Le mouvement de fuite, comme, par
exemple, Thorreur du salpêtre pour la flamme.
Chaque locomotion ou même chaque mouvement ne comportant point un changement de place donnent lieu, pour Bacon, à autant de sortes différentes de mouvement dont chacune, comme de raison, est censée avoir une cause ou un motif particulier; mais n'attendez point que Bacon essaye de vous donner une idée quelconque de la locomotion, en groupant un certain nombre de faits connus, se rattachant naturellement les uns aux autres : il connaît l'expérience d' Archimède avec la couronne du roi Hiéron ; il sait que des corps gras sont spécifiquement plus légers que l'eau et doivent par conséquent surnager; m.ais la concentration de la partie grasse du lait à la surface de ce liquide est pour lai chose incompréhensible ; dès lors elle est censée être produite par le Motus congre g ationïs minons. Lorsque nous
détournons le nez d'une mauvaise odeur et que nous éprouvons des nausées, nous nous livrons à un Motus fiigœ. Les pulsations du pouls et le battement du cœur sont un Motm trepidationis, SiTeau dégoutte, c'est leJIojtiis congregatioiiis majoris qui l'emporte sur le Motus continuât ionis.
Et tous ces mouvements s'opèrent parce que, selon Bacon ^ les corps « désirent^ appétent^ craignent y préfèrent^ invitent^ ont horreur^ éprouvent delà jalousie. »
Quant à une loi du mouvement , à une attraction réciproque des masses dans le sens de Newton^ ou à quoi que ce soit de nécessaire, de coërcitif dans le mouvement, Bacon n'en a aucune idée ^
1. Ainsi que nous le verrons dans la partie consacrée à la polémique que le livre de M. de Liebig a soulevée, ce passage a donné lieu à de fausses interprétations auxquelles le lecteur impartial n'est nullement exposé ; car il est évident qu'ici M. de Liebig n'a eu aucune intention de reprocher à Bacon d'avoir ignoré certaines vérités dé-
11 n'a pas échappé à quelques auteurs qui se sont occupés de la méthode d'investigation de Bacon^ que cette méthode doit receler une erreur fondamentale ; cependant ils ne se sont guère rendu compte de la nature du vice. D'après M. Feuerbach^ dansTintelligence de Bacon^ l'idée de la ^z/a/^V^' jouait le rôle dominant et régulateur, tandis que le côté défectueux de sa méthode tient particulièrement à Tabsence complète de toute idée de quantité, idée qui dans les époques subséquentes, ainsi que dans la nôtre, a présidé à l'étude de la nature. Si tel était réellement le cas, on n'aurait point le droit de
couvertes postérieurement à son époque; tout ce que M. de Liebig dit (en le prouvant d'ailleurs) , c'est que les idées de Bacon sur la pesanteur comme sur tous les autres phénomènes de la nature étaient parfaitement les mêmes que celles de son siècle, et qu'ainsi, pour ce qui concerne la pesanteur, Bacon n'avait rien ajouté aux doctrines admises de son temps relativement à cette force, doctrines si différentes de celles établies plus tard, notamment par Newton. P. T.
rejeter la méthode de Bacon, attendu que l'observateur de la nature doit d'abord connaître d'une manière très-précise les phénomènes ainsi que les qualités des choses et leurs relations mutuelles, avant de pouvoir songer seulement à les mesurer ou en général à les traduire par un chiffre quelconque.
