DIGK ET SON CHAT
« Sous le Ff^-giie de Henri YI, dans une campagne éloignée de Londres, vivait un petit orphelin bien pauvre, nommé Dick Whittington : trop jeune pour travailler, il devait sa maigre pitance à la charité des paysans, presqu'aussi malheureux que lui. Comme cet enfant était des plus avisés, il écoutait, pour s'instruire, les propos des fermiers et les récits du barbier de l'endroit. C'est de cette façon, qu'ayant ouï vanter la grande ville de Londres, il s'imagina que les gens qui y vivaient étaient tous de grands seigneurs ou de grandes dames, qu'ils chantaient du matin au soir, et que les rues étaient pavées d'or.
» Un jour, un charretier, avec sa grande charrette, attelée de huit chevaux qui faisaient sonner leurs grelots, vint à traverser le village, et Dick, pensant qu'une si belle voiture devait s'acheminer vers Londres, de manda au charretier la permission de marcher avec lui à côté des chevaux. L'homme, apprenant de Dick que ses parents étaient morts, et jugeant à son misérable aspect qu'il n'avait rien de pis à risquer, le laissa venir, et ils s'en allèrent ensemble vers la grande cité de Londres.
» A mesure qu'ils approchaient de la ville, Dick s'enflammait davantage pour les merveilles qui l'attendaient dans ce lieu pavé d'or, (le respectable barbier
l'avait dit) et où le reste, sans doute, était à l'avenant. Comme ce marmot, qui observait tout et se souvenait à la lettre, avait vu, dans son village, combien de blanche monnaie peut amener en échange la moindre pièce jaune, il tut saisi, près d'arriver à Londres, d'une si impatiente convoitise, que se hâtant de remercier son guide, il le devança de toute la vitesse de ses petites jambes, dans l'espoir d'écorner quelques pavés avant la fm du jour. 3Iais il eut beau courir et fureter; il ne trouva dans les rues que de la boue et des pierres, et il resta consterné que la plus belle ville du monde fût si malpropre et si noire.
» Sans souper et sans asile, Dick fut réduit à passer la nuit dans les carrefours : il s'endormit enfin sur une grande pierre, d'où il se releva tout habillé, très-frais et pourvu d'un appétit désolant. En le voyant, si jeune errer par la ville, quelques désœuvrés le traitèrent de fainéant; une cuisinière régala ses chausses d'un flot d'eau de vaisselle; des passants moins revêches daignèrent le questionner, et lui de répondre, timide et le cœur gonflé : — Je cherche 'mon maître. . .
A force de cheminer, Dick arriva au bord de la Tamise, au moment où un gros marchand descendait d'une chaloupe, suivi d'un cortège de serviteurs qui chargeaient des fardeaux sur leurs épaules. Ces objets étaient précieux, car le patron surveillait ses gens avec sollicitude: NVhittington remarqua qu'il avait soin de
les empêcher d'en prendre plus qu'ils n'en pouvaient porter, comme aussi de stimuler le zèle de ceux qui se montraient trop ménagers de leurs forces, — Ce seigneur-là, pensa-t-il, est équitable et chrétien.
» Cependant, le marchand tenait à transporter tous ses ballots en un voyage, pour ne rien laisser derrière lui, et à escorter le convoi, parce qu'il y avait dans ce temps-là beaucoup de voleurs. Il arriva que, chacun s'étant mis en chemin avec son fardeau, il resta sur la berge un ballot et deux caisses, dont le patron ne fit aucune difficulté de se chorger lui-même. Et Wittington de se dire : — 11 n'est pas lier et doit aimer les bons ouvriers.
» Quand il eut assis le ballot sur son épaule droite et placé sous son bras gauche la plus grande des deux caisses, le patron se trouva empêché de savoir comment il emporterait l'autre. Tandis que pour y réussir il faisait des efforts inutiles, Dick s'approcha, tira poliment son bonnet, enleva la caisse, et se mit à la suite de la caravane, en ayant soin, pour épargner toute inquiétude au maître, de se tenir à trois ou quatre pas devant lui.
