III
mais il y aura certainement des jours où cela me sera tout-à-fait impossible.
— Je le comprends et je vous excuse d'avance.
— Je me mettrai en campagne dès demain, Mylord.
— C'est à merveille, Nigro... Pour aujourd'hui que dit-on de nouveau dans la ville?
Il m'a regardé avec une rare expression de finesse, puis il a répondu :
— Il n'y a jamais rien de nouveau à Venise, Excellence : on y naît, on y vit, on y meurt, ça ne vaut pas la peine d'en parler un jour plutôt qu'un autre.
— Vous me trompez, Nigro : Il s'est passé un fait récent d'un intérêt réel pour moi : d'où vient que vous ne m'en parlez pas?
— Parce que vous le connaissez, Excellence.
LORD Ar.GF.RNON. 195
— Je le connais à la vérité , mais je n'ai eu aucun détail, et je serais charmé que...
— Mylord, sur l'honneur de ma mère, a-t-il interrompu avec une vivacité sérieuse , je n'ai rien appris que l'événement lui-même : à savoir que le prince avait été mis en liberté hier soir assez tard, et qu'il était parti immédiatement pour Milan.
— Et vous n'avez pas cherché à savoir...
— Chercher à savoir sans y être obligé ! Excellence, quand la curiosité est un métier, on ne songe guère à la pratiquer par désœuvrement. Si vous saviez comme je suis heureux quand il ne se passe que des choses qui ne me regardent pas! On m'a dit : le prince Severino est libre ; j'ai répondu : Dieu en soit loué ! Tout a été fini là.
Je n'ai rien trouvé à répliquer à cette philosophie de l'espionnage. Ce Nigro a une manière de résumer les choses qui me confond et me do-
190 LORD ALGERNOiN.
mine malgré moi. Quand je ([tiillerai Venise je le regretterai.
Il a donc été convenu qu'il reprendrait le lendemain ses démarches pour retrouver madame de Candor.
Jamais, ce me semble, je n'ai autant désiré qu'elles fussent couronnées de succès promptement.
Je voudrais la revoir, me jeter à ses pieds pour lui avouer mes torts, obtenir mon pardon, et partir avec elle pour quelque lointaine solitude où les bruits du monde ne puissent pas arriver.
Quand on lira ce que j'ai encore à raconter de la malheureuse histoire du prince Severino, on s'expliquera peut-être comment j'ai laissé s'écouler des jours et des semaines sans ne sentir le courage de redonner une sorte de vie à ces douloureux souvenirs, en les consignant dans ces pages avec la fidélité scrupuleuse que
198 LORD ALGEUNON.
je aiets toujours à l'exécution de ces sortes de choses.
La plume s'échappe de mes doigts , la rougeur de la honte me monte au visage, à la pensée de cette hideuse plaie de l'humanité que je vais dévoiler à quelques regards qui ne peuvent encore en soupçonner l'existence.
Et si ceux qui me connaissent assez pour savoir que j'ai passé ma vie à étudier les misères du cœur de l'homme soit sur mes semblables, soit sur moi-même, s'étonnaient de ma surprise à cette dernière découverte, de mes hésitations à la faire connaître , et de la souffrance que je ressens à l'idée du récit que je vais entreprendre après l'avoir si longtemps différé , je leur dirais qu'on n'a jamais tellement creusé cet abîme, qu'il ne reste encore quelques reptiles jusqu'alors inconnus dans ses incommensurables profondeurs.
C'est justement quand on croit tout savoir,
LOBD ALGIiRJNON. 199
qu'on est confondu, anéanti lorsqu'on est obligé de reconnaître qu'il reste encore quelque chose à apprendre.
Seule, l'ignorance n'est jamais surprise de ce qu'elle voit.
ïl n'y a que les gens qui n'ont rien observé qui s'imaginent avoir tout prévu.
Je prends mon grand courage et je commence.
On se souvient que j'en suis resté au jour et presqu'au moment où je devais aller diner chez le général major H***, gouverneur de Venise.
