Lord Algernon
Je suis bien obligé de convenir que rien n'est beau comme un vieux palais vénitien, quand ses antiques murailles sont parées et rajeunies par les grâces d'une fêle moderne.
Le bal improvisé auquel je viens d'assister chez le comte de San-Feîice , et d'où je suis sorti il y a une demi-heure, est une des plus magnifiques et des plus pittoresques choses que j'aie jamais vues.
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Eb bien! ce qui me charmerait mille fois plus encore que ne l'ont fait ces femmes , ces fleurs , ces statues, ces tableaux et ces splendides dorures, illuminés par des myriades de bougies, ce serait de revoir les mêmes lieux, seulement éclairés par les rayons naissants de la pâle aurore qui se lève en ce moment.
J'éprouverais une volupté infinie à parcourir ces vastes salons, ces longues galeries, et à réveiller par mon pas lent et triste les échos de ces voûtes sous lesquelles tant de bruits joyeux viennent de s'endormir pour toujours peutêtre!
Qu'apprend-on des murailles fardées d'une demeure où s'agite le plaisir? Elles mentent comme le front de la femme couronnée de fleurs.
La vérité des lieux est dans leur solitude , comme la sincérité du cœur humain est dans sa tristesse.
La coralesse et sa sœur ont été presque rayonnantes toute cette nuit : moi-même je me suis surpris quelquefois m'abandonnant à des pensées joyeuses : ceux qui ne nous auraient vus que pendant ces heures d'oublieuse folie pourraient-ils sérieusement croire qu'ils nous connaissent.
Ces deux femmes aux regards si radieux, pleurent en ce moment, j'en suis sur, et cachent leurs visages pâlis et humiliés par tous les mensonges de leurs sourires, dans leurs oreillers inondés de larmes amères !
Et moi j'écris ce que j'ai vu à la mélancolique clarté d'une lampe qui s'éteint et d'un soleil qui se dégage lentement des sombres nuages amoncelés à l'horizon.
Pourtant cette fête était belle, très belle, et je regretterais beaucoup de ne pas l'avoir vue.
En vérité, on ne pourrait pas en dire autant
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de tous les plaisirs, je l'ai éprouvé plus d'une fois dans ma vie.
Je suis arrivé de bonne heure, hier soir, au palais de San-Felice : je l'avais promis à la comtesse lors de la visite que je lui fis dans la matinée.
C'est Antonia qui m'a reçu : la comtesse n'était pas encore sortie de ses appartements.
A cette occasion j'ai remarqué une fois de plus que les jeunes filles sont toujours prêtes avant les jeunes femmes : elle connaissent si peu la vie encore, qu'elles ont hâte d'en jouir et de l'étudier.
Antonia était ravissante de grâce, de beauté, de simplicité surtout. Vêtue d'une ample robe de mousseline blanche, et coiffée de deux rameaux de cyprès posés négligemment sur ses magnifiques cheveux noirs , elle paraissait plutôt se disposer à suivre le convoi funèbre
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d'une de ses compagnes, qu'à assister à une fêle.
— Vous le vo)oz, m'a-l-ellc dil, je suis prèsqu'en deuil. Mon beau frère sera furieux, niais cela m'est bien égal. S'il se trouve ici , par hasard, quelques âmes courageuses, elles me comprendront et m'approuveront, et je n'eu demande pas davantage.
— Et s'il n'y en avait qu'une pour vous comprendre ? ai-je ajouté.
— J'aimerais peut-être encore mieux cela, m'a-t-elle répondu en souriant mélancoliquement.
Cette réponse m'a ému profondément, car, à tort ou à raison, je me suis imaginé qu'elle s'adressait à moi.
En ce moment, le comte San-Felice est arrivé. 11 est venu à moi le sourire sur les lèvres, m'a serré la main, puis il s'est retourné vers
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sa belle-sœur, et son front s'est subitement assombri.
— Antonia , lui a-t-il dit, vous avez là une toilette dans laquelle je ne reconnais pas votre élégance habituelle.
— Mon ami, j'ai consulté mon miroir, et il m'a assuré que j'étais très bien ainsi. Vous savez que c'est le plus véridique de tous nos conseillers.