» Lorsqu'ils furent arrivés dans une des plus hautes maisons de la cité, le propriétaire s'essuya le front, rajusta son chapeau de velours, son surcot de fine laine et lit apporter du porter, dans un grand pot orné de la figure de la sainte Vierge, entourée du chœur des anges
peints en couleurs d'or et d'azur. Dick n'avait rien vu de si joli, et la bière qu'on lui offrit dans un gobelet d'étaiii lui parut excellente. Quand le lianap fut vidé jusqu'à la dernière goutte, maître Fitzwarren, c'était le nom du trafiquant, ouvrit son escarcelle, et prenant une demi-rose toute neuve : — Tiens, mon garçon, dit- il, voilà pour ta peine.
» Mais WhittingtO)! ayant caché ses mains derrière son dos pour ne pas recevoir l'argent, baissa les yeux, et répondit : — Ce ne serait pas justice; car lorsqu'on aide son semblable, le^ anciens disent que c'est payé là-haut.
» — Oui-dà! repartit le bon Fitzwarren; ce garçonnet raisonne comme un livre. Que faisais-tu là, quand je t'ai rencontré ?
» — Je cherchais mon maître.
» — Et quel est- il?
» — Mon maître est riche, tendre aux pauvres, bon pour celui qui travaille et juste envers tout le monde.
» — Sainte Vierge I tu as raison de le chercher I
» — Si vous avez pitié de moi, acheva Dick. les mains jointes et le regard suppliant, ce bon maître sera tout trouvé !
» Son compliment lit d'autant meilleur effet qu'il allait à son adresse, et les assistants en témoignèrent par un murmure d'approbation. Il ne faut pas s'étonner de voir tant d'avisement dans un simple pâtre : privé d'é-
ducation, il avait tout son naturel, et aucun maître ne lui avait rien désappris.
> — Quoi 1 s'écria la cuisinière en entrant, allezvous joindre encore ce fainéant à tous les vauriens qui encombrent la maison?
» Mais, sans l'écouter davantage, M. Fitzwarren ordonna que l'enfant fût hébergé. Comme il était trop faible pour travailler de ses bras, on le plaça, en qualité de marmiton, dans les cuisines, où il tournait la broche. Là, son sort eût été doux, sans la malice de la cuisinière, qui, dès le premier jour l'avait pris à grippe. Elle ne pouvait se passer d'un souffre- douleurs : si on lui eût enlevé son marmiton, elle aurait perdu son seul plaisir, celui de tenir sous sa main quelqu'un à tourmenter.
» Elle avait couché Dick dans un obscur galetas, près d'un garde-manger, dont le fumet attirait des légions de rats et de souris, qui, la nuit durant, trottinaient sur le visage de l'enfant et le réveillaient en fourrageant sa paillasse. 11 se plaignit et fut tancé ; il se plaignit encore et fut battu ; il résolut de ne plus compter que sur lui-même.
» A quelque temps de là, comme il se promenait le long de la rivière, il vit des garnements occupés à attacher une pierre au cou d'un malheureux chat, pour le jeter dans la Tamise. Il essaya, mais en vain, de leur faire renoncer à ce jeu cruel, et touché par les miaule-
raents de la victime, il offrit pour la sauver, un penny ; tout ce qu'il possédait. On consentit : après avoir délivré le matou de son lien, et serré le bout de la corde, afin de ne rien perdre, Dick rentra au logis avec son acquisition. En deux ou trois nuits, le chat, qui reposait sur les pieds de son libérateur, le délivra des souris et des rats, et l'enfant se loua de son marché. Comme un bonheur ne va guère seul, Dick eut l'occasion de rendre quelques services à un commis, qui, désirant se l'attacher, commença à lui enseigner le calcul et la lecture ; si bien que, satisfait des dispositions de l'enfant, son maître lui fit tailler un vêtement complet, tout frappantneuf, pour aller à l'église et pour marcher derrière Mistress Fitzwarren, quand elle allait visiter ses parents.
