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et puis je me dis que si mon frère parvient à se soustraire à ses bourreaux, il sera bien plus libre que s'il leur doit sa grâce. Vous savez maintenant ma préférence, ajouta-t-elle avec la plus noble fermeté.
~ Elle s'accorde avec la mienne ; car je m'entends mieux à agir qu'à demander.
— Ne vous exposez pas cependant, repritelle d'une voix plus faible et en posant de nouveau affectueusement sa belle main sur mon bras.
— Ceci ne regarde que moi.
Sa main qu'elle avait soulevée pour la retirer, retomba, et je me sentis frissonner d'émotion de la tête aux pieds.
— Vous ne connaissez pas la ruse et la méchanceté des hommes qui nous gouvernent, me dit-elle.
— Mon caractère d'étranger protégé par un gouvernement redoutable, les rendra toutes
44 LORD ALGEinOJV.
deux impuissantes ; ainsi je n'aurai aucun mérite en me dévouant à vous, car je ne courrai pas le moindre danger : nous avons un ambassadeur à Vienne...
— Et il y a des assassins à Venise, interrompit-elle.
— Au surplus, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, repris-je. Nous nous déterminons pour l'évasion, n'est-ce pas?
— Oui ; sauf à recourir aux sollicitations si nous échouons dans cette première tentative, ce qui est, hélas , bien probable ! Vous ne savez pas ce que c'est que les Plombs, mylord.
— Non ; mais je sais qu'on a pu s'en évader plus d'une fois, et cela me suffît.
— Vous parlez du temps de l'inquisition ; les choses se passent bien autrement aujourd'hui : vous comprenez, mylord, que ce n'est pas pour vous décourager que je vous dis tout cela.
— Parfaitement, signora. Maintenant per-
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meilez-moi de vous adresser une question.
— Je fais plus, je vous promets d'y répondre.
— Vous connaissez le chevalier Libri ?
— Beaucoup ; c'est mon meilleur ami.
— Puis-je m'ouvrir à lui de mes projets?
— Sans aucun doute, quant à la confiance qu'il mérite; mais il ne pourra vous être d'aucune utilité, car si son esprit est courageux, son caractère est timide.
— Je ne compte lui demander que des renseignements, comme, par exemple, s'il existe un plan des Plombs , et si cette prison dépend de l'autorité militaire ou de l'autorité civile.
— De la première, soyez-en sûr ; quant a un plan, soyez certain aussi que cela n'a jamais existé que dans les archives du gouvernement.
— C'est tout ce qu'il faut.... avec de l'or....
— On ne réussit pas toujours dans ce pays, parce que celui qui pourrait se laisser corrom-
40 LORL» ALGER NOK.
pre, craindrait de ne pas recueillir le fruit de sa trahison.
— C'est cependant le moyen que je compte employer, et je dois dire cependant que ma première tentative dans ce genre, à Venise, m'a fait tomber sur un homme qui m'a paru désintéressé.
Et j'ai conté à Antonia les scrupules de Nigro qui voulait me rendre une partie de la somme que je lui avais donnée , dans le cas où il ne réussirait pas.
— Ce peuple est inexplicable , dit Antonia avec dépit. Au milieu de toutes ses bassesses il a conservé encore quelques nobles instincts, ah ! s'il pouvait se relever un jour !
Cette pensée de patriotisme, dans une pareille circonstance, me causa une vive admiration. Cette jeune fille est vraiment sublime.
— Ecoutez, myiord, reprit-elle, j'ai accepté vos offres de service sans hésiter, et je ne serai
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pas embarrassée de tous les sacrifices que vous ferez pour nous être utiles parce que je crois à la pureté de votre dévoùment. Je dirai tout à ma sœur ; à elle seule , entendez-vous bien ? quaud vous aurez besoin de conférer avec nous, il faudra nous proposer une promenade en gondole, car les murs de ce palais ont des oreilles... et maintenant donnez-moi votre bras et retournons dans la salle du souper: une plus longue conversation pourrait sembler suspecte à mon beau- frère.
— Ne pensez-vous pas, signora , lui dis-je avec une certaine hésitation , que nous ferions mieux de rentrer séparément ?
— Je n'en vois pas la nécessité , reprit-elle fièrement en passant avec résolution son bras sous le mien.
Nous rentrâmes dans la galerie où le souper finissait, et nos premiers regards rencontrèrent celui du, comte San-Felice, dont la physionomie
semblait exprimer une vive inquiétude et un mécontentement visible.
Antonia me dirigea vers lui.
— Ubaldino, lui dit-elle en l'abordant, vous n'avez en vérité pas la figure d'un homme qui donne un bal.
— Et vous, ma chère Antonia, répondit le comte en nous examinant curieusement, vous me paraissez bien joyeuse et bien calme, pour une personne qui était si triste et si agitée il n'y a que quelques instants. Mylord, je vous fais mon compliment de cette métamorphose , car elle ne peut être que votre ouvrage.
J'allais répondre : Vntonia me prévint.
— Vous êtes d'une rare pénétration, fit-elle, mais prenez-garde , mon cher ami , voilà la princesse Vantini qui sort de table, si vous n'allez pas bien vite lui offrir votre bras, vous serez supplanté par un rival.
Le comte nous regarda encore avec défiance,
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puis il se décida cependant à suivre le conseil de sa belle-sœur.
— Laissons passer tout le monde, reprit Antonia, je n'ai pas fini de vous parler.
Il y eut un moment de confusion bruyante, comme cela arrive toujours en pareil cas , et Antonia, après avoir jeté un coup-d'œil rapide sur les personnes qui étaient le plus près de nous, me dit à voix basse :
— Mon beau-frère, se doute déjà de quelque chose. 11 va j'en suis sûre , venir rôder autour de vous aussitôt que vous vous serez séparé de moi ; ne faites rien pour l'éviter , et tâchez de lui donner le change sur notre lête-à-tôte.
Et ayant prononcé ces mots, elle quitta mon bras et se perdit dans la foule qui se dirigeait vers la galerie où le bal venait de recommencer.
J'ai suivi machinalement le torrent, me demandant comment je pourrais détourner les m. 4
50 LORD ALGKHNON.
soupçons du comte sans lui en donner d'une autre nature.
Dans la position où je suis et avec les projets qui m'ont amené à Venise -, je ne voudrais pas qu'il put me reprocher de compromettre sa belle-sœur, ou croire à des assiduités sérieuses de ma part.
C'est cependant ce qui va infailliblement m'arriver, pensai-je, et je ne me trompais pas.
J'étais à peine arrivé dans la galerie où l'on dansait, que le comte vint à moi.
Son maintien était grave ; il quittait sa femme à laquelle je remarquai qu'il avait adressé quelques paroles à voix basse.
— Mylord, me dit-il, après m'avoir attiré dans la profonde embrasure d'une fenêtre où nous étions seuls, je vais vous faire une question bien indiscrète, bien inconvenante même, mais vous l'excuserez, j'espère , en faveur du motif qui me l'inspire.
LORD ALUËRNON. 51
— J'y suis très disposé, ai-je répondu le plus gracieusement qu'il me fut possible.
— Comment trouvez- vous ma belle-sœur ?
— Charmante.
— Ce n'est pas une banalité ? reprit-il d'un ton toujours interrogateur.
— Ce ne peut en être une, Monsieur le comte: regardez-la, elle est ravissante !
— Mais cjue pensez-vous de son esprit?
— Que je n'en sais pas de plus fin , de plus juste et de plus piquant.
