III
220 LORD ALC.ERNON.
ras que leur causera sans doute ma présence , lors de notre première entrevue. — Maintenant, voulez-vous me permettre de penser que l'intimité de la conversation que nous venons d'avoir m'autorise à vous demander si vous avez l'intention de prolonger encore votre séjour à Venise.
— Toutes mes dispositions sont prises pour y passer une année, mais je suis assez fantasque de ma nature , et il est possible que d'ici à quelques mois...
Il m'a regardé en souriant avec douceur et finesse, et je me suis arrêté, Convaincu qu'il allait me conseiller amicalement de quitter la ville : c'était, du reste, mon idée fixe, depuis le billet qu'il m'avait écrit le matin pour m'engager à dîner chez lui.
— Je recevrai , selon toute apparence, Tordre de vous engager à partir, m'a-t-il dit effectivement; mais je le ferai révoquer, Mylord ,
en répondant de vous si vous voulez bien m'y autoriser.
— Je ne vous comprends pas bien , général , et je ne saurais m'engager. . .
— A ne pas recommencer à vous dévouer à des hommes si peu dignes de votre dévouement, clans le cas où les mêmes circonstances se présenteraient ? Mylord, je crois que ce n'est pas vous imposer une condition bien pénible.
— Je vous l'accorde , général : toutefois , comme il s'agit de mettre un frein à l'indépendance naturelle de mon caractère , je me permettrai de vous demander le temps de réfléchir avant de vous dire, même vaguement, que j'y consentirai. Je suis esclave de mes promesses, dès-lors vous devez comprendre...
— Que vous n'en fassiez pas légèrement ? je trouve cela aussi sensé qu'honorable. A.u surplus , nous n'en sommes pas encore là , et, le cas échéant, j'aurais toujours soin de vous pré-
228 LORD ALGERJNON.
venir à l'avance des ordres qui pourraient m'ô- Ire donnés à ce sujel.
— Eh bien ! je vous ieverrai demain, général.
Nous nous sommes serré la main comme de vieux amis , et je suis allé rejoindre la comtesse et sa sœur au théâtre.
J'ai encore interrompu ces mémoires ou ces souvenirs, qu'on les appelle comme on voudra, après mon entrevue avec le général H***.
Le temps qui s'est écoulé depuis, et diverses circonstances dont j'ai été témoin, m'ont démontré la justesse des aperçus du général sur le caractère vénitien.
Il n'y a plus d'hommes dans ce pays; il n'y reste que des ambitions inquiètes et quelques esprits remuants qui rachètent par un long.servilisme leurs témérités d'un jour.
!2.iO LOKD ALGLIilNON.
Ces esprits agiteront le peuple, ils parviendront peut-être même à le pousser à la révolte, à lui mettre les armes à la main, et quand ils l'auront compromis, ils feront leur paix séparée avec le gouvernement aux dépens des malheureux qu'ils auront entraînés dans leur querelle. Il pourra se faire aussi qu'ils soient victorieux pendant quelques jours, mais qu'ils ne sachent pas profiter de leur victoire, ou qu'ils s'en servent pour écraser et opprimer leurs complices subalternes, mille fois plus à plaindre alors qu'ils ne le sont aujourd'hui.
Lamartine, dans une de ses magnifiques inspirations, a laissé tomber ces deux vers qui sont comme l'histoire moderne de l'Italie.
Je viens chercher ici, pardonne, ombre romaine, Des hommes et non pas de la poussière humaine.
Le poète n'a voulu; comme moi, j en suis sur, désigner que les classes élevées ; quant au
LOKD ALGIiRNON. 231
peuple, la civilisation ne le touche jamais d'assez près pour l'user complètement.
Je quitte Venise dans quelques jours, après l'avoir habité dix mois.
Toutes mes démarches pour y retrouver madame de Candor ont été infructueuses ; je suis même à peu près sur qu'elle n'y est pas venue.
Nigro m'a servi avec un zèle que je n'ai jamais pu prendre en défaut, tout défiant que je suis : cet homme est la fidélité incarnée. J'ai fait ce que j ai pu pour l'attacher à ma personne; il est resté incorruptible, bien qu'il ait une grande affection pour moi et qu'il me voie partir avec beaucoup de regrets.
On s'étonne généralement de mon départ, et à la manière dont on m'exprime cet étonnement, je juge qu'on s'était imaginé que je me tixerais pour toujours dans ce pays, en épousant Antonia Severino.
Pauvre Antonia ! elle a cru que je l'aimais £t
je n'ai jamais eu le courage de la détromper.
Nous avons passé des mois à nous voir tous les jours, et à chacun de ces jours nous avons remis au lendemain une explication devenue indispensable depuis longtemps.
Je voudrais me persuader que je n'ai rien à me reprocher à son égard, mais je n'y parviens pas.
Si je ne lui ai pas fait la cour, dans l'acception vulgaire qu'on donne à ce mot, je ne puis me dissimuler que j'ai cherché à l'intéresser plus que je n'aurais dû honnêtement le faire dans ma position.
Dabord en me dévouant au salut de son frère, évidemment plus pour elle que pour lui que je ne connaissais pas.
Puis en ne lui reprochant jamais, même indirectement, la conduite que ce frère a tenue avec moi.
Les hommes ne savent pas assez à quel point
LOUD ALGËlliNON. 233
ils sont coupables quand ils se montrent trop généreux envers des femmes dont l'àme est élevée.
Ils emploient alors la seule séduction qui soit dangereuse pour elles.
Pauvre Anlonia ! je lui ai annoncé mon départ hier et je dois lui faire mes adieux demain.
Je pars pour Rome : j'ai un pressentiment vague que j'y rencontrerai madame de Candor.
Toujours des pressentiments! c'est-à-dire une foi aveugle pour ce qui est incertain ; puis, quand l'espérance que j'ai conçue prend une forme distincte, le doute m'arrive et j'abandonne la réalité pour maltacher à une nouvelle erreur.
L'intérêt que le général H""** m'avait témoigné ne s'est pas refroidi un seul jour. Comme il le prévoyait, il a reçu l'ordre de me faire quitter Venise, peu de temps après l'aventure du prince Severino, et, comme il me l'avait promis, il s'est refusé à l'exécuter, sur l'assu-
234 LORD ALGEK1\ON.
ranre que je lui ai donnée que je ne me mêlerais jamais des conspirations bâtardes de la noblesse vénitienne.
Ai-je besoin d'ajouter que je lui ai tenu fidèlement parole ?
Le prince Severino n'a pas reparu à Venise. Ses sœurs ne prononcent jamais son nom devant moi ; mais j'ai su par le chevalier Maleo Libri qu'il a pris du service dans Parmée autrichienne.
J'arrive du palais San-Feliceoù je ne retournerai phîs avant mon départ.
C'est la comtesse qui m'a reçu. Quand je suis arrivé, j'ai cru remarquer que <es traits portaient l'empreinte d'une altération inaccoutumée. Elle était pâle et on eût dit qu'elle avait récemment pleuré.
Elle m'a cependant accueilli avec sa bonté ordinaire.
Après une visite d'une heure j'ai voulu prendre congé d'elle, mais elle m'a dit que sa sœur, qui était sortie, l'avait chargée de me retenir à diner, parce qu'elle ne voulait pas que je quittasse Venise sans lui dire adieu.
Je suis donc resté.
A six heures moins un quart Antonia est rentrée. Elle est venue à moi, calme et souriante, et m'a remercié dans les termes les plus affectueux de Tavoir attendue.
Pendant le diner, sa tranquillité ne s'est pas démentie une seule fois. La comtesse, au contraire, semblait à chaque instant plus douloureusement affectée. Sa voix était tremblante, elle répondait brièvement aux questions que nous lui adressions, quelquefois même elle ne semblait pas les entendre, et de temps en temps une larme se détachant de ses longs cils descendait lentement sur ses joues.
Le comte San-Felicc ne dînait pas avec nous.
236 LORD ALGEltINOJN.
J'ai pensé que la tristesse de sa femme était causée par quelqu'altercalion qu'elle avait eue avec lui.
Eu sortant de table, nous sommes ailés nous asseoir sur le grand balcon dont j'ai parlé plusieurs fois. Il n'y avait pas une demi-heure que nous y étions, assez silencieux tous les trois, que la comtesse, se levant et venant à moi, me dit:
— Excusez-moi si je vous quitte, Mylord... mais je suis horriblement souffrante. Si je ne vous revois plus, a-t-elle ajouté en me tendant la main, pensez quelquefois à nous. Vous laissez à Venise des cœurs qui vous sont sincèrement attachés.
J'ai porté à mes lèvres la main de la comtesse, et je lui ai dit que j'espérais la revoir encore.
— Je voudrais l'espérer aussi, m' a-t-elle répondu en essayant de sourire, mais nous par-
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tons demain de grand matin pour Vérone. C'est un adieu , Mylprd... j'aurais bien voulu que ce jour n'arrivât jamais.
Antonia, qui avait passé un de ses bras autour de la taille de sa sœur, Ta attirée vivement à elle, comme si elle voulait l'empêcher d'en dire davantage.
J'ai cru comprendre la portée de cette muette recommandation, mais j'ai pensé aussitôt qu'il n'était pas délicat de paraître l'avoir comprise.