» Cependant, l'approche d'un événement mettait depuis quelques semaines en émoi la maison Fitzwarren : le patron, qui trafiquait au delà des mers, appareillait son navire, et ses nombreux commis travaillaient nuit et jour à rassembler, à enregistrer, à emballer les marchandises de la cargaison.
» Enfin, le jour solennel se leva : les serviteurs du domaine, grands et petits, s'assemblèrent pour prendre congé de leur maître, qu'ils attendaient à l'entrée du comptoir.
» Leurs regrets étaient sincères ; le patron ne négligeait rien pour entretenir au milieu d'eux l'abondance etla paix. Dans le but de leur inspirer l'amour du tra-
vail et le goût du négoce, il les encourageait à échanger leurs économies contre des marchandises, qu'il consentait à joindre à sa cargaison, en leur tenant compte du fond et des bénéfices. Il devenait ainsi à son tour le commis de ses employés, et s'applaudissait d'une égalité qui, en le rapprochant d'eux, ajoutait un lien d'amitié à leurs intérêts mutuels.
» A l'heure du départ, M. Fitzwarren, son carnet ^ la main, faisait donc l'appel de ses gens, depuis le caissier jusqu'à la plus humble écureuse de vaisselle, et demandait à chacun ce qu'il comptait aventurer. D te-, nait à recevoir de toutes les mains, et se plaisait à constater cette preuve de l'économie de ses serviteurs.
» Lors donc que, ce jour-là, le maître eût appel^les noms et fut arrivé à Dick AVhittington, il fut surpris de ne recevoir aucune réponse. Le marmiton était là, pourtant; mais honteux de son indigence, il restait caché derrière la foule, contemplant de loin, et le cœur bien gros, son protecteur prêt à s'éloigner, peut-être pour toujours. M. Fitzwarren lui ordonna d'approcher, et Dick en baissant les yeux avoua qu'il ne possédait rien, sauf un gros chat qui lui avait coûté un penny.
» Il le tenait dans ses bras d'un air si piteux, que chacun se mit à rire, — Ce n'est pas là, dit le contremaître, une marchandise fort utile à bord*
» — Qui sait I répondit le trafiquant ; chacun fait ce qu'il peut; c'est à la Providence d'y pourvoir.
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» Là dessus, M. Fitzwarren saisit le chat par le cou, et le remit tout effaré à l'un de ses matelots. Ce n'est pas que Dick en fût joyeux; car il n'avait nulle envie de se séparer de son compagnon; mais il n'osa résister à une faveur si marquée.
» Chacun renouvela ses adieux ; le patron, recommandé à la Vierge et i\ tous les saints, monta sur son navire, qui s'appelait la Licorne. Pour Dick, il pleurait son chat; l'idée de le revoir instruit par les voyages ne le consolait pas du tout. Mais son protecteur, le caissier de la maison, lui lit oublier sa peine -en le contraignant à l'étude. Il était bonhomme au fond, mais minutieux, et comme il n'avait ni femme, ni enfantin faire enrager, il se dédommageait sur son élève, à qui cette sévérité fut utile en excitant son zèle. Comme il n'avait jusque-là pratiqué que le commis et la cuisinière, il se figura que le reste des humains n'était pas plus agréable, et cette opinion, en le rendant indulgent pour les défauts d'autrui, l'habitua à recevoir comme des grâces, les moindres marques de bienveillance dont il fut l'objet. Ce caractère enclin à la gratitude le servit par la suite; car en le quittant, chacun s'imaginait l'avoir obligé et s'en savait gré : c'est surtout envers soimême que l'on pratique avec amour les devoirs de la reconnaissance.