— Et de son caractère ?
— Ce que j'en connais me donne bien envie de découvrir le reste.
— Elle no pourrait qu'y gagner beaucoup.
— J'en suis convaincu.
Le comte fut un moment embarrassé, comme on l'est toujours quand on a compté sur l'em-
barras d'autrui pour surprendre un secret, et qu'on trouve son adversaire sur ses gardes.
— Eh bien! mylord, reprit-il enfin, je vois que je ne me suis pas trompé.
— Oserais-je vous demander en quoi, Monsieur le comte ? il me semble que j'en ai bien le droit puisqu'il s'agit de mes impressions personnelles.
— Je viens de parler à la comtesse de votre tète-à-tête avec Antonia , et j'ai ajouté que je vous croyais un sentiment très vif pour elle...
— Très vif et très respectueux, Monsieur le comte ; vous auriez dû ajouter cela et j'aime à croire que vous l'avez fait.
— C'eût été inutile, mylord, car la comtesse l'avait compris de celte manière ; je l'ai vu à la satisfaction qu'elle a éprouvée au premier mot que je lui ai dit.
Je me suis incliné sans proférer une parole, et il a paru de nouveau très embarrassé.
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J'avais envie de rompre l'entretien en ayant l'air de le considérer comme terminé, mais les recommandations d'Antonia me sont revenues à l'esprit, et je suis resté pour prouver au comte que je n'avais rien à redouter de sa perspicacité dans une explication avec lui.
Il a gardé le silence pendant quelques secondes, puis il m'a dit vivement, comme un homme qui vient de prendre une brusque détermination :
— Mylord, j'éprouve le besoin de vous donner quelques éclaircissements sur ma conduite depuis quelques heures ; ils vous prouveront du moins le prix que j'attache à votre estime , s'ils ne parviennent pas à vous convaincre.
J'avoue que je fus embarrassé à mon tour ; je voyais des inconvénients à dire à cet homme que les éclaircissements qu'il m'offrait étaient effectivement indispensables, s'il tenait a mon
estime, et je ne voulais cependant pas lui laisser croire le contraire ; j'ai donc répondu en hésitant un peu :
— Monsieur le comte, je suis entièrement à vos ordres, et je vous remercie de vouloir bien attacher assez d'importance à mon opinion pour...
— Vous n'ignorez pas, je pense , la position fâcheuse dans laquelle se trouve depuis vingtquatre heures un membre de la famille de ma femme, a-t-il interrompu.
— Son frère, n'est-ce pas? j'ai entendu en effet parler de cette malheureuse affaire , hier matin, pendant une visite que j'ai faite à une personne de la ville.
— Et vous devez sans doute trouver fort extraordinaire que je donne un bal le jour même de ce fâcheux événement, et que jaye l'air d'obliger la comtesse a \ assister.
— Monsieur le comte, il ne m'appartient
LORD ALGE1UNON. 55
ni de blâmer ni d'approuver une chose faite; si vous m'aviez fait l'honneur de me consulter d'avance, j'aurais peut-être pris la liberté de vous dire...
— Mylord, quand je me suis décidé à donner cette fête, je ne savais rien encore, a-t-il interrompu de nouveau avec une précipitation qui annonçait un grand trouble d'esprit; et, mes invitations étant faites, vous comprenez... enfin... Voilà l'éclaircissement que je voulais vous donner.
C'était un insigne mensonge; mais il fallait avoir l'air de le prendre pour une vérité ou jeter un démenti à la face de ce malheureux qui me faisait, après tout, encore plus oitié qu'horreur.
— Monsieur le comte, ceci atténuerait effectivement.... (je ne savais comment tourner ma phrase pour être à la fois sincère et poli); cependant, vous me permettrez de vous dire qu'il
56 LORD ALfiCftKOH.
est toujours fâcheux que vous vous soyez cru dans la nécessité...
— Oh! je suis parfaitement d'accord avec vous à cet égard, mylord, et vous trouverez bon que je m'en félicite.
Ce mot a failli tout perdre, et aurait effectivement tout perdu, sans doute, si un tiers ne fût venu nous interrompre : ce tiers était la belle Antonia.
Elle avait vu, ou plutôt prévu mon embarras, et elle arrivait à mon aide.
— Je vous laisse, nous a dit le comte avec uue intention marquée et toute gracieuse : Vous voyez que je sais vivre.
Ces derniers mots, dans lesquels un des traits saillants du caractère italien se montrait sans le moindre voile, me causèrent un profond dégoût, et je fus au moment d'éclater.
La présence de cette adorable jeune fille,
LORD ALGERJNON. 57
qui me regardait d'un air suppliant, m'a donné la force de me contenir.
Quand je dis la force, est-ce bien là l'expression dont je devrais me servir? car, il ne faut pas que je me le dissimule, j'ai compromis ma dignité d'une manière grave.
J'ai souffert qu'un homme qui a commis une action honteuse osât me dire qu'il était d'accord avec moi sur la manière de l'envisager, quand le misérable ne la regrette pas, c'est évident... J'ai fait plus encore : je lui ai donné le droit de penser que l'attrait que je ressens pour sa belle-sœur est la cause de ma faiblesse!
Il est doije vrai que nos sentiments les plus purs altèrent toujours plus ou moins notre caractère?
Il n'y a qu'un moyen de n'avoir rien à se reprocher, c'est de ne rien aimer dans ce monde.
Certes, le dévoùment est une sainte et grande chose; eh bien! il peut arriver qu'il nous
avilisse Cela ne viendrait-il pas de ce qu'il
n'est presque jamais désintéressé?
J'ai promis à Autonia de la servir, je le ferai sans aucun doute, et quoi qu'il arrive; mais le ferais-jesi, au lieu d'être une ravissante jeune fille, elle n'était qu'une pauvre créature dénuée de charmes?
Je réponds hardiment-, non.
Ce qui vient de se passer me démontre clairement qu'en croyant céder à un pur enthousiasme pour une noble infortune, je n'ai, en définitive, obéi qu'à une séduction.
J'ai vu tout cela d'un seul coup-d'œil, et cependant, quand le comte San-Felice m'eût
ml
laissé en tête-à-tête avec Antonia dans l'embrasure de cette fenêtre où notre explication avait eu lieu, j'ai renouvelé les engagements que j'a-
LORD ALGF.R1VON. 59
vais pris quelques instants auparavant sur le balcon.
Le bal n'a fini qu'au jour.
Avant de le quitter, j'ai passé deux heures dans le salon où Ton jouait, et j'ai perdu cinq cents ducats contre des gens qui auraient été fort embarrassés de me les payer, si le hasard eût voulu qu'ils les perdissent au lieu de les gagner.
Quelle passion avilissante encore que cellelà! mais, Dieu merci, je ne l'ai point.
Tout est honteux dans le joueur qui n'est pas indifférent.
Sa joie dans le gain : honte!
Son dépit dans la perte : honte!
S'il est pauvre et qu'il joue contre des riches: honte!
S'il est riche et qu'il joue contre des gens moins favorisés que lui par la fortune : honte plus grande encore! c'est le vol, et le vol là-
GO LORD ALGLRTNOlV.
che, parce qu'on le commet sans danger !
Diderot a dit, dans une de ses lettres : Si vous voulez étudier tous les degrés de la bassesse humaine, asseyez-vous pendant quelques heures à une table de Pharaon, vous en apprendrez plus que dans un bagne, parce qu'il ny a pas de joueur hypocrite.