La nuit précédente j'avais, comme je l'ai raconté plus haut, cherché à mes risques et périls à faire évader de la prison des Plombs le prince Severino, et pendant la matinée je n'avais jamais pu découvrir comment il s'était fait qu'il eût recouvré la liberté sans ma participation.
C'est dans cette ignorance que je suis arrivé chez le général H***.
200 LOKD A.LGKRNOK.
J'ai trouvé un homme jeune encore, joignant la dignité à la grâce, qui m'a reçu avrr le plus cordial empressement.
Je l'avais déjà vu deux fois, ce qu'il m'a rappelé dans les termes les plus aimables.
— Mylord, m'a-t-il dit, vous m'excuserez, j'espère, si je vous fais dîner tout simplement en famille, c'est-à-dire avec mes aides-decamp ; c'est un calcul de ma part : je désirais jouir de votre conversation sans être distrait par la nécessité de faire les honneurs de ma table à des ennuyeux.
Ces paroles , prononcées avec ce mélange de bonhomie et de finesse qui caractérise les Allemands distingués , m'ont prévenu favorablement ; je me suis aussitôt senti à mon aise avec cet homme, chez lequel je ne venais cependant qu'avec une sorte de répugnance et uniquement poussé par un instinct de curiosité.
Le général m'a présenté ses aides-de-camp
LORD ALGEUJNCW. 201
qui mont paru des jeunes gens spirituels, instruits et bien élevés ; peu après le maître d'hôtel est venu annoncer que le diner était servi.
Chose bizarre, quand je me rappelle les dispositions dans lesquelles j'étais quand je suis arrivé, j'ai été presqu'à l'instant même parfaitement «à mon aise avec tout ce monde.
Pendant le diner la conversation a été à la fois agréable et sérieuse 5 le général, avec un tact infini, a eu soin de la maintenir sur des sujets qui pouvaient m'intéresser.
Ses aperçus sur l'état de i' Europe m'ont vivement frappé par leur justesse et leur nouveauté , et son appréciation de celui do l'Italie en particulier a singulièrement modifié les idées que je rnétais faites ou qu'on m'avait données.
Ce n'était en quelque sorte qu'un prélude, car plus tard l'autorité des faits devait venir
fortifier la justesse des idées et des vues qu'on semblait me soumettre.
En sortant de table nous sommes allés prendre le café et les liqueurs dans le cabinet du général, sorte de belvédère aérien d'où l'on aperçoit comme un vaste panorama toute la ville de Venise et la terre ferme à une grande distance.
On a apporté de magnifiques pipes turques, des cigares de toutes les formes, des tabacs de toutes les espèces, et des cassolettes remplies de fragments de bois d'Aloës et de pastilles en pâte de benjoin.
— Mylord, m'a dit le général, en me présentant le bout d'un superbe narguilé , que son chasseur venait de mettre en état de fonctionner, la politesse veut que je vous dise de ne pas vous gôner pour me quitter dès à présent, si vous avez quelque chose de mieux à faire que de rester avec moi ; mais, ce devoir une fois rempli,
LORD ALGKRHOfl. 203
j'ajouterai que je serai heureux et touché si vous voulez bien me consacrer une partie de votre soirée.
J'aurais en toutes circonstances fait droit à une requête présentée d'aussi bonne grâce , et je l'ai d'autant mieux accueillie qu'elle allait au-devant d'un de mes désirs.
Les aides-de-camp ont allumé chacun un cigare, puis ils se sont éclipsés les uns après les autres comme des hommes qui vont à leurs plaisirs ou à leurs affaires , c'est-à-dire sans la moindre affectation, et sans qu'un signe échangé entr'eux ait pu me faire croire qu'il avait été convenu d'avance qu'on me laisserai t en tête à-tête avec le général.
Toutefois celui-ci a pris immédiatement la parole, dès que le dernier aide-de-camp fut sorti, comme s'il n'attendait que le moment où nous serions seuls pour causer plus confidentiellement avec moi.
204 lof. i) Au;i-;niNO\.