» Mais notre camarade prodiguait en vain les trésors de son bon naturel : on admirait sa faciUté pour ap-
prendre, et son précepteur qui avait tout appris sans être admiré, devenait jaloux-, la cuisinière à qui l'on n'avait pas enseigné grand'chose était envieuse de son marmiton et l'accablait de besognes rebutantes ; eniin, depuis que le chat courait les mers, les souris, que Dick avait fait décimer autrefois, se vengeaient de leurs pertes et lui procuraient des nuits aussi insupportables que ses journées.
» Sans amis, sans défenseur, il se sentit hors d'état de vivre plus longtemps de la sorte, et il fit ce raisonnement : — Quand j'ai quitté les champs, j'étais encore tout petit et trop faible pour conduiie les troupeaux. Maintenant, je suis grand et fort : eh bien! je retournerai au pays, et j'y serai berger; on est trop malheureux à la ville. Pendant sept jours il mûrit son projet, et il subit de si mauvais traitements, qu'un matin il prit son vol. se détournant à chaque pas, dans la crainte d'être poursuivi. Arrivé près d'IIigligate, il ralentit sa marche, et, tout pensif, il se reposa sur une pierre qui, depuis des siècles, est appelée la pierre de AVhittington.
» Et tandis qu'il s'oubliait dans la contemplation de sa misère, voilà que les cloches de Bow-Church^ dans la cité de Lom/oM, prirent soin de l'égayer, en entamant un air de carillon si leste et si joli, que Dick en oublia sa peine. Et à force d'écouter ces cloches, il s'aperçut qu'elles disaient quelque chose, et en y prêtant une
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oreiDe attentive, il entendit ce qu'elles contaient. Le carillon répétait à toute volée :
» Peviens-t'en, Whittinglon, » Trois fois maire de London ! »
» — Lord-maire de Londres! répéta-t-il éperdu; on peut bien endurer quelque chose pour devenir lordmaire...
« Il avait, un jour, vu passer le lord-maire tout doré, avec une grande épée à poignée d'or et une suite également dorée. Chez son patron, on lui avait appris que le lord-maire marche devant, le roi après, et ensuite l'archevêque de Canterbury. Enfin, il n'ignorait point que le roi n'entre pas dans la cité sans la permission du lord-maire. Comment un garçon si pauvre que lui pourrait-il jamais devenir plus grand que le roi?
» 3Iais les cloches n'en voulaient pas démordre, et le petit Whittington étourdi de sa destinée, tremblant que le carillon ne le fît reconnaître à tous les passants, suivit son conseil et regagna le logis en tapinois, fredonnant bien bas la prophétie de Bow-Church.
» Cette chanson des cloches lui rendit courage; il s'appliqua au travail, tourna sa broche avec patience, et s'il était rudoyé, il lui suiïisait, pour retrouver sa belle humeur, de répéter dans sa pensée :
« Bon, bon, bon, Whittington,
f Trois fois lord-maire à London i (t)
(1) Turn again, Whittington, Thrice lord major of London.
» Il devait éprouver que, le plus sûr moyen d'arriver à son but est d'y songer sans cesse, d'agir pour le mieux et d'abandonner l'événement à la fortune. Au bout de deux ans, le navire la Licorne, reparut en Tamise, richement chargé, avec tout son équipage frais et dispos, à l'exception du cliat de Dick, qui n'était pas revenu.
» Ce fut un moment pénible; mais il. revoyait son maître et il se consola. M. Fitzwarren avait vendu les marchandises de ses serviteurs, il leur remit beaucoup d'argent et ne donna rien au marmiton. Pour célébrer son retour, il ordonna un grand festin, ce qui réjouit tout le monde, et même Dick qui failUt se rôtir luimême à force de zèle.
» Vers la fm du souper, quand on eut apporté le vin, les drageoirs et les épices, le patron qui s'était fait rendi^e compte des progrès du jeune gars, le fît appeler, et Dick s'avança avec timidité, vers le haut-bout de la table où siégeait son maître. — Eh bien! mon enfant, dit ce dernier, tu ne m'as pas encore invité h te rendre mes comptes?