J'ai été à même de reconnaître que Diderot a dit une profonde vérité; car, pendant ces deux heures passées au jeu, j'ai appris bien des choses...
C'est le chevalier de Basso, ce cavalier servant de la princesse Vantini, qui a gagné les cinq cents ducats que j'ai perdus.
— Ce drôle est heureux, m'a dit à demivoix un de mes voisins. Jl gagne presque toujours, et quand par hasard la chance tourne, c'est sa vieille folle de princesse qui paie pour lui.
J'ai eu occasion de demander à l'un des ha-
bilués du palais San-Felice le nom de mon interlocuteur, il m'a répondu :
— Je ne le sais pas au juste : on l'invite dans les maisons où l'on joue, mais, les parties une fois terminées, personne ne lui parle.
Il me semble que la condamnation du jeu est dans ces paroles prononcées avec indifférence.
Il est évident qu'un homme qui n'est pas fait pour aller dans la bonne compagnie peut s'y glisser à la faveur d'un vice.
C'est ce qui fait que la bonne ressemble beaucoup à... l'autre.
Tout marche au gré de mes désirs, et surpasse même de beaucoup mes espérances. J'ai trouvé, à la vérité, les difficultés que je m'attendais à rencontrer; mais, à en juger par la facilité avec laquelle j'en ai levé quelques-unes depuis vingt-quatre heures, j'ai tout lieu de croire qu'avant quatre jours j'aurai délivré le prince Severino, bien qu'il soit probablement
G4 Lomn algernon.
renfermé dans la partie la plus inabordable des Plombs.
Je sais que, des préparatifs à l'exécution, la distance est bien grande; mais je sais aussi que ma volonté est inébranlable, et qu'elle ne reculera devant aucun sacrifice pour se satisfaire pleinement.
Je viens de faire proposer à la comtesse et à sa sœur une promenade en gondole pour ce soir à dix heures; comme il n'en est encore que sept, je vais reprendre, où je l'ai interrompu, le récit de ce qui m'est arrivé et de tout ce que j'ai fait depuis hier, à compter du moment où j'ai quitté, au soleil levant, le palais San- Felice.
Comme j'allais sortir de chez moi, après avoir passé une grande partie de la matinée à écrire, mon valet de chambre est venu me demander si je voulais recevoir l'espion Nigro, qui, disait Yorick, désirait vivement avoir un
entretien confidentiel avec moi, relativement à ce qui s'était passé entre nous deux jours auparavant.
J'ai ordonné qu'on le laissât entrer, et je fus même fort satisfait de sa venue.
J'ai eu pour cela deux raisons.
La première, c'est que j'avais encore quelques questions à adresser à ce drôle, qui, ou s'en souvient, ne m'avait pas répondu franchement lors de notre malheureuse expédition de Balboni; la seconde, c'est qu'étant très convaincu qu'il ne vient ici que pour m'espionner à mon tour, je ne suis pas fâché de m'amuser un peu à ses dépens, en lui donnant le change.
— Mylord, m'a-t-il dit en entrant, après m'avoir salué jusqu'à terre, suivant son habitude, nous avons fait ensemble une mauvaise campagne; mais, si cela vous est agréable,
GO LOBD ALGERNON.
nous pourrons recommencer tout de suite ou dans quelques jours.
Je n'ai rien répondu.
— Je serai peut-être plus heureux dans une nouvelle entreprise.
J'ai continué à garderie silence.
— ■ C'est la première fois que je me trompe aussi complètement, a-t-il repris sans manifester la moindre impatience.
— Alors il faut convenir que vous avez eu la main bien malheureuse pour vos débuts, lui ai -je enfin répondu.
— Je n'en disconviens pas, Excellence.
— Vous comprenez, ai-je ajouté aussitôt, que je dois être peu empressé de réclamer de nouveau vos services, quand je songe que ,!a méprise que vous avez faite plonge dans la douleur des personnes pour lesquelles j'ai de l'amitié; ainsi...
f— Oh! leur douleur... Excellence, leur don-
leur... cane les a pas empêché de donner une grande fête cette nuit : vous le savez bien, puisque vous y étiez. . « «èi-n
Que pouvais-je répondre à cette observation? rien, par malheur; aussi je me bornni à dire à Nigro que si j'avais encore besoin de ses services, ce que je ne regardais pas comme impossible, je le ferais prévenir à l'avance par Yorick, ou j'irais moi-même le trouver pour m'entendre avec lui.
— Je serai toujours et partout aux ordres de Votre Excellence. — Pour le moment, et puisqu'elle ne compte pas m'occuper de quelque temps, en supposant même qu'elle m'occupe, il faut que je lui justifie de l'emploi de l'argent qu'elle m'a confié.
— Si vous ne venez que pour cela, vous pouvez vous en aller à tous les diables.
— Excellence, c'est un voyage que je ferai infailliblement tôt ou tard, tard si je puis. .
M 1.ÙM» ALGKRNON.
Pour en revenir à ce que je vous disais tout-àl'heure, j'ai donc dépensé...
Cette persistance de fausse probité chez ce coquin m'a révolté, et je l'ai brusquement interrompu en lui arrachant des mains un papier que je le voyais prêt à me présenter, et en lui disant que je le ferais jeter à la porte, s'il me parlait encore de cet argent; j'ai ajouté qu'il pouvait à son gré le verser dans le tronc de sa Madone de prédilection, ou l'envoyer au fond de l'Adriatique, mais que je ne voulais ni en salir mes mains, ni même lui permettre de le donner à mon valet de chambre ou à quelqu'autre domestique de la maison.
— Si j'étais sûr, reprit-il avec douceur, que Votre Excellence dût encore m'employer plus tard, je ne me ferais aucun scrupule de conserver à titre d'avance...
— Si je me sers encore de vous plus tard, comme vous dites, je vous paierai de nouveau;
LORD ALGEHNON. GO
mais je ne vous promets rien à ce sujet, je ne sais rien, je ne prévois rien : tout ce que je puis vous dire, c'est que si j'ai besoin de vous, je vous ferai prévenir de manière à ce que vous ayez le temps de vous mettre en mesure de m'être utile.
— Ainsi, je ne dois faire aucune recherche jusqu'à nouvel ordre... pas même, si je découvrais quelque chose, par hasard (il appuya sur ce mot), en faire part à Votre Excellence?
— Je vous ai exprimé nettement mes intentions; vous comprenez bien difficilement, pour un homme dont le métier est de deviner.
Je ne sais s'il a voulu me démontrer séance tenante qu'il ne méritait pas le reproche que j'adressais à sa pénétration , mais il a repris presqu'aussitôt :
— Eli bien ! puisque Votre Excellence a d'autres vues pour le moment, je me relire en
70 LORD ALGEKINON.
lui adressant mes humbles remerciements pour la bonté avec laquelle elle m'a traité.
Ceci signifiait en d'autres termes : Votre Excellence renonce à ses anciens projets parce quelle en a de nouveaux, et puisqu'elle ne me les confie pas3 ils doivent m* être suspects.
Et comme je ne doute pas, ainsi que je l'ai déjà dit, que le drôle ne soit envoyé chez moi pour m'espionner, je n'ai pas voulu lui laisser les soupçons qu'il semblait avoir, et au lieu de le congédier sur-le-champ, j'ai pris la résolution de le retenir et de faire tous mes efforts pour le dérouter.
