TARIS
nid de mon premier printemps! C'est ici que nous nous sommes aimés, moi et celle qui m'a tant fait souffrir! C'est ici que je lui ai pardonné tant de trahisons, que j'ai si souvent pleuré dans ses bras!... Par pitié, arrête! C'est ici! Je reconnais les fleurs du papier!... »
Mais assez d'élégies rétrospectives ! On aura beau percer des boulevards, abattre les anciens quartiers, changer la face de Paris, et — selon mon humble avis — l'enlaidir, on n'arrivera pas à lui faire perdre son prestige inouï. J'ai avalé, pour mon compte, — et digéré, — sous forme de poussière de plâtre, bien des vieux pignons pleins de caractère, et j'ai vu construire, à la place, de grandes maisons bêtes comme des oies et des édifices qui ressemblent à des moules à pâtisserie; malgré tout, je trouve Paris toujours admirable. Ah! voilà! C'est que Paris est beau par ses lignes générales, par sa géographie même. Quel que soit l'amour de l'uniformité, la passion de la surface plane et de la ligne perpendiculaire, on ne nivellera pas la montagne Sainte- Genevièvêet la butte Montmartre, on ne captera pas la Seine pour la faire couler dans un canal
droit comme la rue de Rivoli. Paris conservera toujours son merveilleux paysage... A ce propos, tout a été dit. Rassurez-vous, je ne vais pas vous conduire jusqu'au pont d'Austerlitz pour vous montrer le classique coucher de soleil derrière Notre-Dame, ni vous faire grimper à l'église du Sacré-Cœur, vers la nuit tombante, pour vous donner, devant le panorama de la ville qui s'allume, une impression de mer phosphorescente. Je cause, voilà tout, et je me promène à travers mon immense sujet. Continuons à flâner ensemble, voulez-vous?
Et, puisque nous en sommes au charme de Paris, disons qu'il vient surtout de son infinie variété : elle est telle, qu'on peut considérer Paris comme une sorte de microcosme. Le vrai Parisien pourrait, à la rigueur, se dispenser de tout voyage, j'en ai fait l'expérience, « Faulte d'argent», comme dit Panurge, je n'ai pas ou presque pas quitté ma ville jusqu'à l'âge de vingt-sept ans. Depuis lors j'ai fait du tourisme; j'ai visité bien des pays, plusieurs capitales, et, faut-il le dire? j'ai souvent éprouvé de l'admiration, très rarement de la surprise. Partout c'était pour moi une sensation de ce déjà vu »; et
elle était juste. J'avais déjà tout vu — ou du moins tout imaginé — dans mon cher Paris.
Demandez-vous des exemples? Oh! tant qu'il vous plaira.
Allez vous accouder, par un temps de brouillard, à la balustrade du pont des Saints-Pères, et regardez à vos pieds, sur le quai inférieur. Il y a toujours là un ou deux bateaux de mer, de lourds et sombres bateaux anglais, peints en noir, à la mâture basse, à la cheminée courte et trapue. Ils sont chargés de marchandises venant de loin, très souvent, par exemple, de cornes de bœufs arrivant de l'Amérique du Sud. Le spirituel sculpteur Préault s'est même écrié, jadis, devant la dépouille de tant de bêtes à cornes : ce Tiens ! on a donc désarmé la garde nationale? » Mais ne blaguez pas, gamin de Paris que vous êtes : soyez naïf, abandonnez-vous à votre sensation. N'avezvous gas sous les yeux un bout de port de mer? Voici des navires à quai, un bureau de douane, des rangées de tonnes et de ballots, des marins anglais très authentiques, en chemise rouge débraillée, avec des escarbilles de charbon dans leur barbe jaune. Ne respirez-vous pas à pleines narines le goudron, la fumée de houille, d'autres
odeurs exotiques? Le fond du tableau ne vaut rien, soit. Mais, s'il y a de la brume, vous dis-je, l'illusion est parfaite. Vous pouvez aller au Havre ou à Hambourg, vous ne verrez rien de mieux. Un autre exemple. — C'est bien beau, Venise, mais c'est bien loin ! Egarez-vous, par une nuit très claire, derrière les Gobelins, dans la série d'étroits canaux formés par la Bièvre. Bien entendu, cela n'a aucun rapport avec le Canal Grande et le "Rjalto. Mais arrêtez-vous là un moment sur une passerelle, j'allais dire sur un tragheno. De hautes et sombres constructions, de rares lanternes, un reflet de lune sur l'eau morte. Je vous assure que Venise est pleine de coins dans ce genre-là. Certes les tanneries du voisinage ont l'haleine forte; mais si vous croyez que la Reine de l'Adriatique sent toujours bon, vous êtes dans l'erreur. Derrière les Gobelins, — je vous le répète, — mais la nuit seulement, vous avez à votre disposition un tout petit morceau de la ville des Doges. Faites-y un tour un de ces soirs, et, si vous avez pour deux sous de rêverie dans la cervelle, vous croirez bientôt voir apparaître, à l'angle d'un canal, la proue dentelée d'une gondole.