J'ai balbutié quelques expressions de regret sincère et de souvenir fidèle; de ces choses, enfin, qu'on dit toujours au moment d'un départ, et qu'on pense même assez habituellement, parce que l'on réfléchit que ce n'est guère la peine de mentir quand on ne doit plus se revoir. Il n'y a que les gens qui ne se quittent jamais qui soient condamnés à se tromper quelquefois.
La comtesse est partie, et je suis resté seul avec Antonia.
— Mylord , m'a-l-elle dit aussitôt que sa sœur eut fermé sur nous la fenêlre qui donnait accès sur le balcon, — au moment de nous séparer pour toujours...
J'ai essayé de l'interrompre par une exclamation qui protestait contre la pensée dune séparation éternelle, mais elle n'a tenu aucun compte de mon interruption, et elle a repris comme si je n'avais pas ouvert la bouche :
— J'éprouve le besoin de vous dire que le silence que j'ai gardé jusqu'à ce jour sur la conduite de mon malheureux frère, ne doit pas vous donner le droit de penser que je l'aie approuvée un seul instant. Ce n'est pas encore tout... je veux aussi vous remercier de la délicatesse si noble que vous nous avez montrée, en ne faisant jamais allusion à ce douloureux événement.
— Ne me remerciez pas , signora : je n'ai rien fait que tout autre n'eût fait à ma place.
— Laissez-moi croire le contraire, Mylord... cette pensée m'est douce, et il y aurait de la cruauté à vous de me l'enlever dans un moment comme celui-ci.
J'ai voulu prendre sa main; elle l'a retirée sans paraître toutefois choquée de mon intention.
— Ma sœur voulait vous dire cela elle-même, a-t-elle ajouté avec un grand calme, mais elle n'en a pas eu la force aujourd'hui ; c'est donc en son nom comme au mien que je vous parle.
— Pourquoi ne veut-elle pas me revoir ?
— Elle vous l'a dit : nous partons demain pour Vérone.
— Ce départ ne pouvait-il donc se remettre?...
— Il n'a élé déjà que trop différé, Mylord.
— Est-il donc commandé par des circonstances fâcheuses ?
— En aucune façon, a-t-elle répondu après avoir hésité un moment.
— Me permettrez vous de vous donner quelquefois de mes nouvelles, Signora?je serais vraiment malheureux de quitter Venise sans emporter l'espérance qu'il me reste un moyen de me rappeler à votre souvenir.
— A quoi bon ? nous ne vous oublierons jamais : cependant je ferai part de votre désir à Isidora , et mon beau-frère , qui doit aller vous dire adieu ce soir, vous portera sa réponse.
— Intercéderez-vous pour moi ?
— Je pense que ce sera inutile et vous devez le penser aussi.
En prononçant ces mots, elle a fait un mouvement qui annonçait qu'elle allait s'éloigner, et en effet elle a repris :
LORD ALGEflNON. 24 (
— Vous ne m'en voudrez pas si je vous quitte déjà, Mylord; mais ma pauvre sœur n'a personne auprès d'elle ; vous avez pu voir dans quel état de souffrance elle est aujourd'hui... je vais la rejoindre.
— C'est donc aussi un adieu.
— Il le faut bien, puisque nous partons tous.
— Si je pensais que votre séjour à Vérone ne dut pas se prolonger bien longtemps, j'attendrais votre retour à Venise.
— Ce serait toujours pour nous quitter quelques jours après... ainsi... au surplus, vous déciderez ce que vous devez faire quand vous aurez vu Ubaldino, ce soir.
Sa main , qu'elle m'avait refusée quelques minutes auparavant, s'est alors tendue vers moi d'elle-même. Je l'ai saisie et je l'ai serrée respectueusement dans les deux miennes : il m'a semblé qu'elle était tremblante.
ni. 16
242 LOIU> ALGFRNON.
— Adieu, Signora? lui ai-je dit. INe m'oubliez jamais entièrement.
— On n'oublie jamais ceux pour qui on prie toujours, m'a-t-elle répomlu avec un inexprimable mélange d'affection et de pureté.
J'ai essayé de soulever sa main, que je tenais encore, pour la porter à mes lèvres, mais j'ai éprouvé une résistance qui, bien que faible, m'a démontré que j'allais faire une chose peu convenable, et j'ai rendu la liberté à Antonia. L'instant d'après mon regard ému et troublé la cherchait sur le balcon, elle avait disparu...
Telle a été ma dernière entrevue avec ces deux nobles femmes. L'idée que je ne les reverrai plus me cause une profonde tristesse.
Je suis convaincu que je perds là deux ai nies véritables, et cependant je m'éloigne d'elles...
Que pouvait avoir la comtesse aujourd'hui ? Evidemment un malheur la menace ou Ta déjà atteinte.
Mais si cela était, sa sœur, qui l'aime avec tant de passion , sa sœur, qui , je n'en doute pas, est dans sa confidence, sa sœur est parfaitement calme.
Il y a là un mjrslère que je voudrais percer.
J'ai été interrompu par la visite d'adieu du comte Ubaîdino. Il vient de nie quitter à l'instant même.
Je sais maintenant ce qui a déterminé le voyage de Vérone, et je connais la cause du désespoir de la comtesse San-Felice.
Le comte s'est montré d'abord loyal et généreux avec moi , et j'ai pu croire pendant quelques instants que je lavais mal jugé jusqu'à ce jour : on connaît mon opinion sur lui. -
Lorsqu'il est entré, nous avons commencé par échanger quelques propos frivoles, comme il arrive toujours entre les gens qui, n'ayant aucun rapport d'idées entre eux, veulent ce-
2'i4 i.oî:n Ar.orrtxoN.
pendant rester dans de bienveillants rapports.
Après qiielqdes minutes de conversation insignifiante, j'ai cru remarquer dans l'esprit du comte San-Felice une certaine préoccupation qui ne lui était pas habituelle : je lui ai immédiatement demandé des nouvelles de la comtesse, convaincu que ce devait être là la cause de son trouble intérieur.
J'avais frappé juste, car les quelques mots que j'ai prononcés en cette circonstance ont déchiré le voile sous lequel se cachait le mystère que je cherchais à découvrir quelques minutes auparavant.
— Ma pauvre femme! répondit Uhaldino avec une apparence de sensibilité dont je ne l'aurais "pas cru susceptible , elle est bien malheureuse!
— Elle n'est donc pas seulement souffrante?
— Elle est malheureuse, Mylord ; je répèle
le mot dont je me suis déjà servi, parce qu'il peint vraiment l'étal dans lequel elle est.
J'ai gardé le silence pendant quelques secondes, ne sachant pas si j'avais b droit de questionner le comte sur les causes du chagrin de sa femme.
Mais, réfléchissant qu'il n'avait pas l'air d'en faire un mystère, je me; suis déterminé à lui montrer franchement toute ma sollicitude à cet égard : je lui ai donc dit :
— Puis-je sans indiscrétion vous demander , mon cher comte...
— Vous pouvez tout ! a-t-il interrompu avec une vivacité et une inflexion de voix qui me parurent singulièrement significatives.
— Comment, je puis tout? balbutiai-je.
— Oui, mon cher lord, a-t-il repris avec un vivacité croissante : vous pouvez connaître les motifs de la douleur de ma pauvre femme, et
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cette douleur, il dépend peut-être de vous de la faire cesser.
J'ai commencé alors à entrevoir la triste vérité, et je me suis résigné à en acquérir la certitude.
— Mon cher comte, ai-je répondu, s'il est vrai que je puisse faire quelque chose pour adoucir le chagrin de votre compagne , dites-moi bien vite de quoi il s'agit : mon cœur lui est tout dévoué, et il faudrait des obstacles invincibles...
11 m'a pris la main et il m'a dit avec une dignité simple et un accent de vérité tout à-fait persuasif.
— Mon cher lord, croyez avant toutes choses que je ne suis en aucune façon chargé de vous apprendre ce que je vais vous révéler ici ; j'ajouterai môme qu'en quittant, il y a quelques instants, ma femme et ma belle-sœur, elles
LORD ALGLKNON. 247
m'ont vivement recommandé de vous parler aussi peu d'elles que possible.
— Elles ne vous ont donc pas prié de me transmettre une réponse à une demande que je leur ai faite ?
— Pour leur donner de vos nouvelles^, n'est-ce pas ? elles pensent qu'il vaut mieux ne pas engager une correspondance qu'il faudrait toujours interrompre tôt ou tard.
— C'est bien de la prévoyance, ai-je dit avec une involontaire amertume. Enfin, je me soumettrai... Maintenant, mon cher comte, ditesmoi comment je puis apporter quelqu'adoucissement au chagrin de la comtesse.
— Sa sœur veut entrer dans un couvent.
— Eh bien ! me suis-je écrié avec anxiété.
— Eh bien 1 Antonia n'a pris cette résolution que parce qu'elle vous aime.
— Hélas ! je m'en doutais depuis quelques semaines 1 me suis'-je écrié de nouveau, et cette
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fois avec un désespoir qu'aucune incertitude ne tempérait plus.
Puis je me suis couvert le visage de mes deux mains.