— Je crains qu'il n'ait été un peu flatteur pour vous aujourd'hui.
— Cela lui arrive si rarement, que je suis toute prête à lui pardonner. Voyons, Mylord, a-t-elle ajouté en se tournant vers moi, suis-je vraiment mise à mon désavantage? Ne me dites pas de fadeurs : je les déteste.
Peu importe ce que j'ai répondu : je ne le sais plus, d'ailleurs; mais ce dont je me souviens, c'est que les paroles que j'ai prononcées m'ont valu un sourire d' Antonia et qu'elles ont
paru jeter le trouble dans l'esprit du comte.
Depuis que je connais la pusillanimité de cet homme, il m'est impossible de trouver un mot gracieux à lui dire, et je suis obligé de me faire violence pour éviter de le blesser dans ce qui lui reste d'orgueil.
Nous étions dans une longue galerie, dont le plafond, peint à fresque par Paul Veronèse, représente l'installation d'un doge appartenant à la famille du comte San-Felice.
Cette galerie n'a pas d'autres ornements que des portraits en pied , séparés les uns des autres par des glaces et des candélabres, portant chacun vingt-cinq bougies. L'aspect de cette espèce de musée est tout ce qu'on peut imaginer de plus imposant et de plus mélancolique.
Parmi ces portraits il n'y en a pas un seul qui représente une femme. Ce ne sont que guerriers bardés de fer, magistrats drapés dans les plis somptueux du velours, commandants de ga-
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lères au regard farouche sous le feutre empanaché.
Kien ne saurai! donner une juste idée de l'austérité et de l'énergie de tous ces visages. Je les contemplais, puis je regardais le comte qui marchait à mon côté, et je me disais qu'il y avait plus de vie dans ces morts que dans l'homme qui me bourdonnait leur histoire à Toreille.
Je reviendrai sur ce sujet d'une douloureuse grandeur: aujourd'hui, c'est d'une fête que je dois parler, il ne faut pas que j'ajoute encore à la tristesse habituelle de mes pensées.
La comtesse est venue nous joindre dans la galerie. Comme sa sœur, elle était entièrement vêtue de blanc, mais elle avait des touffes de jasmin dans les cheveux, et un magnifique collier de perles dont les rangs formaient un bandeau sur son front ; c'était tout ce que la tyrannie conjugale avait pu obtenir d'elle.
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Comme il fallait bien un prétexte à ce bal, dont la véritable raison était si honteuse, le comte me dit qu'il le donnait pour la princesse Vantini qui , fuyant les chaleurs de l'été de Naples, venait passer quelques mois à Venise, où elle avait loué le palais Vendramini, l'un des plus beaux de la ville parmi ceux qui sont à vendre en ce moment.
J'ai demandé quel âge au juste avait la princesse : je savais depuis le matin qu'elle n'était plus jeune.
— Soixante-et-dix-huitans, m'a répondu le comte; mais on ne lui en donnerait guère que soixante et quinze.
— Et vous croyez qu'un bal l'amusera.
— A coup sur plus que moi, a dit vivement Anlonia.
Puis, comme elle craignait d'avoir fâché son beau-frère, elle se hâta d'ajouter :
— La princesse a deux nièces qui sont en-
core assez jeunes pour aimer la danse, et que j'aurai beaucoup de plaisir à voir.
Comme les salons étaient encore déserts, le comte est sorti pour aller donner un ordre : profitant de son absence , j'ai demandé à la comtesse si elle avait appris quelque chose depuis le matin.
— Rien.... absolument rien, Mylord. Un silence de mort accompagne toujours les malheurs de ce genre dans notre pays. C'est une manière délicate de prévenir les familles, et c'est avec des attentions ^semblables que notre gouvernement s'est acquis la renommée d'être le plus paternel de toute l'Europe.
.l'ai regardé fixement la comtesse pour étudier l'expression de sa physionomie pendant qu'elle prononçait ses paroles, mais je n'ai pu y découvrir aucune trace d'amertume: ce que j'avais pris pour une épigramme n'était qu'une
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pensée de résignation, inspirée par un sentiment de justice.