— Mvlord, rrva-t-il dit avec un sérieux qui n'excluait pas la grâce qu'il avait déployée depuis que nous étions réunis, si je pensais qu'il fût possible d'étonner un homme tel que vous , je prendrais quelques précautions oratoires avant d'aborder le sujet délicat dont je désire vous entretenir; mais la haute estime que j'ai conçue pour votre caractère, et ie cas tout particulier que je fais de votre esprit me déterminent à aller droit au fait.
— Général , rien n'est plus habile avec moi que cette façon d'agir, ai-je répondu, et je vois que vous me connaissez bien.
— Je ne cherche pas à être habile, a-t-il répliqué avec plus de vivacité qu'il n'en avait montré jusqu'alors ; je laisse cette ressource à ceux qui ne sont pas honnêtes.
Involontairement, cette phrase, avec plus d'élégance et de concision, bien entendu, m'a
LORD ALGUUNON. 205
rappelé INigro, et ce rapprochement m'a fait sourire.
Je n'avais point de réponse à faire aux dernières paroles du général, mais j'ai pris aussitôt une altitude grave et recueillie qui dut lui foire comprendre que , sans deviner précisément où il voulait en venir, j'étais prêt à l'écouter avec toute l'attention qu'il semblait désireux d'exciter en moi : il a repris aussitôt avec un accent persuasif et confidentiel :
— Mylord, je sais tout ce que vous avez voulu faire pour le prince Severino, et j'espère que vous me pardonnez de vous avoir prévenu , en lui rendant la liberté avant l'heure où il l'aurait due à votre généreux dévouement.
Je me suis incliné sans répondre , et, à parler franchement, j'eusse été assez embarrassé pour le faire de façon à mettre d'accord ma dignité avec la réserve que je croyais prudent d'observer encore.
— Vous auriez, d'ailleurs, difficilement réussi , a-t-il ajouté après quelques secondes de silence; et, sous ce rapport , vous devez vous féliciter que les choses aient tourné de cette manière... J'ai engagé le prince à se rendre immédiatement à iMilan auprès de l'archiduc viceroi.
— Je le sais, général.
— Il en sera quitte pour un exil dout je tâcherai de faire abréger la durée; tandis que s'il était parvenu à s'évader, toute ma bonne volonté de le servir eût été probablement stérile.
Il y avait tant de bienveillance dans le ton du général, toute sa personne exhalait si bien la sincérité et la droiture , que je me décidai brusquement à sortir de la réserve que je m'étais imposée d'abord , dans la crainte de compromettre les subalternes dont j'avais acheté le concours.
LOltD ALOERNON. 207
— Général, lui dis-je avec vivacité, il ne me manque pour me féliciter avec vous de la tournure qu'a prise cette fâcheuse affaire , que la certitude que la participation dont je revendique toute la responsabilité n'a été nuisible à personne. Je pense que vous êtes en mesure de me satisfaire à cet égard ?
— Parfaitement , Mylord ; et c'est surtout pour vous rassurer que j'ai désiré avoir une entrevue avec vous : je me suis dit que vous deviez être inquiet du sort des hommes que vous aviez associés à vos projets.
— Il est certain, général, que je ne me consolerais jamais du malheur d'avoir compromis l'existence d'un de mes semblables , et je vous sais un gré infini...
— Oh ! l'existence de personne ne pouvait être en jeu dans une affaire de cette nature, a-t-il interrompu en souriant. Je vois, Mylord , que vous avez encore quelques préventions
contre nous : nous en causerons tout-à-l'neure, si vous voulez bien le permettre.
Je me suis incliné de nouveau sans prononcer une parole , puis , après quelques secondes d'attente , j'ai repris comme un homme qui poursuit son idée :
— Quand j'ai parlé d'existence compromise, général , ce n'est pas seulement à la vie que j'ai fait allusion... ce n'est pas même à elle du tout, ai-je dit en me reprenant : mais vous comprenez : la perte de la liberté , celle d'un emploi... sur ce dernier point surtout, il m'importe d'autant plus d'être renseigné d'une manière exacte, que je suis décidé à réparer le tort que j'aurais pu causer à ceux que j'ai engagés à m'aider dans l'entreprise dont nous nous entretenons. Vous voyez avec quelle confiance je m'ouvre à vous , général... je vous avoue que j'avais des complices, ce que vous ne saviez peut-être pas.
