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Voyez ce jeune homme sans fortune, issu de la petite bourgeoisie parisienne, n'ayant d'autres relations que celles de la famille et de l'étroit voisinage. Je le connais bien, ce jeune homme : il fut un temps où je lui ressemblais comme un frère. Et il y en avait alors, il y en a encore aujourd'hui des milliers et des milliers comme celui-là. S'il adopte tout bonnement le métier de son père, ainsi que dans l'Egypte antique, tout ira bien, probablement. Mais, si ses parents lui ont fait donner de l'instruction, s'il est tant soit peu ambitieux, à quelle porte ira-t-il frapper ? A qui montrera-t-il ses diplômes dérisoires, en sollicitant l'emploi qui donne du pain, qui permet de commencer les vraies et utiles études, celles qu'on fait tout seul et sans maîtres? A quoi lui sert d'avoir le pied parisien, de ne pas s'embrouiller dans les lignes d'omnibus? Il n'y en a aucune qui puisse le conduire chez un homme puissant, chez un protecteur.
Ce petit provincial, au contraire, hier débarqué d'un wagon de troisième classe et tout ahuri par le vacarme des rues, ce petit provincial, pauvre et instruit comme l'autre, comme l'autre léger d'argent et gonflé d'iliusions et d'espérances, a
dans sa poche des recommandations pour plusieurs « gens de chez lui », pour deux ou trois ,« pays » déjà parvenus ou en passe de parvenir On l'aidera, soyez tranquille. Et, si son bonhomme de père — supposons-le pharmacien ou vétérinaire a là-bas, dans son trou de campagne, la moindre influence, le nouveau venu ira trouver « son député », qui marchera, n'en doutez pas, et se donnera du mal; car on ne badine pas avec l'électeur. Citez-moi, s'il vous plaît, un Parisien à qui l'élu de son arrondissement — les trois quarts du temps un homme d'opinion extrême, très mal en cour — ait fait obtenir une place d'expéditionnaire.
Il en est ainsi du petit au grand. Le paysan même, l'aide-maçon qui arrive de son village avec une paire de souliers de rechange et deux chemises dans un mouchoir, sait l'adresse d'un cabaret, d'un bal-musette : « Aux Enfants de la Creuse », où les camarades lui indiqueront un chantier, lui procureront du travail.
Parisiens, Parisiens, mes chers et trop légers Parisiens, avouez que j'ai raison. Vous êtes des égoïstes, vous ne vous sentez pas les coudes, vous ne vous assistez pas entre vous, comme le
feraient des Picards ou des Morvandiots. Et savezvous le beau résultat? C'est que déjà, dans la grande Capitale, presque tous les débouchés sont obstrués par des provinciaux. Oui, dans certains métiers, dans le petit commerce, on trouve encore des aborigènes. Un peintre en bâtiments joli-cœur, fils d'un père qui, comme lui, faisait ce la lettre » ou « l'attribut » ; un modeste épicier, descendant d'aïeux qui vendaient de la bougie et du fromage de Gruyère, peuvent être nés faubourg Saint-Denis ou rue Saint-Jacques; mais, dans les sphères supérieures, très peu, presque plus d'autochtones, rien que des gens à accent, des Méridionaux surtout. L'autre jour, dans l'antichambre assez encombrée d'un ministre, j'écoutais le bruit des conversations : toutes les voix roulaient des cailloux. C'était à se croire au bord d'un torrent pyrénéen.
J'avais ces réflexions sur le cœur, Parisiens mes amis, et, puisqu'on me permet aujourd'hui quelques pages de libre causerie, je profite de l'occasion et je vous donne un conseil : « Prenez garde, serrez les rangs, ne vous laissez pas trop envahir, défendez-vous, que diable! car le mal est déjà grand; et, si j'étais père de famille, je crois, ma
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parole d'honneur! que je ferais naturaliser mes fils « hommes du Midi ».
Je combattrai maintenant, en faveur de mes concitoyens, une opinion assez répandue : oc II n'existe, dit-on, qu'un très petit nombre de familles vraiment parisiennes. Beaucoup de gens naissent à Paris; mais ils sont déjà rares ceux dont le père et la mère sont aussi nés à Paris, et bien plus rares encore ceux qui ont des aïeux parisiens. Remontez jusqu'à la deuxième, à la troisième génération, et vous découvrez des ancêtres ruraux ou étrangers. La population de la Capitale n'offre qu'un mélange de sangs divers, une purée de races. »
En d'autres termes, pas de Parisiens.