— Antonia, a poursuivi le comte, n'a rien confié à sa sœur, qui, du reste, avait depuis longtemps deviné ce qui se passait dans lame de la pauvre enfant. Il y a quelques semaines , elle est venue trouver ma femme un matin , pour lui proposer de faire prochainement un petit voyage à Vérone , où une de leurs tantes est supérieure d'un couvent de Carmélites. Comme Antonia était un peu émue en parlant, ma femme l'a pressée de questions, et elle a fini par avouer qu'elle se sentait des dispositions pour la vie contemplative et qu'elle était déterminée à prendre le voile. Isidora a cherché à combattre cette résolution ; Antonia l'a défendue avec une douceur inflexible qui devait laisser peu d'espérance. Tout ce que ma
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femme a pu obtenir, c'est que le voyage de Vérone serait différé jusqu'à une certaine époque : le temps fixé expire ce soir.
Que pouvais-je dire dans ma position ? rien I aussi me suis-je borné à courber la tête.
— Je sais, mon cher lord, et ma femme le sait aussi, que vous n'avez aucun reproche h vous faire. L'amour qui remplit le cœur d'Antonia y est né sans que vous avez cherché à le faire naître... Maintenant, devons-nous perdre tout espoir ! n'êtes-vous pas libre , en un mot ?
— Je vais vous en faire juge...
— Avant de vous écouter , mon cher Ion! , laissez-moi vous répéter encore que c'est uniquement par ma propre impulsion que je viens à vous dans ce moment, et que ma femme et Antonia ne me pardonneraient jamais cette démarche, si elles pouvaient la soupçonner. J'ajouterai même, que la première m'a dit, il y a
quelques jours, qu'elle était convaincue que sa sœur vous refuserait sa main si vous la demandiez , aujourd'hui que sa résolution de quitter le monde est prise; mais moi je pense autrement, mon cher lord, et je crois que si vous alliez...
Il a Vu sans doute dans mon regard que je ne ferais pas ce qu'il me demandait , car il s'est arrêté sur-le-champ.
Le voyant averti à moitié , j'ai pris mon grand courage, et je l'ai mis sans plus de retard au fait de ma situation. Sans lui livrer aucun nom, je lui ai confie mon attachement pour une pure et noble femme envers laquelle j'avais des torts graves : j'ai ajouté que j'étais venu en Italie pour chercher cette femme que j'avais outragée par d'injustes soupçons ; que si je la retrouvais et qu'elle ne voulût pas me voir, je me croirais libre, mais que jusque-là je n'étais pas le maître de disposer de mon sort.
Que j'avais pour la sigiibrâ Antonia un attachement plus grand peut-être que l'amour le plus passionné; que je me regarderais comme le plus heureux des hommes de pouvoir unir ma destinée à la sienne , mais que ma délicatesse me défendait de croire à la possibilité de ce bonheur.
Ubaldino m'a écouté avec une attention anxieuse qui témoignait de son désir de trouver mes raisons mauvaises, puis, fidèle à son caractère italien, il m'a dit vivement :
— Mais, mon cher lord, toute la question est de savoir laquelle vous plaît le mieux des deux femmes que vous aimez.
— Pardon, Comte ; mais il me semble que la question n'est pas là du îout.
— Je ne vous comprends pas bien.
— J'ai voulu dire que ma préférence ne pouvait être déterminée que par mon devoir, alors
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même que je seiais dans le doute sur mes sentiments.
Il m'a regardé avec élonnement.
-— Ne m'avez-vous pas avoué, a-t-il repris, que vous trouviez Vntpnia une ravissante personne ?
— Je suis prêt à vous le répéter encore.
— Est-ce que vous ne l'épouseriez pas si votre cœur était libre '>
— Il me semble que je me suis exprimé de manière à ne vous laisser aucun doule à cet égard : je l'épouserais.
— Eh bien ! alors ?
— Je vous l'ai dit, mon cher comte, je ne suis pas libre. Maintenant permettez-moi d'ajouter que cette conversation m'est excessivement pénible.
Comme je prononçais ces mots, qui témoignaient de la fermeté de ma résolution, mon regard a rencontré celui du comte, et j'ai été
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frappé du changement de son expression.
Au lieu d'être affectueux et presque caressant, il était sombre, haineux : toutes les mauvaises passions du cœur humain semblaient s'y refléter comme dans un miroir fidèle.
Cependant la bouche d'Ubaldino souriait toujours. Le désaccord de ce regard et de ce sourire m'a donné beaucoup à penser.
Il s'en est sans doute aperçu, car il s'est remis presqu'aussitôt, et il a de nouveau engagé la conversation, en me priant d'excuser la démarche indiscrète qu'il avait faite, démarche dont, au surplus, ajouta-t-il, il n'attendait aucun succès.
Peu après il m'a quitté en m'assuranl de la sincérité de son affection et de la fidélité du souvenir qu'il me garderait malgré le temps et l'absence.
Quand il a été parti, j'ai beaucoup réfléchi à ce qui s'était passé entre nous, et maintenant
je me demande quel est le mobile qui l'a fait agir.
Est-ce bien de lui-même qu'il est venu ?
S'il n'a consulté personne, n'a-t-il aucun intérêt à ce que j'épouse sa belle-sœur?
L'étonnement qu'il m'a montré quand je lui ai dit que ma préférence ne pouvait être dé-' terminée que par mon devoir, ne prouve pas en faveur de la délicatesse de ses sentiments; puis ce regard faux et méchant que j'ai surpris au moment où il a dû perdre tout espoir de me persuader... tout cela cache un myslère plus honteux peut-être que je ne l'imagine. Anlonia ne serait-elle pas la pure et noble fille que j'ai rêvée?
Cette pensée me poursuit sans cesse et me cause une tristesse que je ne saurais vaincre.
On m'accuse toujours d'être trop défiant, et il ne se passe pas un jour que je ne me prenne en flagrant délit de crédulité.
TORD ALGERKON. 255
Je viens d'envoyer au palais San-Felice : il sont tous partis ce malin du bonne heure pour Vérone.
Je suis presque tenté d'attendre leur retour, pour savoir si /\ntonia reviendra avec eux.
Cependant que m'importe qu'iLs aient voulu me tromper , puisqu'ils n'ont pas réussi dans leur projet?
Je quitterai donc Venise demain, ainsi que je l'ai décidé, et je lâcherai de les oublier : dans la situation d'esprit où je suis dans ce moment, cela vaudra mieux pour eux et pour moi.
Le général H*** vient de in'écrire pour me demander ma dernière soirée ; je lui ai répondu que j'irais diner avec lui : j'espère que nous serons seuls et que nous pourrons causer librement.
Nigro, que je ne croyais plus revoir, est venu encore pour me renouveler ses souhaits
256 LOItD ALGEIlNON.
d'heureux voyage. Je suis vraiment touché de l'affection que cet homme me témoigne. Ainsi j'aurai trouvé un cœur honnête et reconnaissant à Venise.
Pauvre Anlonia! si cette réflexion était un outrage pour elle!... je ne me le pardonnerais de ma vie.
Nigro m'a donné quelques détails curieux et attristants sur les mœurs de celte ville. Il m'en a plus appris en une demi -heure que je n'en avais vu pendant un séjour de près d'une année.
J'ai essayé de le déterminer à me citer un nom ; il n'a jamais voulu y consentir.
J'ai conjecturé de cette réserve, que quelques-uns des faits qu'il me contait se sont passés dans des familles avec lesquelles il me savait en relation.
L'indulgence de cet homme égale sa prodigieuse pénétration. 11 s'afflige de la démo-
ralisation de son pays, mais il ne s'en indigne jamais.
— Vous leur en voulez d'être hypocrites , Mylord me disait-il en me parlant des grands seigneurs vénitiens : c'est encore ce qu'ils ont de meilleur. Quand ils auront cessé de l'être, ce sera une preuve que personne ne vaudra mieux qu'eux.
C'était en d'autres termes la maxime bien connue, que Y hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.
Moi qui crois, au contraire, que c'est un piège qu'elle lui tend, j'ai été d'un sentiment opposé.
Nigro a combattu mon opinion avec douceur et fermeté ; il ne m'a pas convaincu, mais sa philosophie pleine de mansuétude m'a touché.
J'ai encore fait une tentative pour le décider à me suivre, elle a été inutile.
ni. 17
2tâ TORD ALGKftftrtff
— Si je n'écoutais que mon goût, Exhi1lence, m'a-t-il répondu, j'accepterais l'offre que vous avez la bonté de me taire, non à cause des grands avantages que j'y trouverais pour ma fortune, mais parce que je me suis sincèrement attaché à vous. Ce qui me retient, c'est qu'on quelque lieu que j'aille, soit que je vous suive dans vos voyages, soit que vous m'établissiez dans une de vos terres, il arrivera infailliblement que quelqu'un un jour me reconnaîtra et s'en ira dire à tout le monde : Vous ne savez pas? lord Alger non B*** a pris à son service un ancien espion.
— Comment voulez-vous, Nigro, que ce fait se produise si vous habitez, par exemple, dans une des terres que je possède dans le fond de l'Ecosse?
— Que sais-je, Excellence? un colporteur, un fumiste, un chanteur ambulant : les Italiens
iournissent la moi lié des vagabonds qui sont répandus sur la surface du globe.
— Si vous n'avez pas d'autre raison que celle-là...
— Je n'en ai pas d'autre, Excellence, je vous en donne ma parole d'honneur.
— Eh bien ! je vous accorde qu'on pourra savoir un jour que vous avez été espion : ne sait-on pas à Venise que vous l'êtes?
— C'est vrai, Excellence ; mais ceux qui le savent, savent aussi que j'ai fait mon métier en honnête homme, et ils n'ont pas cessé de m 'estimer. A l'étranger on ne connaîtrait que le fait lui même, et non-seulement on me mépriserait, mais encore on se demanderait pourquoi un noble seigneur comme vous a attaché à sa personne un misérable comme moi.