— Mylord , a-t-il répliqué avec la prompti-
LORD ALGERNOK. 209
tuile de la sincérité , si vous voulez être assez bon pour prendre avec moi rengagement de ne pas me savoir mauvais gré de me taire si vous me demandiez plus de choses que je ne peux vous en dire , je vous en dirais beaucoup.
— Je prends même celui de ne vous adresser aucune question , général.
— Ce serait aller trop loin : bornez-vous à me laisser la liberté du silence si je ne crois pas devoir parler.
— Soit, général.
— Il est bien entendu que cet avantage est réciproque ; c'est-à-dire, Mylord, que si je vous adressais une question indiscrète , vous seriez , de votre côté , parfaitement libre de n'y pas répondre.
— C'est bien ainsi que je l'ai compris.
— C'est à merveille ! s'est-il écrié du ton d'un homme satisfait : nous ne serons pas obligés de chercher à nous tromper.
210 LORD ALGERWON.
Il a agité une petite sonnette d'argent posée à côté de lui sur un guéridon. Son chasseur est entré aussitôt.
— Bourrez nos pipes, Knoreck , lui dit-il ; puis vous irez donner au planton l'ordre de répondre , si on vient me demander, que je n'y suis pour personne, à l'exception de mon chef d'état-major.
Le chasseur est sorti à reculons, et nous nous sommes trouvé de nouveau en tête-à tête.
— Mylord, vous venez, ce me semble, de me dire que j'ignorais peut-être que vous eussiez des complices dans l'affaire donVj'ai prévenu l'exécution.
— - Ce n'était qu'une supposition, généra!.
— Qui \ous était bien permise, je le reconnais ; mais comme il ne saurait me convenir de vous laisser dans le doute à cet égard, et que je tiens à vous rassurer sur le compte des gens que
LORD VLGER1VON. 21 1
vous avez employés, je vais vous dévoiler toute la vérité sur ce qui s'est passé.
— Je serai charmé de la savoir, général, car je la cherche et la demande en vain depuis ce matin.
— Je commence par vous dire que les hommes auxquels vous vous êtes adressé , bien qu'ils aient obtenu leur grâce pleine et entière, ne l'ont pas achetée au prix de leur trahison.
Un frémissement involontaire a parcouru tout mon être : il ne faut pas réfléchir bien longtemps pour en comprendre la cause.
— Un de ces hommes d'ailleurs était innocent de toute complicité avec vous, a continué le général ; c'est celui qui vous a livré le plan delà prison des Plombs. Vous lui avez demandé ou plutôt acheté ce plan, et il avait un ordre de moi de vous le remettre si vous désiriez l'avoir.
— Mais, général, comment saviez- vous?..
"il".' LOftn M.r.F.r.NOx.
— Ceci rentre dans Tordre des questions auxquelles je me suis réservé le droit de ne pas répondre. Le plan qu'on vous a remis, ce que du reste l'employé i>oglioni ne savait pas, n'aurait pu vous être d'aucune utilité : depuis qu'il est fait, la distribution intérieure de la maison a été complètement changée... J'étais donc parfaitement tranquille sur ce point, et voilà un homme que je n'ai pas même été dans le cas de punir.
— Ce n'était pas celui qui m'inquiétait le plus.