« Holà! me crierez- vous, c'est être par trop poète. A ce compte, il suffirait d'avoir offert un pain de seigle à l'éléphant du Jardin des Plantes pour s'imaginer qu'on a couru les jungles de l'Inde. » Mais sans doute, et l'on y gagne de n'être pas dévoré par les moustiques.
Voulez-vous encore vous épargner la fatigue d'un voyage à Londres? Allez seulement, par un soir pluvieux d'automne, à l'heure où le gaz n'est encore allumé que dans les boutiques, au coin du faubourg Montmartre, — vous savez, au carrefour des Ecrasés. Des chevaux trottant dans la boue, des passants mornes sous des parapluies mouillés, une atmosphère fuligineuse : Londres est souvent ainsi en plein été. Précisément, voici un cab, dans la file des voitures : le décor est complet. Vous êtes dans le Strand ou dans Oxford-street. A quoi bon vous déranger alors, et risquer d: subir, entre Calais et Douvres, les atroces et rid jules tortures du mal de mer?
Mais laissez-moi vous tout avouer. Paris est, pour moi, si suggestif — servons-nous du mot à la -mode — que non seulement il restitue souvent à mon souvenir des pays où je suis allé, mais que j'y rencontre aussi parfois des aspects qui évo-
qucnt devant mon imagination des pays que je ne connais pas. Je sais une petite place, par exemple là-bas, de l'autre coté du Champ de Mars, près du boulevard de Grenelle : en temps ordinaire, ce n'est qu'une laide solitude; pas autre chose que de tristes et sales murailles, et la porte basse d'une caserne de cavalerie. Mais, par la grosse chaleur et sous le bleu cru d'un ciel de juillet, la petite place prend une physionomie orientale : la pierre se dore au soleil, les ombres sont violettes, les fenêtres grillées des écuries ont des airs de moucharabies. Alors je me crois au Caire, dans le vieux Caire du temps de l'expédition d'Egypte; et, tout à l'heure, le dragon qui monte sa garde appuyé sur son mousqueton présentera les armes au général Kléber, qui va sortir de cette voûte moresque suivi de son état-major, héroïque et superbe, traînant son grand sabre, une écharpe tricolore autour du ventre, étranglé par sa haute cravate, avec trois plumets sur son chapeau et des favoris en crosse de pistolet.
Si sympathique que nous soit la Russie, croyez-moi, ne vous donnez pas la peine d'un tourisme aussi lointain; mais, la prochaine fois
qu'il tombera de la neige, courez, avant qu'elle ne fonde, à l'Esplanade des Invalides. Ces vastes et blancs espaces, ce dôme d'or sous les frimas, n'est-ce pas la Ville Sainte? n'est-ce pas Moscou?
Ne me dites pas : « Chimère! fantaisie pure! » Je connais trop les déceptions du voyage pour ne pas la bénir et la considérer comme un don précieux, cette fantaisie qui me permet de faire le tour du monde sans me déranger. Tenez ! au mois d'avril dernier j'étais à Naples, où j'ai passé quelques jours; j'y ai trouvé le ciel gris et la pluie continuelle; j'ai eu l'onglée, — l'onglée! vous entendez bien? — en visitant les ruines de Pompéi; et, la nuit, dans le ciel brumeux, le cratère enflammé du Vésuve faisait à peu près l'effet de la lanterne d'un poste de police. Bah ! la Seine est large, et le paysage a de la profondeur du côté du Point-du-Jour. L'été prochain, par une nuit étoilée de canicule, j'irai flâner par là : avec les illuminations des cafés-concerts et des guinguettes, qui sait si je ne me donnerai pas la sensation d'une folle nuit napolitaine?