Assurément il y a du vrai. Sous l'ancien régime on exigeait je ne sais plus combien de quartiers chez les demoiselles de qualité qui voulaient devenir chanoinesses de Remiremont; et les filles de la maison de Bourbon elles-mêmes — qui ne pouvaient faire de telles preuves de noblesse, à cause du mariage de Henri IV avec Marie de Médias — n'étaient admises dans le Chapitre que par faveur spéciale et sur l'ordre formel du Roi»
La plupart de mes concitoyens, je veux bien en convenir, ne pourraient pas prouver leurs trente ou quarante quartiers de parisianisme, et ne sont pas plus Parisiens que les Filles de France n'étaient nobles. Pourtant on m'a cité un certain M. Charmolue — un nom superbe, sentant à plein nez son moyen-âge — qui peut établir sa généalogie de père en fils depuis le règne de saint Louis, et prouver que tous ses ascendants étaient de Paris.
Sans nous arrêter à cette exception, à ce phénomène, affirmons qu'ils sont bien plus nombreux qu'on ne croit, les Parisiens pur sang. Mettons tout de suite l'aristocratie de côté, bien entendu. Il n'y a pas de nobles parisiens : tous sont d'origine provinciale et ne sont venus jadis dans la capitale que pour y être plus près du soleil, c'està-dire du monarque. A l'heure qu'il est, beaucoup de nobles possèdent un hôtel à Paris, y ont un grand établissement; mais très peu y fixent leur domicile légal. Une phrase qu'on entend très souvent dire par les gentilshommes les plus bnulevardiers de mœurs et d'habitudes est celleci : « Je vais partir pour che\ moi ». Ce « chez moi » est en Normandie, en Franche-Comté, en
Périgord. Ce « chez moi », c'est l'ancien fief féodal, le lieu d'origine. Il n'y a plus de roi; mais Paris, pour la société aristocratique, c'est le centre des plaisirs, c'est le lieu où l'on se retrouve entre égaux, c'est toujours le Louvre et Versailles, c'est encore la cour. Dans ce monde-là on peut passer sa vie à Paris, on n'en est pas.
Il n'en va pas de même pour la bourgeoisie et pour le peuple. Allez vous perdre un jour dans le cœur du Paris d'autrefois, dans les rues antiques qu'a épargnées la pioche du démolisseur, dans les quartiers Saint-Denis, Saint-Martin, dans le Marais. Vous serez surpris du grand nombre de magasins qui affichent, non sans fierté, sur leur enseigne, cette mention : « Maison fondée en 1600, en 1700 ». Et très souvent les patrons s'y sont succédé de père en fils, comme des souverains. J'en sais quelque chose. Mon aïeul du côté maternel s'était établi, avant la Révolution, maître serrurier près de la place de Grève. Son arrière-petit-fils, mon cousin issu de germain par conséquent, le quatrième chef de la maison, est encore aujourd'hui maître-serrurier à Paris. Il y a bien d'autres cas semblables.
Cette bourgeoisie, de race absolument pari-
e, est peu et mal connue. Comment le serait-elle? Il faut l'avouer, elle est très fermée, hospitalière seulement pour les parents et les intimes. Il est moins difficile d'être admis, je ne dirai pas au faubourg Saint-Germain, mais dans la haute finance, par exemple, que de s'asseoir à la table, excellemment servie d'ailleurs, d'une de ces familles de la vieille roche, où il y a encore des cordons-bleus. Un étranger n'est invité que si l'on sait qu'il va demander la fille de la maison en mariage. Là on se méfie des nouveaux visages, et pourtant on n'a rien à cacher. Dans ces milieux vous trouverez certainement bien des idées étroites, quelques ridicules, mais aussi de la sim~ plicité, des mœurs pures, un grand fonds d'honneur et de probité. Presque tout ce qu'on a écrit sur ce coin caché de la société parisienne est mal observé, fait de « chic », poussé à la caricature. Le seul Balzac, qui savait ou devinait tout, a dit sur ce sujet des choses essentielles dans son admirable César cBiroîieau.