— Vous m'avez mal compris, INigro, ai-je dit; je n'ai en aucune façon renoncé à mes projets; mais avant de les reprendre activement j'ai besoin de quelques renseignements que je ne puis recevoir que de France : suivant ce qu'ils m'apprendront je vous ferai appeler, ou tout sera fini entre nous.
LOHD AI.GKI'.INON 71
— Ainsi Votre Excellence n'est pas précisément mécontente de mes services ?
— Vous trouverez, j'espère, tout simple que je ne vous dise pas que j'en suis satisfait, puisque toutes vos démarches n'ont abouti qu'à une fatale erreur que je déplorerai toute ma vie.
— Mais, cependant, si l'occasion se présentait encore....
— Vous abusez de ma patience, Nigro, car je me suis expliqué sur ce point aussi clairement qu'il me convenait de le faire. Mais à propos, ai-je ajouté, pourrez-vous me dire ce que sont devenues les malheureuses femmes que nous avons aperçues l'autre soir dans la petite maison de Bal boni ?
— J'ai entendu dire qu'elles avaient été conduites à Milan, mais je ne l'affirmerai pas.
— Seraient-elles de cette ville?
72 LORD ALGLliiSON.
* — Oh ! pour ce qui est de cela, Excellence, je n'en sais absolument rien.
— L'une d'elles est-elle la femme du malheureux prince Severino?
— Puisque vous connaissez la famille, Excellence, vous pouvez l'interrogera cet égard : elle vous répondra mieux que je ne pourrais le faire. Ce pauvre prince Severino! a-t-il ajouté après quelques secondes de silence. Comme il a été maladroit ! je le plains de toute mon àme.
— Il aurait beaucoup mieux valu ne pas le dénoncer avant-hier, que de le plaindre hypocritement aujourd'hui.
— Et mon devoir, Excellence, le comptezvous donc pour rien dans cette triste affaire ?
— Bah ! si on vous avait promis une bonne récompense.... une de ces récompenses qui mettent le plus grand coquin du monde en position de vivre désormais en paresseux et en honnête homme, vous auriez parfaitewent'iié-
LORD ALGEUNON. 73
gligé votre devoir pour assurer votre fortune. J'ai dit cela distraitement, afin que Nigro ne put supposer que j'y attachais de l'importance, ce qui l'aurait infailliblement mis sur ses gardes.
— Excellence, s'est-il écrié vivement, je ne connais pas de récompense qui eût pu me déterminer à faire par intérêt ce que je n'ai pas cru devoir me permettre par pitié pour un de mes semblables.
La discussion ainsi engagée, j'ai pensé qu'il n'y avait aucun inconvénient à la soutenir, et queje pourrais même en tirer quelque enseignement utile, j'ai donc repris, moitié sérieusement, moitié en plaisantant.
— Voyons, Nigro, ne faites pas le bon apôlre avec moi: je ne suis pas crédule, je vous en avertis.
— Je vous ai dit la vérité, Excellence, sans minquiéter si vous me croiriez ou non.
74 LOIU) ALGKRM>.\.
— Comment, JNigro, si la ooropagne, ou la mère, ou la sœur du prince Severino fut venue se jeter à vos pieds, et qu'elle vous eût dit: Sauvez-le en ne le dénonçant pas ! sauvez- le et la moitié de ma fortune est à vous! Vous auriez refusé.
— Oui, Excellence ! a-t-il répondu avec une énergie qui n'avait rien de joué.
— Je suppose bien entendu le cas où vous n'auriez couru aucun risque en acceptant, aije repris.
— C'est bien comme cela que je l'entends, Excellence; et comme je vous le disais la première fois que je me suis présenté devant vous : si le métier que je fais n'est pas honnête, je veux du moins* le faire en honnête homme. Il faut bien que celui que tout le monde méprise ait la consolation de s'estimer soi-même.
Ces dernières paroles m'ont profondément remué, je ne le dissimulerai pas, et je crois-
! (Mîfi >. !.(' : \\y ON 75
que celle impression sera comprise par toutes les personnes qui ont du cœur.
J'ai regardé Nigro : il avait des larmes dans les yeux, et son visage ému exprimait une sorte de dignité douloureuse que je n'ai remarqué sur aucune face humaine jusqu'à ce jour.
J'ai alors congédié ce pauvre diable avec des paroles de bonté, et je l'ai même invité à revenir me voir dans quelques jours, ce dont il a paru fort reconnaissant et presque heureux.
Comme il est à plaindre, s'il est sincère ! et comme nous sommes quelquefois injustes dans nos appréciations , quand nous n'avons pas la force de séparer l'homme des nécessités qu'il subit !
Voilà un malheureux subalterne que l'obligation de faire vivre une femme et des enfants a poussé dans une profession peu honorable. On se détourne de lui, sinon avec horreur, du moins avec un dégoût que personne ne se donne
/b LOKD ALGEUROIf.
la peine de dissimuler ; et son chef suprême , celui dont les ordres, transmis débouche en bouche, le font agir, dont il est le pourvoyeur, en un mot, celui-là est comblé d'honneur ! Les femmes les plus jeunes, les plus belles prodiguent des sourires à sa galanterie septuagénaire, et les hommes les plus élevés en dignités se courbent bassement devant sa puissance expirante, et exaltent jusqu'aux nues son génie défaillant !
Un ambassadeur espionne un peuple, c'est un personnage, une Excellence, dont le droit des gens protège toutes les trahisons; un agent de police espionne un individu, c'est un mouchard et un coquin.
Le magistrat qui rend un jugement inique, passionné, inspiré souvent par l'ambition, est regardé comme la loi vivante qui protège la société; et le bourreau, dans la main duquel il a mis le glaive; le bourreau qui subit aussi
r.onn algrknon. 7/
une condamnation, etqui n'a point condamné; le bourreau, qui ne peut opter comme le jugo, n'a pas de place dans la société ; et comme l'a dit l'immortel de Maislre, il n'a pas une femme et des enfants, mais une femelle et des petits.
Cependant le juge était libre d'absoudre, tandis que le bourreau est obligé de frapper.
L'esprit se perd dans ces abîmes, et s'inquiète en interrogeant l'avenir.
Que de choses sont à refaire dans notre prétendue civilisation moderne !
Malheureusement il y a quelque chose de plus odieux que la classe qui voudrait maintenir tout ce qui est, c'est celle qui cherche à le détruire.
La première est composée d'égoïstes et de fripons, la seconde d'assassins et de voleurs.
L'une voudrait ressusciter à son profit tous les privilèges de l'ancien régime, l'autre ne dis-
simule pas sa résolu lion de régner sur l'Europe entière du haut des échafauds de 95.
A qui s'intéresser, pour qui prendre parti dans cette grande lutte qui semble devoir se réveiller plus terrible après un demi-siècle de trêve?
Choisir entre le mépris que vous inspirent ceux-ci et l'horreur que vous causent ceux-là n'est pas chose facile : laissons passer la justice de Dieu.
Après le départ de iNigro, je me suis hâté de courir chez le bon chevalier Mateo Libri, et je me suis ouvert à lui de ma résolution de sauver, n'importe à quel prix , le malheureux prince Severino, et cela dans le plus bref délai possible : j'ai ajouté que je venais le prier de m'aider de ses conseils.
Son premier mouvement a été de me serrer la main avec effusion, pour me remercier
LORD ALGEUNON. 79
de mon enthousiasme pour ce qu'il appelle la bonne cause ; puis il a repris aussitôt avec une sorte de découragement :
— Mais, mon noble ami, vous ne réussirez jamais! Les difficultés sont trop grandes, les obstacles trop multipliés : vous vous compromettrez inutilement.