Je n'ai plus insisté, mais je suis parvenu à faire accepter à Nigro une assez bonne somme
2G0 LORD ALGERNOiN.
d'argent pour doter une de ses filles : en l'acceptant il m'a dit :
— Je me suis défendu un jour de recevoir une récompense de vous , Excellence , parce que je ne l'avais pas méritée. Aujourd'hui , vous me faites un don qui me prouve votre estime, j'en suis fier et je l'accepte avec bonheur.
11 a voulu porter ma main à ses lèvres, je ne l'ai pas souffert et j'ai pressé la sienne avec une cordiale affection.
Je pense avec un véritable chagrin que je ne le verrai plus. Il faudra que je le recommande ce soir aux bontés du général H***.
Je ne suis plus à Venise. J'écris en ce moment, balancé par la gondole qui me conduit à Fusine où je trouverai mes voitures et mes gens.
Je voue, pour adieu , un éternel mépris aux habitants de celle cité corrompue, n'exceptant
LOHU ALGERNON. 20 1
de mon anathème, hélas ! impuissant ! que mon pauvre espion.
Je ne parle pas du général H*** : il est Allemand.
Le comte San-Felice est un misérable ! si je fusse tombé dans le piège qu'il m'a tendu, je serais devenu la risée de toute cette société de fourbes et de libertins.
Isidora, la noble jeune femme , A.ntonia, la pure jeune fille... horreur! horreur!
Et l'on s'étonne de mes perpétuelles défiances ! et il se trouve sans cesse des gens qui me reprochent mon inguérissable penchant au doute!
Je suis encore trop crédule.
Et la preuve, c'est qu'avant-hier il n'a tenu à rien que je ne fusse victime de ma confiance : si j'eusse été libre , j'étais perdu sans ressource.
Décidément, il faut admettre en principe
i. <>,]) ALGEBH0N.
fixe, absolu, qu'il n'y a pas un bon sentiment apparent qui ne cache une turpitude secrète.
Je ne souillerai pas ma plume des détails de l'odieuse machination dont j'ai failli être la victime ; c'est déjà trop d'eu avoir souillé ma mémoire.
Soyez généreux, noble, délicat, ce sont autant d'armes dont la pointe est toujours tournée contre vous.
Il faut bien croire qu'on est sauvé dans l'autre vie par ses vertus, puisqu'on n'est défendu dans celle-ci que par ses vices.
Je suis incertain en ce moment si je continuerai à chercher madame de Candor. Après la dernière preuve que je viens d'avoir de la perversité humaine, je devrais peut-être considérer comme un bonheur la rupture de cette relation.
Mais si je me trompais'?
Dois-je punir Jeanne de la duplicité précoce
LOltD ALClillNON. 203
d'Antonia, de la lâche condescendance de la comtesse, et de la perversité infâme de ce misérable Ubaldino ?
En vérité, je n'en ai pas le droit ; je persévérerai donc dans mon entreprise, sauf à examiner les choses de plus près si elle réussit.
Demain matin je serai à Ferrare, où je compte passer un jour ; puis, si rien ne met obstacle à mes volontés, j'arriverai à Rome dimanche : nous sommes aujourd'hui à mercredi.
Venise est cachée dans une brume épaisse: on ne l'aperçoit pas de Fusine, où je viens de débarquer.
Au lieu de ne m'arrèter que quelques heures à Ferrare, j'y ai passé deux jours, et je ne m'en éloignerais pas encore si je n'étais pas aussi pressé d arriver à Rome.
Je n'avais pas visité cette ville lors de mou premier voyage en Italie, et cependant il en est
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peu qui soient plus intéressantes pour les esprits sérieux et les âmes élevées.
C'est ici qu'un des plus beaux génies des temps modernes a été persécuté, trahi, calomnié et méconnu jusque dans ses œuvres, proclamées aujourd'hui immortelles.
Jai relu les pages sublimes de notre Byron, dans la prison où le Tasse a expié pendant tant d'années le tort d'être un homme de génie et le malheur d'avoir été aimé.
J'emporte avec moi un fragment de la pierre sur laquelle cette tête puissante se reposait de la douleur dans la folie.
Quel beau livre on ferait avec celte existence glorieuse et tourmentée ! Si jamais j'ai quelques années de calme, je l'entreprendrai , ne fût-ce que pour me retracer le néant des affections terrestres et le vide de toutes les grandeurs enviées.
Trois siècles se seront bientôt écoulés, et
LORD Al, G! Il NON. 265
cette grande mémoire est encore vivante dans les lieux où celui qui l'a laissée après lui a subi tant d'outrages !
Il a cru à l'amitié des hommes, à l'amour des femmes, à la popularité, à la gloire, et tous ses rêves, commencés dans des palais, se sont achevés dans l'hôpital et le cachot!
J'ai passé toute une journée avec un vieux savant qui connaît les détails de cette vie comme si elle s'était éteinte hier.
Au nombre des choses intéressantes qu'il m'a dites, il en est une qui m'a particulièrement frappé, et la voici : Torquato Tasso était à la fois crédule et défiant : tous ses malheurs sont venus de là.
Je retrouverai encore son souvenir à Rome, qui fut la dernière station de son douloureux pèlerinage, et j'irai méditer sur la tombe où la tardive justice des hommes vint déposer le laurier qu'elle avait refusé à son front.
Il y a eu quinze jours hier que j'ai quitte Venise, et cependant je ne serai à Rome que demain dans la matinée : c'est plus d'une semaine de retard, chose qui semblera d'autant plus incompréhensible aux personnes qui connaissent mes habitudes, qu'elle ne m'est jamais arrivée depuis que je parcours les grands chemins de l'Europe.
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J'ajouterai que, bien que ce ne soit pas volontairement que j'aie perdu mon temps, l'espèce de contrainte qu'il m'a fallu subir ne me laisse aucun regret.
Une aventure bizarre et romanesque au dernier point, une de ces aventures comme on en trouve tant dans les livres, et comme il en arrive si peu en réalité, m'aobligé à faire une halte, ou plutôt un véritable séjour aux deux tiers de mon voyage. Je me suis remis en roule la nuit dernière, mais je m'arrête de nouveau, volontairement cette fois, pour écrire ce qui m'est arrivé, pendant que je suis encore sous l'impression vive que j'ai ressentie. C'est deViterbe que ces pages seront datées.
Si l'histoire que je vais raconter était connue en Angleterre, où tout ce qui sort de l'ornière habituelle delà vie est si ardemment désiré par les oisifs et les sots, elle me susciterait bien des envieux, et de plus j'aurais à me reprocher un
LORD ALGLRNO*. 269
jour d'avoir attiré sur la malheureuse Italie une invasion plus considérable que jamais de mes moroses compatriotes.
L'un d'eux, homme de beaucoup d'esprit, qui fut pendant dix ans l'ambassadeur de la Grande-Bretagne près de la cour des Deux- Siciles, me disait en 4852 : « Mon cher, je
n'aime pas Naples il y a trop de poussière et
trop d'Anglais. »
C'était peu aimable pour moi, mais c'était exprimer un sentiment que j'éprouvais moimôme.
Je reviens à ce qui m'est personnel.
J'étais parti de Sienne assez tard dans la matinée, avec l'intention d'aller coucher à Aquapeden te, quand, par suite de mauvais vouloir du maître de poste de Ponte-Centino, je fus surpris par la nuit à moitié chemin environ du dernier relais que j'avais encore à parcourir avant d'atteindre la ville où je comptais m'ar-
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rêter. Peu accessible do ma nature à la erninto, et n'ayant jamais ajoute foi aux nombreuses histoires de bandits que j'avais entendu raconter pendant mes différents séjours ea Italie, je contemplais, avec une admiration que rien ne venait distraire, les dernières lueurs d'un magnifique soleil couchant qui s'éteignaient au sommet des collines situées à l'horizon lointain, lorsque je crus apercevoir vaguement quelques formes humaines qui s'agitaient dans l'ombre dont la plaine était déjà couverte. Au même instant, les chevaux attelés à ma voiture s'arrêtèrent brusquement, et le postillon s'étant laissé tomber de son porteur, se mit à plat ventre sur le grand chemin, en appelant à son aide tous les saints du paradis.
Tout cela fut l'affaire de quelques secondes.
Je crus d'abord à une terreur panique du drôle qui me conduisait, car cela m'était déjà arrivé quelquefois, et j'en avais toujours été
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pour mes fran d'émotion ; mnis je fus très promptemont fixé sur la nature de l'événement à la vue de huit ou dix grands gaillards qui entourèrent ma voiture.
Je criai aussi lot à Yorick, assis sur le siège de derrière, de ne faire aucune résistance : bien m'en prit, car l'intrépide et fidèle garçon avait déjà armé un fusil à six coups qui ne le quitte jamais.
En ce moment ma portière s'ouvrit, et l'un des huit ou dix grands gaillards m'aborda le chapeau à la main.
— Excellence, me dit-il avec une politesse respectueuse, vous êtes un peu en retard.
— ■ Pardieu, je le sais bien, répondis-je.
— Voudriez-vous avoir la bonté de descendre?
Je me hâtai de sauter sur la route, et j'ordonnai par un geste à Yorick d'en faire autant.
