogea tout haut des souvenirs qui demeurèrent stériles , et quand
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«lie eut fini de parler , elle fi^t surprise d'entendre des sanglots s'échapper de la poitrine du confesseur.
— Oublié, murmurait-il; oublié ! Ce nom, qui jamais ne fut rien pour elle, est effacé de sa mémoire... Seigneur, ajouta-t-il, en tombant à genoux, recevez ce dernier sacrifice J
— Relevez-vous , mon père ; c'est pour moi qu'il faut prier , interrompit Marie de Médicis ; j'ai révélé tout ce que je devais vous dire ; ma conscience est en repos.
— Tout, ma fille ; n'avez-vous rien omis? Songeons que Dieu nous écoute. . .
La reine garda un instant le silence, ferma les yeux, et prononça d'une voix éteinte :
— Ottavio Rinuccini , vous entendrez ma réponse dans le ciel !
Rappelé par ces mots à sa mission austère, le religieux se frappa la poitrine et pria avec ardeur. Se relevant ensuite plus calme, il reprit : — Je vous laisse, ma fille ; le prêtre ne peut vous absoudre, car l'homme a faibli, et son âme doit être retrempée par la pénitence. Demain, c'est le prêtre qui viendra seul.
Ce fut la dernière fois qu'ils se rencontrèrent en ce monde : la reine de France expira dans la nuit.
Ses obsèques furent modestes comme sa fortune , et soUtaires comme ses derniers jours. On exposa le corps
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dans la chapelle des dominicains, pendant cinq joui's et cinq nuits, que les moines passèrent en oraisons au pied du sarcophage.
Un matin, comme on relevait ceux qui avaient veillé la nuit précédente , l'un deux , au lieu de suivre ses frères , demeura san's mouvement sur les dalles. On s'approcha de lui, et l'on reconnut qu'il avait cessé de vivre. Son visage reposait sur son bréviaire humide, ouvert à cet endroit du psalmiste :
e Mon Dieu ! je monterai vers vous, et les ténèbres de ma vie seront dissipées. »
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William Hogarth en France. Introduction.. . i