— Je dispose de ressources immenses, ai-je répondu, et je suis décidé à ne reculer devant aucun sacrifice pour arriver à l'accomplissement de mon œuvre.
— L'or et la volonté font des miracles sans doute, mais il reste toujours l'embarra9 de savoir, dans une affaire de ce genre, où l'on peut s'adresser avec sécurité : celui qui acceptera vos offres ne vous trahira pas, c'est à peu près certain ;'mais éprouvez un refus, il y aura alors cent à parier contre un que , celui qui n'aura pas voulu vendre sa trahison, voudra se faire
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payer sa fidélité : on est si rarement incorruptible uniquement pour le plaisir de l'être.
— Je me suis dit tout cela.
— Encore un mot : connaissez vous l'homme pour lequel vous allez vous dévouer si généreusement ?
— Pas le moins du monde !
— Alors, vous n'êtes pas sur de trouver en lui le concours énergique dont vous avez besoin pour le sauver.
— En aucune façon... Mais, chevalier, vous me donnez à penser : auriez-vous quelques doutes à cet égard?
— Des doutes, non, mais des craintes.
— Fondées sur quoi ?
— Severino n'est pas un vrai patriote : c'est un mécontent qui tâche de se figurer qu'il est ambitieux.
— Mais pourquoi est-il mécontent?
— Parce qu'il s'est mis par sa propre faute
dans une situation fâcheuse qui fait que la société le repousse, et il ne serait pas fâché de remuer l'Italie pour jouer un rôle ; sur ce point je ne me fais pas d'illusions : les révolutions sont le refuge de toutes les existences compromises, de toutes les réputations £. jamais perdues , de tout ce qui a besoin, en un mot, d'un bouleversement pour retrouver une place : c'est triste à dire, mais c'est vrai.
— - J'espère que vous vous trompez dans cette circonstance... d'ailleurs, j'ai promis.
— Oh ! je ne veux pas vous décourager, cher Lord ! j'ai pensé seulement qu'il était de mon devoir de vous montrer les choses exactement comme elles sont. En quoi consiste votre plan?
— A favoriser une évasion : il me semble que c'est la seule entreprise à tenter ?
— Assurément; mais il faudra la mener grand train, parce qu'on laissera le moins long-
iii. 6
temps possible le prince Severino enfermé à Venise, où il a de nombreux parents et encore quelques amis... et cependant vous savez de quoi ces parents et ces amis sont capables.
— La prison des Plombs est soumise, m'at-on dit, à l'autorité militaire ? ai-je demandé au chevalier.
— Comme tout le reste dans notre malheureux pays.
— Qui en est le commandant , c'est-à-dire le geôlier , car on ne peut donner un autre nom à l'officier qui n'a pas eu honte d'accepter de pareilles fonctions ?
— Un vieux major llagusain , d'une vigilance qu'on n'a jamais prise en défaut, et d'une incorruptibilité qui ne s'est pas démentie un seul jour depuis près de vingt ans qu'il exerce cet emploi : du reste, je dois dire qu'il passe pour être humain et loyal.
■ — Ainsi vous n'admettez pas qu'il y ait
quelque chance de le corrompre ou de le tromper?
— Je regarde l'un comme tout-à-fait impossible, et l'autre comme 1res difficile.
— J'ai toujours pensé qu'il me serait plus aisé d'approcher des subalternes, et c'est parla que je compte débuter.
— Il est certain que vous trouverez là moins d'obstacles, mais aussi les résultats seront moindres.
— Existe-t-ii un plan de la prison qui puisse donner une idée de sa distribution intérieure ?
— Oui, à l'Arsenal, je crois ; mais il est défendu sous les peines les plus sévères , de le communiquer à qui que ce soit.
— Peut-on du moins visiter l'Arsenal ?
— Avec une permission du gouverneur, permission qui vous sera accordée sans la moindre difficulté , en votre qualité d'étranger de dis-
84 t.OI'.i) ILGERAQN,
inction Mais quel profil en retirerez-
vous?
— Peu importe, je cours lu demander : j'ai vu justement le gouverneur cette nuit au bal, on nous a présentés l'un à l'autre et il a été très aimable pour moi.
— Mon Dieu ! tous ces Allemands sont excellents; le plus féroce d'entre eux n'a jamais causé volontairement la mort d'un homme sans pleurer sur son sort : c'est là ce qui fait d'eux de si admirables instruments de tyrannie. Mais à propos, ajouta vivement le chevalier, il me vient une idée qui pourra vous être bonne à quelque chose... oui... c'est bien cela.
— De quoi s'agit-il ?
— De ce plan que vous désirez connaître, et dont vous voudriez sans doute avoir une copie.
— Eh bien?
— Eh bien ! je viens de me rappeler qu'il
LORD ALGERINOiN. 85
est dans les archives de l'Arsenal , et que le préposé à ces archives est un pauvre diable qui a un traitement peu considérable et sept enfants à nourrir.
— Ceci me semble parfait, ai-je répondu.
— Tachez de voir en îète-à-têtc cet homme qui s'appelle Boglioni, et n'hésitez pas à lui donner de l'or pour le déterminer à vous confier son plan pendant vingt-quatre heures. S'il vous dénonce , vous en serez quitte pour dire que vous faites un ouvrage sur Venise, et que vous désirez en décrire toutes les merveilles d'une manière exacte.
Après quelques autres renseignements j'ai quitté le chevalier Libri pour aller chez le major-général H., gouverneur de la province de Venise.
J'ai été reçu de la manière la plus aimable , mais j'ai vu le moment où je ne réussirais pas, pour avoir obtenu [dus que je ne demandais.
80 LOKD ALGEItRON.
Le général II. voulait absolument me faire luimême les honneurs de l'Arsenal, ou tout au moins me donner un de ses aides-de-camp pour m'accompagner. J'ai refusé avec toute la grâce possible , et je me suis contenté d'un laissezpasser et d'un permis pour tout voir sans exception.
J'ai pris congé du gouverneur et je me suis fait conduire à l'Arsenal, où j'ai pénétré parla même porte que j'avais vu franchir la veille par le malheureux Severino.
Si j'eusse éprouvé quelque découragement, ce souvenir m'eut rendu toute mon énergie morale ; mais, en dépit de ce que le chevalier Mateo m'a dit du caractère du prince, je n'en suis pas moins décidé à tout entreprendre pour le sauver.
Je possède ce plan, et je pourrai le garder
LOfiD A LG EU NON. 87
jusqu'à demain : je passerai la nuit à le copier.
Je dois avouer que je n'ai pas eu beaucoup de peine à l'obtenir , la première offre que j'ai faite ayant été acceptée sans difficulté. Il est vrai qu'elle était considérable. Quand un homme est dans une situation assez misérable pour être obligé de vendre son honneur, il ne faut pas l'humilier en le tarifant trop bas.
Mes succès de ce jour ne se sont pas bornés à cette première victoire : par un concours de circonstances que j'expliquerai tout-à-1'heure à la comtesse et à sa sœur, je suis parvenu à gagner l'un des gardiens de la prison. Il m'a juré qu'il était à moi corps et àme jusqu'au moment où mon entreprise serait achevée ou manquée.
Je n'ai jamais vu un homme avoir plus l'air d'un coquin que celui-là ; aussi suis-je moins rassuré par ses promesses que par un gage im-
88 LOIiD ALGIÏRNON.
portant de sa fidélité qu'il a déposé entre mes mains.