Ne serait-ce pas une preuve que le caractère national, même quand il s'altère chez les femmes, conserve toujours quelque chose qui participe de leur grâce et de leur bonté? Elles ne peuvent jamais dégénérer aussi vite que nous, ni s'avilir aussi complètement : leur faiblesse résiste plus longtemps que notre force.
A dix heures, la princesse Vantini est arrivée. Nous avons aperçu, du haut d'un balcon, les trois gondoles qui l'amenaient, elle et sa suite.
Le comte et la comtesse se sont précipités pour la recevoir, et je suis resté de nouveau seul avec Àntonia.
— Vous n'accompagnez pas madame votre sœur? lui ai-je demandé aussitôt.
— Non; je n'y suis pas obligée.
U LOltU ALblillAOM.
— Est-ce que vous ne connaissez pas la princesse ?
— Au contraire.
— Eh bien ! alors...
— Vous êtes bien questionneur, ce soir, Mylord.
— Ne vous en plaignez pas. signora. Ma curiosité est un hommage qui a son prix, car il n'y a que bien peu de personnes qui aient le privilège de l'exciter.
— Je répondrai à cela qu'il ne doit pas y en avoir beaucoup plus qui m'inspirent le désir de leur dire ce que je pense.
— Mettez-moi dans ce petit nombre.
— Vous seriez seul, et, en vérité, je n'ai aucune raison pour faire une exception en votre faveur.
— Je vous demande une chose si insignifiante, ou plutôt je ne vous demande rien; je me suis borné à vous montrer un peu d'éton-
nement de ce que vous ne descendiez pas avec madame votre sœur au devant de la princesse Vanlini.
— Désirez-vous connaître la raison de celte conduite?
— Franchement, oui.
— J'aurais mieux aimé vous la laisser deviner.
— Et si je ne la devinais pas?
— Si vous ne la deviniez pas, vous ne mériteriez point de l'apprendre de ma bouche, et vous auriez de la peine à la comprendre... qui sait même si vous ne répondriez pas à ma confiance par un blâme.
— Ma sincérité irait bien jusque-là s'il le fallait absolument ; mais je ne vous crois pas capable de faire une chose qui ne soit pas parfaitement juste et sensée.
— Ne vous y fiez pas, Mylord; et si vous pas-
sez quelques semaines ou quelques mois à Venise, vous finirez par découvrir..,.
Elle n'en put dire davantage : le comte San- Felice entrait dans la galerie, donnant le bras à la princesse Vantini; sa femme venait ensuite; trois ou quatre personnes suivaient la grande dame napolitaine. De loin, tout ce monde, la comtesse exceptée , bien entendu , me parut d'une laideur réelle et d'une élégance douteuse.
Antonia s'est avancée à la rencontre de la princesse; j'en ai fait autant peu après, et San- Felice m'a présenté à la reine de la fête.
Après ma présentation à la princesse Vantini et à ses deux nièces, comme je ne trouvais rien à leur dire pour le moment, je me suis retiré dans un des angles de la galerie, près de la porte d'entrée, pour mieux voir les personnes qui arrivaient.
J'ai passé là près d'une demi-heure, regardant tour-à-tour et avec une égale curiosité les invités qui défilaient devant moi à quelques pas
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de distance, et les portraits des doges et des guerriers appendus à la muraille : je voyais donc en même temps les vieilles annales de la république de Venise, et l'histoire conlemporaine de ce lambeau de la monarchie autrichienne qu'on appelle le royaume Lombardo- Véuitien.
Tous les morls, sous le velours ou sous le fer, avaient des visages graves et recueillis; tous les vivants offraient au contraire à mes regards des physionomies joyeuses jusqu'à l'insouciance.
Cependant les premiers avaient contribué à la gloire de leur patrie , et les seeonds s'arrangeaient de son abaissement.
Ceux-ci se souvenaient de leurs longs travaux, regrettant peut-être de les avoir laissés inachevés : ceux-là souhaitaient sans doute que leur inaction fut plus complète encore.
Quelques hommes avec lesquels je suis en
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relation depuis que j'ai mes entrées nu palais San-Felice, ont eu la bonté de venir causer avec moi, et ont semblé prendre quelque plaisir à ma conversation. Us m'ont paru, comme la première fois que je les ai rencontrés, polis, spirituels, et, chose bizarre, attachés à leur pays.