— Excellence, reprit mon interlocuteur toujours avec la même courtoisie, nous éviterons une grande perte de temps si vous avez la bonté de me dire tout de suite où vous avez mis votre argent, vos armes et vos bijoux.
— Voici mon argent, dis-je au bandit en lui présentant une escarcelle de peau de daim, dans laquelle il y avait environ quatre cents francs en écus romains.
Il prit la bourse, la secoua pour en apprécier le poids et reconnaître au tintement du métal si elle renfermait de l'or ou de l'argent, puis il me dit sèchement :
— Vous êtes Anglais, et vous ne possédez que cela.
— Il ne m'en fallait pas davantage pour gagner Rome, où je compte m'élablir pour quelques mois.
Le bandit se relira à une certaine distance, suivi de deux ou trois de ses compagnons, et ils
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se mirent à causer à voix basse avec une grande vivacité.
Leur conférence dura environ dix minutes, qui ne laissèrent pas que de me paraître assez longues; quand elle fut terminée, celui qui m'avait déjà adressé la parole revint auprès de moi et m'interpella en ces termes :
— Vous comprenez , Excellence, que nous ne pouvons pas vous avoir arrêté pour rien.
— Je conviendrai de tout ce que vous voudrez, Messieurs; mais je ne puis faire plus que de vous abandonner cette bourse, puisque je ne possède que cela pour le moment. Quant à mes armes et à mes bijoux, je vais vous les remettre sur-le-champ : les premières consistent en une sorte de tromblon, une paire de pistolets, deux fusils de chasse et un poignard malais dont la pointe est empoisonnée; les autres se composent de ma montre, de celle de mon
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valet de chambre, et de quelques épingles qui n'ont pas une très grande valeur.
Pendant que je faisais cette espèce de déclaration, deux bandits avaient allumé des torches de résine qui jetaient une vive clarté, ce qui me fit croire qu'ils allaient procéder à une visite en règle de ma voiture, pour savoir si je leur disais la vérité.
Telle était, en effet, leur habitude et selon toute apparence leur intention; mais ils se départirent de l'une et de l'autre, comme on va le voir.
— Vous paraissez sincère, me dit le chef après quelques minutes d'hésitation.
— Pourquoi ne le serais-je pas avec des gens qui peuvent à l'instant môme s'assurer si mes paroles sont loyales ?
Il donna son approbation à cette réponse par un signe de tète bienveillant, puis il reprit ;
LORD ALGEIIINON. 275
— Vous devez donc trouver de l'argent à Rome?
— Oui, j'ai une lettre de crédit sur le banquier Torlonia. Le connaissez- vous ?
— Très particulièrement : je lai déjà volé une douzaine de fois. C'est un très brave homme qui connaît les affaires... Mais qu'estce que vous appelez une lettre de crédit, Excellence ?
J'expliquai en peu de mots de quoi il était question.
— J'y suis, répondit le bandit qui m'avait écouté avec la plus intelligente attention. Et quelle somme pouvez-vous toucher chez Torlonia? ajouta-t-il avec la familiarité qu'il eût mise à parler d'un confrère.
— Elle n'est pas fixée ; ce que je voudrai. --Ce que vous voudrez, Excellence! Vous êtes
donc aussi riche que Torlonia lui-même? s'écria-t-il avec une sorte d'ébahissement comique.
27G LORD ALGERKON.
— Je ne sais, mais je suis très riche.
Il se retira de nouveau à l'écart, et il recommença à délibérer avec ses compagnons.
Cette fois, la discussion fut longue et même violente. Quelques mots qui arrivèrent jusqu'à moi me firent supposer qu'on agitait la question de savoir si on pouvait se fier ou non à ma parole. Mon interlocuteur était pour l'affirmative, les autres soutenaient l'opinion contraire.
J'étais remonté clans ma voiture pour m'abriter contre l'humidité de la nuit, si pénétrante et si pernicieuse dans cette contrée. Le chef des bandits revint, et je l'invitai à prendre place près de moi, ce qu'il fit sans hésitation.
— Excellence, me dit-il, je voulais qu'on vous laissât continuer voire route, après vous avoir demandé votre parole de payer une somme convenable pour le prix de votre rançon; mais mes camarades m'ont fait observer que nous
LOUD ALCEUNON. 277
avions été récemment dupes de celte façon d'agir, et il a été décidé que votre domestique seul serait mis en liberté. îl ira à Rome; il touchera de l'argent pour vous chez L'ami ïorlonia; cet argent nous sera adressé par une voie sûre que nous vous indiquerons, et, quand nous l'aurons reçu, vous serez le maitre d'aller où bon vous semblera.
— Et en attendant?
— En attendant, vous viendrez avec nous et vous serez sous la garde de notre honneur. Que pensez-vous de celte proposition, Excellence ?
— Qu'elle est fort raisonnable : puisque vous avez choisi ce métier-là, il est tout simple que vous en tiriez tout ce qu'il peut produire.
— Vous ne nous en voulez donc pas ?
— Pas le moins du monde : jusqu'à présent je n'avais rencontré que des voleurs qui n'a-
278 LORD ÀtÔERKOlT.
vouaient pas leur profession, je suis ravi d'en connaître de véritables : je les préfère de beaucoup aux autres.
Il m'a regardé fixement à la lueur des torches, pour savoir si je ne me moquais pas de lui, et en reconnaissant que j'avais parlé sérieusement il eut l'air très satisfait.
Il ne restait plus qu'à régler les bases du traité qui m'était imposé. J'y apportai pour ma part une facilité qui simplifia beaucoup les choses.
Ma rançon fut fixée à cinq mille écus romains : onze cents livres sterlings environ.
On me proposa ce chiffre, que j'acceptai sans discussion, bien qu'on parût disposé à en rabattre quelque chose si je le trouvais exagéré.
Puis il fut convenu que Yorick continuerait sa route en voiture jusqu'à Aquapedente; que là il laisserait mon coupé dans l'ai 'berge où j'aurais dû coucher, et qu'il filerait sur Rome
LORD A.LGERNON. 279
à franc étrier. Ma lettre de crédit lui fut remise, et j'y joignis un mot adressé au banquier Torlonia, dans lequel je lui parlais de ma position de manière à la lui faire entrevoir sans la lui confier précisément. Les bandits, de leur côté, indiquèrent un moyen sûr de leur faire parvenir l'argent : tout cela fut l'affaire de quelques minutes.
— Et mes armes? et mes bijoux? dis-je au bandit, avec qui j'étais dans les meilleurs termes.
— Fi donc, Excellence! s'écria-t-il avec indignation. Votre rançon n'est pas seulement pour votre personne, elle est aussi pour tout ce qui vous appartient... nous prenez- vous donc pour des....
Il s'arrêta, et un immense éclat de rire remplaça le mot qu'il allait laisser échapper un peu étourdiment, ce me semble.
Nous calculâmes, d'un commun accord, qu'il
280 LORD ALGLUJNOiX.
pourrait s'éeouler cinq ou six jours environ jusqu'à ma délivrance; je dis donc à Yorick de remplir une valise de tous les objets qui me seraient nécessaires pour une absence d'une semaine.
— Aimez-vous lâchasse, Excellence? me dit le bandit pendant que ces préparatifs se faisaient sous ses yeux.
— Beaucoup , et d'autant plus que j'en suis privé depuis très longtemps.
— Eh bien I Excellence, prenez un de vos fusils avec vous : nous tâcherons de vous procurer l'occasion d'en faire usage, puisque cela parait vous être agréable.
J'avais quelques pièces d'or dans ma poche; une vingtaine de guinées, je crois; je ne fus donc pas dans l'obligation de partager ce qui était dans le sac avec Yorick, et, les bandits n'en réclamant pas leur part, je le lui abandonnai.
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Tout était terminé; le postillon remonta sur son cheval, Yorick s'installa sur son siège, comme si j'étais encore dans la voiture, et le coupé s'éloigna à toute vitesse.
— Maintenant, Excellence, nous sommes à vos ordres, me dit l'homme qui m'avait toujours parlé jusqu'à ce moment.
Je ne répondis qu'en posant mon fusil sur mon épaule avec ce mouvement résolu d'un chasseur de profession qui se dispose à se mettre en marche.
Nous quittâmes aussitôt la grande route, ce à quoi je m'attendais d'avance, et il me sembla, à la direction que nous prenions, que nous nous dirigions vers les Apennins que j'avais traversés le matin même.
Après que nous eûmes cheminé pendant une heure environ, échangeant de temps en temps des paroles insignifiantes, le bandit et moi, il
me dit brusquement après un assez long silence :
— Votre Excellence n'est guère curieuse.
— Pourquoi?
— Parce qu'elle ne me demande pas où on la mène, ni combien elle a de chemin à faire.
— C'est que l'un m'est aussi indifférent que l'autre; mais, en revanche, j'ai une autre curiosité.
— Laquelle ?
— C'est de savoir votre nom.
— Oh! je puis vous le dire, Excellence! je ne le cache à personne, Dieu merci, et vous devez avoir entendu parler de moi : je suis !e fameux Barberino.
Il m'eut dit : je suis César, ou je suis Napoléon, qu'il lui aurait été impossible de mettre plus d'orgueil satisfait dans le son de sa voix.
— Eh bien ! mon cher Barberino, je suis enchanté de vous connaître, et je me souviens
LORD ALGERNOff. 283
parfaitement d'avoir entendu parler de vous. Je ne croyais pas à votre existence, et maintenant je pourrai dire que je vous ai vu.