— Quant au gardien qui devait sortir avec le prince, tous deux déguisés en soldats, il n'a pas dit un mot, et à l'heure qu'il est, Mylord, il ignore encore le danger qu'il a couru, car il aurait été pris, soyez-en sur, en flagrant délit, et rien n'aurait pu le sauver d'une destitution. Ce pauvre diable est assez puni par la perle de la magnifique récompensp que vous lui aviez
LOKD ALGUUNOIN. 213
promise. Nous nous doutions depuis longtemps qu'il n'était pas incorruptible; niais il a rendu de grands services ; ii sait se faire aimer des prisonniers; son exactitude dans les devoirs do sa pénible profession ne s'est jamais démentie; il est chargé d'une nombreuse famille; nous l'avions donc maintenu à son poste en le surveillant beaucoup, et nous continuerons à l'y maintenir, à la charge par nous de le surveiller davantage. Il a couru de grands risques pour vous, Mylord ; it vous a été fidèle, et cependant il conservera son emploi. Vous le verrez peutêtre, vous le récompenserez sans doute, faites seulement qu'il ne sache pas que je suis instruit de tout, et, dans son propre intérêt, recommandez-lui de ne plus s'exposer à l'avenir. Une longue fidélité peut faire pardonner un moment d'erreur ; mais rien ne saurait excuser l'habitude de la trahison : vous devez, sur ce point, être de mon avis, Mylord,
21 \ LORD ALGËJL1NÔN.
Les réflexions qui se pressaient en foule dans non esprit, les rapprochements douloureux que je ne pouvais m'empêcher de faire, m'avaient jeté dans un trouble inexprimable, et ce ne fut que par un geste machinal qu'il me devint possible de témoigner mon approbation aux dernières paroles du général.
— Si je vous avais connu plus tôt, Mylord, reprit-il d'un ton lout-à-fait affectueux \ si je ne m'étais pas dit surtout qu'on avait du vous donner de fâcheuses préventions contre moi, je me serais permis de vous prémunir à l'avance contre toutes les déceptions auxquelles doivent s'attendre les hommes de cœur qui...
— Permettez, Général, mais je n'en suis pas encore arrivé à regretter ce que j'ai voulu faire, et si c'était à recommencer...
Il m'a regardé avec une bonté empreinte de tant de tristesse, que j'ai senti ma voix s'arrêter dans mon gosier, et que ma main droite s'est
tendue involontairement vers lui, comme pour lui dire que j'étais touché de la sympathie qu'il me témoignait avec tant de délicatesse.
— Écoutez, Général, ai-je repris avec chaleur et cordialité , je manquerais de droiture si je n'avouais pas que j'avais de grandes préventions contre vous; mais, sur mon honneur, elles n'existent plus, car vous venez de me parler le langage d'un loyal gentilhomme. Vous me dites que vos subordonnés ne m'ont pas trahi : je vous crois sans arrière pensée... mais qui donc m'a trahi alors? car si prodigieuse que soit votre pénétration...
11 m'a arrêté en posant la main sur mon bras, puis il m'a dit :
— Je pourrais me dispenser de vous répondre en vous rappelant l'engagement réciproque qui nous lie ; je devrais peut-être même le faire; mais, d'une part, vous me semblez désirer de connaître la vérité, si pénible qu'elle
216 LOfiD ALCLiru>>.
soit, et, de l'autre, j'ai la volonté de conquérir votre estime en vous dévoilant certains faits que vous me paraissez ignorer complètement, parce que toutes les apparences sont contre moi et ceux dont je suis le représentant dans cette contrée.
11 s'est arrêté un moment comme pour se recueillir, ou comme pour chercher à lire sur l'expression de mon visage les dispositions de mon esprit.