Il prétend que nous aurons beaucoup de difficultés à vaincre pour atteindre notre but , mais que cependant nous y arriverons.
Il est convenu que si je réussis je lui assurerai un revenu de cinq cents livres sterling, dont il ira jouir paisiblement à Corfou sous la protection des lois anglaises.
Yorick vient de me dire que ma gondole est sous mes fenêtres : je pars pour le palais San- Felice, où l'on doit être bien impatient de me voir.
Dans quelques jours il faudra pourtant que je me remette à la recherche de madame de Candor.
La soirée d'hier ne m'a laissé que d'agréables souvenirs : reste à savoir maintenant si, dans la position où je suis . elle ne devrait pas me laisser plutôt quelques remords.
N'approfondissons pas trop ce doute : j'ai besoin , pour quatre ou cinq jours encore , de toute la liberté de mon esprit et du repos complet de ma conscience.
Cette jeune fille est à coup sûr la créature la
90 LORD ALGEIl!NO>.
plus privilégiée que j'aie jamais rencontrée. Si elle est coquette et habile, aucune femme ne peut lui être comparée ; si elle est naïve et simple , le prodige est encore plus grand; mais, que ce soit l'un ou l'autre , elle exerce un empire immense sur ma volonté... que serait-ce donc si j'en étais amoureux?
Mon Dieu , il est possible qu'alors son influence fut moins grande : je me défierais.
Je suis arrivé au palais San-Felice à dix heures précises. Les deux sœurs m'attendaient , bien impatientes de connaître les nouvelles que j'avais à leur donner. Quant au comte, il avait eu la bonne pensée d'aller passer la soirée au théâtre , après avoir fait promettre à sa femme et à sa belle-sœur de venir le rejoindre à minuit sur la place Saint-Marc.
Nous avions donc devant nous deux heures de complète liberté , et pour n'en pas perdre
une seule minute, nous descendîmes immédiatement dans ma gondole.
J'avais donné d'avance le mot d'ordre à mes rameurs, qui passent pour les meilleurs de Venise. En moins d'un quart-d'heure nous fûmes hors de l'enceinte de la ville , et dès-lors parfaitement surs de n'être ni remarqués ni suivis;
L'intérieur de notre gondole n'était pas éclairé. Une seule lanterne rouge placée à la proue nous garantissait des chocs et suffisait à nos rameurs pour reconnaître leur route.
Quelques nuages légers et transparents voilaient les étoiles sans les dérober entièrement à nos regards ; la mier , plutôt caressée qu'agitée par une petite brise du sud-est qui nous apportait les rumeurs lointaines et interrompues de la ville, imprimait une douce oscillation à la course rapide de notre gondole.
Tout invitait à la rêverie ou à ces muettes
communications de la 'pensée, souvent plus éloquentes et plus entraînantes que la parole.
Cependant je n'attendis pas qu'on m'interrogeât, et je racontai ce que j'avais fait, obtenu, ce qui m'était promis, ce que j'espérais ; je ne passai sous silence que le prix dont je devais payer l'appui qu'on s'était engagé à me prêter pour mener à bonne fin mon entreprise.
On ne m'adressa aucune question à cet égard , ce qui me toucha au moins autant que tous les témoignages de gratitude qui me furent prodigués avec la plus chaleureuse effusion de cœur.
La manière de recevoir un service donne bien pius exactement la mesure de la délicatesse d'une àme que la manière de le rendre.
L'orgueil tient une si grande place dans le dévoùment et une si petite dans la reconnaissance.
— Mylord , me dit la comtesse en pressant
LORD AL(U:i'i,\OK. 93
ma main dans les deux siennes, si vous réussissez j'en serai presqu'aussi heureuse pour vous que pour moi.
— C'est justement ce que j'allais lui dire, ma sœur, reprit Antonia d'un ton d'aimable reproche ^ vous m'avez volé ma pensée , méchante que vous êtes.
— Ne me remerciez pas encore , ai-jc répondu : je n'aurais qu'à échouer...
Ces paroles étaient à peine prononcées que j'en eus honte, car il me sembla qu'elles amoindrissaient le sentiment si noble qu'on venait de m'exprimer.
— Si vous échouez, repartit avec douceur la comtesse, nous n'en croirons pas moins que vous avez tenté pour nous ce que personne au monde n'aurait voulu faire.
Antonia garda le silence : je crus qu'elle était mécontente de moi.
— Écoutez , mylord , ajouta la comtesse , si
vous parvenez à sauver mon malheureux frère, ce sera le plus grand bonheur qui puisse m'arriver, mais il me laisserait un éternel regret si votre vie ou seulement votre liberté...
— Ne parlons pas de cela , madame la comtesse, interrompis-je : d'abord elles ne courent aucun risque, et alors même qu'il en serait autrement, ne suis-je pas seul au monde, et, pur coBséquent...
Je m'arrêtai. Le souvenir de madame de Candor venait de se réveiller dans mon cœur comme un remords ; car , enfin , je disposais d'une existence que j'avais juré de lui consacrer, et je renonçais momentanément à une entreprise que je considérais comme un devoir sacré, pour me jeter dans une aventure romanesque avec une ardeur dont je n'aurais peut-être pas osé scruter les motifs.
— Seul au monde, murmura Antonia : le mot est bien rude pour nous, mylord.
Ces quelques paroles me causèrent une ivresse qui aurait du m'éclairer sur le mobile de mon dévouement, mais qui n'eut d'autre résultat que de bannir de ma pensée le souvenir tardif qui venait de l'occuper passagèrement.
Jeanne fut oubliée ! oubliée d'une façon aussi complète que si je ne l'avais jamais connue ! Un rêve ne s'efface pas plus vite de la mémoire, que cette ombre , si chère cependant , ne disparut de mon imagination où elle tenait naguère une si grande place.
Je reviens à Antonia et à l'espèce de reproche qu'elle m'avait adressé.
Etait-il l'expression d'une bienveillance affectueuse , que je devais nécessairement lui inspirer après tout ce que je. faisais pour elle, ou l'expansion , la révélation d'un sentiment plus tendre et plus mystérieux?
Je m'adressai cette question, et pourtant que
96 LORD ALGEIUSON.
m'importait, puisque je ne suis pas amoureux d'elle?
Pour chercher à m'éclairer, je développai ma pensée dans l'espoir qu'on la combattrait, et je dis que celui qui , comme moi , n'avait pas de famille, était en droit de se croire seul au monde et de disposer de sa vie comme il l'entendait.
— Et l'amitié , mylord ! reprit vivement la comtesse. »
— J'ai le malheur de ne pas avoir une bien grande confiance en elle , répondis-je.
— C'est la seule affection vraie , cependant , repartit-elle.
— Ah ! ma sœur ! fit doucement Antonia , vous êtes bien exclusive ce soir... c'est la première fois que je vous entends parler ainsi.
En ce moment, deux ou trois gondoles illuminées croisèrent la nôtre, et à la lueur de leurs nombreuses lanternes , je crus surprendre le beau regard de la jeune Vénitienne, qui me de-
mandait de protester contre le scepticisme de sa sœur.
J'eus la loyauté de n'en rien faire : c'eût été mentir, et mentir dans un but peu honorable.
Nous gardâmes tous les trois le silence pendant quelques minutes. Peut-être cherchionsnous à nous deviner.
— Vous êtes donc décidé à agir la nuit prochaine ? me demanda la comtesse.