Depuis que nous étions en marche, les torches de résine avaient été éteintes ; mais pendant notre station sur la grande route, la clarté qu'elles répandaient m'avait permis d'examiner les bandits, et en particulier celui qui traitait avec moi.
Ils étaient tous dans la force de l'âge, lestes, vigoureux et bien découplés; mais, pour la vigueur, l'agilité et l'aisance naturelle des manières, aucun d'eux ne pouvait entrer en comparaison avec Barberino.
Ce dernier paraissait avoir de vingt-huit à trente ans environ. Il était grand, mince, admirablement bien fait, et le costume très juste qu'il portait faisait valoir avec beaucoup d'intelligence la beauté de ses formes. Son front élevé était ombragé à sa partie supérieure par
284 LORD ALGE11NON.
une forêt de cheveux bruns, bouclés naturellement; son œil noir, à l'ovale largement fendu, était vif dans l'action et mélancolique dans le repos. Barberino avait le teint pâle, la barbe épaisse et sombre, et quand il souriait, les dents qu'on apercevait sous ses longues moustaches étaient d'une blancheur éblouissante. Son costume, qui me parut assez recherché dans les détails, offrait cet ensemble qu'Horace Yernet a reproduit avec tant de fidélité dans tous les tableaux où il a mis des bandits en scène. Sa démarche était ferme et gracieuse, ses mouvements élégants et faciles; en lui tout annonçait, enfin, une nature d'élite, enrichie, développée par l'habitude d'une vie aventureuse et indépendante : il faut convenir que moi qui n'avais jamais vu d'hommes de celte profession, je tombais bien pour mes débuts.
Comme je n'avais adressé aucune question
à ftarberino, ainsi qu'on a pu le voir, j'ignorais complètement où il me conduisait, et si je formais quelques rapides conjectures à cet égard, c'était pour me dire que nous finirions vraisemblablement par arriver à quelque caverne dans les bois, ou dans un de ces châteaux en ruine, jetés comme des nids d'aigles sur la pointe des rochers, qu'on rencontre à chaque pas dans les Apennins; mais à ma grande surprise nous atteignîmes un assez gros village, et quand nous l'eûmes traversé sans avoir observé aucune de ces précautions que des bandits doivent prendre à l'approche des lieux habités, je remarquai que notre troupe n'était plus composée que de quatre personnes.
— Est-ce que vous n'attendez pas vos compagnons? demandai-je à Barberino, qui marchait toujours d'un pas aussi leste et sans se soucier de ce qui se passait derrière lui.
"280 i.oun ai.gkkivov
— Pourquoi les attendrais-je, Excellence? ils sont chez eux, et nous n'aurons probablement rien à faire avant la semaine prochaine. Je soupçonne que vous vous êtes mépris sur notre compte : voyons, pour qui nous prenezvous ?
— Mais pour des gens qui prennent, répondisse.
— D'accord, Excellence; seulement vous vous tromperiez si vous pensiez que nous volons tous les jours et tout le monde.
— J'ai donc été l'objet d'une préférence de votre part?
— Elle vous était bien due en votre qualité d'homme riche, car nous ne sommes pas de ces misérables coquins qui dépouillent indistinctement tous les voyageurs. Quand vous passerez à A^quapedente ou à Vilerbe, Excellence, parlez au premier bourgeois que vous rencontrerez dans la rue de la bande de Bar-
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berino ; il vous répondra qu'elle est composée de bons cultivateurs qui ne s'adressent dans l'occasion qu'à ceux qui peuvent leur payer un impôt sans se gêner.
— Je souhaite que cet esprit d'équité soit toujours apprécié par la police du Saint-Père comme elle l'est par moi.
— Il en sera ce qu'il plaira à Dieu, Excellence, me répondit-il avec une superbe insouciance ; mais tous ceux qui naissent avec des dispositions à être pendus un jour ne le sont pas : c'est ce qui m'a décidé à voler de temps en temps.
Cette prudence et cette philosophie de bandit me parurent fort originales, et je me promis bien d'en faire une étude profonde pendant mon séjour chez Barberino.
— Excellence, reprit-il au bout de quelques minutes et en étendant la main devant lui,
voyez-vous celte petite lumière qui brille comme une luciole * au fond de ce ravin?
— Je la vois parfaitement.
— Elle éclaire ma maison, où nous serons avant qu'il se soit écoulé un quart-d'heure.
— J'en suis fort aise, car je commence à être un peu fatigué.
— Eh bien ! Excellence, faites-moi un plaisir : le voudrez-vous ? mais là répondez franchement.
— Je suis très disposé à vous être agréable si cela dépend de moi : de quoi s'agit-il?
— Je voudrais n'être pas obligé de vous surveiller tant que vous serez sous mon toit; d'abord cela m'humilierait, puis je perdrais beaucoup de temps, et je n'en ai pas à perdre, car nos labourages du printemps sont très en retard cette année.
* Mouche brillante très commune en Italie; c'est un ver luisant ailé.
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« — Si je vous donne ma parole de gentilhomme de ne pas chercher à m'enfuir, serezvous suffisamment rassuré?
— Je ne prétendais pas vous demander autre chose, Excellence, et je vous remercie d'aller au-devant de mon désir.
— Prenez donc ma main, Barberino : c'est celle d'un homme qui n'a jamais trompé personne : je la mets dans la vôtre en signe de l'engagement que je prends de ne pas vous quitter que vous ne m'ayez rendu ma liberté.
— Voilà de ces choses que je ne ferais jamais avec un Italien, murmura-t-il entre ses dents; mais avec un Anglais, c'est le plus sage. Merci, Excellence, reprit-il en élevant la voix avec un accent jovial : je suis plus tranquille maintenant que si vous éliez sous tous les verroux des prisons de Rome, et que si vous aviez aux pieds les chaînes de tous les
galériens d'Ostie.
in. 19
200 I.oiU) ALGE1VNOV.
Comme il prononçait ces mots, les aboiemcnls d'un gros chien arrivèrent à mon oreille, et j'aperçus, à la douce et incertaine clarté de la lune, une petite maison blanche, à moitié cachée dans un massif d'arbres gigantesques que je reconnus pour des yeuses. Au milieu d'eux s'élevaient quelques pins parasols, dont les sombres têtes se détachaient sur l'azur brillant du ciel, de la manière la plus pittoresque.
A quelque distance sur la droite, on entendait le murmure mélancolique et monotone d'une chute d'eau tombant d'une hauteur peu considérable.
En ce moment nous descendions un sentier à pic, véritable escalier sans rampe, sur un plan d'une effrayante inclinaison. Barbcrino, qui marchait devant moi, exigea que je misse ma main sur son épaule pendant toute la durée de ce périlleux passage. J'ai oublié de dire
LOIIP ALOI'UNON. 2(.Ji
qu'un de ses hommes portait ma valise.
Parvenu au bas, il poussa du pied une large barrière à claire- voie, et nous nous trouvâmes dans une espèce de cour toute remplie d'objets appartenant à un matériel aratoire assez considérable.
' La caverne du bandit était une ferme : ce n'était pas aussi pittoresque que ce que j'avais' rêvé, mais cela sortait du moins des traditions connues.
Le chien dont les aboiements s'étaient peu à peu transformés en petits cris de joie et d'affection, vint lécher la main de son maître; en même, temps la- porte de la maison blanche s'ouvrit, et une femme, tenant devant son visnge une lampe en cuivre de forme antique, parut sur le seuil. Ses traits éclairés chaudement par la lumière à laquelle une de ses mains faisait réflecteur , me semblèrent d'une remarquable beauté.
292 LORD ALGEKNON.
— Est-ce toi, Barberino, demanda-t-elle d'une voix dont le timbre un peu viril ne laissait pas que d'être harmonieux et sympathique.
— Oui , Stella; et j'amène avec moi un étranger, un Anglais. Le souper sera-t-il bientôt prêt?
— Il vous attend. Soyez tous les bienvenus. La compagne d'un patriarche n'eût pas mieux
dit : nous entrâmes.
L'accueil si hospitalier qui m'était fait ne fut pas amoindri par l'aspect des lieux où je le recevais : il me sembla même qu'il y avait entre eux une sorte d'harmonie dont mon esprit conçut aussitôt une opinion des plus favorables.
La pièce dans laquelle j'avais pénétré le premier, en ma qualité d'étranger, était vaste, propre et gaie. Les murs blanchis à la chaux ,
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et sur lesquels on avait collé de dislance on distance des images de saints, servaient d'appui à quelques meubles d'une simplicité rustique, mais remarquables par le soin avec lequel ils étaient entretenus. Une longue, large et lourde table , entourée de bancs solides , et garnie de tous les ustensiles indispensables à des convives peu difficiles, occupait le centre de celte pièce , laissant, malgré sa dimension peu commune, un vasie espace autour d'elle. Une lampe de fer à trois branches descendait d'un plafond à solives au milieu de la table, el répandait partout une vive clarté, passagèrement augmentée -par un grand feu de broussailles sèches qui pétillait dans une haute cheminée. Le manteau de cette cheminée supportait un râtelier d'armes, seul indice qui eût pu me laisser soupçonner la profession de mon hôte si j'avais eu quelque chose à apprendre à cet égard. L'arsenal était complet. Il réunissait
LOUD ALGLRJNON. 205
toutes les armes à feu , depuis le pistolet de poche du citadin qui rentre habituellement lard chez lui , jusqu'à l'esfmigole du voleur de grands chemins , sans domicile fixe ; et toutes les armes blanches , à commencer par le sabre courbe du dragon romain, et à finir par le couteau droit du paysan calabrais, couteau dont Fra Diavolo disait : 27 est né ouvert* il doit s'user sans avoir été fermé : parmi les premières je reconnus tout de suite deux fusils de chasse de fabrique anglaise d'une grande beauté. Il est plus que probable que Barberino ne les avait pas payés bien cher.