L'investigation quantitative est précédée et déterminée par l'investigation qualitative; cette dernière découvre la loi, l'autre la fixe. Le fait que le plomb, l'or, le bois, la pierre emploient le même temps pour tomber de la môme hauteur, a précédé la détermination de la loi relative à la chute des corps. Le vice radical de la méthode de Bacon, c'est qu'elle ne se prête ni à l'investigation qualitative ni à l'investigation quantitative; c'est-à-dire que ce n'est pas une méthode du tout pour Tétude des phénomènes naturels. Que la chaleur se propage
de deux manières , savoir, par le rayonnementet latransmission ; que lesmétaux soient de bons conducteurs thermiques comme la laine et lesplumesn'en sontpoint, ce sont là des vérités qui ne se rattachent nullement à un chiffre. Tel est aussi le cas de la chaleur spécifique et de la chaleur latente, qui doivent d'abord être établies qualitativement avant qu'on soit à môme de les mesurer. J'ai déjà fait observer que la méthode de Bacon ne saurait conduire à aucun des faits susmentionnés relatifs à la chaleur.
L'exploration précise des attributions des corps ou des propriétés qualitatives des phénomènes naturels suppose une faculté de perception bien exercée , fidèle et non entravée par des idées préconçues; or, chez Bacon , cette faculté n'était rien moins que développée.
Nos sensations sont tellement nombreuses et variées, que le langage manque de termes
pour les distinguer. C'est ce qui fait que les sens doivent se prêter mutuellement le concours de leurs perceptions, afin d'exprimer certaines analogies ou certaines différences entre les impressions que reçoivent nos organes. C'est ainsi que nous parlons de tons dans la peinture, sans songera quelque chose qui soit susceptible d'être entendu^diV nos oreilles ; nous parlons de couleurs dans l'acoustique, sans qu'il s'agisse pourtant de quelque chose de co/om pour nos yeux; et c'est de la même manière que, dans nos langues, l'usage a prêté au sens du goût certaines impressions qui dérivent du sens du toucher; tels sont le goût r^/n^^ra?i/ attribué à la menthe, le goût chaud au gingembre, le goût brûlant à plusieurs huiles volatiles.
On pouvait, un siècle antérieurement à Bacon, se montrer indulgent envers un médecin de l'école de Galien, lorsqu'il attribuait la sensation de froid ou de chaleur
produite sur notre langue par la menthe ou le gingembre à des principes de froid ou de chaleur inhérents à ces végétaux; cependant même ce médecin ne prenait guère ces mots à la lettre quant à leur véritable sens; mais lorsque 5acon le fait, cela prouve précisément toute l'insuffisance des titres qu'il croyait posséder à être le réformateur de la physique.
Les causes des phénomènes naturels, ainsi que l'essence intime des choses, sont tout aussi inaccessibles à nos sens que les pensées qui déterminent les actes de l'homme; mais la nature n'a point de volonté et ne nous cache rien ; tout Tart consiste à la faire parler.
Nous commençons l'investigation d'un fait, d'un phénomène ou des propriétés d'une chose, par l'examen de leur origine. Chaque chose a son caractère; nous cherchons pour ainsi dire à faire agir ce dernier
afin de reconnaître ce qui lui est propre ; si c'est un phénomène, nous savons qu'il a des parents et des enfants, et lorsque nous en avons fait la connaissance et que nous envisageons alors le phénomène dans son ensemble, les questions que nous avons à lui adresser naissent d'elles-mêmes, et il nous dit tout ce que nous désirons connaître ; nous savons que pour comprendre le grand nous devons commencer par ce qui le précède, c'est-à-dire par ce qui est petit et insignifiant en apparence, et, dès lors, le vide des conclusions de Bacon cesse de nous étonner, parce que nous nous convainquons que les idées et les conceptions qu'il apporte pour examiner les choses et les faits sont également vides.
Dans ses explications, c'est toujours Bacon qui prend la parole sans jamais permettre aux choses de parler elles-mêmes; c'est que, pour être leur interprète, il fallait auparavant
connaître leur langue, et c'est précisément là ce que Bacon ignorait le plus.
Le caractère essentiel d'idées neuves et fécondes se laisse souvent reconnaître à ce signe, qu'elles sont contraires au courant des idées de l'époque, et qu'elles ne sont en définitive acceptées qu'après avoir été en butte à une longue opposition.