» A ces mots, Dick ouvrit des yeux effarés. — Bonne ou mauvaise, reprit le bonhomme, toute affaire doit être réglée. Tu sauras donc que ton. chat était une chatte, si bien, qu'au bout de six semaines, ton capital se trouva sextuplé. Tu m'avais rerais un seul article ; mais comme erreur n'est pas compte, je t'accuse réception de sept chats complets.
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» — OÙ sont-ils? s'écria Dick en battant des mains.
» — Au delà des mers; bien loin, bien loin... Nous voguions le long des côtes Barbaresques, lorsqu'un accident nous contraignit de relâcher sur les terres d'une peuplade inconnue jusqu'ici. Nous fûmes invités à dîner dans le palais du roi, où suivant l'usage du pays, le repas fut servi sur une natte; et nous nous assîmes à l'entour, les jambes croisées, à la manière des tailleurs.
» A peine avions-nous pris place, qu'il survint une épouvantable armée de souris efc de rats. Us se précipitent sur les mets, nous montent sur le dos, et l'on est réduit à leur disputer les débris d'un repas qu'ils ont souillé. Le roi et la reine étaient contrariés, mais point surpris ; et comme je leur marquais par des gestes mon étonnement de leur patience, ils me firent entendre, également par gestes, qu'il faut souffrir ce que l'on no saurait empêcher. Qu'aurais-tu fait? Je glissai quelques mots à l'oreille d'un mousse, qui courut au navire et revint avec un chat. On le lança au raiheu de la salle ; il n'eut pas plus tôt fait trois cabrioles et étranglé deux souris, que la maison fut balayée.
» On ne saurait dépeindre la joie et la reconnaissance de ces princes et de toute la cour. Ton chat parut au roi de Barbarie une si estimable créature, qu'il manda le premier ministre, et lui ordonna d'inscrire cet événement dans les annales du royaume, comme un des
plus heureux de son règne. Ce remarquable prince nous combla d'amitiés et nous pria de lui laisser tes chats, pour en propager la race dans son royaume. Ai-je eu tort d'y consentir?
» — Non, maître; car ici nous en aurons sans peine, et ce pauvre roi n'en retrouverait pas d'autres.
» — Mais, Dick mon ami, je n'avais pas le droit de disposer de ton bien, et ma mission était de l'exploiter. Tu jugeras si je m'en suis bien acquitté...
» A ces mots, maître Fritzwarren fait un signe, et dix portefaix déposent aux pieds de Whittington d'énormes caisses d'or, ainsi qu'une cassette de perles, d'opales, de rubis et d'autres pierres précieuses.
» — Je n'avais fixé aucun prix, ajouta le capitaine du navire ; mais le service était si grand, car les souris dévoraient les récoltes et les provisions de la contrée, qu'en nous le payant ainsi, sa Grâce barbaresque s'excusa de ne pas faire davantage. Voilà, mon garçon, le règlement de tes chats... contre quittance, à ton gré.
» Alors, ce fut à qui cajolerait Dick. Le caissier avait toujours prédit que ce garçon irait loin, les commis ne lui avaient point trouvé une mine ordinaire ; la cuisinière elle-même lui lit la révérence.
» Revenu d'un premier saisissement, le jeune homme voulut partag<n' ses biens avec son maître et faire une pension au caissier qui lui avait appris les lettres et le calcul. Étendant même sa sollicitude jusqu'aux mar-
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mitons destinés à lui succéder , il gratifia l'insupportable cuisinière d'une somme assez ronde, pour qu'elle vécût loin des casseroles jusqu'au terme de ses jours.
» Maître Fritzwarren se refusa à accepter la moitié des biens de son ancien domestique ; mais il consentit à le prendre pour associé : comme ils avaient beaucoup d'or, ils en gagnèrent bien davantage.
» Quand il eut atteint l'âge de prendre femme, dédaignant les familles où l'on ne s'était jamais avisé de fê trouver aimable avant qu'il eût vendu ses chats, Dick épousa la plus pauvre, mais la plus jolie fille du Yorkshire.