Au fond du peuple aussi, il y a de purs Parisiens, et de très ancienne souche. Ils sont noyés, sans doute, dans le flot toujours montant des immigrés que la grande ville attire avec la force
d'un aimant; mais ils sont encore assez nombreux dans quelques professions, dans le bas commerce. Un illustre historien de ce temps, qui avait eu entre les mains les listes des égorgeurs de Septembre, et notamment celle des misérables qu'on paya pour exécuter cette atroce besogne dans la prison de l'Abbaye, m'a dit avoir reconnu, sur plusieurs enseignes, dans le lacis de ruelles qui subsistent encore derrière l'église Saint-Germain-des-Prés, les noms de plusieurs massacreurs. Il est évident que l'ébéniste de la rue de l'Echaudé ou le cordonnier de la rue de Buci ignore le crime de ses aïeux, car dans ce pauvre monde on est très indifférent pour les origines de la famille. Mais n'est-ce pas une preuve éclatante que le Parisien reste attaché au sol, je ne dirai pas seulement de sa ville, mais de son quartier, de sa rue? Rappelez-vous, dans Yoissommoir de Zola, la maison de la rue de la Goutte-d'Or. Coupeau, l'ouvrier parisien, est né dans cette maison, y vit toute sa jeunesse, s'y marie, s'en éloigne à peine; il y mourrait, si son vice ne l'envoyait finir chez les fous, à Sainte-Anne. Ceci est la vérité même. On ne saurait dire à quel point l'artisan de Paris est ca-
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sanicr, a horreur du changement. Quand vous le voyez passer dans le brancard de la petite charrette, déménageant ses meubles éclopés, sachez qu'il est poussé par un motif grave : le déplacement d'une industrie, le besoin impérieux de se rapprocher du lieu de son travail, ou, le plus souvent, l'impossibilité de payer le loyer, la misère.
Quand j'étais petit enfant, ma mère, qui n'était pas riche et qui était fort occupée au logis, me confiait, pour me promener, à une très pauvre et très vieille femme en bonnet de linge qui se rappelait à merveille l'Empire, la Révolution et les dernières années du règne de Louis XVI. Elle avait vécu, pendant tout ce temps-là, dans le quartier de la rue de Sèvres. J'ai parlé ailleurs de cette brave vieille, qui me fournit ici un argument. Vers 1846 ou 47, alors qu'elle m'achetait des gâteaux à la poussière et des pipes en sucre rose exposés, par une marchande à panier #sur un banc, dans la contre-allée du boulevard des Invalides, la mère Bernu — c'était le nom de ma gardienne — habitait toujours le même coin de Paris. C'était là qu'elle avait vu le maréchal de Richelieu, décrépit et devenu dévot,
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s'agenouiller devant les petites chapelles, à la Fête-Dieu; c'était là qu'elle avait mangé sur des tables en plein vent dans les fêtes patriotiques; c'était là qu'elle avait donné le baiser d'adieu à tous ses fils, partis l'un après l'autre pour se faire tuer sous les aigles du grand Empereur. La mère Bernu logeait dans une mansarde de la rue Rousselet; elle y est morte.
Oui, malgré les chemins de fer, — qui sont assez récents, après tout, — malgré l'invasion de la capitale par les étrangers de toutes sortes, il y a encore pas mal de Parisiens dont la lignée se perd dans la nuit des temps et n'a guère perdu de vue le ruisseau de sa rue ou de son faubourg. Si les chartriers et les paléographes n'avaient pas mieux à faire, ils pourraient, j'en suis convaincu, découvrir que les ancêtres de l'épicier du coin ont été cabochiens sous Charles VI, ligueurs sous Henri III, sans-culottes sous la Terreur, et établir pour tel pauvre diable, d'après les registres des paroisses parisiennes, une généalogie aussi longue que celle des Montmorency et des Rohan.