— Vous voyez cette ville, a-t-il repris en promenant son bras dans toutes les directions. On m'accuse d'être l'exécuteur des tyrannies de celui que les traités en ont rendu le maitre depuis vingt ans. Eh bien ! Mylord, c'est une indigne calomnie dont le temps fera justice ! Nous passons pour des oppresseurs, parce que nous avons le malheur de connaître mieux que personne les hommes qu'on nous reproche d'opprimer. Interrogez la noblesse de ce pays qui
LORD ALGEUJNON. 217
regrette ce qu'elle appelle ses anciennes libertés; questionnez une certaine portion de la bourgeoisie qui réclame des droits nouveaux ; elles vous diront l'une et l'autre que mon empereur est un bourreau, et moi... moi !!! mais poussez vos investigations plus loin; adressezvous aux pêcheurs de ces lagunes et aux cultivateurs de ces champs qui servent de limites aux flots, et vous entendrez un autre langage. Oui, c'est vrai, nous pesons sur le petit nombre, mais c'est pour l'empêcher d'écraser le plus grand : c'est là le secret de cette politique; dont je suis un des instruments. Cetie noblesse qui s'agite en disant qu'elle veut s'élancer vers l'avenir, ne désire en réalité que rétrograder vers le passé; cette bourgeoisie, qui semble vouloir se dévouer aux intérêts des classes placées au-dessous d'elles dans la hiérarchie sociale, n'a pas d'autre but que d'exploiter à son profit les changements auxquels elle travaille
218 LORD algerko.v
sourdement. Que l'une ou l'autre triomphe, et ces provinces subiront un joug mille fois plus odieux que celui qui les contient aujourd'hui. Et si vous saviez quels hommes le leur imposeront ! avides, fourbes et lâches, ils ne souhaitent le pouvoir que pour satisfaire leurs mesquines ambitions. Ce que je vous dis est si vrai, Mylord, que le petit nombre d'hommes dont le libéralisme est sincère, redoute plus que nous le triomphe de ces faux amis de la liberté. Vous connaissez le chevalier Mateo Libri , n'est-ce pas? eh bien! tâchez d'obtenir de lui, qu'il s'ouvre entièrement à vous, et vous verrez s'il n'a pas plus peur de ceux que sa bienveillance ou sa prudence appelle ses amis, que de nous qu'il considère comme ses adversaires. Si l'Italie avait beaucoup de citoyens comme lui, les souverains qui la gouvernent n'hésiteraient pas à leur confier une large part de leur autorité. Voyez ce qui se passe en France, Mylord.
tORD ALGERNON 2 19
Là aussi il y avait une c'asso nombreu e qui s'agitait ftunoch du peuple. Qu'a-t-elle fait pour lui? Ou'a-t-il gagné à son triomphe? est-il plus riche, plus libre, plus heureux, pris individuellement; plus imposant comme nation? non, certes! Tel sera pourtant l'avenir de ce pays, le jour où les rois, fatigués et toujours plus méconnus, consentiront au partage de leur autorité.
Frappé de la justesse de ces aperçus, j'ai prononcé quelques paroles qui leur donnaient une demi-approbation.
— Maintenant, a-t-il repris, je voudrais ajouter l'autorité de quelques exemples à l'opinion que je viens d'exprimer devant vous, Mylord; et ici ma tâche devient plus délicate et par conséquent plus difficile. J'ai dit que ces hommes étaient ambitieux : l'avenir se chargera de le démontrer victorieusement; mais j'ai ajouté qu'ils sont lâches, et c'est ce que je veux vous
220 LOIU) ALULllJNOJN.
prouver sur l'heure. Un homme, un grand seigneur de ce pays, a formé un complot contre le gouvernement autrichien, il y a quelques mois. J'aurais pu le prendre en flagrant déiit et le faire condamner à une détention perpétuelle. Au lieu de cela je lui ai laissé le temps et les moyens de s'enfuir à l'étranger. Il est revenu trop tôt, son signalement avait été donné à la police, on l'a arrêté. Le jour même où on le conduisait en prison, son beau-frère, qui pense comme lui , qui avait trempé dans son complot, mais avec moins d'étourderie, a donné une fête pour protester d'une manière éclatante contre toute solidarité avec le coupable. Je suis allé à cette fête, Mylord... je vous y ai vu!... Le dégoût soulève votre noble cœur, l'indignation étincelle dans votre regard, et cependant vous ne savez rien encore... Un généreux étranger, un loyal gentilhomme s'est dévoué pour arracher cette victime de ta tyrannie
LOHL) ACGEKNÛN. 221
à ses prétendus persécuteurs. Dangers, sacrifices d'argent, démarches pénibles, rien ne lui a coûté pour mener à bonne fin sa chevaleresque entreprise. Eh bien ! Mylord , savezvous pourquoi elle a échoué? parce que le prisonnier a cru qu'il aurait plus d'avantages à dénoncer son libérateur qu'à recouvrer sa liberté. . . Il n'a pas voul u la reprendre : il l'a vendue au prix de sa grâce. Je voulais vous donner un exemple, vous souhaitiez l'explication d'un mystère : il me semble que ce double but est atteint... Vous connaissez maintenant, Mylord, les hommes qui prétendent briser les fers de l'Italie et la régénérer.
