‹ Lord BaconChapitre 40 sur 53 · Spiritus vini, spiritus orî · texte numérisé non relu

Spiritus vini, spiritus orî

gani, vinaigre concentré.

Un coup d'œil jeté sur ces tables suffit sans doute pour prouver qu'elles ont été

i. Dans la terminologie de Bacon, Instances signifie exemples, cas, faits, phénomènes.

compilées dans divers livres par l'un des secrétaires de Bacon^ lequel se sera empressé de recueillir tous les passages où figuraient les mots : chaleur^ chaud, incandescent, froid, réfrigérant, rafraîchissant , etc. C'est bien pour cela qu'on y voit l'huile de vitriol qui brûle les habits , l'eau-de-vie, le vinaigre, le spiritus origani qui brûle la langue, placés à côté des plumes et de la laine qui tiennent chaud; et de même la fiente fraîche de cheval qui fume, à côté de la flamme et des rayons solaires.

Ces deux tables une fois dressées, on en construit une troisième : la Tabula gradmim, dont l'application a lieu plus tard dans les procédés des inductions; puis on compare la valeur relative des Instances affirmatives et négatives, et l'on prépare ainsi les éléments d'un jugement définitif.

Pour s'acquitter de toutes ces opérations, le noble Lord n'a certes pas jugé nécessaire

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de quitter sa table de travail. C'est ainsi, par exemple, que, d'après lai, le bois est plus chaud que le métal ; — le soufre contient une chaleur potentielle; — la chaleur naturelle des plumes est démontrée par Taction des étoffes faites de duvet, telles qu'on en possède en Orient, et dans lesquelles il suffit d'envelopper le beurre pour le fondre. A cette occasion, il traite également la question de savoir si, à l'aide de substances qui ont un goût chaud, on ne parviendrait pas \ fumer la viande? Selon lui, la flamme de l'esprit-de-vin a le degré le plus bas de chaleur; le bois en petits copeaux a plus de chaleur que le bois en bûches ; — le fer incandescent est plus chaud que la flamme de l'esprit-de-vin (qui rend le fer incandescent) ; le mouvement exerce de l'influence sur la chaleur ; le mouvement du vent et celui du soufflet augmentent la chaleur; — quand on fait mouvoir lentement le cône d'un

verre ardent (lentille) sur un morceau d'amadou, celui-ci prend feu j)lus promptement que lorsqu'on le place immédiatement (et sans mouvement de la main) dans la direction du foyer ; — le froid excite et stimule les flammes à devenir plus chaudes, ainsi qu'on le voit par la manière dont les combustibles se comportent dans les cheminées pendant Thiver. L'action d'un mouvement hostile à la chaleur est démontrée par la facilité avec laquelle on éteint un charbon : par exemple, en mettant le pied dessus ; la pression empêche la chaleur de se mouvoir dans le charbon et de le consumer:— car les flammes demandent de l'espace ou de la place pour se mouvoir et pour jeter de l'éclat, à l'exception des flammes intumescentes, comme celles de la poudre à canon, parce que la compression les fait entrer dans une espèce de fureur. — L'air est de toutes les substances celle qui absorbe

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le plus promptement la chaleur, ainsi qu'on le voit par le thermoscope de Drebbel. — L'air se dilate par la chaleur et se resserre par le froid.

Afin de bien saisir le procédé inductif de Bacon, il serait peut-être utile ici de développer sa théorie des Instances telle qu'il rapplique à ses recherches. Bacon se figure que, dans chaque cas considéré en luimême, une partie seulement de la loi qu'on cherche est appréciable, le reste étant voilé par d'autres phénomènes ; en sorte que cette partie appréciable se trouve dans un cas plus à la portée de l'observation ou de l'intelligence que dans un autre cas. Par conséquent, il faut réunir autant di' Instances que possible, et savoir y distinguer celles qui permettent de reconnaître la loi d'une manière pour ainsi dire palpable.

Bacon distingue de cette façon 27 /nstances d'après le degré de leur valeur pro-

bante, telles que : Instantiœ migrantes ^ solitariœ, dandesîinœ^ ostenskœ, etc.; et afin de les caractériser, il cite pour chacune d'elles des exemples qui doivent paraître au lec-. teur complètement dénués de sens et de signification, ce qui cependant n'est guère le cas quand on considère le point de départ des idées de l'auteur.

Dans Texamen de la lumière, ce sont les couleurs du prisme qui constituent les Instantiœ solitariœ (commie de raison, il faut se passer à\x pourquoi?)] — dans l'examen de la couleur blanche, il place l'écume de Teau et le verre pulvérisé au nombre des Instantiœ migrantes; — dans Texamen de la pesanteur, c'est le mercure qui, à cause de son poids considérable, fournit VInstantia ostensiva; — dans l'examen de la liquidité, c'est à l'écume du savon ou au jet d'eau qui s'écoule sans interruption, qu'est empruntée VInstantia clandestina ou crépus-

culi (nommée ainsi , parce que dans Técume du savon on ne reconnaît plus le fluide , et que le jet d'eau continu pourrait tout aussi bien être un morceau solide de verre).