A. l'exception des objets dont je viens de donner succintement le détail , tous les autres meubles ou ustensiles qui garnissaient la chambre dans laquelle je me trouvais auraient pu tout aussi bien appartenir à un cultivateur aisé qu'à un chef de bandits : il est vrai que mon hôte avait eu la précaution de m'apprendre
qu'il cumulait ces deux professions, afin que la seconde vint quelquefois en aide à la première. J'ai dit que j'étais entré le premier dans la maison. Stella m'avait fait une gracieuse révérence , puis elle s'était élancée au cou de Barberino avec une vivacité dont le chaste abandon m'avait semblé plus fraternel. que conjugal, parce que chez les femmes l'innocence est toujours plus expausive que la passion devant un témoin.
Je ne me trompais pas , car Barberino , se dégageant doucement de la naïve étreinte de la jeune femme, se retourna vers moi et me dit :
— Excellence , c'est ma sœur : excusez-la si elle n'est pas plus belle : je vous assure qu'il n'y a rien de sa faute.
Stella baissa la tôle vivement pour me cacher l'embarras que lui causait l'aimable plaisanterie de son frère ; mais, si rapide que fut ce mouvement, j'avais déjà eu le temps de remarquer
LOllD ALGEIUNON. 297
que j'étais en présence de la plus ravissante créature que j'eusse jamais vue.
Elle était mince, élancée, souple comme une liane, et cependant tout en elle trahissait la force, cachée sous la grâce. Son attitude , ses moindres gestes avaient une simplicité et une noblesse dont aucune description ne pourrait donner une juste idée. Ses traits, avec plus de délicatesse et de charme , rappelaient ceux de son frère. C'était la même splendide chevelure noire, le même oeil étincelant et mélancolique tour à tour, le même sourire rayonnant et spirituel. Moins pâle que Barberino, parce qu'elle était beaucoup plus jeune et que son existence avait été sans doute plus paisible, sa peau brune avait une animation et une vie que les couleurs les plus éclatantes n'auraient pu lui donner. Telle était la gracieuse apparition qui m'avait accueilli sur le seuil de la maison d'un chef de bandits.
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J'avais posé mon fusil contre là muraille en arrivant , et je m'étais approché du feu pour sécher mes vêtements humectés par la froide rosée de la nuit.
Pendant que je me chauffais, Barberino et sa sœur s'étaient retirés à l'écart pour causer à voix basse. Je n'entendis rien de ce qu'ils disaient , mais je jugeai à leurs gestes et à leurs regards souvent dirigés de mon côté, que c'était de moi qu'ils s'occupaient.
— Excellence, me dit Barberino quand cet à parte fut terminé , à dater de ce moment vous êtes mon hôte et non mon prisonnier • regardez donc celte maison comme la vôtre, et ne mettez d'entraves à la liberté dont vous pouvez y jouir que celle qui vous seront imposées par votre conscience. Personne ici ne vous surveillera. Demain je reprendrai mes travaux de laboureur, de sorte que nous ne nous verrons qu'aux heures des repas et le soir. Vons m'avez dit , je
LORD ALGKMVON. 291)
crois, que vous aimiez la chasse : les bois et les champs , la montagne et la plaine vous sont ouverts. Partez de bonne heure, rentrez tard , nul ne vous demandera jamais compte de voire temps; et si par hasard un jour vous ne reveniez pas , je vous croirais mort et je ferais dire des messes pour le repos de votre âme : voilà comme je me fie à ceux dont j'ai une fois accepté la parole:
Bien que j'eusse toujours marché de surprise en surprise depuis quelques heures, celle que j'éprouvai en entendant ce langage si noble sortir de la bouche d'un voleur surpassa toutes les autres. Je ne pouvais en croire mes oreilles et je me demandais si je n'étais pas le jouet d'une de ces hallucinations qui sont le commencement de la folie chez certains hommes.
Néanmoins, je balbutiai quelques paroles de remerciment dans lesquelles je .dissimulai de mon mieux ma profonde stupéfaction.
Barberino reprit :
— Excellence , vous ne serez pas ici comme dans un de vos châteaux; mais un homme aussi résolu que vous , car vous êtes résolu , je m'y connais, ne s'inquiète pas de ce qu'il mange et de ce qu'il boit, pourvu qu'on le lui offre de bon cœur. Au surplus , si vous êtes mal , vous vous en prendrez à Stella ; c'est elle qui est chargée du ménage, et franchement je n'ai pas trop à me plaindre de la manière dont elle s'acquitte de ses fonctions. — Voyons, sœur, continua- t-il en élevant la voix, montre-nous un échantillon de ton savoir-faire en nous donnant à souper.
Le souper fut promptement servi ; il était bon et j'y fis honneur avecl'appétit d'un homme qui a marché longtemps en respirant l'air vif ds montagnes.
Nous passâmes à table deux heures, pendant lesquelles Barberino me mit au fait de sa
situation , comme il l'eût pu faire si j'avais été son plusintimeami.il me conta qu'il était resté orphelin à dix-huit ans , avec sa sœur qui en avait neuf. Leur père, longtemps malade , ne leur avait laissé que des dettes, une masure en ruine et des champs en friche. Barberino commença par essayer de vivre en travaillant; mais il débuta par deux années de mauvaises récoltes , et les créanciers de son père le poursuivant toujours plus vigoureusement à mesure qu'il devenait plus pauvre, il ne sut bientôt plus où donner de la tête : lui et sa sœur se voyaient à la veille de mourir de faim. Comme il était en présence de cette cruelle perspective, il fit un jour, à la chasse, la connaissance d'un ancien lieutenant de la bande du fameux Gasparone , qui venait de faire sa soumission en livrant une partie de ses complices.
Le vieux bandit lia conversation avec le jeune cultivateur. Après avoir reçu ses confi-
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denees, il lui dit qu'il était bien simple de s'abandonnor au désespoir et de se résigner à la misère, quand il lui serait si facile , en volant, de refaire sa position et de vivre dans l'abondance. Barberino repoussa d'abord ces conseils avec indignation : le bien d'autrui lui semblait une chose sacrée ; l'idée de verser le sang d'un de ses semblables lui faisait horreur. « Prendre le superflu des riches n'est pas voler , riposta l'autre. D'ailleurs il est bien rare de tuer, ajouta-t-il, car en général les voyageurs aiment bien mieux donner leur argent que d'exposer leur vie en se défendant. Essaye et tu verras. » Barberino se laissa persuader, et le vieux bandit , sans lui donner le temps de réfléchir , le conduisit le soir même sur le grand chemin. Cette première expédition réussit, c'est-à-dire qu'une famille anglaise abandonna au débutant et à son compagnon une bourse pleine d'or, à la seule condition qu'on lui permettrait de conti-
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nucr sa route. Barberino, qui était sorti pauvre de sa maison délabrée, y rentra riche au milieu de la nuit. Dès le lendemain il paya les dettes de son père et fit venir des ouvriers pour réparer sa masure. Le succès avait déterminé sa vacation et étouffé ce qui lui restait de scrupules. Il était brave , équitable dans sa manière de pratiquer le brigandage à main armée , de sorte qu'il eut bientôt une petite troupe à ses ordres. Ainsi qu'il me l'avait déjà fait entendre pendant notre course depuis l'endroit où il m'avait arrêté jusqu'àsa maison, il ne volaitpas tous les jours ni tout le monde. Son système consistait à rester tranquillement chez lui, à s'occuper.de ses travaux, jusqu'au jour où il recevait d'un de ses nombreux affidés l'avis qu'un riche voyageur devait parcourir tel jour et à tel moment la route qu'il exploitait. Alors il rassemblait son monde en nombre assez considrable , de manière à rendre toute résistance impossi-
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ble, et il rançonnait le passant avec les façons courtoises dont il avait fait usage avec moi.
Il me conta tout cela avec une simplicité et une bonhomie inimaginables ; on eut dit qu'il s'agissait de la chose la plus naturelle du monde : un chasseur qui fait le récit de ses exploits y met à coup sur plus de passion et moins de sincérité.
— Vous devez être riche à présent, lui dis-je.
— Pas autant que vous pourriez le croire , Excellence ; car il y a beaucoup de malheureux dans le pays; mais enfin nous avons de quoi vivre, et je puis de temps en temps donner une chaîne d'or ou une paire de pendants d'oreilles à ma chère petite Stella.
— Et les dragons du pape , el la justice?
— Ah ! les dragons, vous avez raison, Excellence; c'est une grosse dépense pour moi ; sans eux j'aurais pu déjà me retirer des affaires; mais
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il faut bien leur donner de quoi aller boire d'un côté pendant que nous allons nous promener d'un autre. Quant à la justice , comme je n'ai encore , Dieu merci, tué personne , elle m'a laissé jusqu'à présent assez tranquille. Si jamais elle se fâche tout de bon, je verrai alors ce que j'aurai à faire.