— C'est, du n oins, ce qui a été convenu avec l'homme qui a promis de me servir.
— Mais si cet homme vous trahit?
— Je vous ai dit, madame la comtesse, qu'il m'avait confié sa petite fortune pour me donner un gage de sa fidélité.
— Mais, Mylord, ce gage est illusoire, reprit Antonia. Il vous sera enlevé si tout est découvert , et on le rendra à celui qui l'a remis entre vos mains... enfin, Dieu veillera peut-être sur
(Jb LORD ALGERJNON.
vous, ajouta-t-elle comme si elle se reprochait de chercher à ébranler ma résolution.
— Où conduirez-vous mon frère, si vous le délivrez ? me demanda la comtesse.
-- A Corfou, selon toute apparence. A.u surplus , je ne serai parfaitement fixé à cet égard que lorsque j'aurai vu le capitaine d'un troismàts anglais qui doit venir me parler demain matin.
— Vous serez obligé de vous éloigner aussi , dit Amtonia. N'est-ce pas, rna sœur, qu'il fera Lien de quitter Venise et de n'y revenir que lorsqu'il aura la certitude qu'il le peut faire avec sécurité.
— Cela ne peut être l'objet d'un doute, répondit la comtesse.
— C'en est un pour moi, mesdames. D'abord, il est fort possible que je ne sois pas compromis, et alors même que je le serais, il ne m'est pas démontré que je dusse prendre non-
LORD ALCEIIJNON. ^9
teusement la fuite. Je ne suis pas, Dieu merci, sujet de sa Majesté l'empereur. Ce qui peut m'arriver de plus fâcheux, c'est d'être mis eu prison pendant quelques jours : le temps d'écrire à Vienne à notre ambassadeur. Mais de grâce, ne parlons pas de cela, Mesdames, el ne pensons qu'au succès et à la joie immense qu'il nous causera à tous. Je suis sur que je réussirai.
La comlesse et sa sœur firent encore quelques tentatives pour ramener la conversation sur ce sujet, mais je l'en détournai avec tant de persistance que je finis par l'emporter, et alors nous causâmes de mille choses indifférentes avec un agrément infini.
— Savez-vous avec qui nous allons retrouver tout-à-lheure mon beau-frère sur la place Saint-Marc? me demanda la belle Antonia.
— Voyons,, petite fille, ne soyez pas méchante, interrompit gaiement la comtesse.
100 LOfeB ALGKRNON.
— Cette recommandation est un trait de lumière pour moi, répondis-je, le comte sera avec la princesse Van Uni.
— Précisément! s'écria Antonia , toute joyeuse de ma pénétration. Et ce qu'il y a de charmant, ajouta-t-elle, c'est qu'il a déjà passé une partie de la journée avec elle.
— Voyons, Antonia, ne divulguez pas ainsi les faiblesses de ce pauvre Ubaldino, dit la comtesse en riant.
— Oh ! ce n'est pas à cela que je songe, mais je veux que Mylord ait une idée de la manière dont une vieille Italienne passe sa vie , quand elle est aussi extravagante que la princesse Vantini. N'est-ce pas, Mylord, que cela vous amusera ?
— Raconté par vous, signora...
— Vous savez, interrompit-elle, que la princesse est partie du bal une des dernières : eh bien ! à dix heures, elle était déjà sur pied, al-
LOHU ALGERKON. 101
lant de chambre en chambre pour tirer chacun du sonmieil et l'obliger à se hâter, et avant onze heures, toute la bande joyeuse, à laquelle s'étaient joints deux ou trois cadels autrichiens et quelques-unes de nos danseuses de cette nuit, toute la bande, dis-je , s'est entassée dans trois gondoles pour aller faire un déjeuner champêtre dans un petit bois de sapin qui est situé à quelque distance de Fusine. Que pensez-vous de ce merveilleux entrain, Mylord?
— Il me fait supposer, signora, que la princesse est une excellente personne qui tient à amuser ses deux nièces, et je trouve cela fort louchant.
— Vous êtes dans la plus grande erreur, Mylord, reprit vivement Àntonia. Les deux nièces de la princesse ne dissimulent pas l'ennui que leur causent ces parties de plaisir : elles les subissent, mais elles ne les provoquent jamais.
102 LORD ALGPRTVON.
— Alors c'est beaucoup moins respectable, j'en conviendrai sans difficulté, caria vieillesse frivole m'a toujours semblé un des plus tristes spectacles de ce monde.
— Vous n'êtes pas au bout. A cinq heures, la princesse et sa suite étaient de retour. Ces dames sont rentrées chez elles pour s'habiller, et peu d'instants après elles rejoignaient leurs compagnons et leurs compagnes du matin pour faire un diner chez un restaurateur français nouvellement établi à Venise. Après le diner, elles ont dû aller à l'Opéra ; après l'Opéra, elles viendront prendre des glaces sur la place Saint- Marc, où nous les retrouverons tout-à-l'heure, et là, si ma sœur les engage à venir souper chez elle , ce dont son mari lui évitera probablement la peine, nous en jouirons au palais San-Felice jusqu'à cinq heures du matin.
— Mais demain elles seront toutes les trois dans leur lit.
LOBD ALGKKKON. 103
— Demain, elles recommenceront avec de très légères variantes. Tenez, je vous parie dix ducats, au profit de mes pauvres, qu'on vous proposera quelqu"expédition pour demain.
— J'accepterais, en vérité, si je n'avais pas d'impérieux devoirs à remplir : vous savez lesquels, Mesdames?
— Vous accepteriez, Mylord ! vous si grave! après ce que vous nous avez dit tout-à-1'heure de la vieillesse frivole...
— J'avoue que je serais curieux de voir ce que peut faire dans une partie de campagne une femme de l'âge de la princesse.
— Ce qu'elle peut y faire, Mylord? mais ce que j'y faisais moi-même quand j'avais deux ou trois années de moins : jeter son chàle sur tous les papillons, avoir envie de toutes les fleurs, faire de belles phrases sur la belle nature, goûter de tout et ne manger de rien, pour avoir l'air sylphide, et tyranniser ce pauvre
104 LORD ALGKUNON.
chevalier de Basso, faute d'avoir un de ses chiens sous la main.
— Anlonia, vous êtes d'une méchanceté atroce ce soir, dit doucement la comtesse. Que vous a fait cette excellente princesse pour la traiter aussi sévèrement?
— Elle a servi de prétexte à Ubaldino pour donner cebal, pendant lequel nous avons tant souffert toutes deux, ma sœur. Je suis même convaincue qu'elle le lui ademandé... Eh bien! je lui en veux d'être la cause de cette lâche action... pardon, ma sœur... c'est de votre mari que je parle... j'ai tort.
Et l'aimable enfant, enlaçant ses deux bras autour de la taille de la comtesse, inclina la tête et cacha son visage dans son sein.
— Hélas! Antonia, vous n'avez que trop raison, et si je dois pardonner à quelqu'un, ce
n'est à coup sur pas à vous Enfin, cette
cruelle épreuve est passée ! espérons que nous
ne serons jamais dans le cas de la subir une seconde foisl
Peu d'instants après, nous mettions pied à terre près de la place Saint-Marc, et nous nous dirigions vers le café Impérial, le seul qui soit fréquenté en ce moment par la bonne compagnie vénitienne.