Une fois armé des appareils nécessaires (ce qui veut dire qu'après qu'on a décidé lesquels d'entre les Instances ainsi réunies sont d'une nature palpable, probante et convaincante , procédés qui supposent naturellement une manière de voir arrêtée d'avance), Bacon commence l'opération de V élimination. Or, les différentes Instances doivent subir une analyse raisonnée, ce qui veut dire ^^ouï: Bacon qu'il faut jeter par dessus le bord, à quelques rares exceptions près, toute la cargaison de phénomènes et d'effets dont on a si péniblement chargé son vaisseau.

Ainsi Bacon dit, par exemple : la chaleur est terrestre et céleste; — donc jetons

à la mer les volcans et les rayons solaires. Le fer devient chaud dans le feu, mais ne se dilate point; — donc à la mer la dilatation.

L'air se dilate par la chaleur sans devenir plus chaud pour cela , — donc à la mer la locomotion et le mouvement d extension.

L'essentiel dans ce procédé, c'est que la méthode d'élimination puisse s'appliquer à tout ce qui nous embarrasse.

« Ceci une fois accompli , dit Bacon (c'est-à-dire, tout cela une fois jeté par dessus le bord, en bloc ou en détail, selon la convenance de Fauteur), on obtient la conviction que les choses éliminées ne font point partie de l'essence de la chaleur; ^ ^'observateur en est donc affranchi et n'a plus à s'en occuper. Omnes et singuke naturœ prœdictœ non sunt ex forma calidi. Atque ab omnibus naturis prcedictis liberatur

homo in opérations super calidum, » (Noviim organum, II, 18).

Maintenant que Thonnête disciple a suivi le maître par monts et par vaulx, maintenant que, tout essoufflé et hébété, il cherche vainement un signe quelconque qui lui indique sa route, le maître vient et lui dit : «Vous êtes arrivé au terme de votre course, car, tout bien pesé, la nature de la chaleur semble se révéler dans le mouvement. On peut le démontrer à l'aide de trois Instances ostensives, savoir : 1 "" par la flamme qui évidemment {maxime ostendetur) est dans un mouvement constant; 2° par le bruissement et le mouvement de Teau qui bout; S"" par r accroissement de la chaleur à la suite de V augmentation du mouvement ^"noàmi à l'aide de l'insufflation de l'air; enfin par \di diminution de la chaleur et l'extinction du feu à la suite de la suppression du mouvement de la chaleur, ce qui s'opère par la pression et la

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compression (par exemple en comprimant avec le pied un charbon brûlant) ^ )>

(( La nature du calorique se révèle également par le fait qu'une chaleur intense détruit ou du moins altère d'une manière appréciable tous les corps. 11 en résulte clairement que la chaleur cause dans les parties intérieures du corps des mouvements de tumulte, de perturbation et de violence ^. »

Il est à peine nécessaire de donner plus de développement aux définitions à^ Bacon ; il suffit de faire observer qu'il a cru devoir ajouter deux modifications et deux variantes à sa première définition de la chaleur, afin d'y faire rentrer tout ce que les sens peuvent admettre comme eff'et de la chaleur.

La méthode de Bacon cesse d'être incompréhensible quand on se rappelle qu'il est

1>. Jh'fL.n^Xl.

jurisconsulte et juge, et que, par suite, il applique à la nature les procédés d'une enquête civile ou criminelle.

Se plaçant à ce point de vue, on comprend immédiatement sa division en Instances et les valeurs relatives qu'il leur attribue; ce sont des témoins qu'il entend et sur les dépositions desquels il fonde son jugement. A l'occasion d'un meurtre par exemple, un témoin déclare avoir entendu parler du crime, un autre témoin dit avoir vu un homme s'enfuir dans une certaine direction (ce serait une Instantia crepusculi) ; un troisième dit avoir entendu la détonation et avoir aperçu Je feu d'un fusil; un quatrième avoir assisfé secrètement au meurtre même, etc. Deux ou trois dépositions comme celles du quatrième témoin suffiraient pour constituer des Instantke ostensivœ. La cause offre donc tous les éléments nécessaires à un arrêt. Quant aux autres témoins, le juge

veut bien recueillir leurs dépositions, mais sans qu'elles exercent une influence décisive sur son jugement.

Relativement à la chaleur, voici donc a peu près la manière dont raisonne Bacon, selon ses habitudes de juriste :

11 n'y a rien à faire avec la chaleur du soleil à cause delà présence des neiges perpétuelles sur les montagnes élevées, bien qu'elles soient plus rapprochées du soleil ; les rayons lunaires ne valent guère mieux, car, concentrés dans le foyer d'une lentille, ils dégageraient peut-être du calorique ; la chaleur des plumes, de la laine, de la fiente de cheval, sont en relation avec la chaleur animale, très-mystérieuse quant à son origine ; comme le fer ne se dilate point sous l'action d'une température très-élevée, et comme l'eau bouillante est très-chaude sans être lumineuse, cela permet de lancer contre les phénomènes de la dilatation, et de la lu-