Le vrai Parisien, ai-je dit, aime passionnément
sa ville natale. Et ce n'est pas chez lui un sentiment abstrait, intellectuel. Non, il aime son Paris de cœur et d'instinct, comme le Breton aime ses genêts, le Bourguignon ses coteaux plantés de vignes, le Normand ses profonds herbages, le Provençal ses olivettes, le Béarnais sa montagne verte et ensoleillée. Il pourra sembler étrange que des rues encombrées et assourdissantes soient autant chéries que de calmes paysages, que l'âme puisse être touchée par la silhouette d'un groupe de maisons aussi bien que par celle d'un bouquet d'arbres, que des pavés arides émeuvent comme une lande fleurie. Pourtant c'est vrai. Chez un Parisien en exil, l'aigre trompette du marchand de robinets produirait l'effet attendrissant d'un 1{ani des Vaches.
Que voulez-vous ! on place où l'on peut sa sensibilité, ses tendresses. Celui-ci ne saurait suivre tel banal trottoir sans que les larmes lui montent aux yeux, car c'est là qu'il marchait à côté des jupes de sa mère quand il était un tout petit garçon ; la première maîtresse de celui-là logeait devant ce bureau de tabac, et il n'en revoit jamais la carotte rouge sans un battement de cœur; un autre dit : ce Voilà les marchands de
marrons revenus », comme Jean-Jacques disait: « Voilà de la pervenche en fleurs ». Et moi qui ^ous parle, — riez si vous voulez, — quand, aux premiers jours de soleil, le tonneau d'arrosage fait sortir du macadam une légère odeur de terre mouillée, je revis certaines heures de ma jeunesse; et c'est si douloureux et si doux que je ne sais plus 011 j'en suis.
Il y a là, pour le Parisien, une source de petits chagrins inconnus de celui qui a le bonheur d'être né à la campagne, et d'y avoir semé, pendant le bel âge de la vie, cette moisson de souvenirs dont la récolte se fait plus tard, quand paraissent les premiers cheveux gris. Car la nature est immuable, ou à peu près. Le temps peut courir; ces nénuphars blancs et jaunes refleuriront toujours, vers la fin de juin, près du bord de la rivière; la fauvette qui a fait son nid dans ce buisson, au bord de la route, chante la même chanson que les fauvettes d'autrefois; cette haute futaie de chênes et de hêtres a vieilli de trente ans; qui s'en douterait? L'homme d'origine campagnarde est sûr de les retrouver à leur place, les témoins de ses jeunes années; impassibles et fidèles, ils lui conservent, pour les lui rendre un
jour, ses fraîches émotions de jadis. Les villages, les petites cites de province, ne changent guère non plus; pendant des étés et des étés, la joubarbe et les coquelicots frissonneront encore au vent sur la crête de ce vieux mur; il y a des siècles que ce logis gothique garde sa tourelle d'angle, et il n'est pas près de disparaître.
Dans les grandes capitales, au contraire, tout se modifie, se renouvelle. Baudelaire l'a dit, en deux vers d'une mélancolie profonde :
Le vieux Paris n'est plus. La forme d'une ville Change plus vite, hélas! que le cœur d'un mortel.
Au Luxembourg, sur l'emplacement des allées fleuries et cythéréennes de la Pépinière — elles ont vu les dernières grisettes! — vous trouverez un parc anglais, correct et ratissé, uniquement fréquenté des mamans et des nourrices. Dans la Cité, les tramways passent, avec leurs durs sons de corne, là où s'enchevêtraient les venelles du moyen-âge. Je ne suis pas encore un vieillard, mais j'ai connu des jardins potagers et des cloches à melons à cent mètres de la gare Montparnasse; et, en plein Carrousel, le long des chan-
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tiers du Louvre inachevé, à la place même où le pompeux monument de Gambetta a l'air de défier le petit arc de triomphe d'Austerlitz, j'ai vu de lépreuses baraques de bric-à-brac, où l'on vendait, entre autres horreurs, des crocodiles empaillés qui avaient dû servir aux usuriers du temps de Molière. Certes, les Halles Centrales sont une des merveilles du Paris moderne; mais, dans leur foule fourmillante, sous les immenses voûtes de verre et de fonte, je me rappelle les vieux piliers, carrés et trapus, sous lesquels a flâné l'enfance de Molière. Où sont les ponts en dos-d'âne, les omnibus primitifs qui s'appelaiens les « Hirondelles » ou les « Tricycles », les cafét de l'ancien style où les tuyaux de poêle avaient la forme d'un palmier, où l'on ne pouvait fumer que dans l'estaminet, et où l'on servait traditionnellement des échaudés avec la bière? Tout cela est aussi ancien que les Pyramides, aussi oublié que les programmes et les serments des politiciens. Qu'en reste-t-il, du Paris d'avant Haussmann, un peu sale et malodorant, j'en conviens, mais où l'on trouvait encore, à chaque pas, des tableaux pittoresques, des coins imprévus, un peu d'intimité et de bonhomie?