L'exemple le plus remarquable sous ce rapport est l'accueil qui fut fait en Angleterre à la nouvelle doctrine de Newton. Quarante années après la publication de son immortel ouvrage, le système de Descartes était encore enseigné dans les universités de l'Angleterre comme le seul vrai. Chose étrange! il n'a même pas été donné à Newton de voir de son vivant un interprète de ses doctrines à Cambridge, où il avait si longtemps professé. Il est vrai qu'il devint de bon ton de faire grand cas de son érudition et même quelquefois d'affecter de l'orgueil à le signa-
1er comme un ornement du pays; mais cela n'empêcha point ses doctrines et ses calculs de rester longtemps presque inconnus; en sorte que ce ne fut qu'en 1718 que Samuel Clarke parvint, à l'aide d'un subterfuge, à faire entrer, dans les leçons des professeurs des universités anglaises, les idées deNev^ton, en les y glissant sous forme de notes ajoutées à un traité élémentaire de la physique cartésienne.
Combien fut différent l'accueil que trouvèrent les écrits de Bacon! Aucune de ses doctrines n'eut la mésaventure d'être révoquée en doute ; car elles étaient tellement en harmonie avec les idées du vulgaire ignorant, que chacun y reconnaissait sa propre idée; la méthode si commode de l'investigation de la nature , donnée par Bacon , devait nécessairement trouver une approbation générale, car elle n'exigeait ni connaissances préliminaires approfondies, ni
efforts spéciaux. D'ailleurs la répugnance pour les choses du passé, pour la tradition et pour l'autorité, était Tun des traits caractéristiques de l'esprit du siècle de Bacon; et cette disposition avait fait naître chez les peuples de l'Europe une véritable soif d'élargir le domaine des connaissances acquises; or, la coupe qu'on leur offrait pour étancher cette soif était si élégamment ornée, et celui qui la faisait circuler était un si grand seigneur ! Par ses Essais^ Bacon était devenu Fun des écrivains les plus populaires en Angleterre; et Ton conçoit que pour un homme de tant d'esprit aucun but ne devait paraître impossible à atteindre. Mais la renommée que lui valurent ses écrits ne repose j^omt sur les suffrages des physiciens , des astronomes ^ des chimistes^ des médecins ou des techniciens, pour lesquels cependant il avait inventé sa nouvelle méthode d'investigation; cette renommée ne repose que sur Vappro-
bation de la foule des amateurs^ des dilettanti. Pour ces derniers , les ouvrages de Bacon ont dû être, en effet, une véritable source d'instruction et de stimulant d'un nouveau genre, puisqu'ils y trouvèrent, pour la première fois, exprimé dans la langue du pays et propagé par un homme tel que Bacon ^ une masse de phénomènes et de faits intéressants disséminés dans une foule de livres latins inaccessibles à la grande majorité.
Quant aux investigateurs de la nature , quant aux vrais savants de son époque, ils ne se doutèrent même pas de lui, comme aussi Bacon ne se douta jamais de la signification et de la portée de leurs travaux. Ce que les secrétaires chargés de sa grande compilation n'avaient point compris ou avaient négligé de copier, resta parfaitement inconnu du maître.
Les sciences d'observation à l'époque de Bacon, — Guido Ubaîdi,
— SimoJî Stevin. — Galilée. — Kepler. — Thomas Harriot.
— Giordano Bruno. — Gilbert. — Découvertes astronomiques faites à cette époque. — Bacon les ignore ou ne les comprend point. — Action préjudiciable exercée par Bacon sur le développement des sciences.
Déjà, en 1577, Gindo Ubaldi avait développé {Méchanic^ libri 6) les lois du levier et du point de gravité, et, en 1596, Simon Stevùi en avait fait autant pour les lois du mouvement et de l'équilibre des corps liquides fluides. De même, dès le commencement du dix-septième siècle, tout le monde connaissait les expériences de Galilée sur le
pendule et sur la chute des corps, ainsi que surlesloisquis'yrattachentrelativement à la chute libre et à la chute sur le plan oblique, lois qui jetèrent une lumière plus vive sur la nature de la force de gravitation K Kepler avait déjà {Âstr. nova) expliqué les phénomènes de la marée comme un effet de la force attractive de la lune.