A la vérité, il est facile de voir que l'amour qu'ils lui portent est de la même nature que celui qu'on rossent, par habitude, pour une femme à laquelle on n'a pas d'autre reproche à faire que de l'avoir abandonnée.
Il est vrai que ce reproche a une grande importance pour les cœurs sans élévation qui peuvent tout pardonner, excepté les torts dont ils sont coupables.
A onze heures la foule remplissait tout le premier étage du palais, où sont situés les appartements de réception ; alors le bal a commencé, au son d'une musique ravissante, par
une redowa, danse viennoise, fort à la mode en ce moment dans tout le nord de l'Italie.
J'ai demandé à l'un de mes voisins, si Venise n'avait pas de danse nationale, comme Naples a sa tarentelle, et le Piémont sa monferrine.
Il m'a été répondu qu'il en existait plusieurs fort jolies, mais que Son Excellence monsieur le gouverneur avait une préférence marquée pour la redowa, qu'il danse au surplus d'une façon fort remarquable, ce dont j'ai pu juger à l'instant même par mes propres yeux, attendu que la redowa a passé et repassé à plusieurs reprises devant moi.
— Ainsi, vous n'avez pas même la liberté de vos plaisirs? ai-je dit à mon interlocuteur.
— Qu'importe? Pourvu que nous ayons celle de nous amuser d'une manière quelconque.
Je cite cetle réponse, parce que, malgré son
insignifiance, elle peint avec une exacte vérité le caractère de la noblesse italienne.
Je suis sûr quecelongservilismeauraunefin; j'entrevois même le moment où l'antique fierté de cette vieille aristocratie se réveillera terrible peut-être, mais ce sera pour retomber immédiatement sous le joug de la bourgeoisie, cette grande exploiteuse de révolutions, et, en vérité, ce ne serait pas la peine.
Mieux vaut mille fois l'Autriche, représentée par ses grenadiers hongrois ou ses chasseurs tyroliens, que le goavernement du pays, dans la personne de ses épiciers, organisés en garde nationale.
Si la noblesse vénitienne a ce pressentiment de son avenir, je ne saurais blâmer son indifférence pour le présent.
Quant à moi, je ne connais que deux classes : le peuple et l'aristocratie, c'est-à-dire les loups et les lions ; quant à ces renards qu'on appelle
20 LORD ALGERKON.
des bourgeois, je les déteste! ils n'ont ni la force ni la grâce ; trop lâches pour tuer, ils volent ; trop gauches pour séduire, ils trompent. Il n'y a qu'à voir la France ! qu'en ont-ils fait ? une boutique où l'on vend la liberté à faux poids.
J'étais plongé dans ces réflexions, et je suivais de l'œil les méandres de la redowa qui serpentait dans la galerie, quand j'ai aperçu Antonia paraissant chercher quelqu'un du regard.
Une voix secrète murmura aussitôt dans le fond de mon cœur, que c'était moi qu'elle cherchait.
Effectivement, m'ayant entrevu dans un coin, elle s'est approchée de moi avec une franchise de mouvement qui est à mes yeux une preuve de la droiture et de la pureté de son àme.
— Ma sœur n'est pas contente de vous, m'at-elle dit.
LORD ALGIJ'.iNOiN. "-il
— En quoi ai-je eu le malheur de lui déplaire ?
— Ne vous exagérez pas vos torts pour vous dispenser de les réparer : ce petit calcul serait indigne de vous. Eh bien ! ma sœur prétend que vous auriez dû être un peu aimable pour la princesse Vantini à laquelle son mari vous a présenté.
— J'en ai eu l'intention, mais je n'ai rien trouvé à lui dire.
— C'est justement ce que j'ai répondu pour vous. Voyons, Mylord, faites un petit effort sur vous-même.
— En vérité, je ne sais. . .
— Oh ! écoutez , cela n'est pas déjà si difficile. Il est toujours aisé de parler à une femme qui possède un perroquet, aime les chiens, et dont le sigisbé a un rhumatisme articulaire tous les automnes.