D'ailleurs, qui donc oserait reprocher à un Parisien de s'abandonner à tous les caprices de son imagination ? Ne vit-il pas dans le milieu le plus
intellectuel qui soit au monde? Il y a delà pensée dans l'air qu'il respire. La multitude de grands esprits qui ont vécu ou qui vivent encore à Paris ont laissé, pour ainsi dire, dans l'atmosphère ambiante un peu de leurs rêves. Simple passant de la grande ville, tu n'as pas toujours du génie, assurément, mais tu habites la même ville que beaucoup d'hommes de génie; tu les coudoies dans la rue, tu connais leurs nobles visages; et quelque chose est contagieux, sans doute, dans ce contact, puisque ton intelligence est si souple. Car, on ne peut le nier, le Parisien a ce don suprême: il comprend tout, et il comprend tout de suite, avant même qu'on ait fini de parler. C'est pour de bon qu'on peut lui appliquer le mot railleur de Molière sur le gentilhomme : « Il sait tout sans avoir rien appris»; et Gavroche est, à sa façon, encyclopédique et universel, comme Voltaire.
Pourtant, prenons garde. Il n'a été que trop flatté, le peuple de Paris, et la « Ville-Lumière » a fait bien des sottises. J'y étais pendant la Commune, du temps que les cochers de fiacre étaient colonels. Ce n'était pas beau, je vous assure. Le malheur, c'est que les petites filles qui dansent
en rond dans les quartiers populaires foulent une poussière historique, la vieille poussière des révolutions. Quand un vent de révolte la soulève, c'est terrible : elle grise tous les cerveaux. Peu de grandes cités, hélas ! ont dans leur passé tant de sang, tant de massacres.
Mais, à l'état calme et normal, qu'elle est douce, aimable et bonne, cette population parisienne ! Demandez un renseignement, un service, au premier faubourien venu; demandez-le-lui poliment, par exemple, comme à un égal, car il est fier. Quel empressement! que de bonne grâce ! Le plus farouche habitué des clubs, qui, la veille, applaudissait un orateur réclamant la peau des bourgeois, se mettra en quatre pour obliger un « aristo » qui l'aborde dans la rue en lui disant « monsieur » et en soulevant son chapeau.
Et puis, c'est le pays du goût. Un souffle d'art y passe sur toutes choses. Comme j'aime ce gentil solécisme qui court dans les ateliers : ce C'est de l'ouvrage bien faire ». Là est l'idéal de tous les ouvriers de Paris, une besogne parfaite, faite avec conscience et amour. Voilà l'artiste! Il y a quelques années, le commerce du monde entier était inondé de camelote allemande, à vil prix. Je me
rappelle encore un vilain velours à côtes donc toutes les femmes étaient affublées. Cela n'a pas duré: on est bien vite revenu à « l'article » parisien, qui coûte plus cher, mais dans lequel il y a ce rien qui est tout : la grâce. « Cela vient-il de Paris?» demande-t-on jusqu'à Valparaiso. «Oui.» Et l'objet est préféré à tout autre; et Valparaiso a cent fois raison.
Cette élégance naturelle, innée, vous la reconnaissez dans le chapeau chiffonné joliment, la robe bien ajustée de la plus humble grisette, quand elle sort « en taille » dans les beaux jours C'est fait avec deux fleurs et trois rubans et de l'étoffe à dix-nbuf sous le mètre, mais c'est délicieux. Pauvres filles de Paris, dont la beauté n'est que fraîcheur — un déjeuner de soleil, — dont la jeunesse ne dure que trois printemps! qu'elles se donnent de mal, qu'elles s'imposent de privations, qu'elles déploient d'ingéniosité pour satisfaire leur innocente coquette^e! Si le teint a des pâleurs d'anémie, c'est qu'on s'est tué de travail, c'est qu'on a économisé, liardé, jusque sur la nourriture, pour « faire un peu de toilette ». Tant pis pour l'estomac! On a déjeuné plus d'une fois d'une saucisse piquée dans la boite du
charcutier, mais on a des gants trop étroits et une ombrelle dont le manche est à la dernière mode — comme une dame ! Auriez-vous le courage de les blâmer, de les trouver trop vaniteuses et trop frivoles? Moi, pas. Pauvres petites!...