Thomas Ilarriot ^ compatriote de Bacon ^ avait enrichi le domaine de l'optique parles découvertes les plus remarquables; il découvrit en 1 610 les taches solaires (ce qui, selon M. Zach^ indiquerait que Harriot avait connu le télescope avant Galilée)^ et il fournit dès l'année \ 606, dans sa 233' lettre à Kepler, la première explication satisfaisante de Tori-
1. Le nom de Galilée ne se rencontre dans les ouvrages de Bacon que deux fois, et, dans les deux cas, cette mention n'est faite qu'à l'occasion de ce que lui écrivait d'Italie, relativement à Galilée, M. Mathew, qui avait traduit en italien les Essais de Bacon.
gine des couleurs de l'arc-en-ciel. En 1580, et par conséquent encore sous le règne à! Elisabeth^ Giordano Bruno^ qui s'était réfugié d'Italie en Angleterre, avait fait à Londres et à Oxford des cours publics et soutenu des thèses sur la rotation et le mouyement de la terre, — et cependant Bacon veut faire accroire à ses comjjcitriotes que jusqu'à lui les sciences d'observation s'étaient trouvées dans le plus pitoyable état; — qu'elles n avaient été qu'une chose morte, immobile comme une statue; — qu'elles s'étaient détachées de leur racine qui est la nature et l' expérience , La vérité, c'est que Bacon ne se doutait nullement ni des pensées actives qui, à son époque, étaient en mouvement dans le domaine des sciences, ni des gigantesques travaux accomplis par ses propres contemporains.
Ce fut sous ses yeux qu'en 1603, Gilbert posa les bases de nos connaissances actuelles du magnétisme et de l'électricité; à la suite
d'une longue série des plus admirables expériences, il démontra que la propriété que possède l'ambre frotté d'attirer des corpuscules légers, est une propriété générale de beaucoup de corps, et que même toute matière, sans distinction aucune, est susceptible d'être attirée; que Teffet de l'attraction persiste pendant longtemps dans Tair sec, mais s'évanouit promptement dans l'air humide ; enfin Gilbert en déduisit la conséquence que les corps électriques doivent produire des émanations à l'aide desquelles ils s'attirent mutuellement. C'était donner et fixer la direction à toutes les investigations ultérieures. Mais les études de Gilbert sur l'aimant sont bien plus profondes et plus remarquables encore : Gilbert distingua les pôles de l'aimant (pôle Sud et pôle Nord), et mit à même de les reconnaître en nous apprenant que les pôles du même nom se repoussent, et que les contraires s'attirent. Ce
fut lui qui déclara le premier que la terre elle-même n'est qu'un grand aimant; que des barres de fer, placées dans la direction du méridien magnétique, deviennent ellesmêmes magnétiques ; que cette force agit dans tous les sens et à travers tous les corps sans différence aucune, et que, selon les localités, le méridien magnétique diffère du méridien astronomique. Enfin, il découvrit le moyen d'accroître l'action de l'aimant à l'aide d'armures, ainsi qu'une foule d'autres phénomènes. On verra plus tard l'attitude que prit Bacon en présence de telles découvertes.