— Mais je ne connaissais pas tous ces détails.
22 LORD ALGFRKON.
— Je l'ai deviné et je suis justement venue pour vous les donner.
— Alors asseyez-vous pendant quelques instants.
Elle s'est assise à mon côté, et elle est tombée presque aussitôt dans une rêverie profonde que j'ai religieusement respectée.
Elle en est sortie brusquement au bout de quelques minutes, pour me dire' avec une grande vivacité :
— J'espère que vous étiez bien sur que je ne danserais pas ce soir.
— Si sûr que je n'y ai même pas songé : avoir à repousser celte idée m'eût déjà paru une offense pour vous.
Elle m'a remercié par un regard doux et rayonnant.
— J'aime qu'on me connaisse comme cela, m'a-t-elle dit ; puis elle a ajouté à voix basse : Nous sommes un peu plus calmes, ma sœur et
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moi... Quelqu'un qui sait ce qui se passe nous a murmuré des paroles d'espérance à l'oreille.
— Ah! tant mieux!
— J'étais sûr de votre sympathie.
— Vous me croyez donc bon ?
— Je crois qu'il ne tiendrait qu'à vous de l'être.
— On dirait que vous me connaissez.
— Qu'y aurait-il d'étonnant à cela?
— Mais je ne me connais pas moi-même !
— Belle raison, en vérité ! a-t-elle répondu avec un sourire dans lequel une grande bonté s'alliait à une fine raillerie. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, a-t-elle repris aussitôt; il faut que vous alliez faire votre cour à la princesse.
— Je ne demande pas mieux; mais d'abord, ainsi que vous me l'avez promis, faites-moi la grâce de me mettre au fait de ce qui la concerne ; vous m'éviterez ainsi bien des gaucheries.
2'i LOllO ALGIitNON.
— En fait de gens, elle ni me tout le monde , mais elle affectionne d'une façon toute particulière ce grand homme noir que mon beau-frère a dû vous présenter sous le titre et le nom de chevalier de Basso.
— Est-il le parent de la princesse?
— Lui ! allons donc! c'est un ancien chasseur du duc d'Aranda, ambassadeur d'Espagne à Naples.
— Mais comment est-il devenu ce qu'il est?
— D'abord il n'est pas grand chose ; mais le peu qu'il,est, il le doit à la protection de la princesse, qui lui a fait donner un litre, un petit morceau de ruban, et qui l'a attaché à sa personne.
— Et ses fonctions?
J'ai pensé que l'âge de la princesse permettait d'adresser cette question même à une jeune personne.
— Oh ! ses fonctions sont nombreuses, Elles
LOKU ALGKhiVOlX. 'lô
consistent à aller savoir le matin comment la princesse a dormi, à mener promener ses lévriers, à porter son chàle quand elle sort, à l'accompagner dans le monde le soir, et à lui faire une surprise quelconque le jour de sa fête.
— Tout cela est fort respectable; maintenant , quelles sont les préférences de la princesse, quant aux choses.
— Vous avez le choix : figurez-vous les goûts d'une jeune fille de quinze ans. Elle aime le spectacle , le bal , les déjeuners sur l'herbe, les soupers sur l'eau , les promenades à ânes , et si vous voulez lui donner une sérénade au clair de la lune , vous la ravirez.
— Mais c'est une vieille folle !
— C'est une vieille Napolitaine , ce qui est plus poli et revient absolument au même.
— Et ses nièces? Parlez-m'en aussi.
— L'ainée est une adorable personne , •
douce , modeste, dévouée ; la cadette est une petite créature maussade à l'excès, coquette sans dignité , prétentieuse sans originalité , ayant une fausse beauté , une fausse grâce et presque une fausse jeunesse. Vous voilà parfaitement au fait, mylord; je vous quitte et vais dire à ma sœur que vous allez faire ce quelle m'avait chargée de vous demander.
Il n'y avait plus moyen de reculer. J'ai abandonné à regret mon poste d'observation , et je me suis dirigé vers un petit salon en véritable laque de Chine , où l'on avait placé la princesse comme un fétiche dans une pagode , afin que chacun pût à tour de rôle aller l'adorer.