mière un jugement d'alibi. Les sens peuvent tromper à l'égard de la chaleur, puisqu'à une main/ro2V^ l'eau tiède paraît chaude^ et que la main chaude peut trouver froideXd. même eau. Le goût est encore moins concluant. Le vitriol bride les étoffes, mais étendu d'eau il a un goût acide et ne fait pas éprouver à la langue une sensation de chaleur; le spiritvs origani a une saveur brûlante^ mais il ne brûle pas la main. — Il ne reste donc plus que ce que les yeux peuvent voir et les oreilles entendre, c'est-à-dire la trépidation ainsi que le mouvement intérieur de la flamme et le murmure de l'eau bouillante. Voilà des aveux qu'on peut renforcer par l'application de la torture, et cette torture c'est le soufflet, à l'aide duquel l'agitation et le mouvement de la flamme deviennent si violents qu'on entend celle - ci bruire exactement comme le fait l'eau qui bout. Qu'on y ajoute enfin la pression du pied qui expulse tout

ce qui reste de calorique, et la malheureuse chaleur , serrée ainsi par le juge, est forcée de se laisser arracher l'aveu qu'elle est un être inquiet , tumultueux et fatal à l'existence civile de tous les corpso

Qu'on ne croie pas que ce soit là une image figurée de la méthode inductive de Bacon : non , c'est cette méthode telle qu'il la donne.

Bacon couronne ses études sur la nature de la chaleur par une des choses les plus curieuses entre toutes celles que contient son ouvrage : c'est une recette pour la production de la chaleur :

« Si vous parvenez, dit-il, à provoquer dans un corps naturel un mouvement qui se traduise pai^ la dilatation et l'expansion, mais en réglant ce mouvement de telle manière que sans s'opérer uniformément il n'ait lieu que sur certains points,

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nul doute que vous n engendriez la chaleur *. » Quant à nous, les seuls enseignements vrais que nous puissions tirer de cette recette obtenue à l'aide de la méthode inductive de Bacon, c'est qu'avec de tels moyens Tinventeur lui-même de cette méthode ne parviendrait jamais à faire naître du feu, c'est qu'en outre on ne chauffe pas un fourneau avec un tel galimatias.

Bacon promet de nous guider dans la voie qui conduit à la solution des plus hautes questions sur la matière et l'essence des choses; et, lorsque nous le suivons, il nous promène dans un labyrinthe dont il ignore lui-même l'issue.

La méthode inductive ne lui est absolument d'aucune utilité pour le développement des conceptions les plus simples; à la fin d'une discussion prolixe, nous apprenons

i. V. Fièces justificatives , n° XTl.

exactement ce que nous savions déjà au début; il tourne dans un cercle en nous disant ce qu'il pense des choses qu'il a entrevues de loin, mais jamais il ne quitte le terrain étroit sur lequel il s'est placé : il est incapable de s élever aux conditions les plus élémentaires de la température, de se former la moindre idée de la manière inégale dont elle se propage, des bons ou mauvais conducteurs^ ou du rayonnement de la chaleur; en sorte que Ton a de la peine à comprendre comment un homme tantsoit peu disposé à l'observation, qui entreprend l'étude de la chaleur en sachant parfaitement que le froid a des propriétés restringentes au point qu'une forte gelée fait perdre leur assiette aux clous enfoncés dans un mur, comment un homme qui a appris, à l'aide du thermoscope de Drebbel, la dilatation de l'air par réchauffement et sa condensation par le refroidissement; comment, dis-je, un tel homme a fait

pour ne pas s'apercevoir que le chang-ement opéré dans le volume des corps, selon les divers degrés de la température, est une des propriétés les plus constantes de la chaleur?

Dans la manière dont Bacon observe et envisage la pesanteur, le poids et le mouvement, on reconnaît toujours la même obscurité, la même impuissance.

Ainsi, par exemple. Bacon accueille l'idée de Kopernik relativement à la pesanteur ; mais ce qu'il y ajoute nous prouve aussitôt qu'il ne la comprend pas ; là où il s'agirait d'en faire usage, il retombe dans l'ancienne ornière d'Aristote. Les exemples suivante ajoutés à celui déjà précédemment mentionné, relativement au poids d'un bloc de minerai dans une mine (p. 5), suffiront pour nous permettre d'apprécier les idées que Bacon s'était formées sur la pesanteur.

Il croitd'abord(r^/)., jj^^r^. 2, Se. cap. II!)

(iO LORD BACOX.

qu'il est important <( de distinguer les corps susceptibles de mouvement, de pesanteur et de la légèreté, de ceux qui ne sont ni pesants, ni légers ^ »

Puis il pose (?'/^., suh, 9 et 10) les questions suivantes : (( un morceau de métal , placé dans une balance, soit sur delà laine, soit sur une vessie gonflée, ou sans l'un ou l'autre de ces objets, a-t-il le même poids ^? — Si l'un des bras d'une balance est plus long que l'autre, tous les deux étant d'ailleurs du même poids, le premier fera-t-il pencher la balance ^ ? »

Ces questions seules prouvent que Bacon n'avait point une juste idée, ni de la pesanteur, ni du levier.

Quant à la manière d'envisager le mouvement, elle est tout à fait d'accord avec sa

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