Nous savons par les ouvrages à^Agricola (années 1494-1555) l'extension qu'à cette époque avait acquise la connaissance des terres, des roches, des minéraux et des métaux. Grâce à Paraceke (1493-1531) le système médical de Galien s'était écroulé, et des idées tout à fait nouvelles sur la na-
ture des maladies et de Tactioii des médicaments s'étaient frayé une route. Presque chaque jour amenait de nouvelles découvertes : celles des satellites de Jupiter, des anneaux de Saturne^ des montagnes dans la lune, aussi bien que des lois du mouvement des planètes, sont de F époque de Bacon. De tous ces grands travaux et résultats auxquels se rattachent ceux de notre époque actuelle^ comme à autant de premiers anneaux dune longue chaîne non interrompue, Bacon ne comprit et ne sut absolument rien. Et lors même qu'il les eût connus, la direction particulière de son espritl'eûtrenduincapable d'en comprendre la portée : car^ à une époque où aucun astronome ne niait la rotation de la terre et son mouvement autour du soleil., Bacon les nia effrontément \ ce fut lui également qui combattit la matérialité du son., et qui en attribua la propagation à travers l'air à une espèce particulière de mouvement spirituel {species
86 LORD BACOxN.
spiritualis)] ce fut lui qui crut à la sympathie et à Y antipathie des choses^ à Vélixir vital; et ce fut lui encore qui, même dans VArt de faire Toi\ se posa en initié et en maître.
Il en est souvent des erreurs et des fausses doctrines scientifiques comme des costumes de la haute société, qui n'abandonne ces costumes que pour les léguer aux classes du peuple où ils se maintiennent quelquefois pendant des siècles après qu'ils ont été voués à l'oubli par leurs anciens protecteurs. Tant il est vrai que les idées humaines sont condamnées à traverser successivement toutes les couches sociales avant de disparaître.
Les doctrines erronées et fausses d'une époque qui n'est plus dominent, subjuguent fréquemment l'esprit des peuples pendant une longue suite d'années, alors même que les racines de ces doctrines parasites sont déjà mortes. Voilà comment Bacon a pu rassembler les lambeaux d'une science usée
jusqu'à la corde, pour en fabriquer un nouvel habit à Tusage de ses compatriotes ; voilà pourquoi ceux-ci avaient cru pouvoir s'en revêtir comme d'un costume élégant et com.mode, bien qu'ils laissassent à découvert une notable partie du corps. 11 en résulta nécessairement que, plus les mensonges prenaient possession du terrain, plus devait être longue et pénible la lutte entre les idées anciennes et idées nouvelles apportées par Newton^ Harvey et Bayle.
Bacon et le roi Jacques J^r. — Échecs de Bacon sous le règne
d'Elisabeth, — Sa position avantageuse sous Jacques I^^. — Caractère vain et présomptueux de Bacon. — Manière dont Bacojî sut exploiter les faiblesses de son souverain. — Historia vitœ et mortis» — Tendances honteuses de cet ouvrage et preuves d'ignorance et de mauvaise foi qu'il renferme.
Bien qu'il n'ait point compris la vraie tendance de l'esprit de son époque, il n'en est pas moins certain qu'un homme aussi naturellement sagace que Bacon a dû en saisir le mouvement intellectuel, et il possédait assez de talent et de persévérance pour les faire servir à ses avantages personnels. D'ailleurs l'occasion favorable ne lui manqua point.
Il est vrai que Bacon^ sous la reine Elisabeth^ échoua complètement dans tous ses efforts pour obtenir un poste officiel, malgré la coopération de ses parents, Cecil, le premier ministre, et Burghley^ ministre des finances, ainsi que de son influent ami le comte dJEssex. Le fait est que la prudente reine ne voyait en lui qu'un causeur spirituel sans fond solide; c'est ce qui résulte d'une lettre à!Essex à Bacon \
Mais sous Jacques P% successeur à.' Elisabeth^ rétoile de Bacon ne tarda point à s'élever, et il atteignit promptement les
1. JBacoTz naquit en 1560; il était fils de Nicolas Bacon, conseiller intime et ministre de la reine Elisabeth. Sous Jacques P^^ François Bacon fut nommé, en 1607, solliciteur général, en 1612 attorney général, garde des sceaux en 1617; il fut accusé et convaincu de corruption, dans le parlement ; et, à la suite de ses propres aveux, il fut déclaré par la Chambre des lords indigne d'occuper un poste officiel et condamné à une somme de 40,000 livres sterling. Le roi le releva de sa condamnation. Il se retira en 1621 à sa campagne^ où il mourut en 1626.
plus hauts degrés de puissance et de considération auxquels il lui fût possible d'aspirer.