» On rapporte que Whittington accomplit de grands voyages, et prit possession de plusieurs îles, où il établit des comptoirs au nom du roi d'Angleterre, Il advint, une année, que les moissons de l'Angleterre et de la France furent détruites en herbe, par des pluies trop prolongées, qui délayèrent les sillons, pourrirent la moitié du grain, et furent suivies d'une gelée qui dévora le reste. Aussitôt, Dick donna l'ordre à ses agents d'acheter tout le blé disponible, et, mettant à profit l'hiver, il s'achemina avec une flottille vers la Sicile. Il toucha la côie d'Afrique et revint chargé d'une immense cargaison de froment. Ses pourvoyeurs avaient tout écume sur l'Angleterre, en Guyenne, en Bretagne, en Normandie, et jusqu'au pays Chartrain. Il n'était
pas seul à entreprendre cette spéculation : la disette étant survenue six mois après, les accapareurs commencèrent à (îlevcr le taux du grain sur les marchés, et il fut facile de prévoir que le peuple ne tarderait pas à mourir de faim.
» C'est alors que Whittingtonfit crier à son de trompe par un héraut, aux quatre coins de la ville, qu'on trouverait chez lui, durant toute la saison, le pur froment au tarif ordinaire. La spéculation fut réduite à la baisse et la population sauvée. Dick fut porté en triomphe; il devint shériff de Londres, et le prince voulut le voir. Le bon roi Richard, qui avait fait assassiner ses deux neveux; la reine sa femme, qui avait épousé le meurtrier de son premier mari, pensèrent honorer le négociant en lui disant : Vous êtes le plus honnête homme du royaume I
» ils daignèrent même lui emprunter quelque argent.
» Quatre ans après, Whittington fut élu lord-maire. On réleva derechef à cette dignité, la neuvième année, et une troisième fois, la seizième, du règne de Henri Vil, qui arma chevalier sir Uichard Whittington.
» Des fêtes, les plus magnifiques que l'on ait jamais vues, furent données par sir Richard, qui légua, près de Highgate, de vastes terrains à la compagnie des merciers, pour y édifier des maisons charitables, placées encore sous le patronage de Whittington. 11 adopta pour sa paroisse Bow-churcli et ne fut point ingrat envers son
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voisin le carillon, dont il aima la musique jusqu'à la fin
de ses jours. »
Telle fut, jusqu'à William Hogarth, la légende favorite des compagnons -ouvriers, dans la cité-mère de l'argent et du travail. Variée, paraphrasée d'âge en âge, cette historiette se vend encore, illustrée à l'usage des enfants. Certaines versions font remonter la naissance de Whittiugton au temps d'Edouard III, et ses magistratures à une période comprise entre 1397 et 1419. Dans quelques biographies françaises on fait vivre ce personnage de 1360 à 1425.
Quoi qu'il en soit, la comparaison entre le héros du quinzième siècle et le Goodcliild du dix-huitième, nous offre le contraste des mœurs modernes avec celles d'autrefois; elle résume, l'Angleterre intéressée déjà, mais crédule encore, et l'Angleterre rationaliste. Hogarth n'emprunta que son dénoûment, et replaça, comme nous l'avons vu, Téraulalion sur le terrain de la réalité. Sa légende :ie fit que plus d'impression, sur ce peuple positif et guéri du merveilleux. Il montra le vice à côté de la vertu, le châtiment en regard de la récompense, et fit dépendre le succès du seul travail; laissant le moins possible à la fortune.
Au quinzièmé'siècle, lés hommes étaient encore près de l'enfance; pour les frapper, il fallait étonner, et la morale y perdait. Il est donné à chacun de prospérer en suivant la règle de conduite tracée par Goodchild :
160 i.o>nr,Ks il y a cent ans.
pour s'élever à la condition de Whittington, il est nécessaire d'avoir un chat , de deviner ce que disent les carillons, de trouver un roi et une reine mangés par les souris. .. Voilà bien des affaires I
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