La foule y était déjà nombreuse, et par conséquent fort bruyante. De minute en minute, des coteries tout entières, qui venaient de quitter leurs gondoles, arrivaient et cherchaient à se caser, c'est-à-dire à avoir une table et des tabourets, ce qui n'était ni prompt ni facile. Nous fûmes, toutefois, très favorisés à cei égard, car nous aperçûmes bientôt le comte San Felice qui nous attendait pour nous conduire à des places que la princesse Vanlini nous avait fait garder auprès d'elle.
Nous la trouvâmes entourée d'une vingtaine de personnes qui la flagornaient à qui mieux
mieux, à commencer par le chevalier de Basso, qui se tenait debout devant elle, un énorme éventail à la main, et à finir par un sous-lieutenant de chasseurs tyroliens dont le chapeau faisait un coussin de pieds à la noble septuagénaire.
Nous fûmes accueillis avec le plus aimable empressement, et, pendant que nous prenions nos places, le comte se pencha à l'oreille de sa femme et lui dit quelques mots à voix basse.
Antonia, qui n'avait pas encore quitté mon bras, s'inclina aussi vers moi.
— J'en étais sûre, murmura-t-elle.
— Sûre de quoi?
— Qu'il avait invité tout ce monde à souper : c'est ce qu'il annonce maintenant à ma pauvre sœur... Voyez comme elle a l'air désolé. Epousez donc un noble vénitien pour être condamnée à subir des humiliations semblables.
Et, me quittant brusquement, elle alla s'as-
seoir auprès de la plus âgée des nièces de la princesse Vantini.
Celle-ci alors m'appela, et, me montrant un siège vide à ses pieds, elle me fit signe de venir l'occuper.
— Je vous ai gardé cette place, mylord, me dit-elle avec une politesse gracieuse et facile, qui me fit regretter qu'un si grand savoir-vivre fût accompagné de tant de ridicules : Vous ne m'en voulez point, n'est-ce pas?
Je m'inclinai respectueusement en balbutian t quelques paroles de gratitude, et je pris la place qui m'était offerte.
— Mylord, reprit la princesse, j'ai eu un regret aujourd'hui, regret qu'il dépend de vous de m'éviter pour demain.
Nouveau salut respectueux de ma part, accompagné de paroles encore moins intelligibles que celles que je venais de prononcer.
— Vous me demandez ce que j'ai regretté,
mylord?Mon Dieu, dussiez- vous en devenir fat, je ne m'en cacherai pas : Vous avez manqué à une charmante partie de campagne que nous avons faite ce matin.
— J'ignorais tout-à-fait, princesse.... mais, à la première occasion... je m'empresserai certainement... je serai très heureux...
En vérité, je ne savais que répondre , et ce qui augmentait encore mon embarras, c'est que je sentais les regards de la belle Antonia fixés sur moi, et qu'il me semblait l'entendre me dire en souriant d'un air moqueur : Eh bien! je vous l'avais prédit: vous êtes enrôlé maintenant.
— Puisque vous voulez bien partager mes regrets, ce dont j'étais sûre d'avance, reprit la princesse, j'ai pensé à vous offrir un dédommagement, en arrangeant pour demain une des plus délicieuses excursions qu'il soit possible d'imaginer. Nous comptons aller à une
LORD ALGKKNON. [{)()
foire de village, à deux lieues au-delà de Fusine, où nous étions ce matin, et il faut absolument que vous soyez des nôtres. Nous devons être en gondole à neuf heures et demie. Le rendez-vous général est près du palais Ven !ramini, que j'habite, comme vous savez.
— Princesse, ce serait avec le plus grand plaisir que je me réunirais à vous, mais des affaires importantes...
— Des affaires importantes! à Venise! un voyageur! Mylord, je ne puis prendre une raison semblable que pour une défaite, et je ne l'accepte pas. Chevalier , ajouta-t-elle en s'adressant au pauvre Basso qui redoub'ait de coups d'éventail depuis que j'étais là pour prendre ma part des bienfaits de ce nouvel Eole, Chevalier, n'est-ce pas qu'un Anglais ne saurait avoir d'affaires à Venise?
— A moins que ce ne soient des affaires d'amour, princesse, répondit le chevalier en se
1 1U LORD ALGEKNON.
courbant jusqu'à terre, et en accompagnant sa révérence d'un sourire de marchand d'orviétan.
— Ah! des affaires d'amour! vous avez raison, chevalier. Mais alors, tout pourrait s'arranger parfaitement,— comtesse, fit-elle en élevant la voix ; et vous, ma chère Antonia, ne voudriez-vous pas vous réunir à nous demain pour faire une partie délicieuse? je tâche d'entrainer lord Algernon qui prétend qu'il a des affaires; mais je suis certaine que si vous étiez des nôtres, il ne résisterait plus : Venez à mon aide, je vous en prie; Antonia, secondez-moi aussi.
La comtesse s'excusa par quelques paroles douces et polies; quant à Antonia, elle détourna la tète en teignant de n'avoir pas entendu, mais j'avais vu le rouge lui monter au visage.
— Je vous assure, princesse, repris-je aussitôt, qu'il in est impossible de quitter Venise,
LOHD ALGERNOK. 111
môme pondant une heure, d'ici à quelques
jours. J'attends des lettres d'Angleterre et
puis, si vous voulez que je vous dise le fond de ma pensée, je suis le plus ennuyeux de tous les hommes au milieu d'une partie de plaisir, et
— Nous vous rendrons amusant.
— Ma tristesse naturelle...
— Ne tiendra pas cou Ire notre gaité ; et enfin j'ai quelque chose de très important à vous dire : or, quand on passe toute une journée ensemble, il y a toujours moyen de se dérober pendant quelques minutes aux regards des indiscrets...
— Princesse, interrompis-je à mon tour, si vous avez quelques ordres à me donner, j'irai les recevoir chez vous, le jour et à l'heure que vous voudrez bien m'indiquer.
— Oh ! ce n'est pas la même chose, dit-elle d'un ton de dépit aimable... enfin, nous parle-
Ilî LORD ALGERNOI*.
rons encore de cela au palais San-Felice où vous allez, sans doute, venir souper avec nous.
Le comte s'était rapproché de nous depuis quelques instants, et ayant enlendu ces derniers mots, il s'empressa de me dire qu'il comptait sur moi et qu'il n'attendait qu'une occasion pour m'exprimer ce désir.
Je m'inclinai sans prononcer une parole, ce qui pouvait passer à mon gré pour un remercîment ou pour un refus, puis je me levai et je me tins debout à quelque distance.
Un quart d'heure après, la princesse ayant donné le signal du départ, tout le monde se mit en marche pour regagner les gondoles qui devaient nous ramener au palais San-Felice. J'offris alors mon bras à la comtesse qui s'était réunie à sa sœur.
— Eh bien ! Mylord, vous avez perdu votre pari, me dît Antonia ! mais, en vérité je ne crois
pas que vous deviez le payer : j'étais sûre de gagner.
— Il s'agit de vos pauvres, Signora, vous n'avez pas le droit de disposer de leur bien : demain malin j'irai m'acquitter.
— Vous allez nous suivre , n'est-ce pas? demanda la comtesse, ce souper est encore un ennui et un chagrin pour nous : vous êtes obligé de les partager.
Je suis donc allé au palais San-Fclice.
On a soupe, causé et joué.
En sortant de table, la princesse a pris mon bras et m'a conduit dans un petit salon où nous sommes resté seuls pendant un quart d'heure à peu près.
— Refusez-vous toujours d'être des nôtres! m'at-elle demandé.
— J'ai ce regret, princesse.
— Maintenant, je vous excuse et même je vous approuve.