En raison de son isolement et des difficultés des relations- scientifiques avec le continent, TAngleterre était alors de tous les pays celui où les sciences d'observation étaient le moins répandues, à Texception de la physique peut-être ; et néanmoins le trône était occupé par un prince fier de son érudition, faisant parade de ses connaissances, et insatiable de louanges.
La nature avait créé Jacques P^ et son grand chancelier l'un pour l'autre; ce qui manquait à l'un, l'autre le possédait surabondamment. Ainsi que Macaulay le rapporte, les efforts et les aspirations du grand chancelier avaient pour objet : richesse, honneurs et considération, la couronne de comte, la dictature dans la Chambre des communes, le grand sceau, de beaux jardins, une riche
vaisselle, de somptueux tapis, des joyaux et de Tor; il était prodigue et constamment chargé de dettes écrasantes. D'un autre côté, le roi, possédé delà manie d'écrire et de rédiger des traités scientifiques, s'était formé un idéal, celui d'être le Salomonàe son époque. Un prince qui se croyait la science infuse avait besoin d'un ministre capable d'apprécier, de coordonner et de faire valoir ses trésors intellectuels ^ Or , à coup sûr, il n'était guère possible de trouver quelqu'un qui sût mieux que Bacon faire épanouir le cœur de son souverain par un langage plus mielleux et par un encens plus abondant, administrés chaque jour sous mille formes nouvelles. Bacon commença par élever à la fausse science un temple richement orné au milieu duquel il plaça le trône du roi, temple dans lequel il cumula les fonctions de grand-
1. Le roi appelait souvent Bacon son sage intendant {hushard). Y. Supplique au roi, lettre 216.
prêtre et de serviteur. Aux abords de Tédifice, il se présentait devant la foule en prophète; mais dans l'enceinte sacrée, là où se dressait le trône royal, il ne voulait être qu'un astre recevant sa lumière du soleil. Quand il parlait au peuple, il était la source du savoir; comparés à lui, Platon etAristote n'étaient que des enfants loquaces, incapables de produire^; leurs œuvres n'étaient que des planches légères que le fleuve du temps nous a apportées précisément à cause de leur exiguïté et de leur ténuité^; mais, lorsqu'il s'adressait à Sa Majesté, il n'était plus que le seau et la citerne^ pour puiser et recueillir, tandis que le roi était le puits (de science). C'est
1. Et certe habent id quod puerorum est : ut ad garriendum prompti sint, generare autem non possint : nam verbosa videtur sapientia eorum et operum sterilis. (ISovum organum, I, 71.)
2. Tum demum philosophise Aristotelis et Platonis tanquam tabulae ex materia leviore et minus solida, per Quitus temporum servatae sunt. {Novum Orgaiium, I, 77.)
en parlant au peuple qu'il disait : o qu'il avait converti tout savoir en son propre domaine, où il ne s'agissait plus que de faire main basse sur tous les rêveurs et les fourbes, » — « qu'il fallait le prendre pour modèle , lui qui n'avait jamais eu de prédécesseur. » Mais en s'adressant au roi il s'effaçait volontiers; aussi, lors de la réception du Novmn orgamim que Bacon avait envoyé à Jacques r\ celui-ci lui exprime (le 16 octobre 1 620) la satisfaction qu'il a eue de retrouver dans cet ouvrage ses propres idées et opinions.