J'ai déjà exprimé mon éloignement pour la vieillesse frivole ; chez les femmes surtout elle me parait un ridicule honteux et attristant ; qu'on l'excuse comme on voudra, c'est tou-
jours une guirlande de roses posée sur une perruque.
La princesse m'a accueilli avec un sourire , puis elle m'aindiquéduboutde son éventail un fauteuil occupé par le chevalier de Basso , qui s'est hâté de me céder sa place avec la soumission d'un roquet bien élevé.
J'ai trouvé la princesse fort grande dame et excellente personne au fond. Sa frivolité n'a rien d'affecté ; c'est un vice de nature, grande excuse à mes yeux. Elle a passé une partie de sa vie à voyager, et si elle ne sait pas beaucoup de choses, elle connaît énormément de gens , ce qui fait qu'on peut très bien causer avec elle sans ennui et sans fatigue.
Pendant un quart d'heure que j'ai passé auprès de son fauteuil, elle a trouvé ou fait naître au moins dix fois l'occasion d'employer le chevalier, dont les yeux étaient toujours fixés sur elle. Tantôt c'était pour ouvrir une fenêtre ou
28 LORD ALGLRHOK.
fermer une porte ; un moment après il fallait baisser une lampe, ramasser un mouchoir, aller chercher un sorbet, ou regarder si le temps, un peu orageux, ne mettrait pas obstacle à une partie de campagne projetée pour le lendemain.
Ce pauvre diable de chevalier me fait une pitié profonde. A. sa place, je serais resté chasseur, et j'aurais mieux aimé être le tyran d'une duègne que l'esclave d'une princesse.
Il est vrai qu'il est chevalier, qu'il a un ruban et qu'on lui permet de manger à table ; les Italiens ont la faiblesse de tenir à ces choses-là.
11 a fallu , cela va sans dire , promener la princesse dans le bal. Les vieilles femmes sont féroces pour ce perpétuel besoin de locomotion qui les tourmente , et cette rage de tout voir qui les possède. Il faut les leur pardonner: elles sont si près de l'immobilité et de l'obscurité de la tombe !
Pendant notre promenade à travers les sa-
T.OIin ALGERKOIf. 21)
Ions , j'ai rencontré Antonia qui m'a remercié par un sourire. J'allais quitter la princesse; je suis resté encore un moment avec elle. Décidément cette jeune fille prend un certain empire sur moi.
Heureusement que dans ma position cela n'a pas d'inconvénient ; je ne suis plus libre.
11 me semble que ce que je viens d'écrire là trahit un profond égoisme... Est-ce que je serais égoïste?
A deux heures du matin, le bal qui était fort animé, a cessé tout d'un coup, et l'on est allé souper dans une galerie que je n'avais pas encore vue, parce qu'on ne l'ouvre que dans les grandes occasions... c'est ce qu'Antonia m'a dit avec un douloureux sourire, en songeant à son malheureux frère renfermé sous les voûtes brûlantes des plombs.
Cette galerie, quant à la grandeur et à l'ordonnance , est exactement semblable à celle
30 LOUP ALGEUNON.
dont j'ai déjà parlé, seulement le plafond, peint par le Titien , montre une fête \énitienne au seizième siècle, et tous les portraits qui ornent les murailles représentent des femmes jeunes et belles.
Là, du moins, le contraste n'avait rien d'affligeant ni pour le regard, ni pour la pensée. Si la fierté et le patriotisme ont dégénéré à Venise, la grâce et la beauté y gardent toujours la même séduction.
Décidément, les femmes sont très conservatrices quand il s'agit de leurs charmes ; si elles appliquaient la même disposition à leurs sentiments, l'existence serait trop douce.
Je n'ai vu de ma vie rien d'aussi ravissant que ce souper, et il faudrait être un grand poète pour en donner une description exacte : je ne l'entreprendrai pas : le tableau était trop beau et le cadre est trop riche.
Fatigué par la chaleur, le bruit et la lumière,
LOTU) ALGF.RNOTV. 31
impatient d'être seul pour penser à mon aise, je me suis réfugié sur un immense balcon de marbre rose placé à l'extrémité de la galerie et du palais.