A cette terrible révélation je n'ai pu que couvrir mon visage de mes deux mains.
— Que ceci reste un secret entre nous , Mylord , car je me suis imposé la loi de cacher toujours le mépris que m'inspirent ces enfants dégénérés de l'oligarchie vénitienne. Mais je
222 LORD A LG Lit NON.
n'ai pu me résigner à perdre par le fait de leurs calomnies, l'estime d'un homme tel que vous. J'ai pensé aussi qu'une nature généreuse comme la vôtre devait être mise en garde contre toutes les couardises par lesquelles on ne manquerait pas de répondre à tous ses nobles entraînements. Pardonnez-moi, Mylord, a-t-il ajouté en me tendant la main.
— Général , je voudrais pouvoir vous remercier , mais je ne m'en sens pas la force., je ne croyais pas que la bassesse humaine put descendre à ce niveau, bien que j'aie passé ma vie à l'étudier.
— C'est une science qu'on n'acquiert jamais complètement, Mylord : j'en ai la preuve tous les jours. Maintenant j'ajouterai , en revenant sur les pénibles détails dans lesquels je suis entré , qu il y a à Venise même d'honorables exceptions à faire : quelques hommes vraiment libéraux ont droit à la sympathie de toutes les
LORD ALGERTNON. 223
nobles âmes; les femmes en général
Un changement s'est sans doute opéré dans nia physionomie à ces derniers mots du gouverneur, car j'ai surpris sur ses lèvres un sourire très significatif dans sa bienveillante raillerie.
Après s'être interrompu un moment il a ajouté :
— Oui les femmes ont de l'élévation, de l'énergie et du patriotisme, ce qui fait que leur part de souffrance morale est plus grande dans ce pays que partout ailleurs : elles y sont perpétuellement blessées dans leurs sentiments... Cette pauvre comtesse de San-Felice par exemple ! si vous saviez comme elle est à plaindre !
— Ji; puis donc l'estimer, elle ? ai je demandé avec hésitation , car je dois avouer que je n'exprimais là que la moitié de ma pensée.
Le général, comme s'il l'eût comprise tout entière , me répondit vivement.
!>24 LOïlD ALGEUNON.
— Oui certes, vous le pouvez, vous le devez , Mvlord ! Elle et sa sœur, la signora Antonia, sont les deux plus nobles femmes que j'aie jamais rencontrées ! les avez-vous vues aujourd'hui ?
— Oui, général.
— Et comment les avez-vous trouvées? Je les avais prévenues dès hier soir de la mise en liberté de leur frère.
— Elles m'ont paru heureuse de cet événement , mais il ne m'a pas semblé qu'il y eut de l'expansion dans leur bonheur.
— Elles ont l'instinct de ce qui est arrivé, soyez-en sûr. Toutefois, Mylord , je vous conjure à mains jointes de ne leur rien dire qui puisse les éclairer tout-à-fait. Elles seraient au désespoir si elles pouvaient se douter que vous êtes instruit de quelque chose.
— J'éviterai de les voir.
— Ce serait alors absolument comme si vous
LORt) ALGERNON. Î2Ô
parliez : votre absence équivaudrait à une indiscrétion : pardonnez-moi cette franchise toute militaire, Mylord.
— Vous avez acquis le droit de tout me dire, général ; mais que faire?
— Persuadez-vous, si cela vous est possible , que leur secret est aussi le vôtre , et cela est un peu vrai , puisque vous leur avez prouvé que vous étioz leur meilleur ami.
— Je sais bien mal dissimuler, général.
— Je m'en suis aperçu, mais je crois que cela peut s'apprendre même à nos âges : essayez toujours , Mylord.
— Comptez-vous les voir bientôt ? lui ai-je demandé sans trop savoir ce que je disais, e/ uniquement préoccupé de l'obligation de les voir bientôt moi même.
— Le plus tôt que je pourrai , Mylord , pour en finir tout de suite avec l'émotion et l'embar-