Pour Bacon, la renommée n'était qu'un capital qui lui faisait toucher de très-gros intérêts en or et en honneurs; et lorsque dans l'introduction de son ouvrage : De clignitate et augmentis scientiarum , lib. I, le grand chancelier adresse à Jacques /'"^ces paroles : « Il ne serait pas aisé de trouver, depuis Jésus-Christ, un roi comparable à Vo-
tre Majesté pour la culture de l'esprit et la variété des connaissances dans toutes les branches des sciences divines et humaines, — un roi, fils de roi, qui ait puisé comme Votre Majesté aux sources de Térudition et qui soit lui-même une source. Cela tient, du miracle ^ ! » Lorsque, dis- je, Bacon prêtait à Jacques /"" de telles mérites, évidemment le roi se constituait débiteur perpétuel de son grand chancelier. On conçoit après cela pourquoi Bacon a dû trouver bon tout moyen de grossir son capital, et combien il a dû être indifférent aux suffrages des savants et des explorateurs de la nature qui , selon sa manière de voir, n'étaient que des gens de peu.
1 . Neque vero facile fuerit regem aliquemo post Ghristum natum, reperire qui fuerit Majestati tuse litterarum divinarum et humanarum varietate et cultura comparandus. Et regem, et regem natum veros eruditionis fontes hausisse, et ipsum fontem eruditionis esse, probe ahest a niiraculo.
Rien n'égale la variété des sphères d'action oii Bacoïise transporte successivement; mais quel que soit le domaine qu'il aborde, son but est toujours le même : il se fait historien , et aucune besogne ne lui paraît trop humble, pourvu qu'elle lui donne l'espoir d'accroître son influence auprès du roi. En envoyant à celui-ci V Histoire de son temps^ il lui écrit : « Le signe le plus léger de Votre Majesté suffira pour me faire changer les passages qui lui déplairaient, et si les louanges en votre honneur ne paraissent pas assez accentuées, je prie Votre Majesté de vouloir bien considérer que l'art de l'écrivain consiste à répartir les éloges de telle manière que le lecteur ne se doute point de l'intention. »
L'ouvrage de Bacon intitulé Historia vitœ et moriisest un livre très-précieux pour l'appréciation du caractère de l'auteur. Cet écrit a particulièrement pour objet l'art de prolonger la vie humaine ; il semble avoir
été fait tout exprès pour justifier les propensions de certains personnages de la cour aux orgies de la table et à d'autres excès, et pour diminuer en eux la crainte de la mort. On voit que c'est seulement aux hommes d'âge mûr que ce livre est destiné. Aussi l'auteur n'y dit-il rien des propriétés naturelles de l'enfance et ne parle-t-il des femmes qu'en passant. Ce qui préoccupe d'abord Bacon, ce sont les signes auxquels on reconnaît la longévité, et sous ce rapport il ne parait avoir que trois genres de personnes en vue, qu'il caractérise de la manière suivante. Les personnes à teint brun, à taches rougeâtres, à peau ferme et solide, à front sillonné de rides, sont douées de longévité. Des cheveux durs et raides (probablement ceux du roi) sont signes d'une longue vie. Les cheveux crépus, surtout lorsqu'ils sont durs (probablement ceux du prince Charles) présagent la même chose.
Des cheveux crépus à touffes épaisses, mais ne formant point de grosses boucles (probablement les cheveux de Buckingham) sont également signes d'une longue vie.
Petite tête , cou moyen , narines dégagées , grande bouche, large poitrine, épaules voûtées, ventre plat, pieds courts et ronds, cuisses maigres , mollets élevés et jambes velues, sont autant de signes de longévité. Enfin un aussi beau sort attend les personnes ayant des yeux verdâtres ou gris et un peu de corpulence dans l'âge avancé ^ Il nous explique comment le Vénitien Cornaro s'y était pris pour vivre au delà de cent ans; mais il fait observer, à cette occasion^ que la sobriété tant vantée par les médecins et les philosophes a pour résultat plutôt la conservation de la santé que la prolongation de la vie^ et que la longévité est fréquem-