— A votre place , mon cher Barberino , je n'attendrais pas ce moment là.
— Je conviens avec vous que ce serait plus sage, Excellence; mais ce qui me retient, c'est que si je quitte mon commerce, mes camarades le continueront, et comme je ne serais plus là pour les diriger ils le feront malhonnêtement , et cela me nuira dans le pays. Je tiens à ma réputation, Excellence.
J'eus d'abord envie de rire de ce singulier
scrupule ; mais en y réfléchissant je lui trouvai
un côté sensé qui me rendit sérieux.
Pendant celte conversation , Stella s'était rein. 20
KORD ALGERIEN.
tirée après m'avoir gracieusement souhaité une bonne nuit : peu après les deux compagnons de Barberino , qui cumulaient les fonctions de bandits avec celle de valets de ferme, en avaient fait autant , et il ne restait plus dans la grande sale que mon hôte et une vieille femme nommée Leone, que je jugeai, au mouvement qu'elle se donnait , devoir être la servante de la maison.
Une grande amphore en terre rouge, remplie de vin de Marsalla, était sur la table, Barberino s'en versait de fréquentes rasades, m'inviliint chaque fois à suivre son exemple, ce que je faisais de temps en temps.
Il en résulta que mon hôte devint de plus en plus communicatif.
Je lui demandai pourquoi il ne se mariait pas.
— C'est une question que je m'adresse aussi quelquefois, Excellence, me répondit-il :
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ruais je me dis aussitôt que quand on est heureux il ne faut pas faire la foiie de loucher à son bonheur. Si j'épousais une honnête fille, elle trouverait que je vole trop; si j'en épousais une qui ne fût pas honnête, elle trouverait que je ne vole pas assez : dans un cas comme dans l'autre il faudrait se quereller du malin au soir, et moi, voyez-vous, j'aime la paix. Avec ma petite Stella je suis sûr de toujours l'avoir.
— Et voire sœur pense-t-el!e comme vous sur le chapitre du mariage?
Sa physionomie, qui avait pris une expression de jovialité assez remarquable depuis que nous étions à souper, s'assombrit subitement : je craignis un instant d'avoir été indiscret.
— Ma sœur, ma sœur, murmura-t-il, j'aime à croire qu'elle aussi se trouve heureuse de sa position... mais j'aurais dû peut-être la questionner à cet égard.
— Elle me paraît bien gaie, me suis-je hâté d'ajouter, pour atténuer l'impression fâcheuse que je venais de produire.
— Elle est si bonne, si dévouée, si pure! reprit-il vivement. Mais malheur à elle, malheur à moi, si la passion entre jamais dans son cœur !
— Eh bien ! vous la marierez à celui qu'elle aimera, et tout sera pour le mieux.
— Mais, Excellence, dans notre position nous ne voyons que des gens qui ne sont pas dignes d'elle; et alors vous comprenez... ma pauvre sœur! reprit-il d'un ton pénétré après avoir gardé le silence pendant quelques secondes ; ma pauvre sœur ! la vie que je mène lui fait peut-être bien du tort 1
En prononçant ces dernières paroles, il se versa un grand verre de vin qu'il avala tout d'un trait : il paraissait vivement ému.
Nous passâmes un bon quarl-d'heure sans
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rien nous dire; ma dernière question ayant eu le fâcheux résultat de l'affliger, je craignais de lui en adresser de nouvelles.
Ce fut lui qui engagea de nouveau la conversation en m'exprimant le regret de m'avoir dérangé, ce fut ainsi qu'il s'exprima sur l'événement qui m'avait amené dans ses montagnes.
Je lui fis observer doucement qu'il n'aurait tenu qu'à lui de m'éviter ce dérangement , qu'au surplus je n'avais pas eu l'occasion de regretter encore.
— C'est ce qui vous trompe, Excellence ; il n'a pas tenu qu'à moi, et vous allez voir comment. Nous avons un des nôtres à Sienne et un autre à Aquapedente. Quand un riche voyageur arrive dans une de ces deux villes pour coucher, notre homme accourt bien vite nous prévenir qu'une bonne capture passera le lendemain. Mes compagnons sont instruits du
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fait comme moi : si je ne voulais pas profiler de l'occasion, ils diraient que je les trahis et ils feraient l'affaire sans que je fusse là pour veiller à ce que les choses se passent convenablement. Avant quinze jours ils tueraient quelqu'un, et ce serait moi qu'on punirait : je vole pour n'être pas pendu.
Pour le coup je ne pus retenir un éclat tic rire. Barberino, loin de se choquer de mon hilarité, la partagea : sa bonne humeur était tout-à-fait revenue.
— Le maître de poste de Ponte-Centino est un des vôtres, n'est ce pas? lui demandai-je.
— Pourquoi m'adressez-vous cette question , Excellence ?
— C'est parce qu'il m'a fait attendre des chevaux, sous prétexte qu'ils étaient au labourage très loin de chez lui, et après deux heures j'ai vu qu'on allait les chercher dans une prairie à une portée de fusil de sa maison : sans
ce retard je serais arrivé avant la nuit à Aquapedente.
— L'imbécile n'en lait pas d'autres ! s'écria Barberino. A la première occasion je lui laverai la tête, il nous compromet par ses gaucheries.
— Je ne me suis donc pas trompé dans mes conjectures?
— Oui et non, Excellence. C'est un pauvre diable à qui j'ai prêté de l'argent, et au lieu de me le rendre il me paie en petits services qui ne lui coûtent rien. Je le ferai rembourser pour me débarrasser de lui.
Comme il prononçait ces mots, la porte de l'extérieur s'ouvrit, et un grand gaillard entra d'un air délibéré.
Je le reconnus à l'instant même pour un des hommes qui avaient aidé à dételer mes chevaux, la veille au soir, lorsque j'étais arrivé à Sienne.
— Comment te voilà encore? dit Barberino d'un ton de mauvaise humeur. On ne peut ' donc pas rester deux jours tranquille avec toi. Voyons, qu'as-tu à m'apprendre de nouveau ? parle vite et pars de même.
— Deux voitures pour demain. C'est un cardinal et sa suite.
— Un cardinal, misérable drôle! mais tu veux donc nous faire pendre tous? s'écria Barberino en frappant du poing sur la table. Si jamais tu t'avises encore d'une pareille maladresse tu auras aiïaire à moi. Corpo di Bacco! voler un prince de la sainte Eglise! mais c'est toucher au bien des pauvres! sors d'ici, coquin !
Et le bandit se leva, les poings crispés, le visage livide de colère; dans cet état il était vraiment horrible à voir, et je crus qu'il allait brûler la cervelle au pauvre diable qui se tenait immobile et glacé de terreur devant lui.
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Je pensai qu'il était de mon devoir d'intervenir, et je dis à mon hôte :
— Voyons, Barberino, calmez-vous. Ce garçon a cru bien faire, et vous devriez vous borner à...
— Excellence, vous ne connaissez pas cette engeance maudite! interrompit-il avec force. Parce qu'ils ont une prime pour chaque avis qu'ils donnent, ils feraient volontiers voler leur père. Allons, retire-toi, Luiggi , poursuivit-il avec plus de douceur dans la voix et un regard moins courroucé; et si tu veux que je te pardonne, ne souffle mot à personne de ce que tu m'as dit ; tu m'entends? ajouta-l-il encore en reprenant passagèrement le ton de la menace.
Luiggi fit deux ou trois pas vers la porte, mais avec la lenteur d'un homme indécis.
— Je vois ce que c'est, reprit Barberino : tu
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voudrais n'avoir pas tout-à-fait perdu ton temps. Tiens, prends ceci.
Et il jeta dédaigneusement deux pièces d'or qui allèrent rouler sous les pieds de Luiggi.
Celui-ci les ramassa avec une dextérité merveilleuse, puis il s'élança d'un bond hors de la maison.
A peine fut-il sorti, que Barberino se laissa tomber accablé sur le siège qu'il avait quitté quelques minutes auparavant : je compris qu'une sorte d'affaissement moral succcédait tout d'un coup à la colère qu'il venait de laisser éclater, un peu malgré lui, je crois.
Pendant que je réfléchissais pour savoir si je devais lui adresser quelques paroles sympathiques ou l'abandonner à ses impressions, je l'entendis qui murmurait, comme s'il se parlait à lui-même :
— Cela ne finira donc jamais ! mais c'est un enfer que cette vie ! Excellence, continua-t-il
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en élevant la voix, il est bien plus difficile de redevenir honnête homme que de cesser de l'être, et pourquoi Dieu permet-il que les liens qui nous attachent au mal soient plus forts que ceux qui nous retenaient au bien?
— C'est sans doute pour que nous ayons plus de mérite en respectant les uns et en brisant les autres, lui répondis-je avec l'accent d'une profonde conviction.
— C'est très bien ce que vous me dites-là, Excellence , reprit-il d'un ton qui annonçait une vive impression, et je lâcherai de m'en souvenir un jour. . . plus tard ! plus tard ! c'est toujours ce que nous disons quand il s'agit de bien faire, au lieu que...
Puis, sans achever sa phrase, il se leva de nouveau, alluma une petite lampe de cuivre à l'un des becs de la grande lampe de fer dont j'ai parlé, et, marchant devant moi, il m'invita
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en termes respectueux et dignes h le suivre dans la chambre qu'il me destinait, à l'étage supérieur de la petite maison.