On avait rangé sur la plate-forme de ce balcon aussi vaste qu'une terrasse , de grandes caisses d'orangers dont les branches étaient toutes constellées de fleurs et de boutons.
Je me suis assis sur une de ces caisses , et , accoudé contre la balustrade du balcon, j'ai laissé errer ma pensée dans l'infini et mes regards dans l'espace.
La nuit était superbe, et le spectacle que j'avais sous les yeux vraiment magique. Au-dessous de moi, le canal était couvert de gondoles illuminées par des lanternes en papier de toutes couleurs. C'étaient les nombreux équipages des invités du comte San-Felice. Les flots dans lesquels se reflétaient ces milliers de phares élincelants , ressemblaient à une mosaï-
32 LORD ALGERKON.
que de pierres précieuses. Parfois une des gondoles changeait de place, et alors l'onde agitée par son passage devenait vraiment éblouissante. Le ciel était voilé de nnages , mais de loin en loin une étoile se montrait, et de temps en temps un rayon de lune venait se poser pour un instant sur la corniche d'un palais, ou glissait rapidement sur le dôme d'une église. La ville était plongée dans un profond silence : les seules bruits qui arrivassent jusqu'à moi étaient ceux du festin que je venais de quitter , et je ne leur prêtais pas une grande attention.
Il n'y avait guère plus d'un quart-d'heure que j'étais là , et j'aurais voulu y passer le reste de la nuit, lorsque le frôlement léger d'un vêtement de femme arriva à mon oreille. Je me retournai et j'aperçus une forme svelte et blanche , qui s'accouda près de moi sur la balustrade du balcon. Dans ce mouvement sa main toucha mon front : l'apparition poussa
un cri ; c'était la belle Antonia qui venait aussi chercher de la fraîcheur et du calme : elle me reconnut sur-le-champ.
— Vous ici , Mylord ! me dit la jeune fille d'une voix un peu tremblante. Je croyais, en vérité, qu'il n'y eut que i:ioi dans cette foule dont le cœur fut assez triste pour éprouver le besoin de solitude. Je regrette de m'être trompée, ajouta-t-elle après un moment de silence, et avec une inflexion qui semblait indiquer une tentative de sourire.
— N'avez- vous donc pas remarqué, signora,
répondis-je, qu'il y a en moi un fond de tristesse qui me rend habituellement ce que vous n'êtes aujourd'hui que par suite d'une circonstance malheureuse?
— J'ai cru le remarquer, en effet, repartit-elle avec une adorable simplicité ; mais si vous voulez que je vous dise toute ma pensée à ce sujet, j'ajouterai que je n'ai pas attaché une grande importance à cette observation.
— Je le crois sans peine : je dois vous être si indifférent...
— Oh ! ce n'est pas cela, interrompit-elle avec la vivacité d'une personne qui veut se disculper d'un tort ; mais c'est que la mélancolie chez les hommes m'a toujours fait l'effet d'être plutôt une contenance , une manière d'être...
— Dites tout de suite un calcul, interrompisje à mon tour d'un ton piqué.
— Un calcul, si vous voulez : cette exprès-
LOKD ALGEUJNOK. 37
sion ayant plus de force que les autres, je l'adopterai sans discussion.
— Je ne croyais pas , signora , vous avoir donné le droit de me juger aussi défavorablement.
— Ce n'est pas vous que je juge, mylord ; mais vos semblables.
— Et vous ne faites pas d'exception en ma faveur ?
— Pourquoi en ferais -je? je vous connais à peine, et je ne sais pas si je vous verrai assez longtemps pour qu'il soit nécessaire que je cherche à vous connaître davantage.
— De l'indifférence vous passez au dédain .. Eh bien ! je veux regarder cela comme un progrès.
— Vous avez trop d'esprit pour moi, mylord.
— De l'ironie à présent?
Elle ne me répondit pas, mais dans la demi-
obscurité qui nous environnait, je surpris un geste d'impatience.
— Puisque vous veniez ici pour y trouver de la solitude, lui dis-je alors, je vais me retirer.
— Vous me ferez plaisir, si vous devez continuer à me tenir un langage qui s'accorde si peu avec l'état de mon came : je n'aurais pas cru cela de vous, après la sympathie que vous nous avez témoigné ce matin pour le malheur qui nous frappe.