Tout cela, je l'ai déjà dit autant et du mieux que j'ai pu, je le répète; et j'accumulerais bien volontiers des pages et des pages pour le répéter encore; jamais, mes chers Parisiens, je ne saurais assez dire combien je vous aime. Car vous êtes, après tout, les Français par excellence. Oui, vous avez tous leurs défauts, mais vous possédez au suprême degré leur vertu essentielle, l'enthousiasme gai, la bonne humeur dans le courage. Bien souvent j'en ai recueilli la preuve pendant mes flâneries d'observateur, une fois surtout, et dans une circonstance bien saisissante. Et, puisqu'il faut terminer cette causerie, je m'arrêterai sur ce souvenir.
C'était en plein siège; l'hiver de 1870, d'abominable mémoire, sévissait. Le bataillon de la garde nationale dont je faisais partie était de service à la Porte d'Italie, et je regardais, ainsi que mes camarades, quelques compagnies de soldats de la ligne qui venaient de se battre et
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rentraient dans Paris. Us avaient, le matin même, fait une reconnaissance du coté des Prussiens, et avaient été repoussés. C'était toujours ainsi. Nous étions sûrs de lire dans le journal du lendemain la phrase accoutumée : « Nos troupes se sont retirées en bon ordre». La vérité, c'est que leur retour était lugubre, à ces malheureux. Sous le ciel couleur de mine de plomb et dans la boue noire de novembre, harassés, crottés jusqu'aux oreilles, ils allaient, se hâtaient à la débandade, comme des fuyards, hélas! et nous les regardions passer, le cœur crevé d'amertume et de tristesse. Alors, sur le pont-levis, un peloton de tambours s'avança, précédé de son tambour-major. Oh! plus de panache! plus de galons jusqu'à l'épaule! En haillons comme les autres, le tambour-major! Et, sur son front, son képi flétri retenait un linge sanglant. De ses splendeurs d'autrefois il n'avait gardé que sa canne, sa haute canne à pomme dorée et à ganse tricolore. Mais il ne marchait pas le dos voûté, celui-là; il n'avait pas la mine basse et découragée d'un vaincu, au contraire : il se redressait de toute sa taille, et, joyeux et martial jusqu'au bout, tambour-major quand même, il exécutait avec sa canne tout son
répertoire de gracieusetés et de tours d'adresse, la lançant en l'air, la brandissant au-dessus de sa tête, la faisant pivoter autour de son index, comme aux beaux jours de parade, comme à la revue du général inspecteur. Il était superbe de crânerie, le militaire, et nous eûmes tous à la fois cette même pensée : « A la bonne heure ! voilà un Français! »
A ce moment, un encombrement se produisit parmi le défilé en désordre; le peloton de tambours fit halte devant nous, et le major aussi s'arrêta, en s'appuyant sur sa grande canne. Nous nous approchâmes alors pour causer avec les soldats, les interroger sur l'engagement du matin; et, plein de sympathie pour le seul de ces troupiers qui gardât encore une allure héroïque et rappelât un peu les vainqueurs de Rocroi et de Marengo, un de nos officiers s'informa avec bonté de sa blessure :
« C'est rien... Y a pas d'bobo; » dit le sergent, avec un accent traînard que je n'eus pas de peine à reconnaître pour celui de nos faubouriens.
Et mon amour-propre d'enfant de Paris ne fut pas médiocrement flatté, je vous assure, quand
à cette question de l'officier : « De quel pays êtes-vous donc, mon brave? » l'homme à la fcanne répondit, non sans orgueil :
« Moi, mon lieutenant, je suis de la rue Mouffetard. »
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