Je n'attaque pas ceux qui Font transformé; ils ont obei à une loi mystérieuse, exécuté un plan fatal. Le progrès n'avait pas ses coudées franches dans les rues étroites et fangeuses de la vieille France, aux maisons ventrues, aux premiers étages surplombant les boutiques basses et obscures, aux potences à poulie jaillissant du toit. C'était charmant, la nuit, pour les effets d'ombre et de clair de lune, mais détestable au point de vue des épidémies. L'imagination a dû s'incliner devant l'hygiène. Il a voulu passer à son aise, le progrès moderne, par le plus court, par la ligne droite, et il a tout démoli pour tracer à coups de canon ses longs boulevards bordés de casernes, larges comme des fleuves et ennuyeux comme la pluie. Il paraît que c'est superbe. Faut-il le dire ? Moi, je me méfie un peu de ce fameux progrès, dont le nom résonne comme un gargarisme dans la bouche des commis voyageurs et orne si bien l'enseigne des cafés de province. Depuis qu'on parle tant de lui, je ne sache pas qu'il y ait un malheureux de moin;. La pire misère, la misère morale — voyez la statistique des crimes et des suicides — ne semble pas vaincue le moins du monde. Mais je ne suis qu'une ganache, c'est
clair, et l'on est généralement convaincu que la vapeur et le gaz développent la vertu et que le téléphone donne la paix du cœur. Tais-toi, bonhomme! Est-ce que tu vas regretter les pataches et les chandelles de six qu'il fallait moucher tous les quarts d'heure? Admire la Tour Eiffel! elle a trois cents mètres, — juste huit mille cinq cent trente-neuf de moins que la cime la plus haute de l'Himalaya, — et l'on m'a assuré qu'elle excite l'envie des Yankees et qu'ils vont en édifier une deux fois plus haute. Voilà qui est imposant! On nous promet pour l'an prochain un chemin de fer aérien qui passera par-dessus les tours de Notre-Dame, et Paris ressemblera autant que possible à Chicago. Ce sera tout à fait délicieux.
Soit! Je m'incline encore; je ne blâme rien. Mais on détruit mes souvenirs; laissez-moi pleurer. Ce n'est pas ma faute si je suis né dans le vieux Paris, qui était Français, et si je me sens un peu dépaysé dans le Paris nouveau, qu'on accommode à l'américaine. Ce carrefour dangereusement encombré de voitures évoquait pour moi d'anciens rêves; l'aspect de cette vieille masure étagée par des madriers qui barraient le
trottoir me rendait un grand sentiment. Comment! dans ce faubourg presque champêtre que j'ai connu encore éclairé au quinquet par les lanternes de la Terreur, les lanternes à pendre l'aristocrate, c'est aujourd'hui le bruit et l'agitation des environs d'une gare, les magasins étincelants, les courants contrariés de la foule, les sifflets stridents des machines. Autrefois mon père me menait promener par ici, sous les grands ormes, en me tenant par la main; et j'ai beau faire un effort de pensée, fermer les yeux, je ne retrouve plus, hélas! au fond de ma mémoire, son cher et doux visage. Plaignez les vieux Parivens. Un de leurs pires déchirements, c'est de sioir démolir le quartier où ils ont vécu quelquesunes des heures solennelles de leur vie. Ce n'est pas seulement sur des moellons pourris que frappent les Limousins, c'est aussi sur le cœur de bien des passants. Les maisons éventrées montrent leurs entrailles, l'escalier qui s'écroule, la trace noire de la suie dans les cheminées, les logements avec leurs tentures déchirées. Un jour, je ne l'oublierai jamais, j'ai revu, ainsi violée en plein jour, une certaine chambre!... ce Eh! làhaut! Arrête, l'homme à la pioche! Tu détruis le