Ces paroles si simples, si dignes, si affectueuses me firent rentrer en moi-même, en me montrant Tégoïsme et la sottise dont j'avais fait preuve depuis quelques minutes.
Cette pauvre enfant avait le cœur brisé, et moi, au lieu de l'entretenir de l'objet de sa juste douleur, je ne songeais qu'a savoir si j'avais fait quelqu'impression sur elle.
\ coup sur, si elle eût été moins péniblement
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préoccupée, mon misérable marivaudage lui eut fait pitié.
— Pardonnez-moi, signora, lui dis-je d'une voix suppliante. J'ai été bien ridicule, et cependant je vous jure que pendant le peu d'instants où je suis resté seul ici, c'est surtout à votre malheureux frère que j'ai pensé.
— Je vous crois, mylord ; et je vous remercie du fond de l'àme... EnGn, dans quelques heures, cette odieuse fêle sera terminée, et je pourrai du moins pleurer tranquillement.
— Avez-vous pris une détermination quelconque? Il me semble que ce serait la première chose à faire, et en attendant mieux, je suis sur que vous en éprouveriez du soulagement.
— Quelle détermination peut-on prendre quand on ne saurait en exécuter aucune ? Une pauvre fille comme moi est condamnée à l'impuissance, ajouta-t-elle en étouffant un sanglot qui me remua profondément.
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— Etant seule, je conviens que la moindre entreprise serait tout-à-fait impossible ; mais en vous concertant avec Madame votre sœur, je suis convaincu...
— Ma sœur est avant tout la femme de son mari, et ce qui se passe ce soir doit vous suffire pour vous faire apprécier ce que mon beaufrère est disposé à lui permettre en fait de démarches. Ah ! vous ne savez pas, mylord, jusqu'où un noble Vénitien peut pousser la ténacité de la faiblesse et l'énergie de la peur!
— Voyons, ne vous exagérez-vous pas un peu...
— Non, mylord ; l'exagération sur ce chapitre n'est au pouvoir de personne, et tout ce que je vous dirais dans ce genre serait encore au-dessous de la vérité.
— Ainsi vous abandonnerez votre pauvre frère à son malheureux sort?
— Mais il le faudra bien, mon Dieu ! s'écria-
LOllD ALGlilllNON. 41
t-elle en se tordant les mains de désespoir.
— N'avez-vous donc pas d'amis ?
— Des amis ! dans cette ville où certaines infortunes vous font renier même de vos proches? Non, non, mylord ; nous n'en ayons pas.
— Si vous pensiez que le dévoùment 'sans bornes d'un étranger, d'un inconnu puisse ne pas être stérile...,
Le ton avec lequel je prononçai ces mots annonçait clairement que c'était de mon dévoùment à moi qu'il s'agissait.
— Quoi! vous consentiriez? s'écria-t-elle en me saisissant le bras vivement... Vous consentiriez à vous compromettre pour nous servir?
— Mais sans aucun doute, signora ; et il me semble que rien n'est plus naturel.
— Ecoutez, reprit-elle avec force, je commence par vous dire que j'accepte, sans même chercher à me rendre compte de ce que vous pouvez faire pour nous servir, et j'ajouterai que
mon cœur gardera une éternelle reconnaissance de votre zèle, fut-il même stérile!.. Maintenant, rnylord, que pouvez-vous? que voulez-vous?
— Sauver votre frère, n'importe à quel prix, n'importe comment, telle est mon inspiration.
— Je l'ai bien comprise ainsi.
— Deux moyens se présentent : tenter des ^démarches pour obtenir sa grâce, ou le faire
évader de sa prison.
— C'est-à-dire toucher le cœur d'un ministre ou faire tomber les murailles d'un cachot... Tous deux sont également dignes d'une âme généreuse, car ils sont également difficiles jusqu'à l'impossibilité.
— Je ne me le dissimule pas, signora ; mais enfin auquel pensez-vous qu'on doive donner la préférence.
— Un cœur desséché par les ruses et les mensonges de la politique doit être encore moins accessible que la prison la mieux gardée,